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Full text of "Mémoires de Mme de Motteville sur Anne d'Autriche et sa cour"

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OX LlBRARY 

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J\- T 







EIJOX LlBRARY 








MÉMOIRES 

1) K 

M" DE MOTTEVILLE 

SUR ANNE D'AUTRICHE ET SA COUR 



TOME II 



40TO4N IléfcW-iaW 



Toutes réserves sont faites pour la propriété des travaux qui accompagnant 
crllo édition. 



p>ni«. — TYP. SIMON IVW.ON ETT.UMI»., l'.L'E b'BimiRTIl, 1. 



MÉMOIRES 



M ME DE MOTTEVILLE 

SUR ANNE D'AUTRICHE ET SA COUR 
NOUVELLE ÉDITION 



AVEC UNE ANNOTATION 

EXTRAITS DE VOSTGLAT, OMER TALOX, GOURVILLE, H 1 " IE MOlfTPEKSIER, ETC., ETC. 

DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET UN INDEX 

PAR M. F. RIAUX 

ET UNE NOTICE SUR M ME DE MOTTEVILLE 

PAR M. SAINTE-BEUVE 

de l'Académie française 



TOME DEUXIEME 



PARIS 

CHARPENTIER, L1RR AIRE-ÉDITEUR 

39, RUE DK I/UNIVERSITÉ 

1 8 û :> 

7 ■- 



MÉMOIRES 



M ME DE MOTTEVILLE 



CHAPITRE XIX 



(1648). — Dépari de la flotte pour Naples. — Mademoiselle de Pons 
au couvent des filles Sainte-Marie. — Les marchands de Paris insul- 
tent le Gis du surintendant et le premier président. — Mutinerie des 
maîtres des requêtes. — Conseil chez la Reine à cette occasion. — 
Agitation des bourgeois (11 janvier). — Déploiement de troupes 
dans Pari?. — Le Roi va au parlement (15 janvier). — Discours du 
chancelier sur les besoins de l'État. — Vigoureuse harangue d'Orner 
Talon. — Les courtisans en détruisent l'effet dans l'esprit de la Reine. 

— Aigreur des esprits. — Pénurie à la cour. — Résistance des 
maîtres des requêtes à un édit. — Le parlement reçoit leur opposi- 
tion (20 janvier). — Mécontentement de la Reine. — Mauvaises nou- 
velles de Naples. — Le duc d'Orléans et le prince de Gondé appuient 
Anne d'Autriche. — La cour pendant les jours gras. — Murmures 
contre Mazarin. — Les Hollandais font la paix avec l'Espagne. — 
Mazarin confie ses nièces à madame de Senecé. — Portrait de cette 
dame. — Résistance du parlement. — La Reine va à Chartres (23 mars) . 

— Le maréchal du Plessis-Praslin, gouverneur de Monsieur — Ordre 
donné aux conseillers d'État de remplir l'office des maîtres des requê- 
tes. - Union des chambres du parlement contre la cour. 

[1 648] Une des premières nouvelles de cette année fut 
que l'armée navale étoit enfin partie de Porto-Longone l 

* Porto-Longone avait été pris, à la fin d'octobre 1646, par les ma- 
réchaux la Meilleraye et du Plessis. Voir les détails de ce siège dans 
Montglat (Mémoires, douzième campagne). F. r. 

h. 1 



2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÏLLE. 

le !22 du passé, ce qui fit espérer l'établissement en- 
tier de la puissance française à Naples. Nous en ver- 
rons le succès, et nous aurons sujet de nous confirmer 
dans cette croyance, que notre nation n'est point des- 
tinée pour commander ce royaume. 

Cependant mademoiselle de Pons, qui n'étoit qu'à 
demi enfermée, n'étoit pas si remplie des grandes pen- 
sées de la couronne et des espérances de l'avenir que 
le présent ne lui fût encore plus cher. Elle comptoit 
sûrement sur la passion que le duc de Guise avoit pour 
elle : elle se mettoit déjà au rang des plus grandes rei- 
nes de l'Europe; mais cela ne l'empêchoit pas de son- 
ger à se divertir. Cette ame, gloutonne de plaisir, n'é- 
toit pas satisfaite d'un amant absent qui l'adoroit, et 
d'un héros qui pour la mériter vouloit se faire souve- 
rain et mettre à ses pieds toutes ses victoires. L'ambi- 
tion et l'amour ensemble n'étoient pas des charmes 
assez puissans pour occuper son cœur entièrement : il 
falloit pour la satisfaire qu'elle allât se promener au 
Cours, qu'elle fût de quelques cadeaux qui se firent 
pour elle, et qu'elle reçût de l'encens de toutes ces nou- 
velles conquêtes. Madame de Guise, craignant qu'elle 
n'allât trouver le duc de Guise son fils, supplia la 
Reine de la faire renfermer dans une religion plus ré- 
formée que celle où elle étoit; car elle ne trouvoit pas 
à propos de la laisser espérer d'être reine, ni même du- 
chesse de Guise; et la vie qu'elle rnenoit de toute ma- 
nière ne lui plaisoit pas. 

La Reine, qui regardoit alors l'affaire de Naples 
comme une chose qui pouvoit devenir considérable, 
fut bien aise de lui complaire en cela; et comme cette 
fille avoit eu l'honneur d'être à elle, il étoit juste qu'elle 
prît quelque soin de sa conduite. Madame la duchesse 
d'Aiguillon, qui lui avoit fait ce mauvais présent, par 



CHAP1TRK XIX. — 1C48. 3 

son ordre fit savoir à mademoiselle de Pons qu'il falloit 
qu'elle entrât dans les filles de Sainte-Marie. Elle n'ai- 
moit pas à être contrainte : ainsi elle obéit à ce com- 
mandement avec beaucoup de peine, et demeura dans 
ce couvent malgré elle jusqu'à ce que le peu de bon- 
heur du duc de Guise et l'inclination de la demoiselle, 
qui n'étoit pas tournée du coté de la pénitence, la mi- 
rent dans une entière liberté. 

Le jour des Rois, la Reine, ayant fait ses dévotions, 
passa tout le soir dans une grande solitude. Comme 
elle goûtoit le repos, et que sa propre puissance lui 
étoit indifférente, on ne se pressoit pas d'entrer dans 
ses cabinets quand elle y étoit seule. Le duc d'Orléans 
et le cardinal soupèrent ce jour-là chez le prince de 
Condé ; et quand de telles fêtes se faisoient, chacun 
vouloit être de la bande de quelqu'un des trois : si bien 
que l'appartement de la souveraine demeuroit désert. 
Bien loin de le trouver mauvais, elle étoit ravie que ses 
créatures suivissent son ministre, et, sans goûter les 
douceurs des solitaires, qui sont les livres et les rêve- 
ries, elle demeuroit seule assez volontiers, sans plaisir 
ni sans peine. 

Ce soir, pour divertir le Roi, elle nous fit l'honneur 
de nous faire apporter un gâteau à madame de Bregy, 
à ma sœur et à moi, que nous séparâmes avec elle; 
nous bûmes à sa santé avec de l'hypocras qu'elle nous 
fit apporter ; et elle nous avoua en cette occasion que, 
malgré son tempérament, elle se seroit ennuyée sans 
notre compagnie : ce qui fut pour nous une grande fa- 
veur ; car, dans le vrai, sa bonté avoit plus de part que 
son cœur au bon traitement que nous en receviçns. 
Dieu seul, le Roi et Monsieur, son ministre et ses affai- 
res l'occupoient entièrement; et le cardinal lui étoit 
d'autant plus agréable, qu'il la désoccupoit avoc grand 



4 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

soin, et qu'avec joie il lui ôtoit la plus grande portion ! 

des peines que sa régence lui donnoit. ! 

Le lendemain, les comédies recommencèrent par le 
souhait du Roi et de toute la cour ; et les dames, bien 
contentes de ce rétablissement, y vinrent fort parées, 
avec intention de chasser pour jamais du Palais-Royal 
le souvenir des choses fâcheuses. Le Roi se montra avec 
ses rougeurs, et avec l'enflure de son visage; et il pa- 
rut avec autant de laideur que peu auparavant il avoit 
eu de beauté. Et comme ce fut à la comédie, le soir du 
jour de Saint-Martin, qu'il fut pris de son mal, cela fit 
dire à Beautru * qu'il venoit rapporter sa maladie sur 
le théâtre. 

Le 7 de janvier, huit cents marchands de Paris s'as- 
semblèrent et se mutinèrent, à cause d'une taxe qu'on 
vouloit imposer aux propriétaires des maisons, ou 
pour d'autres causes * dont je n'ai pas bien remarqué 
les particularités. Ils députèrent dix d'entre eux pour 
parler de leur part au duc d'Orléans. Ils allèrent au 
Luxembourg; ils entrèrent dans sa chambre, lui de- 
mandèrent justice, et firent entendre qu'ils n'étoient 
pas résolus de souffrir ces impôts ; car, malgré la né- 
cessité universelle du royaume, Paris seul vouloit être 
riche, et ne vouloit point entendre parler de donner de 



4 L'un des premiers membres de l'Académie française, et ambassa- 
deur en Angleterre et en Espagne, né à Angers, en 1588, mort 
en 1605. 

* Le parlement ayant refusé de nouveaux impôts, le ministère pré- 
tendit, selon le cardinal de Retz, qu'il ne devait pas s'opposer au 
moins à l'exécution des anciens édits, et lui rappela une déclara- 
tion enregistrée deux ans auparavant, « pour l'establissement d'une 
chambre du domaine qui estoit d'une charge terrible pour le peu- 
ple. » — De son côté, Orner Talon dit qu'on avait saisi les loyers des 
maisons des marchands pour le payement des mêmes droits. Sur tous 
ces débats entre la cour et le parlement, voyez les Mémoires du cardi- 
nal de Retz et ceux d'Orner Talon, f. r. 



CHAPITRE XIX. — 4G48. 5 

l'argent au Roi. Leduc d'Orléans leur lit espérer quel- 
que modération, leur promit d'en parler à la Reine, 
leur remontra leur devoir et l'obéissance qu'ils dévoient 
avoir à $£s volontés, et les congédia avec le mot ordi- 
naire des princes : On verra. 

Le lendemain cette troupe s'assembla tout de nou- 
veau. Elle alla au Palais; et, ayant trouvé dans la place 
le président de Thoré \ fils d'Émery *, surintendant 
des finances, ils crièrent contre lui, l'appelèrent le fils 
du tyran, et des menaces il s'en fallut peu qu'ils ne 
l'outrageassent effectivement; mais, à la faveur de 
quelques-uns de ses amis, il échappa de leurs mains. 

Le jour d'après ils attaquèrent le premier président*; 
ils murmurèrent tout haut contre lui, et même le me- 
nacèrent de lui faire payer en sa propre personne les 
maux qu'on leur vouloit faire. Cet homme, dont la 
fermeté va se faire voir en plusieurs occasions égale à 
celle des plus illustres Romains, leur dit sans s'éton- 
ner que, s'ils ne se taisoientet n'obéissoient aux volon- 
tés du Roi, il alloit faire dresser des potences dans la 
place pour faire pendre sur l'heure les plus mutins 
d'entre eux. A quoi ce peuple insolent répondit aussi- 
tôt qu'elles serviroient plutôt pour les mauvais juges, 



1 Les marchands l'avaient déjà insulté au palais, le 10 septembre 
précédent, f. r. 

* a Émery, surintendant des finances, » dit le cardinal de Retz, « et, 
à mon sens, l'esprit le plus corrompu de son siècle, ne cherchoit que 
des noms pour trouver des édits. Je ne vous puis mieux exprimer le 
fond de lame du personnage qui disoit en plein conseil (je l'ai oui ) 
que la foi n'estoit que pour les marchands, et que les maistres des 
requêtes qui l'alléguoient pour raison dans les affaires qui regardoient 
le roi méritoient d'être punis... Cet homme, qui avoit été condamné 
à Lyon à être pendu dans sa jeunesse, gouvernoit même avec empire 
le cardinal Mazarin en tout ce qui regardoit le dedans du royaume. » 

F. R. 

3 Matthieu Mole. 

4. 



ti MÉMOIRES DK MADAME DE MOTTEVILLE. 

dont ils ne recevoient point de justice, et qui étoient 
esclaves de la faveur. 

Ce même jour, le 9 janvier, si célèbre par ses événe- 
mens, il arriva dans le conseil des parties que les maî- 
tres des requêtes se mulinèrent aussi, sur ce qu'on 
vouloit augmenter leur corps de douze nouveaux offi- 
ciers \ Comme ils avoient acheté leurs charges fort 
cher, et que cette quantité devoit en diminuer le prix, 
ils furent persuadés que plusieurs familles dans Paris 
en pourroient être incommodées 8 ; et, par ressenti- 
ment de ce mal qu'ils craignoient, ils refusèrent de rap- 
porter les procès des particuliers, et jurèrent entre 
eux, sur les saints Évangiles, de ne point souffrir cette 
augmentation, et de résister à toutes les persécutions 
qu'on pouvoit leur faire du côté de la cour : se promet- 
tant les uns aux autres qu'en cas que quelqu'un de leurs 
confrères perdît son office par cette opposition aux 
volontés du Roi, ils se cotiseroient tous pour payera 
celui-là le remboursement de sa charge. 

Us allèrent trouver le cardinal Mazarin ; et un d'eux, 
nommé Gomin, lui parla si fortement et avec une telle 
hardiesse, que le ministre en fut étonné. On tint con- 
seil chez la Reine, pour aviser aux remèdes de ces dés- 
ordres. D'Émery avoit sur les bras tout le peuple, qui 
commençoit à crier contre lui ; et le chancelier avoit 
les maîtres des requêtes à retenir et à consoler, qui se 
plaignoient moins ded'Émery que de celui qui gouver- 

4 Omer Talon dit même qu'ils usèrent envers le chancelier et le sur- 
intendant « de peu de respect, et les offensèrent de paroles de mépris 
(ce qui dura une heure et plus) ; en telle sorte qu'ils contraignirent 
M. le chancelier de sortir de sa place, joint que, ces messieurs les 
maîtres des requêtes ne voulant pas rapporter, il n'y avoit point d'af- 
faires pour entretenir le conseil. » F. R. 

* Dans la magistrature, presque toutes les familles étaient alliées 
entre elles, f. r. 



CHAPITRE XIX. — 1648. 

noit; mais qui, n'osant pas fulminer d'abord contre le 
cardinal, attaquoient fortement le surintendant, et je- 
taient sur lui toute leur colère. Ainsi, par la quantité 
des matières, le conseil fut long ce jour-là, et les opi- 
nions y furent fort contestées. 

On manda le premier président et les gens du Roi. 
La résolution fut de donner des arrêts fulminans con- 
tre les uns et les autres ; puis, le soir venu, M. le prince 
et le cardinal allèrent souper chez le duc d'Orléans, 
pour ensevelir dans la bonne chère et le jeu le commen- 
cement de ces désordres, qui ne donnoient paie tant 
d'inquiétude aux princes qu'à. notre ministre. 11 com- 
mença devoir alors qu'il étoit l'objet de la haine pu- 
blique, et que cette haine en même temps devoit rem- 
plir les princes du sang de ces douces chimères qui 
plaisent aux grands, en leur faisant espérer que, par 
le trouble et le changement, leur autorité s'augmente- 
roit à mesure que celle du Roi et de la Reine diminue- 
roit ; car, comme dit l'espagnol : Rio turbio ganancia 
depescadores. (L'eau, trouble fait gagner les pécheurs.) 

La nuit du 10 au 11, les bourgeois continuant dans 
leur mauvaise humeur tirèrent incessamment ; et le 
lieutenant civil ayant envoyé par les quartiers de la 
ville pour en savoir la cause, ils répondirent qu'ils es- 
sa voient leurs armes pour le service du Roi, et disoient 
tous librement que si on leur demandoit de l'argent 
ils étoient résolus de suivre l'exemple des Napolitains 1 . 
On m'assura même qu'il y avoit eu des hommes qui 
a voient été par les maisons, toute la nuit, dire aux 
bourgeois qu'ils fissent provision de pain. Cela se fai- 
soit par des cabales contraires à la cour, par le parle- 
ment, par les maîtres des requêtes, et par cet esprit de 

4 Qui venaient de se révolter, el qui avaient élu le duc de Guiie due 
de la république. Voyez plus loin, niAme chapitre, p. 15. f. r. 



8 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

révolte que quelque démon, visible ou invisible, com- 
mençoit d'inspirer dans l'âme de chaque particulier. 
Ce démon a produit ensuite tout ce que nous avons vu 
dans nos discordes civiles : elles nous ont causé beau- 
coup de misères, et nous ont mis en état de ne pouvoir 
jamais dans notre vieillesse ressembler à nos pères, 
dont la coutume a toujours été de louer le temps de 
leur jeunesse, et de le préférer au présent. 

Le matin du 11, la Reine allant à la messe à Notre- 
Dame (ce qu'elle faisoit régulièrement tous les same- 
dis), il y eut environ deux cents femmes qui la suivi- 
rent jusque dans l'église, criant et demandant justice. 
Elles se voulurent mettre à genoux devant elle pour 
lui taire pitié; mais les gardes les empêchèrent de l'a- 
border, et la Reine passa sans écouter leurs clameurs. 
Elle nous dit à son retour qu'elle avoit été tentée de 
leur parler. Vraisemblablement les paroles d'une Reine 
aussi aimable que celle-là l'étoit dévoient être bien 
puissantes sur tous ces esprits; mais elle nous avoua 
qu'elle avoit appréhendé les insolences de cette ca- 
naille. Elle trouva donc plus à propos de ne pas entrer 
en matière avec de telles gens, qui n'écoutent jamais 
la raison, qui ne la comprennent point, qui n'ont dans 
la tête que leur petit intérêt, et qui par conséquent ne 
peuvent approuver les causes qui forcent les rois à 
leur demander de l'argent, quelque justes qu'elles 
puissent être. 

Après midi, on tint conseil sur les affaires présentes, 
où se trouva le premier président; et, après avoir bien 
consulté sur les remèdes du mal, il fut conclu que la 
Reine ordonneroit aux gens du Roi, qui furent mandés 
pour cela, de s'appliquer à maintenir l'autorité du Roi 1 . 

4 « Et de fait, dit Orner Talon, nous requîmes le décret de prise de 
corps contre un procureur du Châtelet, contre un nommé Cadeau, mar- 



CHAPITRE XIX. — 1048. 9 

l^e soir on lit commandement au régiment des Gardes 
de se tenir sous les armes : on posa des sentinelles et 
des corps-de-gardes dans tous les quartiers. Le maré- 
chal de Schomberg fut commandé pour faire le même 
des Suisses; et Paris, cette nuit, fut pareil à un camp 
d'armée. Le bruit des armes à feu fut grand ; et ces pe- 
tites apparences de guerre ressembloient déjà à quel- 
que révolte de conséquence, qui, selon les apparences 
et la mauvaise disposition des esprits, devoit avoir une 
mauvaise suite l . 

Le 12 au matin, le Roi alla entendre la messe à No- 
tre-Dame, pour faire de sa première sortie une action 
de grâces et de reconnoissance envers celui qui lui avoit 
redonné la vie. Il y avoit plus de huit jours que la Reine 
avoit témoigné désirer que le Roi fît ce petit voyage : 
ainsi on ne voulut pas en différer l'exécution, de peur 
de montrer quelque crainte à ceux qui, par les tumul- 
tes populaires, en vouloient inspirer à elle et à son mi- 
nistre. Mais, au lieu de n'avoir que sa garde ordinaire 
pour de telles occasions, il y fut ce jour-là avec toutes 
les précautions nécessaires. Il fut suivi de tout ce qui 
pouvoit servir à l'augmentation de la majesté royale, 
afin d'exciter par cette voie, dans l'esprit des peuples, 
le respect que ces sortes de choses produisent d'ordi- 
naire dans les âmes foibles. Quantité des principaux 
officiers étoient à cheval, et quasi toute la cour lui fit 
escorte avec toutes ses gardes ordinaires. Pendant que 
le Roi fut à Notre-Dame, on tint conseil chez la Reine, 
où il fut résolu que Leurs Majestés iroient une seconde 

chand, homme riche, et contre deux autres, et ajournement personnel 
contre deux moins chargés; ce qui fut ordonné parla cour. » 

1 « Cet établissement des gens de guerre dans la ville de Paris, que Ton 
disoit n'avoir point été vu depuis les barricades, étonna tout le monde ; 
et fut cette action imputée à fbiblesse et timidité de la part de ceux qui 
commandoient. » (Mém. d'Orner Talon.) 



10 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

fois au parlement pour y faire passer l'édit de création 
des maîtres de requêtes mutinés, et les, autres * dont on 
avoit murmuré, afin de ne pas montrer de se relâcher 
des premières résolutions qui avoient été prises, et faire 
voir que la résistance des officiers et du peuple n'étoit 
comptée pour rien. 

Selon cette résolution, le Roi alla au parlement [le 
15 janvier], non pas avec la même beauté qu'il avoit 
la dernière fois qu'il y fut, mais avec les mêmes céré- 
monies. Le chancelier fit une longue harangue : il re- 
présenta les nécessités de l'Etat, le besoin que le Roi 
avoit que ses peuples lui donnassent le moyen de sub- 
venir aux frais de La guerre, afin que par la guerre on 
pût avoir une bonne paix. 11 parla fortement de la puis- 
sance des rois ; il tâcha d'établir pour loi fondamentale 
l'obéissance des sujets envers leurs princes, et fit pa- 
roître la nécessité de l'union entre le chef et les mem- 
bres, et dit que sans elle il n'y avoit point de royaume 
qui pût jouir d'aucun véritable bonheur. 

Le premier président, quoique habile homme et 
pour l'ordinaire fort éloquent, voulant flatter la cour, 
fit une harangue qui parut foible à sa compagnie, et 
qui ne fut pas même louée dans le cabinet. Celle de 
l'avocat général Talon fut forte et vigoureuse. Il re- 
présenta la misère du peuple, et supplia la Reine de s'en 
souvenir dans son oratoire, lui. disant qu'elle devoit 
considérer qu'elle commandoit à des peuples libres, et 
non pas à des esclaves 8 ; et que néanmoins ces mêmes 

* Un de ces édits portait retranchement de quatre années de gage des 
ofliciers du parlement. F. b. 

* On y remarque, en effet, les paroles suivantes adressées au Roi : 
« 11 importe à sa gloire que nous soyons des hommes libres, et non pas 
« des esclaves ; la grandeur de son État et la dignité de sa couronne se 
« mesnrenl par la qualité de ceux qui lui obéissent. » (Mém. d'Orner 
Talon.) f. b. 



GHAP1THË XIX. — iii4«. il 

peuples se trouvoient si accablés de subsides et d'impôts, 
qu'ils pouvoient dire n'avoir plus rien à eux que leurs 
âmes, parce qu'elles ne se pouvoient vendre à 'l'encan ; 
que les lauriers et les victoires qu'on remportoit sur 
les ennemis et dont on payoit toutes leurs nécessités, 
n'étoient point des viandes qui les pussent nourrir ni 
vêtir. Il dit, outre cela, quelques paroles qui marquoient 
les plaintes universelles de tous les Français sur la lon- 
gueur de la paix. Cette hardiesse ne fut pas approuvée 
du ministre 1 . 

Le soir il fit la guerre à la Reine de ce que Talon 
l'a voit renvoyée dans son oratoire. 11 fut secondé par 
les serviteurs familiers de cette princesse, qtoi trouvoient 
qu'elle n'y demeuroit que trop longtemps, et qui, par 
l'intérêt de leur plaisir* lui en faisoient de continuels 
reproches. Ainsi les plus sérieuses leçons faites aux rois 
ne font dans leurs âmes nulle bonne impression ; car 
on leur donne pour l'ordinaire un tour de raillerie qui 
en chasse les pensées vertueuses qu'elles y pourroient 
faire naître. Les princes rencontrent rarement des gens 
qui leur parlent fortement; et ces gens-là sont le plus 
souvent traités de ridicules par leurs courtisans. C'est 
pourquoi, leur raison étant affaiblie par le soin qu'on a 
de leur déguiser la vérité, ils ne s'appliquent point à 
discerner le vrai d'avec le faux; et, laissant aller leur 
esprit à la paresse, et passant légèrement sur le bien et 
sur le mal, ils vont presque toujours où il plaît à leurs 
ministres de les mener. 

La Reine, naturellement équitable, pieuse et bien 
intentionnée, par ces mêmes raisons tomba souvent 
dans ce malheur ; et, ne voulant point connoître à fond 



1 Orner Talon dil : « Mon discours toucha l'esprit delà Reine et déplul 
au ministre. » f. r. 



12 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

et avec application la cause des malheurs qu'elle voyoit 
devant ses yeux, elle ne put réussir à y donner remède : 
par conséquent ils devinrent extrêmes, et la mirent en 
état de tout craindre. Pour maintenir la puissance royale, 
dont elle avoit une haute idée, il auroit été k souhaiter 
pour son bonheur qu'agissant selon les lois que sa cou- 
ronne lui prescrivoit, elle eût fait voir clairement 
par elle-même qu'elle ne vouloit pas que les sujets 
du Roi fussent opprimés, ni désobéissant envers elle. 
En ces deux points consiste la justice des rois" en- 
vers leurs sujets, et celle des sujets envers leur sou- 
verain. 

La Reine, comme je l'ai déjà dit, avoit l'âme assez 
enrichie des dons de Dieu pour bien gouverner l'État, 
puisque ses ministres disoient que ses avis dans toutes 
les affaires de conséquence, et ses premiers sentimens, 
étoient toujours dans la raison et la justice : au lieu 
que ceux de son ministre n'avoient rien qui parût pro- 
céder d'une âme élevée. Ce même jour, quelques con- 
seillers du parlement, m'étant venus voir, m'avouèrent 
qu'ils avoient été touchés de la présence de la Reine. 
Us demeurèrent d'accord avec moi qu'elle avoit le don 
de plaire, et me dirent que la France auroit été trop 
heureuse si elle eût voulu la gouverner, ou du moins 
ne la pas trop abandonner à son ministre. 

Les édits furent assez modérés; car on fut au Palais 
plus pour maintenir l'autorité royale que pour aug- 
menter les demandes. L'édit de création de douze offices 
de maîtres de requêtes en avoit été la principale cause, 
parce qu'on avoit jugé qu'il ne falloit pas souffrir leur 
révolle; mais, comme cette affaire, dans l'ordre des 
destinées, devoit être la cause et le commencement de 
beaucoup de grands événemens, ce petit remède, bien 
loin de guérir le mal, l'aigrit entièrement, et eut des 



CUAPITHU MX. — I64S. 13 

suites qui nous firent voir que Dieu, quand il lui plaît, 
donne à la fourmi la force de l'éléphant. 

Le peuple croyoit avoir sujet de crier contre ceux qui 
vouloient fouler le peuple, et prétendoit voir que plus 
on lcvoit de deniers, et plus les coffres du Roi se fer- 
moient. On entendoit dire à tous que les gages des offi- 
ciers de la couronne et des premiers de la cour étoient 
retranchés, que les petits n 'étoient point payés, que les 
grâces tarissoient, et que la Reine avoit perdu cette 
belle qualité de libérale qu'elle tenoit de son illustre 
naissance, quoique les revenus de la France fussent 
encore assez bien payés. 

La cour, en effet, commençoit à paroître dans une 
nécessité honteuse. Le ministre vouloit persuader par 
ses discours (et je pense qu'il disoit vrai) que le duc 
d'Orléans et M. le prince dissipoient les finances du Roi, 
et qu'il étoit hors de son pouvoir de faire des grâces. 
Tubeuf, alors encore employé dans les affaires, me dit 
un jour que les comptes de l'épargne de l'année passée 
[1647] avoient monté à cent quarante-deux millions. 
On accusoit facilement le cardinal d'en usurper pour 
lui une bonne partie ; mais sa modestie étoit encore 
renfermée dans des bornes bien étroites. Les deux 
princes, en prenant beaucoup d'argent, l'empêchoient 
d'en user à sa fantaisie ; il n' étoit alors que le corsaire, 
et les princes étoient les grands voleurs qui ressembloient 
à Alexandre. 

Pour crier contre le ministre, on se servoit du pré- 
texte de la guerre. Il étoit suffisant pour le faire haïr 
des peuples, qui d'ordinaire sont aisés à émouvoir par 
des raisons aussi plausibles que le pouvoit être celle du 
bien public, et qui d'ordinaire sont charmés par les 
beaux mots de repos et de paix. 11 me souvient qu'alors 
un de mes amis, venant de Rome, me conta qu'ayant 

n. 2 



U MÉMOIRES DE MADAME DE MOTIEYULE. 

eu ordre de dire au pape qu'on la désiroit infiniment, 
et que pour l'avoir on sacrifieroit toujours au bonheur 
public les espérances qu'on avoit des heureux succès 
qu'apparemment nous pouvions espérer, Sa Sainteté 
lui dit d'un ton moqueur qu'elle ne se mêloit point des 
affaires de la paix, mais qu'elle voyoit bien que, pour 
^l'avoir, voi altriFraiicesi, lui dit-il. non voleté donare 
che quel che non havete. (Pour avoir la paix, vous 
autres Français, vous ne voulez donner que ce que vous 
n'avez pas.) 

Le lendemain, la Reine manda les maîtres des 
requêtes. Elle les reçut dans son grand cabinet, accom- 
pagnée du duc d'Orléans, de M. le prince, de sou mi- 
nistre, du conseil du Roi et de toute la cour. Le chan- 
celier leur fit une sévère réprimande, que la Reine 
interrompit de son pur mouvement, pour leur dire 
qu'ils étoient de plaisantes gens de vouloir borner l'au- 
torité du Roi ; et qu'elle leur montreroit bien qu'il 
pouvoit créer de nouveau telles charges qu'il lui plairoit. 
Le chancelier, continuant ensuite sa harangue, les in- 
terdit tous de leurs charges, et leur ordonna de rap- 
porter à la Reine le papier qu'on disoit qu'ils avoient 
signé entre eux, où ils se promettoient un secours 
mutuel ; ou bien de signer tous qu'ils ne Tavoient point 
fait. 

Quand ils eurent entendu ce discours et ce com- 
mandement, sans considérer le respect qu'ils dévoient 
à la Reine, quelques-uns d'entre eux hochèrent la tète 
avec beaucoup de hardiesse, et tous montrèrent qu'ils 
n' étoient pas résolus d'obéir. Après avoir fait une pro- 
fonde révérence, ils s'en allèrent mal contens et dans 
le dessein de se bien défendre. Ils sentoient qu'il y avoit 
des nuages dans l'air, que le temps étoit mauvais pour 
la cour, et qu'ils étoient en état de pouvoir résister : 



CHAPITRE XIX. — 1648. 15 

c'est pourquoi cette sévérité n'eut aucun bon succès. 

Le jour d'après [le 20 janvier], ils se présentèrent 
au parlement en corps, afin de s'opposer à Y enregistre- 
ment de leur édit. Se présentant comme parties, ils se 
mirent dans le parquet; et, quoique cet édit eut passé 
en présence du Roi, le premier président ne laissa pas 
de les recevoir en leur opposition. La cour en fut mal 
satisfaite, et le ministre lui en fit de grandes plaintes; 
mais il fut assez habile pour ne se pas étonner, et réus- 
sit à lui persuader que cela étoit dans Tordre. 

Il lui dit que les ordonnances lui permettoient de 
les recevoir; que le parlement avoit le pouvoir de s'as- 
sembler pour délibérer des affaires qui même étoient 
passées en la présence du Roi, et qu'ils étoient en droit 
de lui en faire des remontrances. Sa réponse obligea la 
Reine de mander le parlement en corps pour leur dire 
qu'elle avoit d'abord trouvé leur procédé blâmable, 
recevant l'opposition des maîtres des requêtes comme 
ils avoient fait; mais qu'ayant ensuite appris que, par 
leurs ordonnances, ils étoient en pouvoir de le faire, 
elle les excusoit, et qu'elle consentoit que, selon leurs 
états, ils s'assemblassent, comme ils avoient déjà fait, 
pour en conférer, et même d'en venir jusques aux re- 
montrances; mais qu'elle leur ordonnoit de ne pas passer 
outre et de plus s'assembler à l'avenir. 

Le parlement répondit par de belles protestations de 
fidélité; et, sans avoir nul égard au commandement 
de la Reine, ils s'assemblèrent tout autant de fois qu'ils 
le trouvèrent à propos pour satisfaire à leur fantaisie. 
Nous allons voir de pareils commandemens souvent 
réitérés, et souvent aussi fort, peu considérés. 

L'état des affaires de Naples n'étoit pas bon : le peu- 
ple avoit élu le duc de Guise duc de la république, 
mais Gennare Annèse, qui en avoit eu le commandement 



16 MÉMOHtKS DE MADAME DE MOTTE VI LIE. 

jusques alors, quoiqu'il ne fut de soi qu'un bon vendeur 
de bierre, n'en fut pas content ; et il falloit que ce 
prince le recherchât, parce qu'il n'étoit pas assez fort 
pour le détruire. Notre armée, dont nous espérions de 
si grands efforts, avoit été battue de la tempête une se- 
conde fois , étoit arrivée à la vue de Naples le jour 
de Noël, et ne combattit celle d'Espagne que le jour 
des Innocens, parce que don Juan d'Autriche, qui la 
commandoit, envoya dire au général, le duc de Riche- 
lieu \ qu'il le prioit de laisser passer le jour de la fête, 
et qu'après avoir rendu le respect qui étoit dû à la sain- 
teté du jour, il lui donneroit toute sorte de satisfaction. 
Les relations qu'en apporta un exprès du duc de Ri- 
chelieu [le 21 janvier] étoient capables de contenter la 
Reine. 11 mandoit qu'il avoit battu les ennemis, et celte 
nouvelle donna une grande réjouissance à toute la cour. 
D'abord qu'elle fut sue, quoiqu'il fût déjà tard, la 
Reine l'envoya dire au duc d'Orléans au Luxembourg, 
comme une chose de grand poids et avantageuse à l'E- 
tat ; mais peu après ces nouvelles se trouvèrent fausses, 
et la vérité étoit qu'après un combat l'armée espagnole 
demeura dans le port de Naples, et que celle du Roi fut 
obligée de se retirer à l'île de Sainte-Marguerite. Le duc 
de Turcy, de la maison de Doria, qui commandoit l'es- 
cadre des galères d'Espagne, fut trompé par le peuple 
de Naples. Ils lui firent croire qu'ils vouloient le rendre 
maître d'un certain poste dans un des ports de la ville, 
et qu'ils se rendroient à lui pourvu qu'il y vînt seul. Il 
fut assez simple pour se livrer à ce peuple, et fut arrêté 
prisonnier, lui et un neveu qu'il avoit auprès de lui, fils 
unique; et on conta à la Reine que ces prisonniers 
nvoient été maltraités par celte canaille. 

4 Armand Jean de Vignerot, petit-neveu du cardinal de Richelieu. 



CHAPITRE XIX. — 1648. 17 

Le duc d'Orléans, dans le commencement des trou- 
bles de Paris, se tenoit uni aux intérêts de la Reine, et 
il appuyoit son autorité en tout ce qu'il pou voit. Il n'é- 
toit peut-être pas fâché de voir un peu de désordre, 
parce que cela le rendoit plus nécessaire ; mais il ne 
faisoit point de brigues pour l'augmenter, et ses inten- 
tions paroissoieut droites et tout à fait dans l'équité et 
la justice. Son favori le portoit toujours à la paix par 
tempérament, par intérêt et par raison ; et, se laissant 
flatter de l'espérance de se voir cardinal à la première 
promotion, il rendoit à la Reine et à son ministre les 
services qu'il croyoit leur être utiles et agréables. Les 
brouillons et les mal contens en étoient au désespoir, 
parce que, souhaitant les troubles et le changement, ils 
voyoient qu'il étoit impossible qu'il en arrivât qui fût 
considérable, si Monsieur, oncle du Roi, demeuroit at- 
taché aux intérêts de la Reine. Ce qui pouvoit s'appeler 
bonté en la personne du duc d'Orléans étoit attribué 
par eux à foiblesse; ce qui dans l'ame des gens de bien 
étoit estimé une vertu, ils le mépri soient, et disoient 
que si le maître manquoit de cœur, son favori l'abbé 
de La Rivière en étoit la cause ; et que, par un lâche in- 
térêt, il l'empêchoit d'acquérir de la gloire et de la gran- 
deur. 

Le prince de Condé, de son côté, agissoit delà même 
manière, et son avantage se rencontroit entièrement à 
demeurer dans la cour avec les bonnes grâces de la 
Reine. Le duc d'Orléans ne lui faisoit pas un si grand 
ombrage pour que sa grandeur en fût obscurcie : la ré- 
putation de ce prince n'étoit pas si éclatante que la 
sienne ; et la qualité de lieutenant général du royaume 
et des armées du Roi, qui Télevoit au-dessus de lui, 
aussi bien que celle de fils et d'oncle de roi, ne lui ôtoit 
pas la gloire d'avoir déjà gagné deux batailles. Partou- 



18 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

tes ces raisons, il régnoit dans le cabinet quasi aussi 
souverainement que s'il eût été le seul prince du sang : 
et Monsieur n'ayant point de fils, toute la grandeur de 
la seconde branche de la maison royale regardoit ce 
prince ; et sa cour étoit beaucoup plus grosse que celle 
de Monsieur, à qui néanmoins il rendoit beaucoup de 
respects et d'hommages, pour le tenir satisfait par des 
apparences, pendant qu'il jouissoit en effet des avanta- 
ges solides de la puissance, et qu'il faisoit donner à ses 
créatures et à ses amis tout ce qu'il lui plaisoit. 

Les jours gras de cette année se passèrent sans au- 
cune fête extraordinaire : il n'y eut qu'un ballet que 
dansa le duc de Joyeuse * [le 2o janvier], dont étoient 
les ducs de Candale, de Damville, de Roanets et plu- 
sieurs autres, qui fut assez beau. Les plaisirs de la cour 
étoient modérés, et convenables à la gravité et au sé- 
rieux de la Reine ; elle ne les aimoit pas plus qu'elle ne 
devoit. Le soir, qui est l'heure des divertissemens, la 
presse la quittoit, et elle demeuroit chez elle solitaire, 
tranquille et contente. Tous les courtisans alloient chez 
le cardinal; et la Reine le vouloit ainsi, ne désirant rien 
tant au monde que de lui communiquer toute sa puis- 
sance, étant persuadée que celle de son ministre forti- 
fioit la sienne propre. 

De plus, je puis dire avec vérité que son indifférence 
naturelle la mettoit au-dessus des sentimens que l'a- 
mour propre et l'ambition produisent d'ordinaire dans 
le cœur humain. Elle méprisoit trop sans doute le seul 
avantage des rois, qui est de commander et de pouvoir 
contribuer par leur autorité et par leurs bienfaits au 
bonheur des hommes, participant en quelque façon au 
suprême pouvoir de Dieu même ; mais ce défaut en elle 

* Louis de Lorraine. 



CHAPITRE XIX. — 164S. 19 

procèdent en partie d'une belle cause, qui méritoit plus 
de louange que de blâme. L'effet néanmoins en étoit 
si contraire à ses intérêts, qu'elle auroit bien fait de 
s'en corriger ; et par cette même raison je n'ose presque 
en publier le mérite. 

J'ai remarqué que le murmure étoit grand contre le 
ministre de ce qu'il n'avoit pas fait la paix. Chacun, 
dans ces premières brouilleries, par l'appréhension de 
quelque guerre civile, contribuent à le blâmer de la 
même chose, et d'avoir dit quelquefois assez publique- 
ment qu'elle avoit été entre ses mains. Les peuples 
crioient contre lui, et les esprits disposés à la révolte ne 
lui pardonnoient pas cette faute. 

Les Hollandais, sur le point du retour du duc de 
Longueville, avoient désiré qu'il retardât quelque temps 
à Munster : ce qui avoit fait espérer que, par leur en- 
tremise, l'Espagnol vouloit peut-être entrer en quelque 
traité avec nous. Mais le roi d'Espagne, qui commen- 
çoit à voir du changement dans le bonheur de la France 
par l'état où elle étoit, vouloit alors qu'on lui accordât 
toutes ses demandes, et disoit hautement que, sans de 
grands avantages, il renonçoit à la paix. Ses proposi- 
tions étoient si fortes, qu'il fut impossible de penser à 
aucun accommodement. 

Ainsi les Hollandais, qui avoient voulu nous quitter, 
ayant signé leur traité, le duc de Longueville se vit en- 
tièrement inutile au bien public. 11 voulut aussi penser 
au sien particulier, et demanda la permission de revenir 
en France : elle lui fut accordée facilement ; et il parut 
à la cour avec ce seul avantage d'avoir vu faire la paix 
des Hollandais avec l'Espagne, qui apparemment nous 
devoit être dommageable. Le ministre lui fit recevoir de 
la Reine des marques évidentes de sa bonne volonté ; et 
je me souviens que le soir du jour qu'il arriva J comme 



2M MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILl.E. 

elle se déshabilloit, elle nous dit beaucoup de bien de 
ce prince, le traitant quasi de père de la patrie, quoi- 
que déjà, sans compter l'avenir, il eût été deux fois de 
parti contraire au Roi. On le fit entrer au conseil : ce 
qui n'étoit pas en ce temps-là une grâce aussi facile à 
obtenir qu'elle l'a été depuis. Cette prérogative lui 
avoit été accordée avant qu'il partît pour Munster, et 
les seuls princes du sang jusqu'alors a voient joui de ce 
privilège. Les malicieux disoient que toutes ces caresses 
n'étoient que pour l'obliger à garder le secret de la 
rupture de la paix, et des difficultés qui avoient été 
produites par le ministre pour empocher sa conclusion. 

Ce ministre mit pour lors ses nièces auprès de ma- 
dame de Senecé. Elle les désira, et les reçut avec des 
marques d'une grande satisfaction, quoique jusque-là 
elle en eût été maltraitée ; car, comme je l'ai dit, il fai- 
soit profession de mépriser les personnes attachées à la 
Reine. Il y en a peu dans le monde qui aient l'ame assez 
forte pour regarder la faveur avec des yeux indifférens; 
et tel paroit vaillant contre le favori, qui, au moindre 
adoucissement de sa part, devient poltron : et d'ordi- 
naire cette hauteur se termine à une véritable bassesse, 
que la rage d'en avoir été méprisé lui a fait colorer de 
générosité, de vertu et d'amour du bien public. 

Cette dame, naturellement glorieuse, avoit reçu dans 
tous les temps beaucoup de petits chagrins à la cour. 
Klle étoit dévote, elle avoit beaucoup d'esprit, et même 
de belles qualités qui sembloient l'élever au-dessus de 
son sexe. Sa vertu avoit éclaté par un long veuvage, 
ayant donné toute sa vie des marques de sa modestie et 
de l'affection qu'elle avoit eue pour son mari; mais 
comme elle étoit passionnée et d'humeur inégale, elle 
avoit des momens où elle adoroit la faveur, et ses hu- 
miliations étoient aussi extrêmes que sa hauteur. 



CHAPITRE XIX. — 1048. 21 

J'ai toujours remarqué en elle et en beaucoup d'au- 
tres combien le charme de l'ambition a de pouvoir sur 
nos âmes, combien le désir des moindres faveurs qui 
nous conduisent à quelque élévation a de pouvoir de 
nous rabaisser, et combien les agrémens que cette fu- 
rieuse passion nous fait trouver dans les caresses des 
rois nous sont dangereux. C'est pour cela aussi que 
nous les devons craindre ; et notre ame devroit être, ce 
me semble, continuellement occupée à considérer les 
maux qu'elle nous cause. 11 parut qu'en prenant les 
nièces du ministre auprès d'elle, cette dame se faisoit 
tort. Ceux qui tournent en railleries les meilleures cho- 
ses disoient qu'elle éloit devenue leur gouvernante, et 
qu'elle estimoit plus cette qualité que celle qu'elle avoit 
eue de gouvernante du Roi. Enfin on ne l'épargna pas. 
(le fut pourtant avec injustice ; car, après avoir ardem- 
ment recherché de les avoir, elle les traita si mal, que 
le même cardinal n'en fut pas content, et les retira 
d'auprès d'elle; mais, comme l'ombre des favoris est 
toujours salutaire, il arriva qu'enfin elle en profita, et 
que cela fut cause que la comtesse de Flex, sa fille, re- 
çut pour quelque temps les avantages qu'elle préten- 
doit, comme princesse de Navarre de la maison de Foix. 

Le parlement incommodoit la cour par ses lon- 
gueurs. Quelques-uns d'entre eux commençoient à par- 
ler fort haut ; et la Reine, qui naturellement n'aimoit 
pas à trouver de l'obstacle à sa puissance quand l'au- 
torité du Roi s'y trouvoit intéressée, s'ennuyoit de la 
lenteur de leur procédé. Elle leur envoya demander s'ils 
prétendoient avoir droit de borner les volontés du Roi. 
Ils opinèrent là-dessus, et quelques-uns furent d'avis 
de visiter leurs registres, afin de faire à la Reine une 
réponse autorisée des exemples des siècles passés : ce 
qui sans doute auroit infiniment déplu au ministre. 



22 MÉMOIRES DE MADAMÇ DE MOTTE VILLE. 

Mais le plus grand nombre élant d'opinion contraire, 
ils députèrent vers la Reine leur premier président, 
pour l'assurer de leur obéissance et de leur fidélité, et 
pour lui faire savoir que ce qu'ils en avoient fait en mo- 
difiant les édits que le Roi avoit été porter au parle- 
ment, et ce qu'ils avoient fait en faveur des maîtres des 
requêtes, n'avoit été que sous le bon plaisir du Roi, et 
sans avoir aucun dessein de manquer au respect qu'ils 
lui dévoient comme bons et fidèles sujets. 

Ces protestations n'eurent aucune suite : cette com- 
pagnie ne laissa pas, continuant ses assemblées, de dif- 
férer l'effet des édits nécessaires au service du Roi et 
avantageux au ministre. Leur conduite obligea la Reine 
de mander le parlement pour lui faire savoir ses réso- 
lutions. Elle vouloit lui faire connoître qu'ils n'avoient 
aucun droit, après leurs remontrances faites au Roi et 
à elle, de s'opposer à la vérification des édits. Elle vou- 
loit aussi leur ordonner d'apporter la feuille où leur 
arrêté avoit été enregistré, qui contenoit que leurs mo- 
difications auroient lieu: et son dessein étoit de la faire 
déchirer en leur présence. Mais eux, s'étant assemblés, 
envoyèrent à la Reine, la supplier de trouver bon qu'ils 
n'y vinssent point, en l'assurant qu'ils étoient résolus 
de lui rendre tout le respect qui lui étoit dû. 

La Reine, qui s'étoit levée plus matin pour les rece- 
voir, tint conseil pour savoir ce qu'elle leur répondroil. 
Il y fut conclu qu'ils seroient mandés tout de nouveau, 
et qu'ils seroient reçus après son dîné. Le procureur 
général, qui les alla trouver pour leur porter les ordres 
de la Reine, ne les trouva plus assemblés; ils s' étoient 
lassés d'attendre, et s' étoient séparés ; ce qui fut trouvé 
peu respectueux par ceux qui savent quel doit être le 
respect des sujets envers leur souverain. On les manda 
pour le lendemain : et, afin que cette action fût plus so- 



CHAPITRE XIX. — 1648. 'iS 

leunelle, ou assembla, pour les recevoir, les ducs et 
pairs de France; et ce qui se trouva de grands sei- 
gneurs à la cour y furent aussi conviés. Comme on 
vouloit leur faire une sévère et publique réprimande, 
ils vinrent avec humilité en faire des excuses à la Reine 
par la bouche du premier président, dont la harangue 
fut toute pleine de soumission, de respect et de pro- 
messes de lui obéir : si bien qu'au lieu de châtiment 
ils reçurent un favorable accueil de la Reine, joint au 
commandement qu'elle leur fit de travailler incessam- 
ment aux affaires du Roi, sans y apporter aucun re- 
tardement. Elle leur dit qu'elle ne leur donnoil que huit 
jours pour cette occupation. 

La Reine prit ce temps-là [ le 2r> mars] pour aller 
faire un petit voyage à Notre-Dame de Chartres, où 
elle avoit fait vœu d'aller lors de la maladie du Roi. En 
partant de Paris, elle réitéra au premier président le 
même commandement qu'elle avoit fait à sa compa- 
gnie, et Tassura qu elle ne seroit que cinq jours à son 
voyage. Elle y passa le jour de la Notre-Dame avec le 
Roi, qu'elle y mena, et Monsieur aussi, à qui on ola 
les femmes en cette occasion; et on lui donna pour gou- 
verneur le maréchal Du Plessis-Praslin l , grand et 
heureux capitaine qui avoit acquis beaucoup de répu- 
tation par les batailles qu'il avoit gagnées et les villes 
qu'il avoit prises. Il commandoit encore l'armée du 
Roi en Italie, où le cardinal Mazarin avoit connu son 
mérite. 

Pendant cette petite absence, les maîtres des requê- 
tes, interdits, vinrent en corps trouver le cardinal pour 
le supplier de les protéger auprès de la Reine et de les 
faire rétablir. Ils lui firent des excuses de leur révolte, 

1 César de Cboiseul. 



!>i MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

et lui demandèrent pardon et grâce tout ensemble. Il 
les reçut avec un visage grave et sévère; et néanmoins 
il leur répondit doucement que, s'ils vouloient s'humi- 
lier et obéir aux volontés de la Reine, il les serviroit au- 
près d'elle. 

Cette action donna de la joie au ministre. 11 dépê- 
cha un courrier à la Reine pour lui apprendre celte 
nouvelle. 11 crut que cette visite vouloit dire que les 
maîtres des requêtes étoient résolus de souffrir cetle 
création d'offices qui avoit fait leur résistance; mais 
eux, qui n'avoient fait cette avance que pour parvenir 
à leurs fins et pour donner lieu au cardinal de se flat- 
ter de la gloire de leur rendre service, ne furent point 
satisfaits de sa réponse, et demeurèrent dans la même 
résolution qu'ils a voient prise auparavant. De sorte 
qu'il fut conclu au conseil d'ordonner aux conseillers 
d'État de rapporter les procès des particuliers, afin de 
faire connoître aux maîtres des requêtes que le Roi se 
pouvoit passer de leur corps. Par ce châtiment, beau- 
coup de familles dans Paris demeurèrent dans l'af- 
fliction et dans l'inquiétude de perdre leurs charges. 
Comme dans la robe ce sont pour la plupart toutes 
personnes liées de parenté les unes aux autres, cette 
affaire leur parut de grande conséquence, car elle re- 
gardoit toutes les cours souveraines. Ils voulurent donc 
faire connoître qu'ils ne souiïriroient pas que, sous le 
nom du Roi, les favoris et les ministres pussent anéan- 
tir des officiers si considérables : et ils se réunirent 
tous ensemble pour les soutenir, prétendant par là se 
sauver eux-mêmes d'un semblable péril. 



CHAPITRE XX. — 1648. 25 



CHAPITRE XX 



(Avril 1648). — Union du prince de Gondé et du duc d'Orléans. — Destitu- 
tion du comte d'Avaux. — Les Napolitains excités contre le duc de 
Guise — Le duc les ramène à lui. — Ses lettres à la reine et au car- 
dinal en faveur de mademoiselle de Tons — Mazarin abandonne l'en- 
treprise du duc de Guise. — Annèse traite avec l'Espagne. — 11 in- 
troduit don Juan dans Naples. — Le duc de Guise est fait prisonnier. 
— Insuccès de l'expédition de Naples. — Le duc de Guise considéré 
comme prisonnier de guerre. — Indigne conduite de mademoiselle 
de Pons. — Arrestation de Saujeon. — Mademoiselle, interrogée nu 
conseil, est réprimandée. — Madame de Motteville contribue à la ré- 
concilier avec le duc d'Orléans. — Froide réception de la Reine à 
Mademoiselle. — Saujeon mis en liberté. — Baptême de Monsieur. 

Le prince de Condé commença sa campagne cette 
année par un séjour de huit jours à Chantilly, où il 
alla passer la semaine sainte avec toute sa cour; et le 
duc d'Orléans fut destiné pour être le soutien de la 
Reine dans les affaires qu'on prévoyoit qui dévoient ar- 
river du côté du parlement. Ces deux princes alors 
paroissoient avoir de bonnes intentions pour bien ser- 
vir le Roi, soit dans la paix, soit dans la guerre. La 
Reine passa ses jours saints à son ordinaire; et, pour 
les employer dignement, elle fit faire des prières publi- 
ques pour la paix générale, qui ne furent pas efficaces, 
parce que tous les hommes ne sont pas dignes du pré- 
sent que Dieu, par son Évangile, fit dans ce même 
temps [ Pâques 22 avril] l à ses apôtres, en leur disant 
quand il s'apparut à eux : « Paix vous soit ! » 

1 II y a ici une erreur de date, ou plutôt une faute d'impression. Se- 
lon l'art de vérifier les dates, Pâques tombe, en 1648, le 12 et non le 
22 avril, f. r. 

n. 3 



26 MÉM01HES DE MADAME DE MOTTEYILLE. 

Après le retour du duc de Longucville, le comte d'A- 
vaux eut ordre de revenir aussi et de laisser en Allema- 
gne Servien, seul plénipotentiaire. Ces deux hommes 
avoient toujours été ennemis pendant toute cette négo- 
ciation; et, dans toutes les propositions qui s'étoient 
faites depuis l'assemblée de Munster, leurs avis avoient 
de même été incessamment contraires. Le ministre 
avoit souvent interposé son autorité pour les rendre 
amis, et la présence du duc de Longueville avoit été 
un souverain remède pour empêcher les mauvais ef- 
fets de leur désunion; mais étant demeurés seuls, leur 
guerre s'augmenta de telle sorte, qu'il avoit paru né- 
cessaire au cardinal de les séparer. 

Le sort tomba sur d'Avaux, quoique ce fût le plus 
sage et le plus modéré, parce que Servien avoit un ne- 
veu nommé de Lyonne * en faveur près du ministre, 
qui, par les artifices que les honnêtes gens pratiquent 
injustement à la cour, avoit soutenu son oncle avec 
tant de force, et su tellement gâter les affaires du comte 
d'Avaux, que le cardinal, peu de jours avant son retour, 
étant au conseil, se déclara son ennemi 9 . 11 se plaignit 
de lui, disant qu'il avoit écrit des lettres qui avoient 
été publiées partout; que par elles il blâmoit sa con- 
duite et l'accusoit d'avoit été l'obstacle de la paix. 11 
dit qu'il ne pouvoit lui pardonner cet outrage, et sup- 
plia la Reine d'avoir agréable qu'il ne le vit point. La 
Reine s'engagea aussitôt de le bannir de sa présence; 
Monsieur, oncle du Roi, en fit de même; et le cardinal, 
pour se justifier de ce procédé, vit le président de 

1 Hugues de Lyonne était à ce moment secrétaire de Mazarin; il mou- 
rut en 1671 étant ministre des affaires étrangères. 

* Orner Talon raconte une conversation qu'il eut avec Mazarin le 
21 mars, et dans laquelle le ministre lui « parla avec mépris de la con- 
duite et de la suffisance» du comte d'Avaux, « qui s'étoit fort mal 
comporté dans sa négociation. » F. r. 



CHAPITRE XX. — 1648. 4 27 

Mesmes, son frère 1 . Il lui fit ses plaintes, et l'assura 
qu'en son particulier il ne laisseroit pas de bien vivre 
avec lui et d'être son ami. 

Ce grave magistrat, le voulant obliger à lui parler 
plus positivement, le supplia de lui expliquer si son 
mécontentement seroit assez grand pour empêcher que 
son frère, M. d'Avaux, ne pût exercer ses charges; car 
il avoit été nommé surintendant des finances et minis- 
tre d'État avant qu'il partît pour la paix. Le cardinal 
Mazarin lui répondit toujours qu'il ne pouvoit rien 
dire, sinon qu'à son retour il ne le verroit point : ce 
qui, en termes assez intelligibles, signifioit une disgrâce 
tout entière. Le président en fut fort surpris et bien 
mortifié, aussi bien que son frère, lequel, n'ayant rien 
à se reprocher et sachant que M. de Longueville avoit 
été fort bien reçu, croyoit qu'on seroit content de lui. 
Cette sévérité n'empêcha point ce magistrat de bien 
servir le Roi quand son devoir l'y obligea. 

A Naples, l'armée navale de France n'avoit paru* 
que pour laisser voir au duc de Guise qu'il n'en pou- 
voit espérer de secours, car, après avoir été à la vue 
de cette grande ville, elle s'étoit retirée avec aussi peu 
de profit que peu de gloire. 11 étoit venu à la cour de- 
puis peu un moine déguisé, de la part d'Annèse, ce 
général artisan dont l'autorité étoit étouffée par celle 
du duc de Guise. Cet homme, né dans la boue, étoit 
capable d'ambition de même que les plus nobles, et 
voulut ressusciter sa puissance en donnant à la France 
du soupçon de ce prince. 11 écrivit au ministre qu'il 
avoit des intelligences secrètes avec l'Espagne, et lui 

* Henri de Mesmes, frère de Claude de Mesmes, comte d'Avaux. 

* Le 18 décembre 1647, un mois après l'arrivée du duc de Guise. Le 
manque de vivres obligea la flotte française de repartir pour la Provence 
le 3 janvier 1648. f. r. 



•28 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVIIXE. 

promit par cet envoyé que, s'il vouloit le laisser seul, 
il feroit de grands services à la couronne. 

On ne crut pas lui devoir donner aucune créance, 
et on jugea facilement que ces accusations étoient faus- 
ses et ne procédoient que d'envie; mais on ne le rebuta 
pas entièrement, et le cardinal le renvoya avec de belles 
paroles qui ne vouloient rien dire. Ce ridicule capitaine, 
qui prétendoit commander des armées, voyant que sa 
trame étoit découverte, voulut persuader au peuple ce 
qu'il avoit envoyé dire inutilement en France. Il fit se- 
mer des billets dans Naples qui contenoient ces mêmes 
faussetés; il fit parler et crier quelques-gens qu'il paya, 
et sut si bien tromper les esprits de cette populace fa- 
cile à persuader, qu'il les fit résoudre à perdre le duc 
de Guise; et dans les rues on disoit publiquement qu'il 
le falloit mettre dans une barque et le renvoyer en son 

pays. 

Ce prince, qui ne connoissoit point la peur, sachant 
ce qui se disoit de lui, monta à cheval, se montra au 
peuple, les caressa tous d'une manière haute et libre, 
et, criant lui-même : « Liberté! vive la république! » 
il ramena beaucoup de ces gens-là entièrement à lui. 
Deux compagnies de la ville, et beaucoup de celte po- 
pulace, allèrent pour enfoncer le quartier d'Annèse au 
Torion, lieu qu'il avoit gardé pour lui à l'arrivée du 
duc de Guise : ce qui d'abord l'incommoda, parce que 
ce prince, qui hasardoit toutes choses, réussissoit sou- 
vent au dommage de son ennemi. Annèse pensa périr 
alors; mais comme il demeura libre, et qu'il avoit du 
crédit dans les esprits de ses semblables, il donna peu 
après un retour au duc de Guise, qui pourroit faire 
murmurer les hommes contre celte volage qu'on ap- 
pelle la fortune si nous n'étions obligés de croire que 
ses légèretés procèdent de la volonté immuable du 



CHAPITRE XX. — 1 «48. *ft 

Tout-Puissant, et que nous devons révérer ses ordres 
en les recevant avec la soumission et le respect que nous 
devons. Voilà ce que la Reine même nous fit l'honneur 
de nous dire des aventures de ce prince. Je ne sais si 
l'éloignement du lieu où il étoit n'en avoit point banni 
la vérité en quelques circonstances. 

Pendant que le duc de Guise donne des marques à 
toute l'Europe de sa valeur, il en donna de son amour 
à mademoiselle de Pons d'une manière tout-à-fait indi- 
gne de lui \ Aussi doit-on dire que, parla différence 
de l'estime et du blâme qu'il en reçut, on put juger de la 
différence qu'il y a de la force à la foi blesse, de la raison à 
l'égarement, et du vice à la vertu: aussi est-il juste de lui 
donner l'avantage qu'elle mérite sur cette passion qui 
rend les hommes méprisables, lors même qu'ils pour- 
raient prétendre à la gloire des César et des Alexandre. 

Le duc de Guise, ayant appris à Naples que la Reine 
avoit obligé mademoiselle de Pons à se mettre dans 
une maison religieuse plus régulière que celle où il 
l'avoit laissée, en fut sensiblement touché. 11 se fâcha 
de ce qu'elle étoit en lieu de sûreté; il s'affligea avec 
elle de ce qu'elle ne pouvoit plus se divertir avec ses ri- 
vaux ; et, sans se soucier beaucoup des malheurs qu'il 
avoit sujet de craindre à la guerre de Naples, ni des in- 
fidélités que cette fille lui préparoit, il se laissa entiè- 
rement occuper des chagrins de cette fille. Pour mon- 
trer à la Reine l'excès de sa douleur, il lui écrivit cette 
belle lettre que j'ai voulu mettre ici, afin défaire voir 
quel étoit le génie de ce prince sur la galanterie, com- 
bien son esprit étoit romanesque et frivole, et combien 
son âme étoit inconstante, puisque déjà il en étoit à sa 



1 Talleraent <ies Réaux raconte les extravagances qu'inspira au duc 
de Guise sa passion pour mademoiselle de Pons. f. r. 

5. 



."»> MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

dans ce parti quasi toutes les provinces de ce royaume; 
j'ai maintenu la guerre quatre mois sans poudre et 
sans argent, et réduit dans l'obéissance un peuple af- 
famé, sans lui avoir pu donner en tout ce temps que 
deux jours de pain. J'ai cent fois évité la mort et par le 
poison et par les révoltes. Tout le monde m'a trahî- 
mes domestiques mêmes ont été les premiers à tâcher 
de me détruire. L'armée navale n'a paru que pour 
m'ôter la créance parmi le peuple l , et par conséquent 
le moyen de réussir; et parmi tous ces embarras, ne 
subsistant que par mon cœur, au lieu de m'en savoir 
gré et me donner courage de continuer ce que j'ai si 
heureusement commencé, et où je puis dire sans va- 
nité que tout autre que moi auroit échoué, l'on me 
persécute en ce qui m'est de plus cher et de plus sensi- 
ble. On tire avec violence une personne que j'aime d'un 
couvent où jel'avois priée de se retirer; et, durant le 
temps que je hasarde ma vie, on m'ôte la seule récom- 
pense que je prétends de tous mes travaux. On la ren- 
ferme, on la maltraite, et Ton me donne le plus grand 
et le plus sensible témoignage de haine que l'on me 
peut donner. Ah ! monsieur, si Votre Éminence a quel- 
que sentiment de l'amitié qu'elle m'a promise et du 
service que je lui ai voué, remédiez à ce déplaisir, fai- 
tes-moi connoitre en ce point quelle est son amitié et 
son estime pour moi. En toute autre chose, je lui ferai 
voir que jamais homme ne lui fut si véritablement ac- 
quis. Sans cela, ni fortune, ni grandeurs, ni même la 
vie ne me sont pas considérables. Je m'abandonne 
tout-à-fait au désespoir ; et si je vois qu'il ne me reste 
plus d'espérance d'être quelque jour heureux, renon- 

1 En effet, les chefs de la flotte française déclarèrent que leurs instruc- 
tions leur prescrivaient de se concerter avec le capitaine général du 
peuple, f. n. 



CHAPITRE XX. — 1648. 35 

çant à tout sentiment d'honneur et d'ambition, je 
n'aurai de pensée au monde que celle de périr et de ne 
pas survivre à une telle affliction, qui me fait perdre et 
le repos et la raison. J'ose me promettre que ma con- 
servation est assez chère à Votre Eminence pour ne pas 
voir avec plaisir la perte de la personne du monde qui, 
malgré les justes sujets qu'il a de se plaindre, ne laisse 
pas d'être le plus véritablement, monsieur, votre très- 
humble et très-obéissant serviteur, 

« LE DUC DE GUISE. » 

Je suis assurée qu'en pareille occasion les aïeux de 
ce prince n'auroient point renoncé à la gloire, à la for- 
tune ni à l'ambition pour une fille ; que leurs plaintes 
auroient été fondées sur des sujets plus solides; que 
leurs chagrins auroient été causés par ce qui les auroit 
empêchés de conquérir le royaume de Naples; qu'ils 
auroient sans doute cru par eux-mêmes, et sans cou- 
ronne, mériter les bonnes grâces de mademoiselle de 
Pons, et que le trône leur eût paru plus nécessaire pour 
eux que pour elle. Mais enfin, puisque cette passion 
peut sans honte troubler la raison des plus grands hom- 
mes, il faut faire cette grâce au duc de Guise de lui 
pardonner en sa faveur toutes ses foiblesses, et demeu- 
rer d'accord qu'il avoit assez d'autres belles qualités 
qui, avec justice, pouvoient forcer son siècle de l'esti- 
mer. 11 fut véritablement malheureux, en ce que la 
France, ne le pouvant secourir, fut obligée de l'aban- 
donner ; et, pour colorer cette impuissance, peut-être 
que la Reine et le cardinal Mazarin firent des plaintes 
contre lui, et publièrent qu'il avoit refusé les secours 
qu'on lui avoit voulu envoyer, parce qu'il avoit voulu 
être le seul maître de ses desseins, afin de se pouvoir 
faire roi s'il réussissoit dans ses entreprises. 



34 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

D'autre côté, Gennare Anne se, n'ayant pu donner à 
notre ministre d'assez puissans dégoûts du duc de Guise 
pour l'obligera le protéger contre lui, se résolut, poul- 
ie perdre entièrement, de traiter avec son ancien maî- 
tre le roi d'Espagne. Il lui envoya faire des proposi- 
tions avantageuses, et lui promit de faire changer de 
face les affaires de ce royaume. Ses propositions furent 
reçues avec joie; et ces habiles politiques, pour les 
faire réussir à leur avantage, obligèrent le Pape, d'in- 
clination fort espagnole, à faire publier un jubilé à Na- 
ples, afin de commencer par la dévotion à disposer les 
esprits à l'obéissance à leur Roi et au désir de la paix. 
Le cardinal Filomarini, archevêque de cette ville, en 
donnant les missions nécessaires aux curés et aux con- 
fesseurs, leur ordonna d'exhorter les peuples au repen- 
tir de leurs révoltes, et à reconnoître, par l'état où ils 
étoient, l'avantage qu'ils trouveroient en se remettant 
à leur devoir, par une véritable soumission à la volonté 
de leur souverain. 

En second lieu, le comte d'Ognaste, ambassadeur 
du roi d'Espagne à Rome, se servit d'une de ses créa- 
tures, qu'il fit envoyer à Naples de la part de celui de 
France, qui, trompé par Andréa Bicci, confident d'O- 
gnaste, et persuadé par les intrigues des Espagnols qui 
étoient attachés aux intérêts de la France, lui donna 
commission pour aller trouver le duc de Guise, et de- 
meurer auprès de sa personne en qualité de mestre de 
camp de la marine. Cet homme, étant arrivé, se décou- 
vrit à Annèse, lui promit, de la part du Roi son maî- 
tre, toute sûreté pour le crime de sa révolte, et de plus 
un grand établissement en son pays, s'il pouvoit con- 
tribuer à remettre les choses en bon état, et raccom- 
moder ce que lui et un Joseph Palombo avoient gâté. 
L'Annèse reçoit le pardon avec joie; et, pour se défaire 



CHAPITRE XX. — 1048. 35 

du duc de Guise, hasarde de se confier aux Espagnols, 
qui sont en réputation de ne pardonner jamais de telles 
offenses. 

Le comte d'Ognaste fut déclaré vice-roi de Naples, 
exprès pour travailler à ce dessein. 11 arrive à Naples, 
il négocie avec le nonce ; et, par le moyen d'un capu- 
cin, traite avec le cardinal Filomarini. Cette négocia- 
tion étant demeurée secrète, et les confesseurs pendant 
le jubilé ayant fait leur devoir, le jeudi saint , à neuf 
heures du matin, leur entreprise étant en bon état, ils 
firent chanter une messe du Saint-Esprit dans leur quar- 
tier. Ensuite de cela , ils ordonnèrent des gardes pour 
défendre contre le peuple le fort de Saint-Sébastien, qui 
étoit à eux, et firent entrer par cet endroit quatre com- 
pagnies espagnoles, qui, étant passées sans aucun obsta- 
cle, s'acheminèrent vers le Torion del Carmen, où com- 
mandoit TAnnèse, criant partout : Pace, pace! En ce 
même temps, le cardinal Filomarini parti de son ar- 
chevêché pour aller au même lieu, donnant sa béné- 
diction au peuple , et ceux qui le suîvoient , soit ses 
domestiques ou des Espagnols, crioient aussi : Pace, 
pace! 

Le peuple, qui, à ce bruit , s'étoit ému et assemblé 
dans les rues , ignorant toutes ces nouveautés , et ne 
pouvant deviner la cause de ce qu'il voyoit, demeuroit 
confus, ne sachant que faire ni à quoi se résoudre; et 
tous les hommes paroissoient , par leur étonnement , 
être devenus des statues. Le cardinal-évêque étant arrivé 
au Torion del Carmen, il y trouva don Juan d'Autriche, 
qui étoit arrivé secrètement en ce lieu, par ordre 
du roi d'Espagne. Le nonce et le comte d'Ognaste s'y 
trouvèrent aussi, lesquels y étoient allés déguisés, 
conduits et reçus par l'Annèse, Fauteur de toute cette 
trame. 



36 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

Aussitôt qu'ils Turent arrivés , l'Annèse , se jetant à 
genoux devant don Juan , lui présenta les clefs de ce 
fort, et lui demanda pardon de son crime : ce qu'il ob- 
tint assez facilement, cette grâce lui ayant déjà été ac- 
cordée avec récompense. Ils firent entrer ensuite deux 
compagnies espagnoles, et don Juan reçut le serment 
de fidélité de Gennare Annése, de son compagnon et de 
quelques autres personnes des plus considérables du 
peuple, qu'ils avoîent gagnés. Ce prince promit entre 
les mains du nonce de faire observer tous les articles 
qui leur étoient accordés en leur faveur, et du peuple 
en général ; et ensuite ils allèrent tous ensemble à l'ar- 
chevêché faire chanter le Te Deum, pour rendre grâces 
à Dieu d'un si heureux commencement. 

En même temps, une partie des soldats espagnols et 
leurs adhérens allèrent piller le palais du duc de Guise, 
qui étoit allé dehors , vers la porte Capuana , visiter 
quelques forts qu'il avoit eu peur que les ennemis ne 
voulussent attaquer. Ce prince alors n'avoit que trente 
personnes avec lui; et, comme il revenoit pour rentrer 
dans la ville, il entendit le bruit que le peuple, réveillé 
de son étourdissement, commençoit à faire, et vit beau- 
coup d'hommes sortir hors la porte de la ville , criant 
tous : Salva, salva, tradimento! Jugeant delà qu'il étoit 
perdu, il donna des éperons à son cheval, et lui troi- 
sième se voulut sauver vers Bona vente. 

Étant arrivé dans un bois où il crut pouvoir trouver 
quelque sûreté , il y fut pris par une troupe de soldats 
qui étoient en embuscade dans ce lieu, exprès pour l'ar- 
rêter. Comme ses ennemis étoient habiles gens, ils 
avoient si bien donné ordre à leurs affaires, qu'il étoit 
quasi-impossible que ce prince leur échappât , car ils 
u voient mis des embuscades par toutes les avenues de 
cette ville . afin que , s'il ne pouvoit pas être pris ou 



CHAPITRE XX. — 1648. 37 

tué dans sa maison, qu'ils avoient résolu d'attaquer, ils 
le pussent avoir par d'autres voies l . 

Étant pris, il fut maltraité et mené en Espagne pri- 
sonnier 1 , où il demeura longtemps dans la croyance 
qu'on lui feroit couper la tête. Son palais, qui n'étoit 
pas assurément rempli de grands trésors, fut pillé ; et 
ses domestiques, qui voulurent faire quelque résistance, 
furent tous tués. Beaucoup de ceux de Naples demeurè- 
rent sans prendre le parti d'Espagne , et il leur resta 
une grande douleur d'avoir été surpris et trompés. Cela 
donna lieu au ministre de croire que si le Roi vouloit 
secourir ces peuples irrités en leur envoyant des troupes 
et un autre général , la révolte seroit plus grande que 
jamais. Quelques-uns de ce pays, affectionnés à la France, 
mandèrent qu'il ne falloit pas abandonner l'entreprise, 
et qu'elle étoit encore en état d'en espérer une bonne 
issue. On y envoya Lambert, mestre de camp, avec une 
armée assez médiocre , et pour général le prince Tho- 
mas, frère du feu duc de Savoie, pour la commander 
qui, n'étant pas né heureux , ne fit rien en cette occa- 
sion de considérable. 

Aussitôt que madame sut le malheur qui étoit arrivé 
au duc de Guise son fils, elle, le duc de Joyeuse son se- 
cond fils, le chevalier de Guise et mademoiselle de Guise 
sa tilie vinrent supplier la Reine de secourir ce prince 
malheureux, dont le courage étoit la cause de sa perte; 



l - J'ai pris cette narration dans les gazettes qui nous vinrent alors de 
Naples ; et, comme c'est une chose empruntée, je ne réponds pas de sa 
vérité en toutes ses circonstances : mais le succès en gros est véritable. 
[Note de l'auteur.) 

Voir aussi les Mémoires du duc de Guise, presque entièrement consa- 
crés au récit de cette aventure, ceux du comte de Brienne, de Monglal 
(treizième et quatorzième campagnes), et de l'abbé A rnauld, pour tous 
les détails concernant l'expédition du duc de Guise à Naples. f. b. 

4 II y resta quatre ans prisonnier, r. r. 

h. 4 



38 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

la Reine trouva leur demande juste, et envoya aussitôt 
un courrier en Espagne pour avouer le duc de Guise de 
tout ce qu'il avoit fait contre le service du Roi son frère, 
afin qu'il fût traité en prisonnier de guerre. Elle disoit 
qu'on pou voit, sans injustice, lui faire couper la tête 
à Naples avant que le courrier y arrivât, parce qu'il 
n'avoit pas voulu prendre commission du Roi ; et par 
là elle vouloit blâmer son procédé, et montrer qu'elle 
n etoit pas obligée d'envoyer un secours que lui-même 
n'auroit peut-être pas voulu trop grand. > 

Quand on sut qu'on le menoit prisonnier en Espagne, 
on jugea qu'il étoit seulement réservé à la prison , et 
que le duc de Lorraine, chef de'sa maison, et qui ser- 
voit l'Espagne, le pourroit préserver de cette infortune. 
Par sa prison , le duc de Turcy et son neveu , que les 
Napolitains tcnoient prisonniers, furent délivrés; et le 
duc de Guise demeura dans la sienne , malheureux et 
maltraité de ses ennemis. 

De tous les maux qui arrivèrent au duc de Guise, celui 
qui lui dut être le plus sensible, selon son humeur, fut 
qu'enfin mademoiselle de Pons , étant sortie des filles 
de Sainte-Marie , lui fit sentir à son tour les infidélités 
qu'il avoit faites à la princesse Anne de Gonzague et à la 
comtesse de Bossu. Elle lui fut elle-même infidèle, en 
souffrant la galanterie de quelques autres ; et , par un 
échange honteux pour elle, l'écuyer de ce prince prit 
enfin dans son cœur la place de son maître : si bien que 
l'histoire de ses amours eut pour conclusion, au retour 
de ses voyages et de sa prison, un procès qu'il fit à cette 
fille, prétendant qu'elle lui avoit volé ses pierreries et 
ses meubles, sans se contenter des grands présens qu'il 
lui avoit faits pendant qu'il l'aimoit. Malicorne & , qu'elle 

1 L'écuyer du duc de Guise. 



CHAPITRE XX. — 1048. ffl» 

avoit préféré à ce prince, la quitta de même; et elle fui 
contrainte enfin, par ses mauvaises aventures, de se 
sauver en Flandre, pour tâcher d'y faire quelque nou- 
velle conquête : et peut-être que la comtesse de Bossu 
et elle se consolèrent ensemble, en donnant des rivaux 
au duc de Guise, qui les avoit aimées Tune et l'autre. 

11 faut quitter Naples pour la France et pour la cour, 
où nous allons voir une grande princesse bien en peine. 
Sur la fin d'avril, on arrêta prisonnier un gentilhomme 
qui étoit à Mademoiselle, nommé Saujeon, dont la sœur 
étoit fille d'honneur de Madame, et que le duc d'Orléans 
ne haïssoit pas. Mais l'inclination qu'il avoit pour la 
sœur n'empêcha pas la disgrâce du frère, parce que les 
raisons en étaient grandes, et sur une matière qui pa- 
roissoit délicate 1 . 

D'abord, on fit un grand secret de cette affaire : la 
Reine seule, son ministre, Monsieur et son favori, la 
surent; et les gens de la cour employèrent quelques 
jours au soin d'en savoir les raisons, parce que les aven- 
tures qu'on croit procéder du cabinet donnent d'ordi- 
naire plus de curiosité aux spectateurs que les affaires 
dune autre nature. Le prisonnier fut interrogé secrè- 
tement pendant un petit voyage que le duc d'Orléans 
alla faire à Limours ; et, quoique ces quatre personnes 
eussent observé religieusement le silence, Comminges, 
parent de Saujeon, et qui étoit de mes amis, m'apprit 
cette histoire ; et, me faisant le récit de son interroga- 
toire, il me pria de la tenir secrète pour quelque temps. 

Chacun commençoit à soupçonner le vrai , et per- 

1 Mademoiselle raconte cette aventure très en détail dans ses Hé- 
moires. Elle traite Saujeon de visionnaire, et nie toute participation di- 
recte au projet de mariage avec un archiduc. Elle raconte- d'ailleurs com- 
ment elle se prêta à ce qui paraissait assurer le succès de cette affaire, 
qu'elle traite de ridicule. (Voy. Mém de mademoiselle de Montpensier, 
année 1648.) f. r. 



40 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

sonne ne le savoit encore entièrement. Nous en vîmes 
l'éclat un jeudi au soir, sur la fin du conseil, qui se tint 
ce jour-là dans la petite galerie de l'appartement de la 
Reine. Le duc d'Orléans fit appeler Mademoiselle dans 
ce lieu, où ils étoient restés seuls, la Reine, Monsieur, 
le cardinal Mazarin et l'abbé de La Rivière. Comme elle 
entra , ce favori de Monsieur, qu'elle haïssoit , lui dit 
tout bas en passant qu'elle alloit recevoir une réprimande 
de Monsieur, son père, et que le seul moyen de se sau- 
ver étoit de s'humilier à lui et à la Heine. 

Le fond de cette affaire étoit que Saujeon, peut-être 
du consentement de Mademoiselle, l'avoit voulu marier 
à l'archiduc. Son crime étoit d'avoir eu intelligence 
avec un bourgeois de Furnes, et ce bourgeois en avoit 
eu avec une personne de qualité qui étoit à la cour de 
ce prince. Cette personne, au lieu de travailler à faire 
réussir cette affaire, soit que ce fût du consentement de 
son maître, soit comme espion payé de la France pour 
le trahir, avertit le cardinal de la négociation; et le 
ministre, n'étant pas content de Mademoiselle, l'avoit 
noircie à la Reine, et lui avoit parlé de cette intelligence 
comme étant quasi criminelle et digne de sa colère. La 
Reine , en effet , trouva que Mademoiselle étoit coupa- 
ble, et en parla à Monsieur avec tant de ressentiment, 
que Monsieur, malgré la qualité de père , ne l'osa ja- 
mais excuser. 

Cette jeune princesse, qui avoit senti cet orage, avoit 
cru qu'il falloit cacher son inquiétude et paroître ne 
rien craindre ; de sorte que le jour précédent (le dernier 
avril), entrant dans le Luxembourg et dans la chambre 
de Madame, sa belle-mère, elle dit tout haut, en riant, 
qu'on disoit que Saujeon étoit prisonnier pour elle, et 
pour l'avoir voulu marier avec l'archiduc ; qu'elle trou- 
voit cela plaisant, mais qu'au moins elle n'en savoit 



CHAPITRE XX. — 1648. 41 

rien, et qu'ainsi elle n'y prenoit nulle part que celle de 
la compassion. Cependant la voilà appelée au conseil, 
et fort troublée de l'avis que lui donna l'abbé de La Ri- 
vière. Elle trouva la Reine irritée, qui l'accusa d'avoir 
des intelligences avec les ennemis de l'État, d'avoir 
voulu se marier sans sa permission ni celle de son père , 
d'avoir manqué de respect à elle et à lui ; et , après 
l'avoir rigoureusement traitée, elle l'abandonna au duc 
d'Orléans, qui confirma le ressentiment de la Reine par 
le sien , et n'oublia rien à dire de tout ce qui pouvoit 
servir de châtiment à cette faute. 

Mademoiselle, se voyant attaquée avec tant d'éclat, 
tirant des forces de sa propre foiblesse, se soutint 
courageusement contre ces deux personnes, que par 
tant de raisons elle devoit craindre. Elle maintint 
toujours hardiment qu'elle n'avoit point failli et n'avoit 
rien su de cette négociation. Au contraire, elle reprocha 
à Monsieur que, s'il avoit voulu, il l'auroit mariée à 
l'Empereur; et lui sut marquer qu'il lui et oit honteux 
de n'être pas son protecteur dans cette occasion, où il 
sembloit que sa gloire étoit attaquée. 

La Reine, qui entendit ces paroles avecétonnement, 
me fit l'honneur de me dire le soir que si elle avoit eu 
une fille qui l'eût traitée de même manière que Made- 
moiselle avoit traité son père, elle l'auroit bannie de la 
cour pour jamais, et l'auroit enfermée dans un couvent. 
Nous entendîmes le bruit des accusations et de la dé- 
fense; et quoiqu'il n'y eût que trois personnes qui 
parlassent, le ministre n'ayant point voulu montrer en 
cette rencontre qu'il eût part à la réprimande, le va- 
carme fut si grand, que nous, qui étions dans le cabinet 
voisin, demeurâmes occupés du désir de savoir le succès 
et le détail de cette querelle. 

Mademoiselle sortit de ce lieu avec un visage plus 

4. 



42 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

alticr que honteux, et ses yeux paroissoient plus rem- 
plis de colère que de repentir. En passant, elle s'arrêta 
un moment à l'abbé de La Rivière, puis s'en alla chez 
elle, touchée d'une vive douleur de se voir abandonnée 
de celui de qui elle devoit espérer de l'appui et de la 
consolation. Le. lendemain, l'abbé de La Rivière l'alla 
trouver de la part de son maître, pour lui défendre de 
voir qui que ce fût, qu'elle n'eût confessé tout ce qu'elle 
savoit de cette affaire. Lui, qui peut-être n'auroit pas 
été fâché de plaire au ministre en confondant cette cri- 
minelle dont il croyoit être haï, fit tout ce qu'il put pour 
l'obliger à lui avouer la vérité de cette intrigue ; mais 
elle demeura toujours ferme et constante dans la négative. 

Elle eut un sensible déplaisir de tant de choses fâ- 
cheuses : ce déplaisir lui donna la fièvre ; et même elle 
s'évanouit une fois de douleur de ce qu'on lui ôta une 
de ses femmes qu'on soupçonnoit d'avoir servi à lui 
faire avoir de longues conversations avec Saujeon. Ce 
gentilhomme avoit voulu servir une princesse qui mé- 
ritoit d'être servie ; mais il étoit au Roi, et par consé- 
quent blâmable. Sa faute néanmoins étoit plus impru- 
dente que criminelle, puisque le motif en étoit tout ;r 
fait innocent. Mademoiselle apparemment avoit voulu 
se marier, et sans doute que dans son intention elle 
n' avoit pas eu le dessein de manquer au respect quelle 
devoit à la Reine et à Monsieur ; mais sa conduite étoit 
blâmable, quand on la regardoit du côté des maximes 
de l'État, qui lui défendoient tout commerce particulier 
avec les ennemis et les étrangers. 

En mon particulier, je n'avois alors nul sujet de me 
louer de cette princesse que par la part qu'elle me 
donnoit à la civilité qu'elle avoit pour tout le monde, 
et je ne puis être soupçonnée de passion sur ce que je 
pourrai dire d'elle; mais comme je fais profession 



CHAPITRE XX. — 1648. 45 

d'une sincérité tout entière, je suis obligée de lui rendre 
ce témoignage. J'eus même assez d'équité, sans qu'elle 
Fait jamais su, pour soutenir à la Reine, le jour même 
de ce désorJre, que Mademoiselle avoit raison de ne 
point avouer qu'elle eût voulu chercher un mari par 
des intrigues secrètes ; et je lui dis que je trouvois, 
soit que cela fût vrai ou qu'il ne le fût pas, que Mon- 
sieur avoit tort de l'abandonner, et de vouloir qu'elle 
confessât publiquement une chose qu'il étoit plus hon- 
teux d'avouer que de faire; car une fille n'est point 
blâmable de penser à son établissement, mais il n'est 
pas honnête qu'on le sache, ni qu'elle paroisse y avoir 
travaillé. « Les pères, lui dis-je, Madame, ont accou- 
« tumé, dans les propositions de mariage, de garder 
« certaines bienséances pour sauver la gloire des filles, 
« qui semble être toujours blessée en recherchant ce 
« qu'il leur est loisible de souhaiter. » 

La Reine, qui m'a toujours fait l'honneur de rece- 
voir avec bonté ce qui pou voit procéder d'un cœur 
qu'elle a reconnu lui être fidèle, me sut mauvais gré 
des sentimens que j'avois sur cette affaire, parce qu'en 
effet elle l' avoit tout-à-fait désapprouvée, et cela fut 
cause que dans son chagrin elle le dit au duc d'Orléans, 
qui, sans considérer le motif qui m' avoit fait parler, 
se plaignit de moi, et me dit qu'il étoit étonné de ce 
que je blâmois son procédé, vu qu'il me croyoit plus 
son amie que de sa fille. 

Au lieu de me justifier là-dessus, je fis part de mes 
sentimens à son favori, qui étoit quelquefois assez rai- 
sonnable pour les bien recevoir. Je lui conseillai de 
travailler à raccommoder ce désordre, et lui dis que je 
comprenois assez que Monsieur avoit raison de se 
plaindre qu'une princesse eût voulu se marier sans la 
participation d'un père comme lui, et que la Reine, 



44 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

comme il éioit vrai, a voit sujet aussi de se fâcher 
contre elle. Mais je lui soutins que Monsieur ne devoit 
point la forcer à confesser une chose de cette nature, 
ni lui aussi ne devoit point par complaisance l'aigrir 
contre elle : et que s'il ne travailloit à finir cette que- 
relle, il seroit blâmé de tout le monde, ne faisant pas 
connoître à son maître les intérêts véritables de la ré- 
putation de Mademoiselle ; car, étant sa fille, ils deve- 
noient les siens propres : et je conclus notre conversa- 
tion en lui disant, en présence de mademoiselle de 
Beaumont, qui étoit suivante de cette princesse, qu'il 
étoit vrai qu'elle avoit tort, et qu'elle avoit peut-être 
trop hasardé, mais qu'enfin sa faute étoit légitime, et 
que la vieillesse de l'archiduc, ses grandes oreilles et sa 
sévère dévotion la dévoient justifier devant tout le 
monde. 

Cette petite harangue eut son effet : peu de temps 
après, Monsieur connut la vérité. Mademoiselle fil parler 
au cardinal, et le fit prier de travailler à changer l'es- 
prit de la Reine sur l'accusation qu'elle faisoit contre 
elle. Chacun pressa Monsieur de devenir bon père et de 
lui pardonner. Plusieurs personnes parlèrent à l'abbé 
de La Rivière de la part de Mademoiselle ; et le ministre, 
qui étoit bien aise de se faire un mérite envers elle, 
témoigna désirer de la servir. Le favori de Monsieur 
suivit ce même exemple; et, comprenant qu'il étoit 
juste que son maître prit le parti de la pitié, il oublia 
ses petits ressentimens pour la servir aussi : de sorte 
que l'onzième jour de sa captivité, après de grandes 
conférences qu'il fallut avoir avec la Reine, de la pari 
de Monsieur, l'abbé de La Rivière alla porter à Made- 
moiselle quelques paroles de douceur qui furent accom- 
pagnées de grandes leçons et de respectueuses répri- 
mandes sur sa conduite. 



CHAPITRE XX. — 1648. 45 

Cette princesse donnoit quelques sujets de chagrin à 
Monsieur; et la comtesse de Fiesque',.sa gouvernante, 
sur plusieurs articles, faisoit alors de grandes plaintes 
contre elle, l'accusant d'imprudence en beaucoup de 
ses actions, et particulièrement de ne se pas appliquer 
avec soin à conserver les bonnes grâces du ministre. 
Elle la blâmoit d'être trop emportée pour ses amis et 
contre ses ennemis ; et, par ses sages et politiques ha- 
rangues, elle lui attiroit souvent quelque petit châti- 
ment paternel doux ou sévère, selon l'esprit où ce 
prince se trouvoit, qui, après tout, aimoit tendrement 
Mademoiselle. Il a toujours bien vécu avec elle : il la 
tr ai toit avec bonté, et plusieurs fois je lui ai ouï dire 
que sa fille alors le nourrissoit; qu'il étoit un gueux, 
qu'elle étoit riche, et que sans elle il n'auroit pas eu 
quelquefois du pain. 

Il disoit vrai, car, Mademoiselle ayant le bien de 
madame sa mère, qui étoit héritière de la maison de 
Montpensier et de Joyeuse, il en avoit toujours joui, 
sans lui donner que ce qui lui plaisoit pour l'entretien 
de sa maison : ce qu'il a payé depuis par les procès 
qu'il a eus avec elle, quand, devenant âgée, elle s'est 
vengée de lui et a voulu avoir son bien, avec des mar- 
ques d'une ame un peu trop dure à l'amitié. 

Dès le même jour de cet adoucissement, Mademoiselle 
vint voir la Reine, qui la reçut froidement. Elle lui dit 
qu'elle ne devoit pas se glorifier d'avoir tenu bon contre 
son père et contre elle, n'avouant point les fautes 
qu'elle avoit faites ; que ceux qui l'avoient conseillée lui 
en donneroient sans doute de grandes louanges, mais 
qu'elle ne devoit point se laisser flatter par eux, qui ne 
la conseilloient pas bien ; et qu'elle devoit croire que 

* Anne Le Veneur, veuve du comte de Fiesque. 



40 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE 

sa faute étoil grande, puisqu'elle la voyoil désapprouvée 
par un aussi bon père que le sien, et par elle, qui l'avoit 
toujours traitée comme sa propre fille. 

Quelques jours après, la paix se fit entièrement, 
par une visite qu'elle eut permission de rendre à M. le 
duc d'Orléans, qui, après une conversation particulière, 
lui pardonna ces petites fautes. Ensuite de cela, la cour 
s'Qccupa de quelque nouvelle matière, celle-là étant 
déjà trop vieille pour en parler davantage ; et Saujeon 
fut envoyé prisonnier à Pierre-Encise, d'où il sortit 
bientôt après [le 11 mai]. Peu après, Monsieur, frère 
unique du Roi, fut baptisé et nommé Philippe, par la 
reine d'Angleterre, et par Monsieur, oncle du Roi et 
de lui. 



CHAPITRE XXI 



(Mai 1648.) — Difficultés avec le parlement. Affaire de la Paulette. — Ar- 
rêt de jonction (15 mai) par lequel les diverses compagnies s'unissent 
avec le parlement — Indignation d'Anne d'Autriche. — Résistance 
méthodique du parlement. — Habile prudence du premier président. 
— Condescendance excessive du chancelier à l'égard de Mazarin — 
Le duc d'York s'enfuit d'Angleterre et arrive en France. - Mazarin 
éblouit l'abbé de La Rivière par la promesse du cardinalat. — Prise 
de Courtray par les Espagnols. — Prise d'Ypres par Condé. — Dé- 
fense au parlement de s'assembler. — Exil de plusieurs membres du 
grand conseil et de la cour des aides. — Le duc de Beauibrt s'échappe 
de Yincennes (1" juin). — La Reine s'en console. — Inquiétudes 
que cette évasion cause à Mazarin. 

Ce qui fit oublier l'aventure de Mademoiselle fut un 
courrier que M. le prince envoya à la Reine, pour lui 
mander qu'il commençoit de marcher vers les ennemis 
avec une fort belle armée. Cette nouvelle fit résoudre 



CHAPITRE XXI. — 1648. 47 

le ministre de mener la cour sur la frontière, pour être 
plus en état de travailler à la grandeur de la France 
par l'abaissement des ennemis : ce qui se pouvoit espé- 
rer facilement avec de bonnes troupes et un général tel 
que M. le prince ; mais la Reine fut arrêtée à Paris par 
un nouvel embarras qui arriva aux affaires du Roi, 
dont la suite ne fut pas de petite conséquence à l'Etat. 
On a voit redonné la paillette 1 à toutes les compagnies 
souveraines, à condition de leur retrancher quatre 
années de leurs gages ; et, pour contenter le parlement 
en sou particulier, comme le corps du royaume le plus 
considérable et par conséquent le plus à craindre, ou 
la leur a voit redonnée sans leur rien retrancher 1 . La 
chambre des comptes, la cour des aides, le grand con- 
seil et tous les officiers de France, qui se trouvèrent in- 
commodés par ce traitement, firent leurs plaintes au 
parlement, et demandèrent leur assistance pour sou- 
tenir leur droit contre l'oppression qu'ils disoient leur 
avoir été faite 8 . Ils remontrèrent à cette compagnie 
qu'elle devoit craindre d'avoir part quelque jour à cette 
ordonnance ; que par leur abaissement ils dévoient ap- 
préhender eux-mêmes de diminuer de puissance, et 

1 Droit fiscal inventé par Ch. Paulet, secrétaire de la chambre du Roi, 
el établi par un édit de 1604. En payant ce droit, au commencement 
de chaque année, le titulaire d'une charge de judicature et de finances 
en assurait la jouissance à ses héritiers. Faute de ce payement, la 
charge, en cas de mort, vaquait au profit du Roi. 

* Le 30 avril. 

* Tous ces détails sont entièrement confirmés par Omer Talon. « Le 
grand conseil, la chambre fles comptes et la cour des aides, dit-il, s'é • 
murent sur cette déclaration, se visitèrent par députés, lesquels s'as- 
semblèrent dans l'une des chambres de la cour des aides, ceux du 
irrand conseil entrant et sortant par une porte, et ceux de la chambre 
par une autre; et après plusieurs délibérations, ils résolurent d'exciter 
le parlement par la considération de la confraternité et du malheur 
commun, el par la crainte que le même accident n'arrivât quelque jour 
au parlement. » r. r. 



48 MÉMOIRES m MADAME DE MOTTEVJLLE. 

que, ne se soutenant point les uns les autres, ils étoient 
tous menacés d'une ruine totale, parce que les favoris 
n'ayant point d'obstacle plus redoutable que celui de la 
puissance du parlement, quand il subsisteroit seul il 
seroit facile de diminuer celle qui lui resteroit, et de le 
mettre au rang des autres compagnies du royaume. 

Le parlement fut touché de leurs raisons : il fut 
animé par la crainte d'un pareil traitement, et par le 
désir de s'élever, qui dominoit alors les principaux es- 
prits de cette grande compagnie. Elle s'assembla, et 
murmura : ils dirent quasi tous 1 que s'ils abandon-* 
noient leurs confrères, ils auroient sujet de se plaindre 
d'eux, et qu'étant maltraités ils dévoient croire qu'ils 
auroient bientôt leur part des maux ; de sorte que, le 
13 de mai, les chambres assemblées, ils donnèrent un 
arrêt où la jonction fut accordée* avec les autres com- 
pagnies, et où il fut dit : Qu'ils défendoient de recevoir 
aucuns officiers nouveaux, dans le temps où, la paillette 
n'étant point accordée à tous, les offices sont acquis au 
Roi, que premièrement la veuve et les héritiers ne fus- 
sent contens. 

Sur leur arrêt, la Reine ordonne au chancelier de 
mander le parlement, et leur déclarer de sa part que les 
ayant gratifiés en leur particulier, Sa Majesté avoit cru 
qu'ils lui en seroient obligés; mais qu'ayant reconnu 
parleur procédé qu'ils prenoient cette grâce d'une au- 



1 « Les parens et alliés de messieurs les officiers dans ces trois com- 
pagnies, et ceux de MM. les maîtres des requêtes, travaillèrent si bien 
en cette occasion,... » etc. (Orner Talon.) 

* Après avoir dit comment s'opéra l'union de la chambre des comptes 
avec la cour des aides, le cardinal de Retz ajoute : « L'une et l'autre 
s'assurèrent ensuite du grand conseil ; et les trois ensemble demandè- 
rent la jonction au parlement qui lui {sic) fut accordée avec joie, et 
exécutée à l'heure même au palais, dans la salle que Ton appelle de 
Saint-Louis. » (Mém. de Retz, année 1648.) f. r. 



CHAPITRE XXI. — 1648. 49 

tre manière, qu'elle leur promettoit de ne plus deman- 
der les quatre années de gages qu'elle avoit cru pou- 
voir retenir sur tous les officiers des autres compagnies; 
qu'elle laisseroit les choses en même état qu'elles 
étoient avant cela ; mais qu'aussi elle les prioit de con- 
sidérer la nécessité des affaires du Roi, et d'aviser à 
quelques autres moyens d'avoir de l'argent. 

Cette réponse étoit trop douce pour un maître of- 
fensé : elle paroissoit venir du génie du ministre, qui 
étoit de s'abaisser toujours quand on lui résistoit, et de 
trop entreprendre quand il croyoit pouvoir tout faire. 
Mais elle avoit un double sens; et la pensée du cardinal 
alloit à laisser le parlement dans l'état où il étoit, et 
s'en venger en le laissant languir dans l'incertitude que 
chaque particulier pouvoit avoir, que lui mourant il 
perdroit sa charge. 

La Reine envoya au greffe [18 mai] défendre de rece- 
voir l'argent d'aucun du parlement, révoquant le don 
qu'elle leur avoit fait de la paulette, et les remettant 
dans la même égalité des autres officiers. Cette conduite 
fut approuvée des habiles gens , et auroit peut-être 
réussi si le ministre eût pu la soutenir. Mais comme le 
parlement se vit engagé à cette grande entreprise, il 
crut qu'il devoit pousser sa résistance plus loin, et que 
pour se tirer de cette affaire il en falloit faire naître au 
cardinal Mazarin qui le pussent embarrasser. Ils en 
cherchèrent les moyens avec soin ; et la mauvaise dis- 
position des esprits de la cour, la misère de toute la 
France, et la haine publique qui commencent à se dé- 
clarer contre lui, leur en donnèrent de tels que, sans 
une protection toute particulière de Dieu sur ce 
royaume, il est à croire qu'il en pouvoit arriver le ren- 
versement de la monarchie. 

La Reine, qui n* avoit pas gratifié le parlement de 
h. 5 



oO MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEYILLfc. 

bon cœur, disoit, en parlant de cette affaire, qu'elle 
croyoit bien qu'il se repentiroit de ce qu'il avoit fait, et 
qu'elle n'éloit pas fâchée d'avoir été contrainte de révo- 
quer la grâce qu'elle lui avoit accordée malgré elle, le 
traitant plus favorablement qu'il ne méritoit. Comme 
le sang de Charles-Quint lui donnoit de la hauteur, 
elle ne croyoit pas qu'aucune créature pût ou dût oser 
se défendre contre la volonté du Roi ; de sorte que 
dans toutes les affaires du parlement, dont elle n'enten- 
doit point Tordre ni la chicane, elle vouloit toujours le 
terrasser, et que tout ce qui étoit ordonné dans son 
conseil s'exécutât dans celte compagnie. 

Mais comme ils sentoient en eux les premières im- 
pulsions de la révolte, ils se défendoient méthodique- 
ment, et se servoient en habiles gens des hauteurs de 
la Reine et des bassesses de celui qui la conseilloit, pour 
le faire tomber dans des fautes qu'il avoit après bien 
de la peine à réparer. Cela étoit cause que cette prin- 
cesse a souvent paru plus colère qu'elle ne l'étoit, 
et plus sévère que douce, quoiqu'en effet, dans les 
matières qui étoient de sa connoissance, elle fût la 
plus raisonnable et la plus modérée de toutes les fem- 
mes. 

Le premier président, qui ne vouloit pas se déclarer 
contre la cour, balançant entre elle et sa compagnie, 
agissoit de sorte que, sans beaucoup travailler pour 
arrêter le cours de la révolte, on ne pouvoit pas néan- 
moins se plaindre de lui. Le chancelier étoit habile 
homme, et auroit pu, selon ses lumières, donner de 
bons conseils qui auroient peut-être pu soutenir les 
intérêts du Roi ; mais il étoit si soumis et si timide à 
l'égard du ministre, qu'il approuvoit toujours tout ce 
qui venoit de lui, sans jamais y apporter aucune résis- 
tance, ni même sans oser dire son avis. 



CHAPITRE XXI. — 1648. 51 

Cette condescendance à la lin fut si extrême, que 
souvent M. le cardinal se plaignoit de lui de ce qu'il le 
laissoit embarrasser dans de mauvaises affaires ; et il 
souhaitoit qu'il voulût lui donner des avis contraires 
aux siens, qui pussent servir de remède aux fautes 
qu'il pou voit faire à l'égard du parlement. Ce ministre 
n'aspiroit pas à la gloire de ne rien ignorer : il vouloit 
seulement avoir de la puissance, donnoit souvent cette 
excuse qu'il ne savoit pas les lois ni les coutumes du 
royaume. Par cette honteuse raison, il se garantis- 
soit des reproches qu'on lui faisoit d'avoir entrepris 
quelquefois des choses contre Tordre et le droit des 
gens. 

Environ ce même temps [en mai] , le duc d'York, 
âgé de douze ou treize ans, se sauva d'Angleterre par 
les ordres que la Reine sa mère lui en avoit donnés, et 
s'en alla en Hollande. H m'a depuis conté lui-même 
qu'il avoit gardé ce dessein dans- son cœur un an tout 
entier, sans le pouvoir exécuter. 11 se servit pour cela 
d'un de ses serviteurs, que la Reine sa mère lui avoit 
envoyé. ■ 

Son gouverneur avoit déjà eu ce dessein, et l'avoit 
pensé exécuter plusieurs fois ; mais il avoit répondu de 
lui au parlement d'Angleterre, lequel, s'en étant aperçu, 
l'avoit souvent menacé, s'il y pensoit jamais, de le faire 
enfermer dans la tour de Londres : ce que ce jeune 
prince avoit toujours souffert, sans faire paroître avoir 
aucun désir d'y penser jamais. Enfin, un jour qu'il vit 
ses gardes s'amuser à jouer, il sortit par une petite 
porte de derrière ; et, s'en allant dans le parc, où celui 
qui le servoit pour cela tenoit un habit de femme, il le 
prit, et s'en alla dans une maison de Londres, où il 
demeura quelques jours habillé en fille. Puis il s'embar- 
qua avec son écuyer, dans un vaisseau qui passoit en 



52 MÉMOIRES DR MADAME DE MOTTEV1LLE. 

Hollande; et comme il étoil beau, les matelots le 
soupçonnèrent souvent d'être une fort peu honnête 
fille. 

Lorsqu'on s'aperçut à Londres de sa fuite, il lut 
poursuivi d'un vaisseau anglais, et pensa être pris à la 
vue de Flessingue. Le port où il voulut descendre étoit 
dangereux par le veut qu'il faisoit alors ; si bien que ce 
prince, devinant que ce vaisseau qui les suivoit de près 
lui en vouloit, quitta son sexe emprunté pour menacer 
le pilote, et le forcer de le mettre à terre au hasard de 
périr ; et sur la résistance du maître de vaisseau, qui 
ne vouloit point aborder, il prit l'épée de celui qui étoit 
auprès de lui, et la lui voulut passer au travers du 
corps, afin de le presser d'aborder au lieu où il dési- 
roit aller. Cet homme lui obéit par force; et de cette 
sorte il échappa les persécutions que lui vouloient faire 
les barbares sujets du Roi son père. 

Il vint en France, où le Roi et la Reine le reçurent 
avec bonté, et avec l'affection que méritoit le petit-fils 
de Henri IV et le fils d'un grand roi malheureux. Il 
laissa entre les mains du duc de Northumberland son 
gouverneur, le duc de Glocester son jeune frère, et une 
princesse sa sœur, d'environ onze ou douze ans. Ces 
deux enfans eurent seuls la bénédiction du Roi leur 
père, quand quelques mois après on le fit mourir. 
Puis le parlement renvoya à la Reine leur mère ce petit 
prince qui leur étoit resté, qu'ils ne traitèrent point en 
prince le temps qu'ils l'eurent en leur pouvoir ; et la 
fille mourut, qui montra de paroître sentir infiniment 
le malheur du Roi son père. 

Le 18 de mai, ou déclara au conseil d'en haut que la 
volonté du Roi étoit de nommer cardinal l'abbé de La 
Rivière, avec résolution d'envoyer à Rome toutes les 
dépêches nécessaires à cet effet. Ce favori augmenta de 



CHAPITRE XXI. — 1648. 53 

crédit par celte nomination : on le regarda comme un 
homme que la fortune alloit élever bien haut, et qui 
pouvoit faire jouer de 'grands ressorts, avec le prince 
qu'il gouvernoit, et.sous une régente qui étoit servie 
par un ministre haï, et qu'on croyoit peu habile. On 
disoit tout haut qu'il en donnoit une marque certaine, 
mettant dans cet état un homme dont la grandeur pou- 
voit étouffer la sienne ; mais le cardinal fit voir ensuite 
qu'il faisoit semblant fort habilement de n'être pas 
habile, car son dessein étoit fort éloigné de se faire à 
lui-même ce préjudice. 

11 voulut seulement par cet éclat éblouir l'abbé de 
La Rivière ; et, par l'espérance prochaine d'un si grand 
bien, le tenir toujours dans ses chaînes, et l'empêcher 
de former des desseins contre lui. 11 crut que, quand 
même il auroit été capable de prendre des mesures 
avec le parlement ou avec ses ennemis particuliers, il 
ne penseroit jamais à faire de grands coups qu'il ne fût 
cardinal ; et que, le laissant voir de près ce morceau 
friand dont il étoit affamé, et ne le lui donnant point, il 
seroit incessamment occupé du désir de l'avoir, et ne 
feroit rien qui pût lui faire perdre la bonne volonté de 
la Reine et la sienne, puisque sans cela il ne pouvoit 
contenter son appétit. 

L'abbé, de son côté, se figuroit quelquefois que sa 
fortune n'étoit qu'apparente : il craignoit, en servant 
fidèlement, de n'être pas servi de même par le cardinal ; 
mais comme il étoit plein de la confiance qu'il avoit en 
son bonheur, il croyoit qu'il attraperoit le plus fin, et 
que la fortune même n'osoitlui faire de mal. Il espéroit 
en l'argent qu'il enverroit à Borne pour donner à la si- 
gnora Olympia, parente du Pape, qui avoit du crédit 
auprès de lui. Il croyoit que la haine qu'on avoit à 
Rome contre notre ministre hâteroit son chapeau; et il 

5. 



54 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTKVILLE. 

se flattoit de mille manières, à la mode des gens de la 
cour, dont le bonheur consiste beaucoup plus dans les 
desseins et les chimères que dans les biens effectifs : si 
bien que nous l'avons tu passer plusieurs années, 
croyant que tous les jours de courrier il devoit être car- 
dinal, sans jamais le pouvoir être. Cependant la raison 
le devoit persuader de l'impossibilité delà chose, puis- 
qu'il n'étoit pas avantageux au cardinal de le faire si 
grand, et qu'il étoit à croire qu'un premier minisire, 
dont la plus grande habileté consistoit dans l'intrigue, 
ne se laisseroit point prendre pour dupe en une occa- 
sion de cette importance. 

Le soir même de ce jour, il arriva des nouvelles de 
M. le prince à la Reine, qui lui mandoit qu'il alloit as- 
siéger Ypres. Cette ville est grande, mais elle n'est point 
forte, et il falloit beaucoup de forces pour la garder. On 
en désiroit la prise, parce qu'on la trouvoit nécessaire 
pour mieux garder Courtray, qu'on avoit fortifié d'une 
citadelle ; mais peu de jours après il en arriva d'autres, 
qui apprirent à la Reine et à son ministre que ce même 
Courtray avoit été surpris des ennemis en trois heures 
de temps 1 par l'armée de l'archiduc, et que la cita- 
delle, où s'étoient retirés le peu de gens de guerre qui s'y 
trouvèrent, tiendroit bon encore quelque temps. 

Cette place est à sept lieues d' Ypres, où étoit notre 
armée : elle nous étoit de grande conséquence, et pour 
la conserver on y avoit tenu des troupes depuis long- 
temps en assez bon nombre. Paluau 8 , qui en étoit gou- 
verneur, y étoit demeuré tout l'hiver pour la garder, 
et résister aux ennemis, au cas qu'ils eussent eu le des- 
sein de l'attaquer Mais comme les Français perdent 

* Le 18 mai. (Voy. les Mémoires de Monglat, quatorzième cam- 
pagne.) F. R. 

* Philippe, marquis de Clérembault, maréchal de France en 4651. 



CHAPITRE XXI. — 1648. 55 

toujours aussi aisément par leur imprudence ce que vo- 
lontiers ils prennent par leur valeur, Paluau, sans plus 
penser aux ennemis, qui sont d'ordinaire d'aussi mau- 
vaise volonté en été qu'en hiver, dès le commencement 
de la campagne laissa dégarnir sa place ; et, au lieu de 
quatre mille hommes qui étoient dedans , il n'en resta 
pas cinq cents. 

Ce gentilhomme, qui avoit un grand désir d'être ma- 
réchal de France , et qui Ta été depuis sous le nom de 
Clérembault, demanda instamment au cardinal de ser- 
vir de lieutenant général dans l'armée de M. le prince : 
ce qu'on lui accorda ; et, pendant qu'il étoit au siège 
d'Ypres, on lui prit Courtray, qui lui valoit cinquante 
mille écus de rente. 11 fut blâmé de n'avoir pas aperçu 
le danger où il avoit mis cette place en la quittant, et 
de l'avoir laissée avec si peu de troupes ; mais M. le 
prince, le voulant justifier, dit publiquement qu'il 
n'avoit dégarni Courtray que malgré lui, et par les ordres 
exprès du ministre. Ce prince, pour consoler la Reine 
et le cardinal de cette perte , lui manda qu'il croyoit 
prendre Ypres dans trois jours ; et que , cela étant , il 
espéroit secourir la citadelle de Courtray, que Le Raie, 
qui la oommandoit , avoit promis de défendre pour le 
moins encore quinze jours. 

Cependant l'armée ennemie , qui étoit commandée 
par l'archiduc, et remplie des excellentes troupes du 
duc de Lorraine et de sa personne, fit sa circonvalla- 
tion de telle sorte, qu'au jugement de tous, et de M. le 
prince même , il parut ou difficile ou entièrement im- 
possible de les forcer. Ce fut un mauvais commence- 
ment de campagne que cette perte ; mais la Reine, le 
soir que cette nouvelle étoit arrivée, dit gaiement, par- 
lant de cette affaire , qu'elle ne s'étonnoit pas de cela; 
qu'il n'étoit pas juste de prendre toujours sur les enne- 



5tt MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEYILLE. 

mis ; que ce seroit plutôt un larcin qu'une guerre , si 
quelquefois ils n'avoient leur tour ; et , selon cet équi- 
table arrêt, quelques jours après les nouvelles arrivè- 
rent de la prise de la citadelle : ce qui fut aussi récom- 
pensé par celle d'Ypres, par M. le prince 1 , dont le 
gouvernement fut donné à Paluau. Il y eut aussi une 
défaite de quelques troupes de l'armée impériale par 
M. de Turenne, dont l'armée étoit composée de Suédois 
et de troupes hessiennes et bavaroises. Cette défaite fut 
petite; mais on la célébra beaucoup, pour la réputa- 
tion et le bien des affaires du Roi. 

La Reine [le 25 mai] , voyant la résolution que le 
parlement avoit prise de tenir bon contre elle et de fa- 
voriser le droit commun, lui envoya ordonner delà ve- 
nir trouver. Le chancelier leur parla de sa part, et leur 
parla fortement. En suite de ce discours , elle leur fit 
elle-même une rude réprimande,, leur disant que, puis- 
que leur compagnie abusoit des favorables intentions 
qu'elle avoit eues de leur faire du bien , elle protestoit 
qu'à l'avenir elle ne feroit plus de grâces, et qu'elle leur 
défendoit absolument de s'assembler, et de ne plus 
communiquer entre eux que par députés. Le premier 
président voulut lui répondre ; mais elle , d'un visage 
sévère et menaçant, lui défendit de parler. Deux jours 
après , on manda aussi toutes les compagnies souve- 
raines, chambre des comptes, grand conseil et cour 
des aides. On leur en dit autant, et avec plus de mar- 
ques de rigueur, parce qu'on les considéroit bien moins 
que le parlement; et comme le ministre jugea qu'il 
étoit nécessaire de faire craindre la colère de la Reine 
par des marques plus fortes que des paroles, qui ne font 
point de mal, on chassa quelques conseillers du grand 

« Le 29 mai. 



CHAPITRE XXI. — 1648. 57 

conseil 1 , et huit de la cour des aides*, qu'on exila en 
plusieurs endroits diflerens du royaume. Le parlement 
témoigna beaucoup de ressentiment de cette petite ri- 
gueur, et tous résolurent de s'assembler malgré le com- 
mandement de la Reine. 

Le jour delà Pentecôte, 1 er du mois de juin 8 , le duc 
de Beaufort, prisonnier depuis cinq ans dans le bois de 
Vincennes, s'échappa de sa prison environ sur le midi \ 
11 trouva le moyen de rompre ses chaînes par l'habileté 
de ses amis et de quelques-uns des siens, qui, en cette 
occasion, le servirent fidèlement. Il étoit gardé par un 
officier des gardes du corps, et par sept ou huit gardes 
qui couchoient dans sa chambre et qui ne l'abandon- 
noient point. Il étoit servi par des officiers du Roi, 
n'ayant auprès de lui pas un de ses domestiques ; et , 
par-dessus tout cela, Chavigny étoit gouverneur du bois 
de Vincennes, qui n'étoit pas son ami. 

L'officier qui le gardoit, nommé La Ramée, avoit pris 
avee lui, à la prière d'un de ses amis, un certain homme 
qui, sous prétexte d'un combat qui le mettoit en peine, 
à cause desédits du Roi qui défendoient les duels, avoit 
témoigné désirer cet asyle pour s'en sauver. 11 est à 
croire néanmoins qu'il étoit conduit en ce lieu par les 
créatures de ce prince , et peut-êlre du consentement 
de l'officier; mais j'ignore cette particularité, et n'en 
suis persuadée que par les apparences. 

Cet homme d'abord, pour faire le bon valet, et mon- 
trer qu'il n'étoit pas inutile , s'ingéroit plus que tout 

4 Turquant et d'Argouges, qui furent conduits à Mézières. f. r. 
1 Orner Talon en nomme deux, Chazelles et Guérin, et un président 
du grand conseil, Cottin, et un conseiller, Dreux, f. r. 

3 Le jour de la Pentecôte de cette année fut le 31 mai. Monglat indi- 
que aussi la fin de mai comme le jour de l'évasion du duc de Beaufort. 

F. R. 

4 Monglat se borne â mentionner le fait. f. r. 



58 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEYÏLLE. 

autre à bien garder le prisonnier ; et même on dit à la 
Heine, en lui contant cette histoire, qu'il alloit jusqu'à 
la rudesse. Soit qu'il fût là pour servir le duc de Beau- 
fort , soit qu'alors il se laissât gagner par ce prince , 
il s'en servit enfin pour communiquer ses pensées à ses 
amis, et pour prendre connoissance des desseins qui se 
faisoient pour sa liberté. 

Le temps venu pour l'exécution de toutes leurs mé- 
ditations, ils choisirent exprès le jour de la Pentecôte, 
parce que la solennité de cette fête occupoit tout le 
monde au service divin. A l'heure que les gardes dî- 
noient, le duc de Beaufort demanda à La Bamée de s'al- 
ler promener en une galerie où il avoit obtenu per- 
mission d'aller quelquefois se divertir. Cette galerie est 
plus basse que le donjon où il éloit logé , mais néan- 
moins fort haute , selon la profondeur des fossés , sur 
quoi elle regarde des deux côtés. La Bamée le suivit à 
cette promenade , et demeura seul avec lui dans la ga- 
lerie. L'homme gagné par le duc de Beaufort fit sem- 
blant d'aller dîner avec les autres; mais, contrefaisant 
le malade, il prit seulement un peu de vin, et; sortant 
de la chambre , ferma la porte sur eux , et quelques 
portes qui étoient entre la galerie et le lieu où ils fai- 
soient leurs repas. 

Il alla ensuite trouver le prisonnier et celui qui le 
gardoit ; et, entrant dans la galerie, il la ferma aussi, et 
prît les clefs de toutes les portes. En même temps, le duc 
de Beaufort, qui étoit d'une taille avantageuse, et cet 
homme, qui étoit de son secret, se jetèrent sur La Ba- 
mée et l'empêchèrent de crier ; et, sans le vouloir tuer, 
quoiqu'il fût périlleux de ne le pas faire s'il n'étoit point 
gagné , ils le bâillonnèrent , le lièrent par les pieds et 
par les mains, et le laissèrent là. Aussitôt ils attachèrent 
une corde à la fenêtre , et se descendirent l'un après 



CbAPlfRti XXI. — 1648. 59 

l'autre, le valet le premier, comme celui qui eût été 
puni très-rigoureusement s'il eût manqué de se sauver. 
Ils se laissèrent tous deux couler jusque dans le fossé , 
dont la profondeur est si grande qu'encore que leur 
corde fût longue , elle se trouva trop courte de beau- 
coup : si bien que, se laissant choir de la corde en bas, 
le prince s'exposa au hasard de se pouvoir blesser : ce 
qui en effet lui arriva. La douleur le fit évanouir, et il 
demeura longtemps en cet état sans pouvoir reprendre 
ses esprits. 

Étant revenu à lui, quatre ou cinq hommes des siens 
qui étoient de l'autre côté du fossé, et qui l'avoient vu 
presque mort avec une terrible inquiétude, lui jetèrent 
une autre corde qu'ils s'attacha lui-même autour du 
corps ; et, de cette sorte, ils le tirèrent à force de bras 
jusqu'à eux : le valet qui l'avoit assisté étant toujours 
servi le premier, selon la parole que le prince lui en 
avoit donnée, et qu'il lui garda ponctuellement. Quand 
il fut en haut, il se trouva en mauvais état ; car, outre 
qu'il s'étoit blessé en tombant, la corde qu'il avoit liée 
autour de son corps pour monter lui avoit pressé l'esto- 
mac, par les secousses qu'il avoit endurées dans cette 
occasion ; mais ayant repris quelques forces par la vi- 
gueur de son courage et par la peine de perdre le fruit 
de ses peines, il se leva, et s'en alla hors de ce lieu se 
joindre à cinquante hommes de cheval qui l'attendoient 
au bois prochain. 

Un gentilhomme des siens, qui étoit à cette expédi- 
tion, m'a depuis conté qu'aussitôt après avoir vu cette 
troupe l'environner de tous côtés, la joie de se voir en 
liberté et parmi les siens fut si grande, qu'en un mo- 
ment il se trouva guéri de tous ses maux ; et , sautant 
sur un cheval qu'on lui tenoit tout préparé, il s'en alla, 
et disparut comme un éclair, ravi de respirer l'air sans 



60 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEViLLE. 

, contrainte, et de pouvoir dire comme le roi François 1 er , 
dans le moment qu'il mit le pied en France en revenant 
d'Espagne : « Ah ! je suis libre ! » 

Une femme qui cueilloit des herbes dans un jardin 
au bord du fossé, et un petit garçon, virent tout ce qui 
se passa en ce mystère. Mais ces hommes qui étoient en 
embuscade les avoient tellement menacés pour les obli- 
ger à se taire, que, n'ayant pas beaucoup d'intérêt 
d'empêcher que ce prince ne se sauvât, elle et son fils 
étoient demeurés avec eux fort paisiblement à regarder 
tout ce qu'ils avoient fait. Aussitôt qu'il fut parti, la 
femme alla le dire à son mari qui étoit un jardinier du 
lieu, et tous deux allèrent avertir les gardes. Mais il 
n'étoit plus temps : les hommes ne pouvoient plus 
changer ce que Dieu avoit ordonné; et les étoiles, qui 
semblent quelquefois marquer les arrêts du souverain, 
avoient appris déjà à beaucoup de personnes, par un 
astrologue nommé Goïsel, que le duc de Beaufort de- 
voit sortir ce même jour. 

Cette nouvelle surprit d'abord toute la cour, et par- 
ticulièrement ceux à qui elle n'étoit pas indifférente. Le 
ministre en fut sans doute affligé ; mais, à son ordinaire, 
il ne le témoigna pas. La Reine, qui avoit autrefois re- 
gardé ce prince comme un ami, et qui étoit accoutumée 
à le haïr plutrt par raison d'État que par inclination, 
se consola aisément d'un peu de dépit que cette aven- 
ture lui donna ; et sans doute que beaucoup de person- 
nes en sentirent une grande joie : car, outre qu'il étoit 
aimé, et qu'il avoit une grande cabale qui prenoit part 
à ses intérêts, les ennemis du cardinal espérèrent que 
ce prince, étant libre, pourroit faire un parti en France, 
et apporter quelque nouveauté an gouvernement. On 
ne doutoit pas qu'il n'eût de grands désirs de se ven- 
ger de son ennemi, et que la mauvaise disposition des 



CHAPITRE XXI. — 1648. 6J 

esprits ne lui en fit facilement trouver les moyens. 

La Reine et M. le cardinal en parlèrent fort honnê- 
tement, et ne firent qu'en rire, disant que M. de Beau- 
fort avoit bien fait. Chavigny seul fut accusé de n'avoir 
pas pris assez de soin de bien garder ce prisonnier, et 
la Reine le blâma hautement d'avoir laissé les dehors 
du donjon sans des sentinelles qui auroicnt pu aperce- 
voir cette supercherie. Mais Chavigny, qui avoit été 
chassé du conseil par le duc de Bcaufort et sa cabale, et 
qui avoit vu ce prince dans le bois de Viucennes avec 
joie, n'étant plus alors si bien traité de M. le cardinal 
qu'il avoit eu lieu de l'espérer après la déroute des ini- 
portans, ne se soucioit plus de garder cet ennemi, 
dont la perte ne lui avoit point fait de bien, et qui Té- 
toit alors d'un ami qui ne le considéroit pas assez pour 
s'intéresser dans ses passions. Quand ce prisonnier s'é- 
chappa, Chavigny étoit allé passer la fête dans les Char- 
treux, où il alloit souvent chercher la consolation, au 
défaut de la faveur humaine : et, pour sa justification 
envers la Reine et le cardinal, il n'allégua point d'au- 
tres raisons, sinon qu'il avoit cru devoir laisser ce soin 
aux officiers du Roi qui en dévoient répondre, et non 
pas lui, qui n avoit nul ordre particulier pour y 
veiller. 

Le duc de Beaufort avoit vécu dévotement dans sa 
prison ; car c'est l'ordinaire des hommes de chercher 
Dieu pendant le malheur, et de l'oublier dans la pros- 
périté. 11 en arriva autant à ce prince, qui, pénitent au 
bois de Vincennes, ne songea plus qu'à Se venger et à se 
divertir dès qu'il en fut dehors. 

Avant que ce bonheur arrivât au duc de Beaufort, 
M. le cardinal fut averti qu'il se tramoit quelque des- 
sein pour le mettre en liberté. 11 envoya quérir La Ra- 
mée, et lui en parla, lui ordonnant d'avoir un soin * '• ~* 



62 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

ticulier d'empêcher que cela n'arrivât. Cet homme lui 
répondit qu'à moins que ce prince ne devînt petit oi- 
seau, capable de voler par la fenêtre, il étoit impossi- 
ble qu'il se pût sauver ; et la chose étant arrivée, M. le 
cardinal montra la lettre au maréchal d'Eslrées, oncle 
du duc de Beaufort, qui ftit étonné de voir qu'un mi- 
nistre tout puissant, et si bien averti, n'eût pu détour- 
ner les effets de la destinée de ce prisonnier, qui devoil 
sortir pour l'accomplissement des grands événemens 
qui dévoient arriver, et où il eut beaucoup de part. 

M. le cardinal fut en quelque inquiétude du lieu de 
la retraite du duc de Beaufort i . Il eut peur qu'il ne s' eu 
allât en Bretagne, où sont leurs principales terres, et 
qu'il n'y fit quelque rumeur et quelque faction. Mais un 
de mes amis *, à qui le cardinal communiqua ses pen- 
sées sur ce sujet, le rassura entièrement, et lui dit que 
ce prince n'ayant point de places fortes ni d'argent, il 
ne pouvoit rien faire contre l'État ni contre lui : contre 
l'État, à cause de son impuissance ; contre sa personne, 
à cause qu'il pouvoit mieux payer ceux qui le garde- 
roient, que l'autre ne pouvoit récompenser ceux qu'il 
voudroit employer contre lui. 

La Reine, me faisant l'honneur de m'en parler, me 
dit aussi que le duc de Beaufort n'étoit point en état de 
faire un parti en France ; et à l'égard de la personne du 
cardinal, elle ajouta que ce prince avoit communié trop 
de fois dans sa prison pour avoir pu conserver dans son 
ame le dessein d'un assassinat. Et sur ce que je lui dis 
que peut-être il demanderoit à se raccommoder avec 
son ministre, et le prieroit de le remettre bien auprès 

4 Le duc de Beaufort se cacha dans le Vendômois, de maison en mai* 
son, jusqu'au jour où il put venir à Paris, et descendre chez Prudhomme. 
(Mém. de Retz, année 1649.) f. r. 

• M. de Seneterre. 



CHAPITRE XXII. — 1618. Aft 

d'elle, elle me répondit que M. le cardinal seroit bien 
fou de le faire, et qu'elle ne lui conseillèrent pas, sachant 
bien que M. de Beaufort n'étoit pas capable d'en bien 
user. 



CHAPITRE XXII 



,5 juin 1648. ) — Anne d'Autriche visite la reine d'Angleterre et le duc 
d'Orléans. — Le jubilé. — Promenade et conversation de la Reine 
dans le jardin du Palais -Royal. — Assemblée du parlement contre les 
ordres de la Reine. — Le premier président y refuse la parole à tout 
le monde. — Discours du président de Mesmes. . — La Reine s'en 
plaint. — Le cardinal essaye de la douceur vis à vis le grand conseil 
et la cour des aides. — V arrêt de jonction cassé par un arrêt du 
conseil (10 juin). — Dévotion de la Reine le jour de la Fête-Dieu.— 
Elle fait sortir de prison un espion du président de Mesmes. — Ce pré- 
sident s'éloigne momentanément. — Emprisonnement de cinq tréso- 
riers de France. — Le parlement délibère sur la cassation de l'arrêt 
de jonction. — Il est mandé au Palais-Royal (16 juin). — Nouvel 
arrêt du conseil. — Résistance du parlement. — La Reine penche 
pour la sévérité. — Concessions deMazarin. — Elles diminuent l'au- 
torité royale. — Ghâteauneuf, consulté par la Reine, évite de donner 
un avis. — Hardiesse factieuse du parlement. 

Le 3 juin, la Reine alla visiter la reine d'Angleterre, 
qui, de Saint-Germain, étoit venue à Paris passer quinze 
jours en intention de gagner le jubilé. Notre Régente, 
après avoir aussi visité le duc d'Orléans qui a voit la 
goutte, commença les stations ordonnées pour jouir de 
cette sainte libéralité du Pape, qui avoit été accordée 
aux chrétiens par de bons motifs, mais qui avoit servi 
à Naplesaux intérêts du roi d'Espagne. LaFranceyprit 
sagement une part toute spirituelle, qui étoit beaucoup 
préférable à celle que les étrangers y a voient eue. La 
Reine visita trente-sept églises, quoiqu'elle ne fût obli- 



64 MÉMOIRES DG MADAME DE MOTTEV1LLE. 

gée essentiellement qu'à une; et, par cette exemplaire 
piété, elle nous convia d'en faire autant, et de quitter le 
repos pour le travail, afin d'acquérir par ce travail un 
repos véritable. 

Le soir de ce jour où elle avoit eu autant de fatigues 
et dévotes et civiles, pour se rafraîchir du chaud qu'elle 
avoit senti dans les rues, elle alla se promener dans le 
jardin du Palais-Royal, et y passa une bonne partie de 
la nuit ; car elle avoit une santé qui ne pouvoit souffrir 
d'altération, nj par le serein ni par les veilles. Cinq 
personnes, à savoir mademoiselle de Beaumont, made- 
moiselle Bertaut ma sœur, vulgairement nommée So- 
cratine à cause de sa sagesse, M. de Chandenier, M. de 
Comminges et moi, eûmes l'honneur de l'accompagner 
en cette promenade. La conversation y fut agréable et li- 
bre, et nous pouvoit apporter quelque profit. Nous 
parlâmes de ce que l'on doit à Dieu par obligation, 
et de ce que l'on donnoit aux créatures par inclination. 
Nous considérâmes à combien de grandes choses ce de- 
voir nous engage, et à combien de maux cette inclina- 
tion nous expose. Après avoir examiné ces deux chapi- 
tres, nous trouvâmes que nous ne donnions rien à qui 
nous devions tout, et que nous donnions* tout à qui 
nous ne devions rien. 

Les deux hommes qui se trouvèrent de cette petite 
troupe avouèrent, par équité et par un sentiment de 
justice, une partie de leurs crimes, et en reconnurent 
le dommage; et nous, par sincérité, nous avouâmes li- 
brement, au nom du sexe, que le trop grand amour 
que nous avions pour nous-mêmes nous en donnoit 
trop pour les louanges et l'applaudissement ; que sou- 
vent la flatterie, que nous devions haïr, nous rendoit 
trop sensibles à l'amitié des créatures : et nous conclû- 
mes à notre honte que la plus sage et la plus honnête 



CHAPITRE XXII. — 1648. 66 

femme, dans l'âge qu'elle se plaît à elle-même et qu'elle 
désire déplaire aux autres, a des momens où elle n'est 
ni chrétienne ni sage ; car, au lieu de rendre à Dieu 
l'hommage qu'elle lui doit, elle désire d'être adorée de 
tous, et voudroit avoir sur les hommes l'empire que le 
seul Créateur y doit avoir. 

Elle n'est pas sage non plus, parce que la véritable 
vertu procède du cœur et des sentimens de l'ame, et 
qu'il est plus facile de conserver le corps exempt de 
corruption, que l'ame sans dérèglement, sans vanité et 
sans foiblesse. Enfin nous jugeâmes le genre humain 
sur ce fondement, que les défauts de l'esprit sont pires 
de beaucoup que les fautes extérieures qui paraissent 
aux yeux des hommes ; et qu'ainsi les plus vertueux, 
tant hommes que femmes, qui s'appellent des sages 
mondains, ne le sont guère. Après cette confession gé- 
nérale, nous suivîmes la Reine, qui alla se coucher ; et 
quand nous la quittâmes, l'aurore commençoit déjà à 
nous montrer que bientôt, comme disent les poètes, 
(lie nous vouloit enrichir de ses perles : et cela nous 
obligea d'être fort paresseuses le lendemain. 

Le lundi 5 juin, le parlement s'assembla, contre les 
ordres de la Reine ; mais le premier président, voulant 
quelquefois faire son devoir, les empêcha de parler, et 
ne voulut point donner audience : si bien qu'après avoir 
été tous assemblés dans la grand' chambre jusqu'à dix 
heures sans dire mot, il fallut qu'ils se séparassent. 
Mais ce ne fut pas sans faire de grandes plaintes contre 
le chef de leur compagnie, et sans murmurer hautement 
contre lui. 

Le lendemain ils en firent autant ; et le président de 
Mesmes, après que le premier président eut parlé, leur 
dit qu'ils avoient quelque tort de montrer tumultuaire- 
ment si peu de respect aux ordres de la Reine ; qu'il 

6. 



66 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE. 

falloit toujours que les sujets témoignassent de l'obéis- 
sance et de la soumission à leur souverain ; que néan- 
moins il leur avouoit librement qu'il trouvoit qu'ils 
avoient sujet d'appréhender des chaînes bien dures *, 
par les fers qu'ils voyoient donner aux autres ; et qu'il 
étoit d'avis que la compagnie s'employât à y chercher 
quelque remède. Que, pour cet effet, il blâmoit l'insen- 
sibilité de la grand' chambre, comme il trouvoit à redire 
à l'impétuosité des enquêtes ; et qu'il étoit d'avis qu'on 
s'assemblât le lundi ensuivant pour aviser aux moyens 
de satisfaire la Reine, et d'empêcher que leur robe ne 
pût être déchirée comme celles de leurs voisins et de 
leurs confrères, qui commençoient à être fort maltrai- 
tés : ce qui leur devoit être une marque que bientôt il 
leur en arriveroit autant. 

Ce discours fut blâmé par le ministre ; et la Reine en 
parla le soir en se déshabillant à mademoiselle de Beau- 
mont, amie de madame de Mesmes. Elle se plaignit de 
ce président comme d'un homme qui paroissoit avoir de 
mauvaises intentions, et dit qu'en parlant de respect et 
de soumission il a voit eu sans doute le dessein de 
fomenter l'esprit de sédition et de révolte dans l'ame 
de ses confrères, et qu'elle voyoit bien qu'il se vouloit 
venger de ce que le cardinal s'étoit déclaré ennemi de 
d'Avaux son frère. Ces sentimens lui avoient été inspirés 
par son ministre afin de les publier devant cette per- 
sonne, pour les faire savoir par cette voie au président 
de Mesmes, afin qu'il se' corrigeât à l'avenir et qu'il 
changeât de conduite. 



* Le président de Mesmes était le frère du comte d'Avaux, récem- 
ment destitué. Orner Talon dit « qu'il avoit le sang échauffé à cause de 
la perte d'un sien fils unique, décédé huit ou dix jours auparavant. » 
— Voir sur tous ces débals les Mémoires d'Omer Talon et ceux du 
cardinal de Retz. Ils sont d'accord avec madame de Motteville. p. r. 



CHAPITRE XXII. — 1648. 67 

Le 8 juin on manda les gens du Roi, auxquels le 
chancelier parla dans le conseil, en présence de la 
Reine, de la résolution que le parlement avoit prise de 
s'assembler malgré sa défense. 11 leur dit que la Reine, 
en leur défendant de s'assembler, n' avoit point eu des- 
sein de parler contre les privilèges de leur corps, mais 
seulement d'empêcher l'union des autres compagnies 
avec la leur; et ensuite il s'étendit amplement sur leur 
rébellion, sur leur peu de respect, et sur ce que le Roi 
prétendoit qu'il ne leur appartenoit pas de protéger les 
autres contre ses volontés. 

Le cardinal, de son côté, envoya chercher quel- 
ques particuliers du grand conseil et de la cour des 
aides. Il leur parla humainement, à ce qu'ils dirent, 
mais avec beaucoup de foiblesse. 11 les assura qu'il 
les vouloit obliger, leur dit qu'il trouvoit leurs rai- 
sons fort bonnes, et meilleures qu'il ne les avoit 
crues; qu'il les conseilloit de s'adresser à lui, comme 
les dévots font aux saints à l'égard de Dieu, afin 
d'impétrer de même leur grâce de la Reine, tant 
pour eux tous en général que pour ceux qui, en 
leur particulier, avoient été bannis; qu'il leur pro- 
mettoit de s'y employer, et que cependant il les prioit 
d'obéir au Roi, et qu'il le falloit ainsi pour l'ordre des 
choses. 

Ces douces paroles, dans un temps de révolte, ne 
firent aucun effet que celui de causer beaucoup de mé- 
pris pour le ministre et produire une grande raillerie 
contre sa mollesse et l'inégalité de sa conduite, qui 
étoit quelquefois trop haute, puis tout d'un coup trop 
basse. Ce conte alla jusque dans les ruelles des dames : 
ce qui donna sujet à toute la France de dire qu'il étoit 
incapable de la gouverner et de la conduire. 

Ce ministre, pour continuer dans sa manière ordi- 



68 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÏLLE. 

naire, fit donner un arrêt au conseil l d'en haut qui 
cassoit celui du parlement, appelé X arrêt de jonction, 
donné en faveur des autres compagnies. On manda 
aussi les gens du Roi, qui, par Tordre de la Reine, 
portèrent cet arrêt d'en haut au parlement. On y fit de 
nouvelles délibérations; et les gens du Roi rapportèrent 
à cette princesse de vieux registres, par où ils lui fai- 
soient voir, et à ceux de son conseil, des exemples 
comme en d'autres occasions les compagnies souve- 
raines avoient fait le semblable. 

Mais cela ne put rétablir leur innocence; car il étoit 
aisé de les juger coupables par l'intention et par leur 
conduite toute factieuse et pleine de rébellion. Ils 
avoient en quelque façon un juste sujet de travailler à 
secourir tous les officiers et de compatir à leur mal- 
heur par les supplications et les remontrances qu'ils 
avoient droit de faire à la Reine; mais la manière n'en 
étoit pas bonne, et il étoit aisé de voir que la mauvaise 
disposition qui commençoit à paroître dans les esprits 
venoit des cabales qui se fomentoient dans l'État contre 
la puissance du ministre. 

Le 12 du mois de juin *, la Reine, dont la piété étoit 
toujours saintement occupée, pour honorer la fête du 
très-saint Sacrement de l'autel, fit faire en ce saint 
jour un reposoir dans la première cour du Palais-Royal, 
où elle fit mettre les plus belles tapisseries du Roi et les 
plus riches ornemens qu'une grande Reine peut avoir. 
Elle fit, à ce même dessein, une couronne fermée pour 
mettre sur l'autel à l'endroit où Ton devoit poser le 



1 En date du 10 juin 1648. Cet arrêt fut porté au parlement par Du 
Plessift-Guénegaud, au moment où on allait délibérer sur l'exécution de 
Varrit de jonction. Il était, selon le cardinal de Retz, conçu en termes 
injurieux, f. r. 

• Ce devait être le jeudi 11 juin. f. r. 



CHAPITRE XXII. — 1648. 69 

Saint des Saints, faite de toutes les plus belles pierre* 
ries de la couronne, si riche et si admirable, que, si on 
avoit voulu l'estimer, il auroit été difficile de la pouvoir 
mettre à prix. 

Après avoir adoré Notre-Seigneur en ce lieu, où elle 
attendit la procession , elle l'alla conduire à pied jus* 
ques à Saint-Eustache par un grand chaud. Elle mena 
avec elle le Roi et Monsieur; et le peuple, la regardant 
passer, lui donnoit mille bénédictions, quoique déjà il 
parût un peu aliéné de l'amour qu'il avoit accoutumé 
d'avoir pour elle. 

Le soir, cette princesse manda le lieutenant-crimi- 
nel, et lui commanda de faire sortir des prisons un 
homme que le président de Mesmes avoit fait arrêter 
prisonnier, à cause qu'il l'avoit trouvé devant sa porte 
écrivant les noms de ceux qui entroient chez lui. Cet 
homme avoit néanmoins déclaré qu'il travaillent à ce 
mémoire par ordre de la cour, et appartenir au prévôt 
de L'Isle. Le lendemain, ce garçon sortant de prison 
vint trouver la Reine, et lui fit des plaintes contre le 
président de Mesmes, disant qu'il avoit reçu de grands 
outrages de ses gens; et la Reine, en se couchant le 
soir, nous dit en riant qu'elle le vouloit venger des 
maux qu'il avoit soufferts. Elle le vengea si bien en ef- 
fet, qu'elle commanda au grand prévôt de l'hôtel d'al- 
ler arrêter les domestiques de ce président, dont 
l'homme se plaignoit ' . 

Le président de Mesmes ayant vu clairement qu'il 
n'étoit pas trop bien à la cour, crut être obligé d'agir 
avec prudence : il quitta la partie, et dès le lendemain 
il envoya faire ses excuses à sa compagnie, et leur 

1 Orner Talon raconte le même fait, et donne à entendre que cet 
homme était un espion de la Reine, « Tout cela, dit-il, irrita infiniment 
les esprits, comme d'une espèce d'inquisition. » f. r. 



70 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE. 

manda qu'il étoit malade et qu'il avoit besoin de pren- 
dre l'air. 11 s'absenta pour quelques temps, afin d'évi- 
ter les deux extrémités où il se voyoit réduit, qui étoient 
d'être accusé de foiblesse s'il parloit dans le parlement 
en faveur du Roi : ce qu'il avoit accoutumé de faire au- 
tant que son devoir l'y obligeoit; ou de vouloir se ven- 
ger, s'il parloit le moins du monde contre ce qui auroit 
pu paroître contraire à son service. 

Il fut blâmé par tous ceux qu'il vouloit satisfaire : on 
murmura contre lui à la cour, et ses amis disoient qu'il 
avoit grand tort d'avoir abandonné sa compagnie en 
cette conjoncture, où elle entroit en dispute avec son 
Roi, et où par conséquent elle avoit un grand besoin 
d'une assistance aussi forte que* celle qu'elle pouvoit 
recevoir d'un homme comme lui. 

On mit en prison cinq trésoriers de France qui avoient 
écrit des lettres circulaires l à leurs confrères, les exhor- 
tant à ne rien payer des taxes que le Roi leur deman- 
doit, et de se payer eux-mêmes sur les deniers qui leur 
passoient par les mains. Celui qui avoit fait la lettre 
étoit un nommé Frotté, homme de bien, et zélé pour 
le bien public. Quand il apprit ce qui étoit arrivé à ses 
confrères, dont ses amis, sans lui en parler, V avoient 
sauvé, il alla se présenter à d'Émery, et se plaignit à 
lui de ce qu'on ne l' avoit pas pris avec les autres, 
comme si c'eût été l'offenser, et ternir sa gloire et son 
honneur que de l'en avoir séparé. 11 demeura constam- 
ment dans ces sentimens; et peu de temps après on fit 
sortir ces prisonniers, parce qu'en eftet le ministre se 
portoit toujours de lui-même à la douceur et au par- 
don. 

Le 15 de juin, le parlement s'assembla tout de nou- 

* 'iette circulaire, d'un ton amer et violent, se trouve dans les Mé- 
moires d'Orner Talon, année 1648. f. b. 



CHAPITRE XXII. — 1648. 71 

veau sur la protection qu'il vouloit et prctendoit pou- 
voir donner aux autres compagnies souveraines. Il vou- 
lut délibérer aussi sur la cassation de leur arrêt de 
jonction par celui qui leur avoit été porté de la part du 
Roi; et tous ceux de cette compagnie conclurent enfin 
que leur arrêt seroit maintenu par eux, malgré celui 
du conseil du Roi qui le cassoit; que le lendemain ils 
s'assembleroient dans la chambre de Saint-Louis pour 
en délibérer amplement, et que les députés des autres 
compagnies y seroient reçus. Plusieurs, dès ce jour, 
firent de belles harangues pour soutenir leurs opinions, 
qui toutes alloient à déchirer le gouvernement et blâ- 
mer la conduite du ministre, accusant publiquement le 
surintendant d'Ëmery de concussion et de volerie. 

Ce coup fut mortel à la prospérité de la France, et 
lit espérer à ses ennemis que ces brouilleries intestines 
les alloient remettre dans le bel état dont ils étoient 
déchus par l'habile conduite du cardinal de Richelieu 
et par les heureux succès de la régence. Si cette har- 
diesse déplut à la Reine et à son ministre, c'est de quoi 
il est impossible de douter. Après le conseil tenu dans 
le cabinet sur cette affaire, il fut résolu qu'on casseroit 
tout de nouveau ce dernier arrêt du parlement. La 
Reine commanda à Du Plessis 1 , secrétaire d'État, suivi 
de Carnavalet et de quelques gardes du corps, d'aller 
au Palais, et d'apporter au Roi cet arrêt si pernicieux 
au repos public; mais les clercs du Palais s'assemblè- 
rent, et crièrent de telle sorte contre lui et ceux de sa 
compagnie qu'il les falloit tuer, qu'il fut contraint de 
revenir sans rien apporter. 

Le 16, on manda le parlement en corps. 11 vint à 

' Henri Du Plessis-Guénégaud, secrétaire d'État. Il fut garde des sceaux 
et surintendant des deniers des ordres du Roi en 1656, et mourut le 
16 mars 4676. 



72 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

pied au Palais- Royal *, selon la coutume ordinaire. 
Pour les recevoir authentiquement, on assembla les 
ducs et pairs, les maréchaux de France et tous les offi- 
ciers de la couronne. On mit un dais dans le grand 
cabinet, avec une estrade dessous; et le Roi et la Reine 
étoient sur cette espèce de trône, environnés de tout ce 
qu'il y avoit de grands seigneurs à la cour. Le visage 
de la Reine étoit sévère et plein d'une grave majesté 
qui marquoit une colère menaçante. 

Le chancelier leur fit un grand discours tirant à la 
réprimande, sans néanmoins leur rien dire qui les pût 
offenser; puis, ayant fait lire leur arrêt de jonction, 
leur remontra la faute qu'ils avoient faite, de se joindre 
comme gens factieux aux autres compagnies. Il leur 
fit voir combien par là ils avoient fomenté la rébel- 
lion et la désobéissance parmi les sujets du Roi, qu'ils 
étoient obligés, au contraire, de maintenir dans le res- 
pect et dans l'ordre des lois. 11 fit lire tout haut l'arrêt * 
du conseil d'en haut qui cassoit le leur, et leur prouva 
que le Roi, pour maintenir son autorité, avoit été forcé 
de faire ce qu'il avoit fait; et venant à celui qu'ils 
avoient donné le jour précédent, où, sans avoir égard 
au commandement du Roi, ils maintenoient cette jonc- 
tion 5 , il s'étendit là-dessus, leur représentant les gran- 
des et nuisibles conséquences qui suivoient leur action: 
et dit que quand elle auroit pu être accompagnée de bon- 
nes et innocentes intentions, elle ne pou voit que produire 
beaucoup de mal à l'État, de très-mauvais effets pour la 

* A onze heures du matin. Une vingtaine de conseillers, dit Onier 
Talon, ne voulurent pas aller au Palais-Royal, de crainte d'êlre arrê- 
tés. F. R. 

• L'arrêt du 10 juin. Voy. plus haut, p. 68. 

8 II paraît même qu'un maître des requêtes, Boucherat, avait appelé 
l'arrêt du conseil une lettre de cachet étendue but du parchemin. (Voy. 
Onier Talon.) f. r. 



CHAF1ÏHE XXII. — 1(348. 75 

France, et donner de grandes espérances aux ennemis. 

II conclut enfin par la lecture d'un autre arrêt donné 
par le Roi ce même jour : et ce dernier contenoit un 
grand raisonnement sur toutes les choses présentes et 
passées, et cassoit non-seulement celui qu'ils avoient 
donné en faveur de la jonction de toutes les compa- 
gnies, mais encore celui qu'ils avoient donné le jour 
précédent 15 du mois; avec défenses expresses de s'as- 
sembler avec les députés des autres compagnies. 11 
leur ordonna de la part du Roi de s'employer seule- 
ment à rendre la justice à ses sujets, sans se plus mê- 
ler des affaires de l'État. 11 leur dit que le Roi seul pré- 
tendoit y avoir droit comme son propre héritage, et le 
pouvoir de gouverner à sa volonté, ou par lui, ou par 
ses ministres; que les voix dans leurs assemblées avoient 
été comptées, et non pas pesées; que dans la compa- 
gnie il y en avoit eu de sages; que Sa Majesté étoit fâ- 
chée de ne les pouvoir séparer des autres pour les pou- 
voir dignement récompenser et les louer publiquement 
en celte occasion; mais qu'elle en feroit la différence 
quand il seroit temps de le pouvoir faire; et, à l'heure 
même, fit commandement au greffier d'apporter à la 
Reine la feuille du dernier arrêt avant les vingt-quatre 
heures passées 1 . 

Le premier président voulut répondre ; mais la Reine 
l'interrompit, et lui dit qu'elle ne vouloit point de ré- 
ponse ; qu'en son particulier elle connoissoit ses bonnes 
intentions, que cela suffisoit; et qu'à l'égard des fac- 
tieux qui troubloient le repos de l'État, elle les assuroit, 
s'ils n'obéissoient au commandement du Roi, de les 
punir en leur personne, en leurs biens et en leur pos- 
térité. 

1 Voy. cet arrêt dans les Mémoires d'Orner Talon (année 1648, on 
note), p. ii. 

h. 7 



74 MÉMOiKËS DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

Malgré cette cérémonie, aussitôt qu'ils furent re- 
tournés, ils s'assemblèrent après midi, et défendirent 
tous d'une voix au greffier de porter la feuille de leur 
arrêt à la Reine, selon qu'elle leur avoit commandé. 
Ils mandèrent de plus aux députés des autres compa- 
gnies, qui étoient dans la chambre die Saint-Louis, 
qu'ils ne pouvoient s'assembler alors avec eux, que 
premièrement ils n'eussent délibéré entre eux sur ce 
qui leur avoit été ordonné de la part du Roi. 

Les politiques, qui raisonnoient dans le cabinet sut 
les affaires présentes, disoient tous que le peu de cas 
que le parlement faisoit des défenses de la Reine devoit 
obliger le ministre à le punir, se servant contre lui, 
pour soutenir l'autorité du Roi, des moyens qu'une 
juste vigueur peut fournir en de telles occasions. Mais, 
outre que beaucoup de gens, à qui la puissance du favori 
déplaisoit, ne désapprouvoient pas tout-à-fait ce que fai- 
soit le parlement, ceux mêmes qui paroissoient conseiller 
le châtiment n'auroient pas souhaité que le cardinal 
eût suivi leur avis. 

Si cette voie eût été un remède assuré à ce mal, ils 
ne l'auroierit pas enseigné, parce que tous vouloient sa 
peile, et eussent été au désespoir qu'il eût fait ce qu'il 
falloit faire pour empêcher les malheurs qui la leur 
pouvoient faire espérer. De sorte que ce ministre man- 
quant de bons conseils, et, à ce qu'on a cru, de fermeté, 
il laissa passer les occasions d'arrêter ce torrent dans le 
commencement de son cours ; et cette tolérance aug- 
mentant de beaucoup l'audace du parlement, les jours 
suivans il continua de s'assembler, et témoigna dans 
son unité une grande et ferme résolution de soutenir 
ses intérêts contre le Roi. 

l^e ministre, qui ne voulut point pousser les choses à 
l'extrémité, prit le parti de la douceur et de l'humilité, 



CIIAP1THK XXII. — Hi48. 75 

comme les autres prenoient celui de la force et de la 
iierté. Les choses ne pouvoient pas subsister, les uns 
menaçant sans faire de mal, et les autres offensant sans 
rien craindre. Il falloit nécessairement que leur har- 
diesse donnât de la crainte au ministre, ou que lui, 
n'en voulant point avoir, leur fit naître la terreur dans 
l'Ame par les effets de la puissance souveraine. Mais il 
ne prit pas cette voie : il rendit les armes, et suivit, 
malgré les maximes ordinaires de la politique, celles 
de la tolérance et de la douceur. 

Le parlement, de son côté, n'envoya point la feuille 
qu'on leur avoit ordonné d'apporter à la Reine : tous 
opinèrent hautement que leurs arrêts auroient lieu et 
que celui du Roi seroit nul ; et fut arrêté qu'ils s'assem- 
bleroient, malgré les défenses de la Reine, dans la 
chambre de Saipt-Louis. Ils murmurèrent fortement, 
et firent connoître par leurs harangues que non- seule- 
ment leurs intérêts, le droit annuel pour eux et celui 
des officiers les animoient avec justice ; mais ils dé- 
clarèrent qu'outre cela ils vouloient prendre connois- 
sance de l'administration des finances et se mêler de ré- 
former l'État, qu'ils soutenoient n'être pas bien gou- 
verné. 

L'avocat général *, voulant un peu s'acquitter de son 
devoir, et, comme l'homme du Roi, représenter au 
parlement l'excès de leur hardiesse, leur dit qu'ils en 
étoient venus si avant, qu'il falloit que l'autorité royale 
fût dégradée, ou que celle de leur compagnie fut anéan- 

4 En reproduisant la substance de son discours et ses conclusions dans 
ses mémoires,- Orner Talon ajoute : « Il -y aVoit une telle chaleur dans 
l'esprit de la plupart de messieurs des enquêtes, qu'ils n'étoient capa- 
bles d'aucun discours. Et de fait, ils s'élevèrent par trois fois sur moi 
aux trois endroits que j'ai rayés, et témoignèrent par un bruit sourd et 
par une émotion non articulée (car un seul ne parla] que ce que je disois 
ne leur plaisoil pas. » p. r. 



76 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

tie; et leur conseilla, en homme sage, d'apporter quel- 
que modération à leur emportement. 

11 fut traité de ridicule par toute la jeunesse des en- 
quêtes, comme s'il eût dit les plus grandes imperti- 
nences : et celui qui en tant d'occasions avoit montré 
tant de partialité pour les intérêts du parlement et du 
public, au premier mot qu'il voulut dire en faveur de 
l'autorité du Roi, fut maltraité et forcé de se taire. Tous 
lui répondirent qu'il avoit tort de leur faire des remon- 
trances; qu'ils étoient tous bons serviteurs du Roi aussi 
bien que lui ; que ce qu'ils faisoient n'étoit que pour 
son service, et qu'ils vouloient seulement réformer les 
abus de l'Etat, et particulièrement le mauvais usage 
des finances. 

Le ministre, voyant donc que ces mutins tenoient 
ferme contre lui, se résolut d'aller à eux, et de regagner 
ces esprits farouches par la facilité et l'intérêt. La Reine, 
qui les avoit menacés en souveraine qui n'appréhendoit 
rien, et qui croyoit, avec beaucoup d'apparence de 
raison, que l'exil et la prison pourroient remédier à 
ces désordres, eut de la peine à se résoudre de suivre 
les sentimens du cardinal. Elle disoit à ceux qu'elle 
croyoit de ses amis qu'il étoit trop bon, et qu'il gâteroit 
tout en voulant acquérir les bonnes grâces de ses enne- 
mis. Elle avoit un grand mépris pour la robe, et ne 
pouvoit pas s'imaginer que cette portion des sujets du 
Roi pût l'incommoder ni apporter du changement dans 
ses affaires. 

Elle ignoroit les grands événemens qui, par des 
commencemens bien moindres, ont renversé les royau- 
mes les plus puissans, et ruiné les empires les plus 
affermis ; de sorte que ne connoissant que sa grandeur 
et le faste extérieur qui environne les rois par tant de 
gardes et de suite, quoique sa vertu lui en Rt mépriser 



CHAPITRE XXII. ~ 1648. 11 

l'éclat, cet éclat la rcndoit incapable de concevoir que 
sa régence, qu'elle voyoit accompagnée de tant de 
gloire, pût recevoir quelque révolution par cette voie. 
C'est pourquoi elle proposoit le châtiment comme un 
remède qui devoit indubitablement arrêter la révolte 
dans sa source; et ce senliment étoit tout à fait selon 
le bon sens et l'avis des plus habiles de la cour. Souvent 
elle disoit à ses familiers qu'elle ne consentiroit jamais 
que cette canaille ( voulant parler des gens de robe ) 
attaquât l'autorité du Roi son fils : si bien que son 
ministre, qui n'avoit pas cru que leur audace pût ar- 
river au point de se voir contraint de céder, fut enfin fâ- 
ché d'avoir aigri l'esprit de la Reine contre le parlement. 

Cette princesse, qui avoit de la douceur et de la 
bonté, avoit néanmoins une fermeté nonpareillc qui 
marquoit assez que, pour peu qu'elle eût été soutenue, 
elle auroit suivi les maximes de la sévérité avec assez 
de force et de vigueur dans cette rencontre, où il s'agis- 
soit de punir la hardiesse des sujets du Roi , qui vouloient 
s'opposer à son autorité. 

Elle étoit excusable d'avoir ce sentiment et cette sé- 
vérité bien conduite et bornée de la raison et de la 
douceur, qui paroissoit en elle dominer quasi toujours 
ses qualités contraires. H est à croire que quelques 
exilés l'auroient sauvée de beaucoup de maux; car 
sans doute que leur disgrâce eût été suivie des effets de 
sa bonté, qui l'obligeoit à ne faire tort à personne, et à 
laisser jouir les officiers de leurs biens et de leurs 
charges, comme par le passé. Mais elle étoit destinée à 
suivre souvent les volontés de son ministre, et il fallut 
qu'elle consentît à ce qu'il désiroit de faire en cette 
occasion. 

11 résolut donc, avec le duc d'Orléans et le prince de 
Condé, de faire offrir au parlement tout ce qu'il de- 



78 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

mandoil. 11 comprit alors qu'il avoit trop poussé les 
compagnies souveraines, et il voulut que sa douceur 
en fût le remède. Les princes et le cardinal se trou- 
vèrent du même avis sur ce chapitre ; et comme un 
jour ils parloient ensemble de la Reine et de sa fer- 
meté, le ministre leur dit qu'il désiroit fort de paci- 
fier toutes choses, et que la Reine étoit vaillante comme 
un soldat qui a du courage lorsqu'il ne connoît pas le 
péril. 

Selon cette dernière résolution, Ton fit assembler 
chez le duc d'Orléans l tous les doyens de chaque 
chambre. Ce prince leur parla cordialement, les assura 
de sa protection auprès de la Reine, leur, promit d'in- 
tercéder pour eux, et leur fit espérer qu'on leur donne- 
rait tout de nouveau le droit annuel gratis. On leur 
demanda de ne plus protéger les maîtres des requêtes, 
et on leur fit entendre que s'ils vouloient seulement 
faire semblant d'être sages, on leur promettoit tout bas 
à l'oreille qu'ils seroient bientôt rétablis ; que de même, 
abolissant ce nom de jonction, on leur promettoit de 
ne rien demander aux autres compagnies dont ils 
prenoient la défense, et de faire rappeler les exi- 
lés. Le chancelier les exhorta de tout son pouvoir 
à recevoir de bonne grâce les faveurs que la Reine 
leur accordoit par l'entremise de Monsieur, oncle dn 
Roi. 

Le cardinal leur fit aussi un grand discours qui con- 
tenoit la même chose, et qui concluoit à les prier de 
considérer que, leur offrant, tout ce qu'ils pouvoient 
désirer de la bonté de la Reine, ils seroient coupables 
envers les peuples en refusant ces grâces de tous les 
maux qui pouvoient arriver; et qu'ils en répondroient 

4 Le dimanche 21 juin. 



CHAPITRE XXII. — 1648. 7U 

devant Dieu et les hommes, et en porteraient le blâme 
dans la postérité 1 . 

Cela fait, on espéra que les affaires s'accommoderoient; 
car les.présidens, qui sont toujours plus de la cour que 
les conseillers, avoient fait espérer au cardinal que, 
moyennant cette douceur, la compagnie deviendrait 
sage. Mais ils ne se trouvèrent pas véritables dans leur 
jugemens, ni la politique du ministre avantageuse à 
l'Etat ; ce qui nous marque fortement que la corruption 
des hommes est telle, que, pour les faire vivre selon 
la raison, il ne faut pas les traiter raisonnablement, et 
que, pour les rendre justes, il faut les traiter injuste- 
ment. 

Jusque-là le parlement avoit eu quelque droit de 
s'opposer à ce qu'on avoit voulu faire aux compagnies 
souveraines; et, dans le vrai, le public a besoin de 
celte protection contre la souveraine puissance, laquelle 
seroit quelquefois à craindre entre les mains des mi- 
nistres, si elle n'avoit les bornes que les rois mêmes 
ont voulu y mettre par l'entremise des parlemens. Si 
cette célèbre compagnie eût seulement pris soin d'ac- 
compagner ses actions et ses paroles d'une plus grande 
soumission pour les ordres du Roi et de la Reine, leurs 
intentions pouvoient être louables, et leurs très-humbles 
remontrances pouvoient trouver leur justification dans 
les lois de l'équité, dans celles de l'État, et dans l'opi- 
nion des gens de bien. Mais, en méprisant la. bonté 
que la Reine consentit d'avoir pour eux dans cette 
occasion, ils devinrent criminels et firent clairement 
voir que la passion, l'injustice et l'intérêt des cabales 
où ce corps étoit entré les faisoient agir, et non pas 
le bien public. 

4 Tout ceci est confirmé par Orner Talon, f. r. 



80 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

On peut dire de plus que le cardinal fut blâmé d'en 
avoir usé de cette manière, parce que le succès le fit at- 
tribuer à foiblesse. Il auroit fait honte aux tyrans par 
cette action , s'il eût rencontré des hommes vertueux 
dont l'intention eût été droite; et, bien loin d'en être 
méprisé, il en eût mérité des louanges éternelles, puis- 
que la rigueur est de soi mauvaise, et que, si la malice 
des inférieurs n'obligeoit ceux qui les gouvernent à s'en 
servir, ceux qui seroient les plus opposés à ces maximes 
seroient sans doute les plus dignes de respect, et ceux 
dont la gloire seroit la plus estimable. 

Cette journée déshonora le ministre, parce qu'il avoit 
été prodigue des faveurs de son Roi, et que, par cette 
profusion , il avoit attiré, par le refus de ceux du par- 
lement , une grande diminution à la puissance royale ; 
mais, dans le vrai, elle leur étoit plus honteuse qu'à lui, 
puisqu'elle étoit une marque certaine de l'iniquité de 
cette compagnie. 

Avant cette conférence si remarquable en ses circon- 
stances, la Reine, par l'avis du cardinal, voulut voir et 
entretenir Châteauneuf, et l'envoya quérir à Montrouge, 
pour prendre son avis sur les affaires présentes. Les po- 
litiques de la cour, qui trouvèrent cette action éton- 
nante , et qui en voulurent pénétrer le fond , crurent 
qu'alors le ministre balançoit entre la rigueur et la clé- 
mence, et que, dans cette pensée, il voulut, par la vi- 
site d'un homme dont l'esprit avoit toujours paru hardi, 
persuader au public que ce qui se feroit pour châtier le 
parlement venoit de ses conseils. Mais lui , craignant 
quelque finesse de cette nature, parla à la Reine selon 
ses soupçons , lui disant toujours, sur toutes les ques- 
tions qu'elle lui fit , que , ne connoissant point le fond 
des affaires, il étoit impossible qu'il pût lui donner au- 
cun conseil. 



CHAPITRE XXII. — 1648. 81 

Le lendemain [les 22 et 23 juin] , les chambres s'as- 
semblèrent ' à l'ordinaire; et, bien loin de se tenir pour 
contentes, leurs délibérations allèrent à remercier le 
duc d'Orléans du soin qu'il prenoit de leurs intérêts. 
Ils témoignèrent vouloir refuser les grâces que la Reine 
leur avoit offertes, et demandèrent que remontrances 
lui fussent faites pour lui témoigner que ce n'étoit point 
pour leur intérêt qu'ils prétendoient s'assembler ; mais 
que, comme bons serviteurs du Roi, ils désiroient tra- 
vailler à réformer les abus de l'Etat, et la supplier que, 
pour cet effet, Sa Majesté ne trouvât point mauvais 
qu'ils suivissent leur première résolution. 

Ils demandèrent, outre cela, que l'arrêt qui avoit été 
prononcé contre eux fût annulé, et le leur tenu bon et 
valable. Cette hardiesse donna un sensible déplaisir au 
ministre, qui, s' étant mis au lit ce jour-là de meilleure 
heure qu'à l'ordinaire, outre le dépit de toutes ces mau- 
vaises aventures, dit à un de ses amis, avec beaucoup 
de chagrin, que le chancelier et le surintendant l'avoient 
laissé tomber en confusion, et qu'ils s'en repentiroicnt. 

1 Orner Talon, dans ses Mémoires, dit même que la délibération dura 
quatre matinées, et que l'assemblée était de cent quatre-vingt-dix-sept 
personnes, f. r. 



82 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVHJ..K 



CHAPITRE XXIII 

(Juin 1648.) — Mort du roi de Pologne. — Présence du roi à la cérémo- 
nie du feu de la Grève. — Mazarin fait inutilement des concessions 
au parlement. — Audace croissante de la magistrature. ■ — Abatte- 
ment du cardinal. — Propositions des députés du parlement et des 
autres compagnies souveraines. — Le duc d'Orléans leur propose 
une conférence. — Siège de Tortose par lé maréchal de Schoni- 
berg. — Affaires de Naples et d'Italie. — Nouvelles avances de Ma- 
zarin aux magistrats. — Remplacement du surintendant d'Émery par 
le maréchal de La Meilleraye. — Situation obérée de la cour. — Con- 
férences du duc d'Orléans et des ministres avec le parlement. — A mère 
tristesse d'Anne d'Autriche. — .Inquiétudes de son ministre. — Dé- 
tresse de la reine d'Angleterre. — La cour cède aux magistrats. — 
Réflexions politiques à l'occasion du droit de remontrance. — Révolte 
générale des parlements. 

On reçut alors la nouvelle de la mort du roi de Po- 
logne, qui ne causa nul déplaisir .à la Reine que celui 
de prendre le deuil. Elle n'étoit pas assez satisfaite de 
sa veuve, à qui elle a voit mis la couronne sur la tête , 
pour s'inquiéter de sa fortune ; et quand elle, auroit 
voulu prendre part à ses intérêts, il y auroit eu plus de 
quoi se réjouir avec elle que de sujet de la plaindre. 
Elle avoit perdu un mari qui ne l'avoit pas bien traitée, 
qui étoit haïssable de sa personne, et qui, selon les ap- 
parences , laissoit pour roi un de ses frères qui ne la 
haïssoit pas. 11 avoit dessein de l'épouser, au cas qu'il 
put être élu roi à la place de son aîné pour commander 
ces peuples. Sa naissance, ses amis et l'assistance de la 
reine de Pologne, qui avoit de l'argent et du crédit, lui 
donnoient lieu d'espérer ce bonheur ; et toutes ces cho- 
ses arrivèrent en effet quelque temps après, au contente- 
ment de l'un et de Vautre. 



CilAWTRE XXlll — 1048. «ô 

La veille de la Saint-Jean, le Roi, pour attirer par 
les jeux l'amour et le cœur de ses sujets, prit la place 
du duc de Montbafcon, gouverneur de Paris. Il se trouva 
à la cérémonie du feu de la Grève, que la ville fait faire 
en ce jour. Il ralluma lui-même ; et la Reine lui tint 
compagnie en cette incommode fête, qui lui coûta bien 
du chaud et de la fatigue. Pour montrer plus de con- 
fiance au peuple, il y fut sans gardes ni grand ap- 
pareil. 

Le cardinal, pour continuer de marcher dans la 
route qu'il a voit choisie, fit offrir aux maîtres des re- 
quêtes que, s'ils vouloient faire supplier la Reine, par 
le chancelier, de les rétablir, il leur promettoit qu'ils le 
feroient aussitôt. Mais ils le refusèrent , et lui répondi- 
rent, après Tavoir très-humblement remercié, qu'ils ne 
pouvoient se départir du parlement , qui avoit voulu 
prendre leur protection. 

Pour revenir au parlement, dont les démarches fai- 
soient alors toute l'occupation de la cour, après avoir 
fait plusieurs délibérations , leur dernier arrêté fut de 
remercier Monsieur, de députer vers la Reine pour jus- 
tifier leur arrêté du 13 mai et la sincérité du parle- 
ment, se plaindre des paroles injurieuses qu'on leur a 
dites en sa présence des arrêts du conseil, en demander 
la suppression et la liberté des prisonniers , et assurer 
Sa Majesté qu'il ne se passera rien dans la chambre de 
Saint-Louis que pour le bien de son service. 

La crainte qu'on avoit de pis fit trouver cette conclu- 
sion supportable. On crut qu'ils viendroient faire des 
protestations de fidélité et de service à la Reine , qui 
pourroient porter les affaires à quelque accommode- 
ment. Le lendemain, elle les reçut dans sa petite gale- 
rie. Auprès d'elle étoient le duc d'Orléans, le cardinal 
et les autres ministres , selon Tordre accoutumé : et 



84 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEYILLE. 

comme on cspéroit quelque douceur de leur part , on 
les reçut les portes ouvertes ; mais il arriva le contraire 
de ce qu'on avoit espéré. La remontrance du premier 
président fut si forte et si hardie, qu'elle surprit tous les 
auditeurs, et la Reine en parut offensée. Je l'ai voulu 
insérer ici, afin de mieux faire connoître à ceux qui li- 
ront ces Mémoires quel étoit l'esprit de cette compagnie, 
et l'audace de leur entreprise. En voici les principaux 
points, que j'ai remarqués moi-même pour l'avoir en- 
tendu prononcer. 

SOMMAIRE DE LA HARANGUE DU PREMIER PRÉSIDENT . 

Son discours roula sur ce que les souverains dévoient 
plutôt régner par amour que par crainte, et que la jus- 
tice étoit le principal lien entre le souverain et le peu- 
ple. Que cette justice rendue par le ministère des offi- 
ciers , lesquels la distribuoient aux peuples, se vojoit 
aujourd'hui vexée de tous les cutés. Que l'on avoit tou- 
jours cru que le temps étoit le souverain remède à tous 
maux ; mais qu'au contraire ceux dont ils se plaignoient 
empiroient par le temps, et qu'il falloit croire que la 
continuation iroit bientôt à miner l'autorité du Roi et 
le bien de son État. Qu'il ne restoit plus que le parle- 
ment à servir de barrière pour empêcher les désordres 
dans lesquels cette autorité étoit tombée. Qu'on avoit 
persuadé à Sa Majesté qu'il ne leur étoit pas permis de 
s'assembler, quoique ce fût chose ordinaire ; et que ce 
mot d'union avoit tellement choqué l'esprit de ceux qui 
lui donnoient ces pernicieux conseils, dont le contre- 
coup sembloit frapper l'autorité royale, qu'on avoit 
voulu les faire passer pour des personnes factieuses et 
séditieuses. Que ces accusateurs méritoient bien mieux 



CHAPITRE XX111. — 1648. 85 

ce titre que ceux qui n'avoient jamais eu d'autres in- 
tentions que celles que leur innocence et le respect 
qu'ils dévoient au Roi leur pouvoient inspirer. Qu'ils 
étoient obligés de faire entendre à Sa Majesté que ces 
mêmes personnes lui avoient celé l'exemple de 1018, 
où ils s' étoient assemblés pour les affaires publiques, 
même pour les rentes des aides ; que le prince alors 
avoit approuvé tout ce qui s'y étoit fait, ayant connu 
que toutes les choses s'y étoient passées pour le bien de 
son service. Que quand il pensoit à cette élévation de 
trône devant lequel, depuis peu de jours, le premier 
parlement de France avoit fait amende honorable , où 
leurs arrêts du 13 mai et \ 5 juin avoient été lus publi- 
quement, et cassés par celui du conseil, et diffamés par 
des accusateurs coupables, contre des innocens accusés 
de divers crimes, et d'autant d'injures qui avoient été 
publiques, ils étoient obligés de faire entendre à Sa Ma- 
jesté qu'ils étoient bien instruits que cette injure ne 
procédoit pas de sa part ; qu'ils n'étoient que trop cer- 
tains de sa vertu, de sa piété, et des extraordinaires sen- 
timens de sa bonté. Aussi, qu'ils ne doutoient point 
qu'elle ne fût bientôt désabusée des mauvaises impres- 
sions que ces personnes lui avoient données , et que 
dans peu de temps elle auroit sujet de le croire. Et con- 
clut qu'il avoit charge du parlement de lui faire enten- 
dre la justice de leur arrêté ; la supplier très-humble- 
ment de vouloir faire la suppression de l'arrêt du conseil 
du 8 juin 1648, donné contre eux ; trouver bon que les 
leurs subsistassent en leurs registres, comme ayant été 
donnés avec pouvoir et justice; et qu'il lui plût donner 
une déclaration de l'innocence du parlement, qui avoit 
été accusé et injurié sans juste cause. Qu'il ne se feroit 
rien dans leurs assemblées qui ne fût pour le bien du 
service du Roi, pour celui du public, et repos de son 



80 MÉMOIRES DE MADAME DÉ MOTTËVILLË. 

État. Qu'il H conjuroit très-ardemment de leur conti- 
nuer rhotirieur de sa bienveillance, avec protestation 
qu'llfa étoiént ses très-humbleè et frès-obéissàhs et très- 
fidèles serviteurs.' ' r ' " 

Après que cette harangue Rit' finie', la Reine, tout in- 
terdite ; fit ; approcher les gens du Rbî, et leur dit que 
dans peu de jours elle feroit savoir ses volontés au par- 
lement. L'état de la France étoit tel,* qu'il n'étoit plus 
temps de se porter à la rigueur saris là hasarder à de 
grandes révolutions. Le* parlement avoit trop Usurpé 
d'autorité. En refusant liis'gi'âces qu'on leur' avoit of- 
fertes, ils àvoient niontré au peuple qu'ils ne deman- 
doientque le bien public J et le i*emede des désordres 
de l'État. '" 

Ce même peuple étoit accablé de taxes et de tailles : 
le royaume étoit appauvri par de longues gilerres ;'tout' 
le monde étoit mal content. Les courtisans haïssôïent le 
ministre': tbus vouloient le changenlent, par dérègle- 
ment d'esprit plutôt que par raison. Le ministre étant 
méprisé, chacun prenoit la liberté de suivre son caprice : 
si bien qu'il leur paroissoit très-juste de crier contre les 
partisans, qui en effet seihbloient être les seuls qui 
triomphoiënt des misères publiques. Les gens de bien, 
sans considérer que c'est ûri mal quelquefois nécessaire, 
et que tous les temps, à cet égàftl, ont été quasi égaux , 
espéroient par le désordre quelque plus grand ordre; 
et ce mot dé réformation leur plaisôit autant par un 
bon principe, qu'il étoit agréable à ceux qui souhaitoicnt 
le mal par l'ëxcôè dé fëur folie et de leur ambition! De 
sorte que tous , par différehs motifs , s'empôrtoient à 
pester contre la Reine et contré son ministre, sans con- 
sidérer qu'il n'étoit pas juste de souffrir que le parle- 
ment prît l'autorité de réformer l'État à sa volonté, et 



CHAPITBE. XXIII. — 1648. 

que cette réformation portait en conséquence la destruc- 
tion dp la monarchie, par le bouleversement qulun mé- 
lange si monstrueux, si opposé à nos lois, et si funeste 
à la royauté, devait causer à l'Etat. , . . 

Ces lois contiennent en .elles sans doute les règles 
nécessaires à la conduite des peuples et à leur bon- 
heur,; elles sont équitables, la justice en «est le fonde- 
ment, et l'autorité royale en est et en doit être le sou- 
tien. Ma|s il faut aussi comprendre en les observant, 
selon que nous le devons faire, qu'elles nous soumet- 
tent, par Tordre de Dieu, à la puissance suprême et 
unique de nos rois, sans qu'il nous soit loisible, sous 
aucun . prétexte, d'y pouvoir jamais manquer. Si les 
parlerpens avouent eu le pouvoir, de corriger leurs fautes 
et celles de leurs ministres, nous ne savons pas si ceux 
qui les composeraient n'en feroient pas de plus gran- 
des; s'ils ne banniraient point la vertu de dessus le trône 
pour y placer le vice., et si l'ambition q\ les passions. de 
plusieurs ne seroient pas beaucoup plus dangereuses 
que celles d'un seul. . . 

Par , la docilité, du cardinal et par les offres qu'il avoit 
faites à cette compagnie, elle avoit du voir que si de 
bonne Jfoi ils eussent aperçu quelque désordre dans les 
finances, et qu'alors ils en eussent demandé modeste- 
ment la réformation,, elle leur aufîpit été accordée. Si 
par ]eur fidélité ils avoient servi le Roi utilement, et 
que par leurs très-humbles remontrance?» les peuples 
eussent ( pu recevoir dij r soulpgemenA, ifôauroient acquis 
cette réputation fl'être des juges, et des si^ets sans .re- 
proche. Ils auraient pu mériter cette gloire, que les 
jois.iqêmes à ,l' avenir puroient dû Qstfimeren eux la 
probité, qulies^auroitjjfaitj.agÉr adroitement pour le 
hien du public et, le bonheur, 4e l'JEtat. .y , 

Mais ils étaient fort éloignés de ces sentimens, et leur 



88 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVtLLE. 

audace démesurée lit croire au ministre que le meil- 
leur parti étoit celui de la dissimulation. 11 se résolut 
donc de faire cette réponse au parlement, qui fut infi- 
niment blâmée par les deux partis. Le 29 de juin au 
soir, on leur manda par les gens du Roi : Que la Reine 
a si bonne opinion de leur fidélité, qu'elle ne peut croire 
que leurs assemblées puissent être par leur volonté 
en aucune façon préjudiciables au service du Roi; que 
cela étant, elle leur permet de s'assembler, pourvu 
que toutes leurs délibérations aient à finir dans la se- 
maine. 

Le soir du ?>() de juin, M. le cardinal dit à la Reine, 
devant toute la cour, qu'il venoit de recevoir des lettres 
de Flandre par lesquelles on lui mandoit que les enne- 
mis prenoient cœur sur les nouvelles qu'ils a voient du 
procédé du parlement; et qu'on avoit tellement com- 
menté sur l'histoire, qu'ils croyoient Paris en armes; 
que cela, quoique faux, faisoit un mauvais effet pour 
les affaires du Roi et animoit les étrangers à tout entre- 
prendre. 

Comme il se sentoit alors battu par la tempête, il 
affectoit tellement l'humilité, qu'il dit ce même soir à 
madame de Senecé, qui lui parla de ses nièces qui 
étoient encore auprès d'elle, qu'il la prioit de les nour- 
rir en simples demoiselles; qu'il ne savoit encore ce 
qu'elles deviendroient, non plus que lui. Et comme il 
savoit qu'on l'accusoit de prendre de l'argent, il mon- 
troit, autant qu'il lui étoit possible, de n'être point in- 
téressé, et disoit qu'il ne souhaitoit de la fortune et du 
bien que pour en faire part à ses amis. 

Les députés du parlement et des autres compagnies 
souveraines s'assemblèrent dans la chambre de Saint- 
Louis, selon leur volonté et le consentement de la 
Reine. Ils lui a voient extorqué cette permission malgré 



CHAPITRE XXIII. — 1648. 89 

elle, dont ils faisoient peu de cas, aussi bien que de ses 
grâces et des douceurs de son ministre. Les premières 
propositions qu'on y fit furent hardies, séditieuses, et 
toutes en faveur du public et du peuple, afin de s'en 
faire aimer, et de se donner de la force par ce qui fait 
la force même des rois * . 

I. La première proposition fut de remettre au peu- 
ple le quart des tailles qui se donnoient aux partisans. 

II. De donner au peuple ce qu'ils dévoient des der- 
nières années, lesquelles ils ne pouvoient payer par leur 
insolvabilité. 

III. De révoquer entièrement les intendans des pro- 
vinces, qui profitoient, à la foule du peuple, de tels 
emplois; et rendre responsables des deniers du Roi les 
trésoriers de France, les élus et les autres officiers 
commis à cet effet. 

IV. Que nulle personne ne pourra être mise en pri- 
son, que passé vingt-quatre heures il ne soit interrogé 
par le parlement, qui à l'avenir doit prendre connois- 
sance de la cause pour laquelle il y sera mis. 

V. Que nulles impositions ni taxes ne pourraient être 
mises sur le peuple sans que les édits en fussent dûment 
vérifiés. 

VI. Qu'il se fera une chambre de justice composée 
des quatre compagnies souveraines pour juger souve- 
rainement des abus et malversations qui se sont faites 
dans les finances. 

Voilà les principales propositions qui se firent dans 
cette assemblée, qui ne devoit travailler que pour le 
service du Roi. La Reine, dans cette extrémité, pour 
éviter que le parlement ne rétablît les maîtres des re- 
quêtes de sa propre autorité, leur fit ce bien sans qu'ils 

1 Le texte authentique de ces curieuses propositions se trouve dans 
les Mémoires d'Orner Talon (année 1648.) f. r. 

8. 



90 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

le iiii demandassent. Après les avoir interdits et con- 
damnés dje.sa propre bouche, elle. fut forcée, malgré 
le mépris qu'ils a voient fait de. -ses ■ grâces, de les re- 
mettre dans leur .premier état, fit, «pour couvrir la 
honte de la royauté, on se servit de l'entremise de Mon- 
sieur, oncle du Roi, qui, sur un compliment que quel- 
ques-uns de leur compagnie lui firent pour le remer- 
cier de ce qu'il avoit témoigné les vouloir favoriser, 
leur offrit encore tout d,e nouveau d'y travailler; et eux, 
après en avoir eu la permission du parlement, l'accep- 
tèrent volontiers. Ils commençoient à n'être pas si 
contens de ce que cette compagnie vouloit retrancher 
les intencjans, parce que ces emplois par oissoient leur 
appartenir, et qu'ils y faisoient leurs affaires. 

Les jours suivans [4 juillet], on continua les délibé- 
rations commencées 1 , et le rapport s'en faisoit à la 
grand' chambre, où, se donna un arrêt, le 4 du mois, 
qui révoquoit les mtendans des provinces, comme gens 
qui ruinoient le peuple par leurs voleries; et les maî- 
tres des requêtes y signèrent les premiers comme ama- 
teurs de la chose publique, ainsi que de véritables Ro- 
mains. Cela se fit sans faire aucune mention, dans cet 
arrêt, de la volonté ni du consentement du Roi. 

Le 6,de juillet, le duc d'Orléans alla au parlement; 
et, par un grand discours qu'il leur fit, il tâcha de leur 
montrer combien leur procédé donnoit .de fausses, .es- 
pérances aux ennemis, qui enfin se pourroient rendre 
véritables, contre. leurs uiteptiqns, s'ils ne prenoient le 
parti du Roi. aussi bien que celui' du publie; que, non- 
obstant ]es dangereuses conséquences de Leur con- 
duite, la Reine ne trauvoit point mauvais la volonté 



1 Voir le détail de ces délibérations dans les Mémoires d'Orner Talon 
(année 1648). F. r. 



CHAPITRE XXI11. — KU8. M 

qu'ils avoient de remédier aux désordres de .l'Ktal; 
mais qu'elle désiroit que ce fût sans blesser la grandeur 
et le bonheur de la France; que, pour cet effet, elle les 
prioit de surseoir l'exécution de l'arrêt qu'ils avoient 
donné contre les intendans des provinces; et Monsieur 
leur offrit pouj* conclusion une conférence sur toutes 
leurs propositions, dans laquelle il leur promit sa pro- 
tection et une enjjère sincérité pour toutes les choses 
qu'on y traiteroit, comme un prince qui, n'ayant 
trompé personne, ne voudront pas commencer par une 
compagnie pour laquelle il avoit beaucoup d'affection, 
et finit par quelques paroles de compliment. 

Ce même jour, les maîtres des requêtes vinrent au 
Palais-Royal en corps remercier la Reine de la grâce 
qu'elle leur avoit faite de les rétablir. Sa Majesté les 
reçut dans son grand cabinet avec sa compagnie ordi- 
naire, qui étoit le duc. d'Orléans, le cardinal, le chan- 
celier et les quatre secrétaires d'Etat. Leur harangue 
fut humble et pleine de reconnoissance. Us allèrent 
aussi chez Monsieur, oncle du Jtoi, et finirent par le 
cardinal. 

En même temps arriva un courrier de Catalogne 
qui apprit à la Reine que le maréchal de Shomberg, 
qui commandoit les armées du Roi en qualité de vice- 
roi dans ce pays de conquête, étant dans le commen- 
cement de l'entrepris^ de Tortose, qu'il avoit assiégée 
depuis peu, fut averti que tes ennemis, avec plus de 
forces que lui. alloient assiéger Flix; qu'il avoit été 
ravitailler cette place et y jeter dep hommes, puis 
étoit revenu achever son entreprise avec espoir d'y 
réussir.. 

.De Naples, ou sut que les Espagnols ayant appris 
que Gennare Ànnèse vouloit encore leur faire quelque 
trahison, ou feignant de le croire pour avoir un pré- 



ÏV MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

texte d'en user selon leurs maximes, le firent arrêter 
prisonnier. Comme cette nation est accoutumée à ne 
pas pardonner, on crut alors qu'ils leferoient mourir, 
et vengeroient par là le duc de Guise, qui étoit toujours 
dans leurs fers. Un peu après arrivèrent des nouvelles 
que le maréchal Du Plessis, qui commandoit les trou- 
pes du Roi en Italie sous le duc de Modène, avoit défait 
le marquis de Caracène, qui étoit général de celles d'Es- 
pagne; mais, pour tribut de cet honneur, il y perdit un 
fils qu'il regretta beaucoup. 

A l'égard du parlement, le 7 et le 8 se passèrent en 
conférences au Luxembourg \ Ils témoignèrent tous 
beaucoup de satisfaction du duc d'Orléans, et de la 
douceur qu'il avoit pour eux dans leurs conférences. 
Les députés de toutes les chambres des enquêtes et les 
compagnies souveraines y assistoient, et on y traita de 
toutes les affaires qu'ils avoient proposées à la chambre 
de Saint-Louis. M. le cardinal, parlant à eux, loua leur 
zèle pour le service du Roi; et ceux mêmes qui, peu de 
jours auparavant, avoient été traités de rebelles en 
présence de la Reine, et qui, dans le vrai, anéantis- 
soient quasi l'autorité royale, furent alors appelés par 
le ministre les restaurateurs de la France et les pères 
de la patrie. 

Cette inégalité de conduite donnoit aux espions de 
ses défauts une grande matière de se railler de lui, de 
le mépriser, de le traiter de foible, et de lui reprocher 
de n'avoir point les vertus héroïques que les grands 
hommes doivent pratiquer dans la conduite des grands 
États ; car, selon les maximes générales, il faut gou- 

1 Elles eurent lieu dans la grande galerie. Le duc d'Orléans avait son 
fauteuil en face le cardinal Mazarin ; à côté de lui était le chancelier ; 
puis venaient le premier président et les autres membres de la cour, 
tous sur de simples pliants. (Voy. Orner Talon, Mém.) f. r. 



CHAPITRE XXIII. — 1648. 95 

verner un royaume par les lois, et les maintenir avec 
de la fermeté et une conduite plus uniforme. 

Pendant que ces conférences se faisoient, quelques 
personnes du parlement travailloient à fomenter des 
intrigues contre le surintendant d'Émery; et sa place, 
qu'ils désiroient, étoit la véritable source des plaintes 
qui éclatèrent contre lui 1 . lis firent semblant de ne 
pouvoir souffrir que celui qui les avoit attaqués demeu- 
rât dans les finances. Ainsi ils proposèrent au ministre 
de l'éloigner. Tous s'animèrent à sa perte, les uns par 
intérêt et les autres par fantaisie. Cet homme parut 
chargé de toute la haine publique, et les intéressés fi- 
rent espérer au cardinal que, moyennant son éloigne- 
ment, toutes choses se rendroient plus faciles. Ses amis 
de la cour, qui voyoient de loin Forage se préparer à 
tomber sur lui, travailloient à le soutenir de toutes 
leurs forces ; car, comme il les payoit bien, ils le 
servoient de même. Mais le cardinal, s'imaginant 
qu'il pouvoit acheter son repos par sa perte, se ré- 
solut de le sacrifier au bien public, et au sien en parti- 
culier. 

Dans ces mêmes jours que la destinée de cet homme 
étoit incertaine, qu'il y avoit des momens favorables 
pour lui dans l'esprit de celui qui en étoit le maître, et 
quelquefois de fort mauvais, où il regardoit le malheur 
de ce surintendant comme la source de son propre 
bien, il arriva qu'un des amis de d'Émery proposa, 
dans la chambre de Saint-Louis, défaire recherche des 
deniers qui a voient été transportés hors de France. 
Quelques amis du ministre l'en avertirent, et plusieurs 



1 Monglat* (Mémoires, quatorzième campagne) rapporte les exactions 
de d'Émery, qui ruinait tout le monde pour trouver de l'argent, afin de 
soutenir la guerre, et aussi de satisfaire V avarice, du cardinal, qui (toit 
innatiable. F. B. 



94 MEMOIRES* DE MADAME DE MOTTEVIIXE. 

do ceux du parlement détournèrent cette proposition, 
parce qu'ils .yoyoient .qu'elle alloit directement à sa 
personne. Ils ne larmoient pas ; mais ils l'a voient trouvé 
si doux et si copiiftode, qu'ils jugeoient à propos de se 
servir alorp de sa mollesse prétendue pour mieux par- 
venir, à leurs fins ; ils vouloient commencer par le sur- 
intendant ayant que d'entreprendre tant d'autres ou- 
vrages.. . • |i. , . ■: / l '■ ' 

Le cardinal, sachant, que celui qui avoit proposé la 
recherche : des, deniers transportés étoit des amis de 
d'Fmery, crut que ce surintendant avoit inspiré celte 
pensée pour l'embarrasser lui-même et l'envelopper 
dans sa fortune, afin qu'il, en fût le défenseur ou le 
compagnon. Cette proposition ^n'ayant point eu d'effet 
contre le ministre, en fit nécessairement un très-mau- 
vais, contre le surintendant, et donna lieu au cardinal 
de l'abandonner plus facilement à la rage publique, 
et même avec quelque justice, puisqu'il pouvoit l'ac- 
cuser de l'avoir vouluj perdre lui-même. Cette affaire 
étant en cet état, le soir du 8, au retour de la confé- 
rence du Luxembourg, sa disgrâce fut arrêtée entre la 
Reine, le duc d'Orléans et le cardinal Nazarin; et ils 
achevèrent de résoudre sur cet article ce qui setraitoit 
depuis; .{nùt jours entre eux. •» f i * 

Le lendemain ,$ur le midi, Le Tellier alla trouver 
d'Ëmery de la part de la Reine, eilui commanda de se 
retirer de la cour dans deux heures. Il est à croire que 
cette ambassade né plut point à ce surintendant: Il vit 
son malheuri.nofl pas sans l'avoir prévu et appréhendé, 
mais bien sans l'avoir entièrement cru, parce qu'il 
avoit toujours espéré que ses amis le sauveroient. L'abbé 
de La Rivière, sur qui beaucoup tta choses routaient, à 
cause delà grandeur de celui qu'il gouvernoit, lui avoit 
fait espérer de le servir. Le maréchal de Villeroy et 



0HAP1ÏKE XXllI. — 1648. 95 

plusieurs autres traVailloient pour lui; mais ni l'abbé 
ni les autres ne purent réussir 1 à le maintenir. ' 

Ils'étoit toujours flatté de cette èroyance que le mi- 
nistre ne l'abandonnéroit pas, et qu'il ne devoit pas 
donner cet avantage au parlement, puisque vraisem- 
blablement il en devoit ensuite souffrir lui-même ; bar, 
n'ayant plus cet objet devant leurs yeux qui attiroit 
leurs malédictions, et l'esprit de révolté 1 ne devant pas 
cesser, selon toutes les apparences, par sa seule perte, 
il étoit à croire que, lui parti, ils attaqueroierit le mi- 
nistre même, et qu'ainsi son intérêt l'obligeoit à le 
maintenir. 1 Il se trbmpa dans son raisonnement ; mais 
il ne s'en faut pas étonner : on pense pour l'ordinaire 
différemment sur les' mêmes sujets, parce que les hom- 
mes ont souvent différentes lumières et différens inté- 
rêts. 

Le gouverneur du Roi alla visiter d'Émery un quart 
d'heure après qu'il eut reçu cet oftïfe. Il ne savoit rien 
de ce changement, et il fut aussi surpris de Voir son ami 
exilé, qu'il fut honteux de son ignorance. Deux jours 
auparavant la Reine m'avoit traitée avec plus de con- 
fiance, car elle me fit l'honneur de me dire, parlant 
du surintendant, qu'il étoit vrai qu'il étoit fort haï, et 
qu'il sembloit que, chacun voulant sa perte 1 , il étoit né- 
cessaire qu'elle arrivât. Je jugeai parla qu'il étoit mal 
dans ses affaires, et que ce gros pourceau spirituel l et 
vicieux qui nous méprisoit, piarcé qUeles gens d'affaires 
ne considéraient que ceux qui aVoient du crédit auprès 
du ministre ; je jugeai, dis-je, que cet homme, que le 
monde regardoit avec quélqïie : envie â cause dé ses 'ri- 
chesses et des délices de «a vie, aHôtt' devenir urio'bjet 
de compassion, un exemple agréable de la vicissitude 

4 D'Émery était tort gras. 



96 MÉM01KES DE MADAME DE MOTTEVILLÈ. 

des choses de cet le vie, et par qui nous apprend lions 
fortement que la figure de ce monde pusse *. 

On envoya quérir aussitôt après le maréchal de La 
Meilleraye, grand maître de l'artillerie. On lui donna 
la surintendance comme à un homme dont le cœur pa- 
roissoit au-dessus de Ta vare convoitise des richesses, et 
qui, par les grands établissemens de sa fortune, n'en 
avoitnul besoin. Ce seigneur, qui du temps du cardi- 
nal de Richelieu avoit montré son courage dans beau- 
coup d'occasions signalées, avoit l'âme noble, et faisoit 
profession d'aimer la vertu et l'honneur ; mais, avec 
toutes ses belles qualités, il fut jugé mal propre à cette 
charge, parce que sa santé étoit mauvaise, qu'il se con- 
noissoit mieux à la guerre qu'aux finances, et que de 
son naturel il étoit violent. Mais de plus il étoit soup- 
çonné de vouloir faire épouser à son fils unique une 
des nièces du cardinal, et cette raison suffisoit pour être 
haï delà sotte populace. 

Comme il étoit honnête homme, et qu'il étoit estimé, 
toute la cour en eut de la joie, et les gens d'honneur 
crurent qu'ils y trouveroient de l'appui, et qu'il consi- 
déreroit le mérite des personnes plutôt que leur fa- 
veur. En effet, le peu de temps qu'il y demeura, quoi- 
que mauvais et plein de misères, il contenta un chacun 
par l'honnête manière de son procédé, et conserva ses 
amis; au lieu que les voleurs les perdent, parce qu'ils 
prennent tout pour eux, au contraire de celui là qui, 
ne prenant rien pour lui et donnant le peu qu'il y avoit 
dans les coffres du Roi, attiroit les bénédictions de tous 
ceux qui virent son intégrité. 

Aussitôt qu'il fut dans cette place, il envoya dire au 
parlement, par le procureur général, que son intention 

1 Saint Paul. 



CHAPITRE XXIII. - 1648. 97 

ctoit de les satisfaire par sa conduite ; qu'étant désin- 
téressé et Gdèle à son maître, il croyoit pouvoir espé- 
rer de leur plaire en le servant bien, et que volontiers 
il y vouloit employer le reste de sa vie. Mais ceux de 
cette compagnie, qui n'avoient plus de bornes dans 
leur hardiesse et leur dérèglement, se moquèrent de 
lui et le traitèrent de foible. Véritablement il le méri- 
toit, leur ayant fait une soumission qu'il ne leur devoit 
pas. Il fut blâmé d'avoir forcé son naturel pour mal 
faire, car il n'étoit pas soupçonné d'être trop humble. 
On lui donna Morangis et d'Aligre, qui sous lui dé- 
voient signer toutes les expéditions, gens de probité 
qui ne pouvoient être soupçonnés de péculat, ni même 
capables de le souffrir en la personne des autres, et qui 
apparemment haïssoient autant les partisans que les 
plus zélés du parlement, mais gens en effet qui avoient 
plus de vertu que de capacité : je veux dire de cette ca- 
pacité qui trouve les moyens d'enrichir les rois sans 
appauvrir leurs sujets. 

Le surintendant d'Émery dehors, il parut que les 
troubles dévoient s'apaiser, que le sort étoit tombé sur 
lui, et que le salut du public se trouveroit en sa perte ; 
mais les esprits n'étoient pas satisfaits par cette seule 
victoire. Cette facilité du ministre augmentoit beaucoup 
l'espoir des révoltés l ; et le parlement dès lors com- 
mença de s'attribuer une puissance si excessive, qu'il 
donnoit lieu de craindre que le mauvais exemple qu'il 
voyoit en celui d'Angleterre ne leur fît quelque impres- 
sion, et que ceux qui dans cette compagnie avoient de 



4 Monglat confirme, sur ce grave point, le témoignage de madame 
de Motteville. Le cardinal de Retz constate aussi l'affaiblissement qui 
résulta pour l'autorité royale des concessions de Mazarin , mais il ajoute 
que, dans la situation où s'était placé le ministre, il ne pouvait plus que 
céder, f. h. 

y 



U8 MËMOIHES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

bonnes intentions ne fussent trompés par les autres. 
Le royaume s'appalivrissôit chaque jour, la paix du de- 
dans en ètoit troublée, et la France étoit en état de 
craindre la guerre civile. La Reine fut contrainte d'em- 
prunter de l'argent de quelques particuliers, et de met- 
tre les pierreries dé la couronne en gage. La cuisiné du 
Roi Se vit renversée * : et pour payer les Suisses, qui ne 
voulurent rien prendre, il fallut que le ministre mît de 
gros diamans eïi pension, et que quelques-uns de ses 
amis lui prêtassent ce qu'il folïùt de reste pour cet effet. 
Madame la princesse prêta à la Reine 100,000 livres ; 
la' 'duchesse d'Aiguillon lui offrit de l'argent, et beau- 
coup d'autres en firent autant. 

Ainsi, pour mettre l'ordre' dans l'Etat,' on ne voyoit 
que désordre ; et le pire de tout étoit que là plus grande 
partie des sujets du Roi n'auroient pas voulu que ce 
mal eût cessé. Le peuplé, par l'espérance dé se sauver 
des taxes et dés impôts, ne respiroit que le trouble et le 
changement, et il paroissoit se confier à ceux dû parle- 
ment comme à leurs protecteurs. Chaque ébhseiller 
leur paroissoit un ange descendu du ciel pour les sau- 
ver de la prétendue tyrannie du 1 cardinal , qu'As s'imâ- 
ginoient plus grande qu'elle ne Tétoit eh effet'. 

Toutes les conférences des ministres et dû parlement, 
chez Monsieur au Luxembourg,' se terminèrent à ré- 
soudre que le Roi donrieroit une déclaration qui porte- 
roit la même chose que l'arrêt donne au parlement 
contre les iiiténdans des provinces,' afin de sauver par 
cette ruse l'autorité royale, 1 et que cela parût venir de 
la volonté de la Reine. Par cette déclaration, le Roi ex- 
cepta seulement trois intendances de justice, dont le 

1 Monglat raconte également que d'Emery ne payait plus la maison 
du Roi, même ceux qui fournissaient les table* , qui étaient tous les jours 
prêtes à renverser. (Mémoires, quatorzième campagne.) t. u. 



CHAPITRE XXIII. — 1648. 99 

parlepuept murmura hautement ; f car il ne vouloit point 
qu'il y eût aucune exception. 

Leduc d'Orléans fi t { plusieurs visites au parle, peut, 
dans lesquelles on fit toujours en sa présence quelque^ 
propositions nouvelles. Il s'en fil ( une qui, dans la né- 
cessité .présente, fut trouvée cQmrhode pp^ur le,Roi, qi^i 
étoit de ruiner les partisans, t et d'arrêter Tangent, des 
prêts des particuliers *. Ils Tavoient prêté au Roj sous 
la foi des gens d'affaires et des surintendans, dont ils 
tiroient un grand intérêt ; et^pasi, toutes les familles 
de Paris s étoient enrichies pajj cette voie. Elle n'étoit 
pas légitime. Les çasuistes h sévères, prétendent qu'elle 
est défendue par VÉvangile ^ elle est de plus connue de- 
puis long-temps pour être très-domjnageable à l'État 
et aux affaires du Roi, parce que cette graille) usure 
consommé son revenu et vide les coffres 4e spnj épar- 
gne. Il lui étoit donc avantageux a avoir un prétexte 
pour faire banqueroute à tant dé personnes de toutes 
conditions qui avoierit mis leur bien dans les Ptfêts ; 
mais comme toutes les familles, tant de la coyr qj,i.e de 
la ville, y a voient intérêt, il se fît une grandej crie rie par 
Paris de cette proposition. Elle parut injuste, et déplut 
autant aux particuliers qu'elle fut agréable au minis- 
tre, qui vovoit par cette voie le Roi utilement soulagé 
d un grand tardeau . 

Le président de Mesmes, qui étoit de retour, alloit 
souvent aux avis les plus sévères, mais toujours au vrai 
bien de l'État ; de sorte qu'il y eut des [ours et des in- 

* bmterTaîori, cri rapportant' cette honteuse proposition,' dit que ce- 
lui qui la;défeadk aréole plus d'insis lance fui le président de Novion, 

De son côté, le cardinal de Rets pijéten^fjuelegjçourt^uisy qui,avaici?t 
presque tous, placé leur argent dans les prêts fait» au roi sous des usures 
immérités, inqirféts* cle la banqueroute dont on les ihenaçait aiiflsi, pous- 
sèrent. Mazarinir (prendre des mesures décisives contre le parlement. 



100 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

stans où le cardinal crut que peut-être ce désordre ser- 
virent à mieux ordonner les affaires du Roi, et qu'il en 
tireroit de l'avantage. Sa politique alloit à ne rien hasar- 
der, pour ne se pas hasarder lui-même, et tâcher de 
tirer quelque avantage des entreprises du parlement 
par la ruine des partisans ; mais en même temps on 
jugeoit bien qu'il seroit enfin contraint de changer de 
méthode, et qu'il étoit impossible que celle-là lui pût 
réussir. 

Le duc d'Orléans retourna au parlement le 13 juil- 
let ; et parce que la première déclaration qui exceptoit 
trois intendances n'avoit point été agréable à la compa- 
gnie, on jugea à propos d'y en porter une seconde, 
portant établissement d'une chambre de justice, selon 
qu'ils l'avoient demandée, où il leur étoit permis de 
travailler à la réformation des abus qui s'étoient com- 
mis dans les finances. 

Le parlement, à son ordinaire, fit ses délibérations ; 
et, sur la première et sur la seconde déclaration, il fut 
ordonné que Monsieur seroit très-humblement supplié 
d'obtenir de la Reine qu'elle envoyât une révocation 
des intendans à cause que celle qui avoit été envoyée 
ne comprenoit que l'étendue du ressort du parlement 
de Paris, à condition tacite qu'on enverroit de par le 
Roi des commissions particulières pour les intendances 
de Lyon, Champagne et Picardie, dans les termes de la 
déclaration qui n'étoient que pour assister les gouver- 
neurs, et pour les passages des gens de guerre, et non 
pour aucune fonction de justice contentieuse, ni pour 
prendre connoissance des tailles ; qu'elles seroient vé- 
rifiées, et que toutes commissions extraordinaires se- 
roient généralement révoquées ; que, pour le regard 
des tailles, la Reine remettoit au peuple tous les arréra- 
ges des années précédentes, jusques y compris l'année 



CHAPITRE XXIII. — 1C48. 101 

1646 ; et, pour celles de 1647, 1648 et 1649, la Reine 
seroit suppliée, si ses affaires le lui permettoient, d'en 
remettre le quart ; que la déclaration de la chambre de 
justice seroit vérifiée, et que Sa Majesté seroit suppliée 
par M. le duc d'Orléans qu'il n'y pût avoir d'autres 
commissaires que du parlement, chambre des comptes et 
cour des aides, et que les amendes et confiscations qui 
seroient par elle ordonnées ne pourroient être diverties 
ni données, mais seulement employées aux dépenses les 
plus urgentes de l'État. 

Le soir de ce même jour, la Reine nous dit, en par- 
lant de ses affaires, que ce qui s'étoit passé le matin 
n'étoit pas un grand bien, puisque c'étoit des marques 
du pouvoir que le parlement s'attribuoit dans l'État ; 
mais que néanmoins, ayant montré quelque désir de 
parvenir au dessein qu'ils avoient de le réformer sans 
choquer directement le Roi, elle espéroit qu'il se pour- 
roit faire quelque accommodement avantageux à l'égard 
de ses finances, et que ce qu'ils faisoient alors faisoit 
revenir plusieurs millions à l'épargne. 

Rien n'étoit comparable à la satisfaction que le par- 
lement témoignoit avoir du procédé et des belles quali- 
tés du duc d'Orléans. 11 parloit de bonne grâce et avec 
éloquence dans leurs conférences publiques et particu- 
lières ; il témoignoit toujours agir de jugement, répon- 
doit à toutes leurs difficultés avec de l'esprit et de la 
douceur; et quasi toutes ces choses étant produites par 
l'occasion, on ne pouvoit les attribuer qu'à lui-même. 
La Reine avoit sujet d'en être satisfaite. Elle l'étoit en 
effet, et paroissoit lui être obligée de ses soins et de l'af- 
fection qu'il témoignoit pour le bien et la paix de l'État, 
et pour son repos particulier. 

Le 14 de juillet, ce prince retourna au parlement. 
Leurs délibérations ne s'y passèrent pas à l'avantage du 



103 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

Roi, et les courtisans disoient que la maladie de l'État 
é£oit tombée en fièvre tierce.,. : Cç même jour la Reine 
nous,dit, etavec.assezde chagrin, qu'elle n'yentendoit 
plus, rien, que c étoit toujours à recommencer, et qu elle 
éLoit lasse de dire tous les- jour* : Nous vervons.ee qu'il» 
feront* . demain . <Certdine*»#ni cette : grande princesse 
sentoit bouillonner dans ses, vaines le sang illustre de 
ses aïeux, et .ne pouvoit souffrir l'empire quq prenoit 
peu à peu cette troupe de mutins ; et, jasais qu'un jour 
au conseil, en présence du duc d'Or»léans, «lie parut 
vouloir blâmer son ministre, et lui dit qu'elle n'approu- 
voijt pas sa conduite. . .• •> * „ ; . « 

En. suite de cela, ce prince étant sorti, et le cardinal 
étant (fcmeuré seul a^vec elle selon .sa ,coujbume, après 
avoir reçu avec humilité, apparente toqt (( çe qu'il, pi ujt à 
la Reine de lui dire, pressé de douleur et peut^e de 
crainte, il lui répondit : « Enfin, madame, je vois bien 
« que j'ai déplu à Votre Majesté. J'ai mal réussi dans le 
« dessein que j'ai toujours, eu de la bien servir. Jl est 
« juste que ma tète en réponde. p.Sur quoi la, Reine, 
qui étoit douce et qui a voit de la bonté ppur lui, per- 
suadée de ses bonnes intentions et de ;son désintéresse- 
ment,, lui dit quelle ne lepuniroit p#s de son n^lheur, 
et qu'il devoit être assuré qu'il ne penjroit jamais par 
là ni son affection ni s? confiance,. 

Une autre fois, environ d^ns ces mêmes jours, nous 
voujant exagérer le bon naturel du Roi, elle nous fit 
l'honneur de nausf conter que, le cardinal, le soir précé- 
dent ï l'avait avertie de prendre garde à $a santé, et 
qu'elle, a voit, mauvais visage; que lui ayant répondu 
qu'elle nfe se soucioit pas de mourir, vu le mauvais état 
de ses affaires, le Roi, touché de douleur,, s'étoit mis 
à pleurât fort tendrement, et. qu'elle avoit eu beaucoup 
de peine à l'apaiser. Cette indifférence pour la mort étoit 



CHAPITRE XXIII. — 1648. 103 

en la Reine une marque de son déplaisir, et ses senti- 
ment donnoient de la consolation à tout le monde ; car 
il sembloit alors qu'il eût été avantageux pour elle et 
pour l'Etat qu'elle se fût plus inquiétée, et que, voyant 
le mal, elle eut travaillé à y remédier. Ce remède devoit 
être de se laisser moins gouverner, et d'agir davantage 
selon ses sentimens et ses premières lumières qui pa- 
roi ssoient être naturellement. opposées à la politique de 
son ministre. 

Le cardinal, dans ce temps-là [14 juillet], eut des 
momens où il eut peur. Ceux qui exagéroient devant la 
Ueirçe le mal que le parlement faisoit à l'État furent 
soupçonnés par lui de vouloir le brouiller avec elle, et 
d'avoir dessein de lui rendre de mauvais offices. Les 
amis çle d'Emery en furent plus taxés que* les autres, et 
furent accusés d'avoir parlé de cette sorte avec des in- 
tentions malicieuses et contraires à ses intérêts. Le ma- 
réchal de Villeroy en souffrit beaucoup ; et, comme il 
étoil habile, il étouffa le bruit qui courut alprs de, sa dé- 
faveur avec tant de belles apparences soigneusement af- 
fectées, qu'il se sauva non-seulement du mal, mais 
aussi des mauvaises lueurs qui déplaisent, à de telles 
gens. 

Le cardinal s'en plaignit au marquis de Seneterre, 
qui me le conta quelques heures après. 11 lui dit exprès, 
pour lui faire en sa personne, à ce qu'il crut, le même 
reproche, que tous les amis de d'Émery ayoient blâmé 
sa conduite et mendié la protection de La Civière,, ne 
croyaot pas la sienne çssez suffisante pour le sauver. 
Sur quoi il lui répondit^ qu'il étoit yrqi que d'Émery 
avoit recherché l'amitié de cet homme pour unanime- 
ment le servir avec ses autres amis auprès du duc d'Or- 
léans ; mais qu'ils n'avoiént point eu de dessein en cela 
de cabaler contre lui, ni de le soutenir sans lui ; qu'ils 



104 MÉMOIRES DE MAhAME DE MOTTEVILLE. 

étoient trop habiles courtisans pour avoir de telles chi- 
mères, et que s'ils avoient voulu attaquer son autorité, 
ils avoient eu de plus beaux moyens que celui-là qu'ils 
n'avoient pas recherchés, qui auroient été de faire 
écouter au duc d'Orléans, par leur ami La Rivière, les 
propositions qu'on avoit faites, et qu'on ïaisoit tous les 
jours à ce prince, de le faire régent. Mais qu'au con- 
traire il étoit si bien servi par eux tous, que Monsieur, 
à l'exemple de Germanicus, avoit déchiré ses vêtemens 
sur de telles propositions. 

L'étoile étoit alors terrible contre les rois : en voici 
une preuve authentique. Ce même jour [14 juillet], 
mademoiselle de Beaumont et moi allâmes voir la Reine 
d'Angleterre, qui s'étoit retirée aux Carmélites pour 
quelques jours, afin d'adoucir un peu le chagrin qu'elle 
avoit d'avoir vu partir d'auprès d'elle le prince de Gal- 
les son fils. Il étoit allé à. Calais, dans le dessein de pas- 
ser en Ecosse, espérant de toucher les cœurs de ses su- 
jets par sa présence. 

Nous la trouvâmes seule dans une petite chambre, 
qui écrivoit et faisoit des dépêches, à ce qu'elle nous dit, 
de grande importance. Comme elle les eut finies, elle 
nous conta les vives appréhensions qu'elle ressentoit 
du succès de ce voyage, et nous fit part de l'état présent 
de sa nécessité, qui augmentoit infiniment par celle où 
étoient le Roi et la Reine. Elle nous montra une petite 
coupe d'or dans quoi elle buvoit, et nous jura qu'elle 
n'avoit d'or, de quelque manière que ce pût être, que 
celui-là. Elle nous dit de plus que, quand le prince de 
Galles étoit parti, tous ses gens lui étoient venus deman- 
der de l'argent, et lui avoient dit qu'ils la quitteroient 
si elle ne leur en bailloit : ce qu'elle n'avoit pu faire, et 
avoit eu ce déplaisir de se voir hors d'état de remédier 
au besoin de ses officiers, qui Taccabloient de leurs mi- 



CHAPITRE XX1IJ. — 1648. 105 

sères. Elle ajouta que les officiers de la reine Marie de 
Médieis sa mère avoient fait bien pis, et qu'étant en 
Angleterre dans le commencement de leurs troubles, 
elle et le Roi son mari ne pouvant pas si ponctuellement 
lui donner son argent, ses officiers présentaient sou- 
vent des requêtes contre elle au parlement d'Angle- 
terre, et que cela lui avoît causé de grands chagrins. 

Cette description nous toucha d'une sensible com- 
passion, et nous ne pouvions assez admirer cette mau- 
vaise influence qui dominoit sur les têtes couronnées 
qui étoient alors les victimes des deux parleraens de 
France et d'Angleterre : le nôtre étant, grâces à Dieu, 
bien différent de l'autre en ses intentions, et différent 
aussi en ses effets. Mais pour lors il incommodoit le Roi, 
et les apparences en étoient mauvaises. 

Les 16 et il de juillet, le duc d'Orléans retourna à 
son ordinaire porter au parlement les déclarations du 
Roi, qui contenoient ce que le parlement a voit demandé. 
11 y eut beaucoup de disputes sur le plus et le moins ; 
mais tout fut conclu sous le bon plaisir de la compagnie, 
et le Roi s'estima trop heureux qu'ils voulussent, sous 
l'apparence de son nom et de son autorité, recevoir ce 
qu'ils avoient premièrement ordonné par celle qu'ils se 
donnoient dans son Etat. 

Les jours suivans ils mirent d'autres questions en 
avant, entre autres celle-ci : qu'étant de notoriété pu- 
blique que les fermes du Roi étoient données à vil prix 
et que les enchères n' avoient point été reçues, ni les 
adjudications faites dans les formes, l'on procéderoit à 
nouvelles enchères ; et la cour de parlement ordonna 
que le présent article seroit compris dans les remon- 
trances par écrit qu'on devoit faire à la Reine. 

Les parlemens ont en effet le pouvoir de faire des re- 
montrances à nos rois, leur disant la vérité de la plus 



10B MÉMOIRES J)E MADAME DE MOTTEVILLE. 

forte manière qu'ils la peuventç^pjiquer, sans manquer 
an resp^ct que des sujets doivent, à leur.spuverain..Oe 
sont, après les États,, les plus violens , remèdes que jus- 
qu'ici }çs. compagnies souveraines, .aient pu ,et osé ap- 
porter #ux maladies de l'État. Mais., grâces à Dieu, 
nous viviops, alors dans pn, simple où, par les vertus de 
la Reipes, ,par sa l?pnté et ses droites patentions., nous 
noyions point besoin de ces déformations que l'excès 
du mal et du péril rendroient ptites ou nécessaires» S,i 
conduite, tpute fondée sur de bpns désirs pour le bien 
des, peuples, pe les devoit ppint obliger à se plaindre. 
Elle youlo.it que sqps son règne tops puisent jouir d'upe 
dopce .tyapquilUté,. et, nç; fussent occupés qu'à servir 
Dieu et le Roi. Ce. quq M le,mipistre avoit youlu faire 
contre les maîtres des requêtes #J;,les parlemçnsles avoit 
alaripé,s ,ayec qpçjque sujet; mais la clémence de la 
Reine sur, leurs prerpièi:es instances, et leur; Couleur 
publique, aproit étp facilement disposée àjppr faire un 
meilleur traitement; et lç, cardinal fit assez popjioître 
en cettç occasion,, poo^me, je l'ai déjà). ^marqué, qu'il 
n'étoit pas incapable, se faisant une leçon à lui-même, 
de préférecle bien.ppbliç ^ ses sçntiti^eps progrès. 

C'est pourquoi tant de reippi^trapcçs et de hj;y\ts 
n'étoient plus nécessaires ni justes, depuis que ^ Reine, 
par jjp esprit de sagesse et.de pj,été y , .ppçférantja dou- 
ceur à Ja sévérité, et le s.oulagemept, des peuples^.au 
plaisir d'être pleinement obéie, avoit suivi les, conseils 
de son pijnis^re et. }çs favorables dtisP9 s Hi 0I * s qu'elle 
avoit toujours pues à Rechercher, autant qu'ij lui étoit 
pqss^Je,. le Ipojihepr des sujets du Rjoi^flpoiqpç cette 
dernière iijdplgepc£ l( quL avoit été, pratiqué^, pouvant 
passer pour foihilçsse^l^i^voit <Jû causer beaucoup de 
peine. Elle çi'pp f^ispiipas pp secret ; elle en djeniçuroit 
d'accord elle-même. 



CHAPITRE XX1I1. — 1648. 107 

Nous devons avouer aussi, à là honte de notre nation 
et pou* la corriget'dé ses fautes, que lés'révoltes que 
les petiples ont faites en ce royauittte ont été presque 
toutes injustes et mal'fondées. Nos rofà, issus de la plus 
grande race du monde, et devant xfa\ les Césars et la 
plus grande partie des pritices qui jadis ont 'cofcimdndé 
tant de nattons, ne sont que des roturiers, nous ont 
donné des saints de teur sang*; mais aucun d'eux ne 
peut mériter le nom de très-méchant, comme nous en 
voyons dans les autres monarchies, qui dans leur siècle 
ont été en exécration à leurs peuples, et qui sont en- 
core l'objet de la colère et de l'horreur dé ceux qui en 
lisent lavie. : J ' •••'•■ 

Ces grands monarques ont eu des défauts, et quel- 
ques-uns ont fait des crimes qui ont dû être Maniés 
selon leur grandeur, ou excusés selon' qu'ils ont mérité 
de l'être;' mais nous ne voyons point en France un 
Christiern H comme en Danemark;' uri don Pedro-le- 
Cruel comme en Espigne, un Henri VIII comme en 
Angleterre, avec tant* d'autres qui se sont déshonorés 
par leufs abofninablès actions; et nous avons vu 
Charles V, le plus Sage prince qui ait jamais été, qui; 
étant Dauphin, pensa être accablé sous l'injuste rébel- 
lion des peuples. Henri III en a souffert une qu'il né 
méritoit pas à son égard, car il étoit vaillant, bon, 
savant et habile; et si comme hommfei il a été pécheur 
en voulant paroître dévot, Dieu seul, k'rion pas ses 
sujets, en devoit être le juge, '■ pour l'en punir ou lui 
parddiiner. ' ' '• ' ' ' ..-.■•• 

Je ne parle point de la guerre qui, après la mort de 
ce prince, se fit encore Sous Henri-lèrGrand. Nous devons 
plus de fidélité à Dieu qu'au Roi; et ceux qui, par un 
véritable motif de conscience et de religion, furent de 
ce parti, étoient excusables en refusant pour roi un 



108 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE 

hérétique. Il faut seulement blâmer l'ambition des 
chefs de la Ligue, qui, sous un beau prétexte, parurent 
visiblement vouloir usurper la couronne ; mais Dieu 
sans doute se servit de leur injuste désir pour préserver 
la France du malheur de l'hérésie. La guerre que les 
princes et les grands du royaume firent sous Louis XI, 
qu'ils appelèrent faussement du Bien public, ne regar- 
doit que les intérêts des grands. Ils réussirent à se 
venger du Roi ; car il avoua depuis lui-même, à Phi- 
lippe de Co mines, qu'il avoit eu tort de les maltraiter. 
Mais en cet endroit ce célèbre auteur fait une grande 
leçon aux peuples, qui les devroit détromper pour ja- 
mais de ceux que leur ambition conduit à la révolte, et 
qui, en les dupant toujours, les y engagent sous l'appa- 
rence de la réforme de l'État. 

Ce sage politique, en parlant de la conversation 
qui se fit entre le roi Louis XI et le comte de Charolais, 
dans laquelle il fallut satisfaire les prétentions des in- 
téressés, dit : « Là fut demandée la duché de Normandie 
« pour le duc de Berri, et les villes de la rivière de 
« Somme pour ledit comte ; et plusieurs autres deman- 
« des pour chacun, avec autres ouvertures qui jà pieçà 
« avoient été faites pour le bien du royaume. Mais en 
« ces derniers articles ne consistoit pas la question, 
« car le bien public étoit converti en bien particulier. » 
Et cependant Philippe de Comines dit encore que si 
le Roi, après le combat de Montlhéry, ne fût venu à 
Paris, déjà les Parisiens, enchantés de ce beau mot de 
bien public, étoient prêts d'ouvrir leurs portes au comte 
de Charolais, et qu'ils lui donnoient des bénédictions 
comme au restaurateur de la patrie. 

Dieu menaça les premiers hommes de son peuple 
qui voulurent créer des rois sur eux, et leur apprit 
toutes les misères qu'ils souffrir oient sous leur domi- 



CHAPITRE XXIII. — 1648. 109 

nation. Quand même nous en aurions qui pourraient. 
faire des fautes en nous commandant, il est assez rai- 
sonnable que nous recevions avec patience ce que nous 
avons souhaité sans sagesse. Nous devons croire aussi 
que ce même Dieu, après les avoir établis sur nous, 
n'épargnera pas dans ses jugemens les rois injustes et 
paresseux, qui manquent à l'observation de ses lois. 
Notre devoir nous lie à nos souverains par des chaînes 
de fidélité, d'obéissance et d'amour; mais celles qui 
les engagent à nous bien traiter ne sont pas moindres 
envers nous. Us doivent agir avec droiture, avoir de la 
vertu et de la bonté ; ils doivent aimer l'ordre, et tra- 
vailler incessamment à s'instruire de leurs obligations, 
afin d'y satisfaire ; ils doivent être les espions de leurs 
défauts, et, sans écouter les flatteurs qui les environnent, 
examiner sévèrement leurs sentimens, de peur que 
l'amour-propre ne leur en cache la laideur, et ne les 
change en des passions injustes et criminelles. Car Dieu 
leur a donné les mêmes lois qu'aux autres hommes, et 
leur a commandé d'être les pères de leurs peuples aussi 
bien que les maîtres, et d'employer leurs soins au bien 
public, et au bien de chaque particulier. 

Les rois, selon cette obligation indispensable qui 
leur est imposée d'en haut, doivent vouloir que leurs 
sujets trouvent de la protection auprès d'eux, par les 
officiers et les juges de leurs royaumes. Tous les sages 
princes doivent désirer que les bons ne soient point op- 
primés, et que les méchans soient punis. Les parlemens 
en France sont institués pour travailler à ce grand ou- 
vrage, et quelquefois les rois mêmes ont trouvé par leurs 
règlemens du secours contre leurs propres désordres. 

Mais il est injuste et contre la raison que les sujets 
commandent lorsqu'ils devroient obéir, et qu'ils le 
fassent avec un esprit de révolte, par des motifs de 
h. 10 



HO MÉMOIRES DE MADAME DE MOÏTEVILLE. 

passion et d'intérêt,* et avec peu de respect pour leur 
souverain. Un royaume dont le chef manque de puis- 
sance, à qui les sujets osent refuser l'obéissance qui 
lui est due, est un navire sans pilote : et c'est le plus 
grand malheur qui puisse arriver aux hommes raison- 
nables, qui aiment la justice et la paix; car ceux-là 
désirent que les rois soient les maîtres, qu'ils soient 
équitables, Qu'ils soient bons, et que de même ils soient 
respectés et fidèlement servis. 

Comme le parlement anticipoit sur la puissance 
royale; qu'il vouloit faire ce que le Roi seul auroit eu 
droit d'ordonner ; que le nôtre par sa jeunesse n'étoit 
pas en pouvoir de le faire, et que le ministre, sous une 
minorité, n*à voit pas assez de puissance, il étoit im- 
possible que ce dérèglement apportât un bon ordre à la 
France. Car enfin ces réformations étoient faites par 
des brouillons qui regardoient seulement la perte du 
cardinal, la grandeur des princes par l'attachement que 
plusieurs de ce corps avoient à eux, et l'élévation de quel- 
ques particuliers. 11 est donc aisé déjuger par toutes ces 
choses que tout ce qui se faisoit alors iroit à la ruine de 
l'État, et que Dieu ne béniroit pas le travail de ces 
hommes, dont l'iniquité étoit visible; car la sapience 
de l'homme reluit en son visage, et la méchanceté ne 
sauvera point celui qui est méchant l . 

Les autres parlemens, à l'exemple de celui de Paris. 
se révoltoient aussi. Le nôtre de Normandie demandoit 
la révocation du semestre, qu'ils prétendoieut avoir été 
injustement établi du temps du feu Roi et du cardinal 
de Richelieu, qui ne leur laissoit pas lever la tête si 
haut. Ainsi toutes choses, au dedans de la France, 
étoient en mauvais état» 

1 EccUsiaste, cli. xit. 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 111 



CHAPITRE XXIV 

(1648.) — Les débats de la cour avec le parlement amènent le prince de 
Condé à Paris. — Dépit qu'en éprouve le duc d'Orléans. — Retour do 
Coudé à l'armée. — Prise de Tortosc par le maréchal de Scbomberg. — 
Mort du marquis de la Trousse. — Trise de Fumes par les ennemis. 
— Remontrances du parlement. — Concessions du Roi. — Froid ac- 
cueil qu'elles obtiennent. — Les délibérations du parlement devien- 
nent factieuses. — Le duc d'Orléans les modère. — Mazarin rend sa 
faveur au président do Mesmes cl au comte d'Avaux. — Mépris des 
parlements de Rouen et d'Aix pour le don de la paulette. — Déchaî- 
nement des provinces contre le gouvernement. — Anne d'Autriche 
soutient son ministre, qui la laisse manquer d'argent. — Le roi, ac- 
compagné du cardinal, va aux Feuillants. — Sanglante querelle des 
gardes du Roi avec les gardes du grand prévôt. — Disgrâce des an* 
riens capitaines des gardes, remplacés par Jarzé et Noailles 

Le prince de Condé , impatient de se voir à l'armée 
sans rien faire , et peut-être un peu jaloux de la répu- 
tation du duc d'Orléans, voulut avoir part aux affaires 
du parlement. Il en parla au maréchal de Gramont, qui 
étoit de ses amis, et le pria de venir à la cour proposer 
secrètement son retour. Le ministre, qui étoit bien aise 
de balancer la puissance eutre ces deux princes, y con- 
sentit volontiers, à condition qu'il surprendroit la Reine, 
et qu'elle ne paroitroit point avoir écouté cette proposi- 
tion. 

Aussitôt après ce consentement, qui fut le 20 du mois 
de juillet , on sut que le prince de Condé alloit arriver 
de l'armée, et son retour étonna toute la cour. La Reine, 
Monsieur, oncle du Roi, et le cardinal Mazarin, avoient 
souvent déterminé ensemble que si on se voyoit con- 
traint d'en venir à la force ouverte contre le parlement, 
alors on manderoit M. le prince. Mais comme de telles 



112 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

résolutions étoient indécises, et que jusque-là le mi- 
nistre avoit tenu une conduite toute pleine de douceur 
et d'humilité, le retour de ce prince avoit été différé, et 
le duc d'Orléans se trouva surpris de voir qu'il reve- 
noit. 11 ne put pas croire que la Reine et le cardinal eus- 
sent ignoré ce dessein : c'est pourquoi il se fâcha, et dit 
tout haut qu'il avoit sujet de se plaindre de la Reine , 
qui, sans lui en rien dire, appeloit un autre à son se- 
cours, qui ne la pouvoit pas servir mieux que lui, ni avec 
plus d'affection. 

L'abbé de La Rivière, de qui je sus toutes ces parti- 
cularités, vint trouver la Reine, et lui fit les plaintes de 
son maître, promettant qu'il tâcheroit de l'adoucir, 
mais protestant aussi qu'il étoit fort en colère, et qu'il 
doutoit de le pouvoir apaiser. La Reine et son ministre 
lui dirent qu'ils n'a voient point su le retour de M. le 
prince, et que le maréchal de Gramont, sur des paroles 
légèrement dites, lui avoit sans doute, et peut-être sans 
y penser, fait naître le désir de revoir la cour. A cela 
l'abbé répondit que son maître désiroit que le prince de 
Condé , qui devoit arriver une heure après , fût donc 
renvoyé, puisqu'il venoit sans ordre. 

Le cardinal, troublé de ce petit orage, se mit dans le 
carrosse de l'abbé, et alla trouver le duc d'Orléans au 
Luxembourg. Il lui protesta son ignorance, et tâcha de 
guérir son chagrin par toutes les plus belles paroles que 
son éloquence lui put fournir. Le duc d'Orléans ne se 
laissant point apaiser par cette voie, le cardinal revint 
trouver la Reine, pour chercher avec elle quelque voie 
de satisfaire ce prince , à qui véritablement elle étoit 
obligée par sa fidélité ; car on peut dire que jusque-là il 
avoit vécu avec elle d'une manière tout-à -fait louable. 
Pour trouver un remède à la plainte du duc d'Orléans, 
il fut conclu, après une longue conférence faite entre la 



CHAPITRE XXÏV. — 1648. 113 

Reine, le cardinal et l'abbé de La Rivière, que la Reine 
enverroit prier Monsieur de trouver bon qu'elle reçût 
M. le prince, avec promesse de le renvoyer commander 
l'armée le plus tôt qu'elle pourroit. 

Le prince de Condé fut reçu de la Reine avec un vi- 
sage riant : et lui, dans son cœur, étoil satisfait et con- 
tent ; car il ne manqua pas d'être bien averti de ce petit 
dépit de Monsieur, dont il eut de la joie, l'émulation 
étant naturelle entre des personnes de cette naissance. 
11 dçmeura une heure enfermé avec la Reine et le mi- 
nistre, puis il s'en alla chez lui, où toutes les personnes 
de qualité lui allèrent rendre hommage. Le lendemain, 
Monsieur et lui dînèrent ensemble chez le cardinal, où 
ils parurent bons amis, et, selon les apparences, ne pen- 
sèrent qu'à rire et à faire bonne chère. 

Le même jour, par un bonheur tout particulier qui 
donna lieu à la Reine de dégager la parole qu'elle avoit 
donnée à Monsieur, oncle du Roi, on reçut nouvelle que 
l'armée des ennemis faisoit mine de marcher, et mon- 
troit d'avoir quelque dessein sur nous : si bien que le 
lendemain, jour de Sainte-Madeleine, M. le prince prit 
congé de la Reine, et s'en retourna bien vite. Cette cam- 
pagne, jusque-là, n'avoit pas été heureuse à ce prince. 
Il avoit eu trente-cinq mille hommes à commander ; et, 
avec cette armée , il n'avoit pas empêché la prise de 
Courtray, place très-importante. Pour tout exploit de 
guerre , il avoit pris Ypres en huit jours , grande ville 
dont la. prise nous étoit de peu d'importance. Son ar- 
mée, depuis ce médiocre exploit, étoit diminuée. Ce gé- 
néral, qui étoit destiné à faire toujours de belles actions, 
n'ayant pas eu la liberté d'agir à sa fantaisie , avoit été 
contraint par les ordres de la Reine de ne rien entre- 
prendre; et de cette sorte il falloit qu'il consentît que la 
diminution de l'autorité royale le privât de quelques 

10. 



114 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

victoires que , sans les troubles de Paris , il eût sans 
doute remportées sur les ennemis. 

Le maréchal de Schomberg, n'étant pas bien à la 
cour, avoit été contraint de prendre le commandement 
de Tannée de Catalogne , que le cardinal de Sainte- 
Cécile, frère du cardinal Mazarin, avoit quittée par dé- 
dain de cet emploi 1 . Il y étoit allé avec peu d'argent, 
peu de faveur et peu d'hommes ; et ceux qui sont du 
métier de faire rire les autres disoient , par raillerie , 
que celui qui voudroit aller en lieu périlleux devoir sui- 
vre ce maréchal. Ils vouloient qu'on crût que toutes ces 
aventures se termineroient à donner des sérénades aux 
dames espagnoles; car, quoiqu'il ne fût pas jeune, il 
étoit galant. Mais, outre le secours qu'il avoit été don- 
ner à Flix, il arriva un courrier de sa part le 26 de juil- 
let, qui apprit à la Reine la prise de Tortose, qu'il tenoit 
assiégée depuis peu. Comme il sut que les ennemis ve- 
noient en grande hâte pour la secourir, il la prit d'as- 
saut , et tailla tout en pièces. Une tuerie générale s'y 
exerça avec tant de résistance de la part des ennemis, 
que l'évêque du lieu y fut trouvé des premiers tués sur 
la brèche*, avec une demi-pique à la main. Ce prélat 
avoit été à la défense de ses murailles accompagné des 
prêtres et des religieux de la ville, qui avoient suivi son 
exemple dans cette périlleuse occasion . 

Le maréchal de Schomberg reçut toute la gloire qu'il 
méritoit d'une si heureuse, si hardie et si belle entre- 
prise; mais sa faveur n'en fut pas plus grande : ce 
n'est pas toujours la vertu ni les belles actions qui la 
donnent. 



' Et aussi pour revenir à la cour. Mazarin le renvoya peu après à 
Rome, sous prétexte d'une mission, f. r. 

8 Selon Monglat, l'évêque de Tortose fut fait prisonnier et traita avec 
beaucoup d'égards par le maréchal de Schomberg. f. r. 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 115 

Le marquis de la Trousse 1 fut tué dans cette occasion , 
qui étoit estimé brave, honnête homme, et si civil que, 
même quand il se battoit en duel (ce qui lui arrivoit sou- 
vent) , il faisoit des complimens à celui contre qui il 
avoit affaire. Lorsqu'il donnoitde bons coups d'épée, il 
disoit à son ennemi qu'il en étoit fâché; et, parmi ces 
douceurs' il donnoit la mort aussi hardiment et avec 
autant de rudesse que le plus brutal de tous les hom- 
mes. Le comte d'Harcourt, qui n'avoit pas été si heu- 
reux que M. de Schomberg, loua infiniment ce qu'avoit 
fait ce maréchal, et dit au cardinal Mazarin que cette 
place, quoiqu'elle ne fût pas si forte que Lérida, étoit 
plus utile, étant située sur la frontière du royaume de 
Valence , et qu'elle ouvroit le chemin pour entrer en 
Espagne quand on voudroit. 

Le 28 de juillet, la Reine en fit chanter le Te Deum 
à Notre-Dame *. Le Roi y alla à cheval avec un petit col- 
let de buffle; et toute la cour le suivit en bon ordre, 
avec beaucoup de broderies, de plumes et de rubans. 

Les ennemis profitèrent du petit voyage que M. le 
prince avoit fait à Paris : ils assiégèrent Fumes en son 
absence, place qui n'étoit nullement forte, que M. le 
prince, deux ans auparavant, avoit prise en trois heu- 
res, mais qui nous étoit de grande conséquence, étant 
proche de Dunkerque , qu'apparemment les ennemis 
avoient dessein d'attaquer, parce qu'ils avoient eu beau- 



1 François le Hardi, marquis de la Trousse. Sa femme, Henriette de 
Coulanges, £tait tante de madame de Sévigné. 

* La cour, à ce moment, était tellement à bout d'expédients pour 
interrompre les délibéral ions des députés du parlement, qu'il fut ques- 
tion de remettre au 29 juillet ce Te Deum indiqué d'abord pour le 28 à 
neuf heures du matin. Cette idée fut abandonnée ; mais le Roi et la Reine 
n'arrivèrent qu'à onze heures, après avoir fait attendre les magistrats 
plus de deux heures. De sorte que la délibération ne put être reprise 
ce jour-là. ^Omcr Talon, Mémoires.) f. r. 



116 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

coup de regret de sa perte. La Moussaye en vint appor- 
ter la nouvelle à la cour, et charger le maréchal de 
Rantzau de n'y avoir pas pris assez de soin, l'ayant né- 
gligée pour conserver un petit fort appelé la Knoque, 
entre Y près et Fumes, que l'on avoit choisi comme un 
poste nécessaire à la conservation d'Ypres ; et de n'a- 
voir pas observé les ordres qu'il avoit reçus de M. le 
prince, quand il étoit parti pour son petit voyage de la 
cour. Pour finir les nouvelles de la guerre, le maréchal 
Du Plessis, qui étoit toujours en Italie avec les troupes 
du Roi et celles du duc de Modène, assiégea Crémone. 

Le 29, les députés du parlement vinrent faire leurs 
remontrances à la Reine \ sur les désordres du gouver- 
ment dont ils se plaignoient, et sur le reste des propo- 
sitions faites à la chambre de Saint-Louis. On vouloit la 
faire finir; mais, malgré les trois déclarations que le 
duc d'Orléans leur avoit portées, ils la continuèrent par 
de nouvelles propositions. Ils s'arrêtoient particulière- 
ment à vouloir régler le fait des finances, ôter aux par- 
tisans le profit qu'ils font sur le Roi, et aux particuliers 
le profit qu'ils avoient en s'intéressant avec eux : et 
quoique le ministre goûtât toujours avec joie , comme 
je l'ai déjà dit, tout ce qui s'appelle prendre et retenir, 
l'état nécessiteux des affaires du Roi rendoit ce remède 
bien violent et incommode à ses besoins présens, parce 
qu'il Tempêchoit de trouver de l'argent pour le secou- 
rir des nécessités de l'Etat et des siennes particulières. 

Après plusieurs conseils tenus pour cet effet , la ré- 
solution delà Reine fut de mener le Roi au parlement, 
afin de finir toutes ces contestations, en leur accordant 
tout ce qu'ils demandoient. Elle voulut même leur don- 
ner quelque chose de plus pour acquérir le peuple et 

1 « En termes fort civils, mais fort énergiques, & dit Orner Talon. F. r 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 117 

le gagner pour le Roi. On dressa donc une déclaration 
par où elle le combloit de grâces ; et en même temps 
on leur défendoit de s'assembler, avec dessein d'user 
de la dernière rigueur s'ils contrevenoient à cet ordre : 
la Reine le disant à un chacun, afin qu'on le publiât 
par Paris, et que ceux du parlement ne le pussent 
ignorer. 

Elle nous dit à nous qu'elle y alloit pour leur jeter 
des roses à la tête; mais qu'après cela , s'ils n'étoient 
sages, elle sauroit bien les punir : et ajouta que si on 
l'a voit crue dès le commencement de leur révolte, elle 
ne seroit plus en peine d'en chercher les moyens , et 
qu'elle leur auroit appris leur devoir dès le premier 
jour qu'ils en étoient sortis ; qu'enfin elle l'avoit em- 
porté sur la douceur du cardinal, l'ayant fait résoudre 
en plein conseil de n'en plus endurer. 

Elle nous dit de plus qu'elle se moquoit des suites 
qu'on en vouloit toujours appréhender ; que les révoltes 
n'étoient pas si faciles à faire dans Paris ; que le régi- 
ment des Gardes suffisoit pour réprimer les premières 
émotions du peuple ; qu'au pis aller, vingt ou trente 
maisons pillées seroient le sacrifice de leur désobéis- 
sance ; qu'elle en seroit bien fâchée, mais que ce mal 
étoit moindre que celui delà perte de l'État ; que, dans 
le conseil, tous lui avoient fait la guerre de la joie qu'elle 
avoit d'être à la veille de punir ces mutins ; et qu'on 
lui avoit dit qu'elle avoit peur d'être obéie, à cause du 
déplaisir qu'elle auroit de perdre ce plaisir. Elle nous 
montra véritablement un grand désir de se venger de 
ceux qui avoient attaqué son autorité. Elle étoit touchée 
du rabaissement de la dignité royale, et sentoit le mé- 
pris que le parlement avoit fait de la douceur que, par 
raison et par bonté, elle avoit voulu avoir en sa faveur. 

La Reine alla donc au parlement le 50 du mois, selon 



118 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

l'ordre ordinaire, pour faire des grâces à tous, ou pour 
châtier ceux qui ne les recevraient pas avec la reconnois- 
sance et le respect qu'ils dévoient. On avoit résolu au 
conseil, pour acquérir la bienveillance des peuples, au 
lieu du demi-quartier qu'on leur avoit relâché sur les 
tailles par ordre du parlement, qu'on leur donneroit le 
quartier tout entier, afin que cette libéralité leur parut 
venir de la seule volonté du Roi. Voici les propres ter- 
mes de la déclaration que j'ai voulu insérer ici : on con- 
noîtra, par les effets qu'elle doit produire dans la suite 
des temps, les raisons que la Reine a eue de vouloir pu- 
nir l'ingratitude du parlement et du peuple. 

« Louis, par la grâce de Dieu, etc., salut. Comme il 
n'y a rien qui maintienne et conserve davantage les 
monarchies en leur perfection que l'observation des 
bonnes lois, il est du devoir d'un grand prince de veil- 
ler, pour le bien et le salut de ses sujets, à ce qu'elles 
ne soient corrompues par les abus qui se glissent insen- 
siblement dans les États les plus parfaits, afin d'en évi- 
ter la ruine qui en peut arriver, si, par négligence, les 
maux se rendoient incurables. Aussi les rois nos prédé- 
cesseurs , pour prévenir ces mouvemens qui causent 
souvent la ruine des plus puissantes monarchies, ont 
de temps en temps ordonné des assemblées, pour voir 
et connoître les imperfections et désordres qui s'étoient 
formés dans leur Etat , et aviser aux moyens les plus 
convenables pour les retrancher; et les assemblées, soit 
de notables, soit des Etats, ont toujours été réglées par 
eux : chacun corps ne pouvant, par la loi du royaume, 
être établi pour prendre connoissance du gouvernement 
et administration de la monarchie qu'avec l'autorité et 
la puissance des rois. Aussi ces assemblées, comme elles 
sont convoquées par le souverain , après qu'elles ont 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 119 

connu les abus auxquels il éloit nécessaire de pourvoir, 
et qu'elles ont avisé des moyens les plus convenables 
pour les corriger, elles ont toujours présenté aux rois 
les cahiers de leurs remontrances pour leur servir de 
matière à faire des lois et des ordonnances, ainsi qu'ils 
le jugent pour le mieux, qui sont envoyées ensuite dans 
les compagnies souveraines, établies principalement 
pour établir la justice des volontés des rois, et la faire 
recevoir par les peuples avec le respect et la vénération 
qui leur est due ; et comme nous n'avons pas moins 
d'amour que les rois nos prédécesseurs pour la conser- 
vation de notre État, le bien et le repos de nos peuples, 
nous avons jugé à propos de pourvoir aux désordres 
que nous aurions été avertis s'être formés dans notre 
royaume, et qui pourroient enfin corrompre sa bonne 
constitution s'il n'y étoit pourvu. A cette fin, nous 
avons envoyé deux déclarations en notre cour de parle- 
ment : une portant règlement des impositions et levées 
de nos deniers qui se doivent lever *par chacun an sur 
nos sujets , et l'autre qui déclare notre volonté sur la 
recherche et la punition des malversations commises 
au fait de nos finances , qui sont les deux principaux 
auxquels il étoit nécessaire d'apporter présentement du 
remède. Mais, afin de faire connoître que nous ne dé- 
sirons rien tant que de mettre un bon ordre dans le pu- 
blic, qui affermisse notre autorité et donne commence- 
ment à la félicité de nos peuples , nous avons jugé à 
propos de faire quelque règlement sur la distribution de 
la justice et la disposition de nos finances, attendant 
que l'état de nos affaires nous permette d'en faire un 
règlemertt général. 

« A ces causes, de l'avis de la Reine régente notre 
très-honorée dame et mère, et de très-cher ettrès-amé 
oncle le duc d'Orléans * et de notre certaine science * 



120 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVJLLË. 

pleine puissance et autorité royale , nous avons statué 
et ordonné, statuons et ordonnons ce qui s'ensuit. 

« I. Premièrement, que les règlemens sur le fait de 
la justice, portés par nos ordonnances d'Orléans, Mou- 
lins et Blois , seront exactement exécutés et observés 
suivant les vérifications qui en ont été faites en nos 
compagnies souveraines; avec défenses, tant à nos 
cours de parlemens qu'autres juges, d'y contrevenir. 
Ordonnons à notre très-cher et féal chancelier de France 
de ne sceller aucune lettre d'évocation que dans les 
termes de droit, et après qu'elles auront été résolues 
sur le rapport qui en sera fait en notre conseil par les 
maîtres des requêtes ordinaires de notre hôtel qui se- 
ront en quartier, parties ouïes en connoissance de cause. 

« IL Nous avons confirmé et confirmons la disposi- 
tion par nous faite par la déclaration du 18 du présent 
mois, tant à l'égard des remises par nous accordées à 
nos sujets du demi-quartier des tailles, taillon et sub- 
sistance, que de l'ordre que nous voulons ci-après être 
observé pour le paiemeut desdites impositions. Mais afin 
de faire connoitre à nos sujets combien nous désirons 
leur soulagement, et de rendre, autant qu'il nous sera 
possible , les impositions mises sur eux plus faciles à 
supporter, nous avons ordonné et ordonnons que do- 
rénavant, à commencer du 1 er de janvier 1649, au lieu 
de la remise du demi-quartier de la taille, taillon et 
subsistance, nos sujets qui sont dan» le pays d'élection 
seront déchargés d'un quartier desdites tailles, taillon 
et subsistance, pour le s dites années 1649 et les sui- 
vantes, les charges ordinaires assignées sur lesdites 
tailles et taillon préalablement déduites, à la charge de 
payer le surplus desdites impositions dans le mois de 
février de Tannée 1 650^ et ainsi des autres années suivan- 
tes : autrement ils demeureront déchus de ladite remise. 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 121 

« III. Et comme il y a d'autres impositions dont il 
est nécessaire de régler la levée , et empêcher qu'elles 
ne soient augmentées à la foule de nos sujets, nous vou- 
lons et ordonnons , conformément à notre déclaration 
du présent mois de juillet, qu'aucunes nouvelles impo- 
sitions ne puissent être faites à l'avenir qu'en vertu d'é* 
dits bien et dûment vérifiés ; et, à l'égard des impositions 
qui ont été levées et se lèvent encore à présent dans l'é- 
tendue de notre royaume, nous voulons qu'elles soient 
continuées jusques à ce que nos affaires nous permettent 
d'y apporter quelque diminution : à la réserve de l'im- 
position de vingt et un sols pour muid de vin entrant en 
notre bonne ville de Paris, que nous avons supprimée 
et supprimons, sans qu'elle puisse à l'avenir être réta- 
blie pour quelque cause et occasion que ce soit ; et afin 
qu'il ne soit commis aucun abus en la levée des droits 
que nous voulons qui soient continués , nous voulons 
que le tarif desdits droits soit arrêté en notre conseil, et ' 
affiché ensuite partout où il appartiendra, avec défen- 
ses, à peine de la vie, contre lés contrevenans à icelui. 
A cette fin , nous commettrons personnes de probité 
pour tenir la main à ce qu'il ne soit fait aucune contra- 
vention ; et seront à l'avenir les termes desdits droits et 
impositions avancés à notre conseil, suivant les formes 
portées par nos ordonnances. 

« IV. Voulons à l'avenir que nos officiers et autres 
nos sujets, auxquels les gages et droits ont été entière- 
ment retranchés, jouissent et soient payés d'un quartier 
l'année présente, d'un quartier et demi la prochaine, 
1649, et deux quartiers de l'année 1650, attendant que 
l'état de nos affaires nous permette de leur en payer 
davantage. 

« V. Et d'autant qu'au moyep des décharges accor- 
dées à nos sujets, et du rétablissement des gages de nos 



h. 



il 



Jtt MEMOIRES DE MADAME DE MOTTEVJLLE. 

officiers, qui diminuent notablement nos revenus, nous 
ne pouvons supporter les dépenses de nos armées sans 
nous servir des assignations données à ceux qui nous 
ont ci-devant secourus, nous voulons que lesdites assi- 
gnations soient reculées autant que le bien de nos af- 
faires le permettra. 

« VI. Et d'autant que nous avons reçu de grandes 
plaintes des abus qui se commettent au paiement des 
rentes de notre bonne ville de Paris, attendant que l'é- 
tat de nos affaires nous permette de faire un plus grand 
fonds, nous voulons que celui que nous avons destiné 
soit employé au paiement desdites rentes , et qu'à cet 
effet les receveurs et payeurs d'icelles mettent entre les 
mains du prévôt des marchands et échevins un borde- 
reau des deniers qu'ils recevront , pour être par eux , 
avec les conseillers et autres notables bourgeois qui se- 
ront à cet effet assemblés, pourvu d'un bon règlement 
sur la distribution d'iceux, en la meilleure forme qu'ils 
aviseront bon être. 

« VII. Et, pour témoigner à notre bonne ville de Pa- 
ris l'affection que nous lui portons , nous avons dès à 
présent révoqué et révoquons l'édit de 1 abonnement de 
notre domaine , du mois de septembre 1645, et la dé- 
claration du mois de mai 1646 , ensemble les arrêts 
donnés en notre conseil sur le sujet du traité des mai- 
sons, faisant main-levée des saisies faites en consé- 
quence, avec très-expresses inhibitions et défenses d'en 
faire aucunes poursuites, ni d'user d'aucunes contrain- 
tes pour le paiement des taxes ordonnées en suite des 
édits, déclarations et arrêts sur ce intervenus. 

<i VIII. Le transport de l'or et de l'argent monnoyé 
et non monnayé hors de notre royaume ayant été dé- 
fendu par nos ordonnances faites sur ce sujet , nous 
voulons qu'elles soient exactement observées ; faisant 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 423 

défenses à tous nos sujets , à peine de confiscation de 
corps et de biens , de transporter ni faire transporter 
hors de notre royaume l'or et l'argent et billon, monnoyé 
et non monnoyé, sans notre permission expresse 1 . 
Ordonnons qu'à la requête de notre procureur il soit 
informé des transports qui pourroicnt en avoir été ci- 
devant faits. Et, d'autant que nous avons reçu diverses 
plaintes sur les abus des taxes qui se commettent aux 
ports des lettres et paquets, nous voulons et ordonnons 
que les règlemens ci-devant faits, concernant les lettres 
et paquets, soient exécutés selon leur forme et teneur; 
et défenses aux fermiers de rien exiger au delà d'iceux, 
sous peine de punition . 

« IX. La nécessité de nos affaires nous ayant obligé 
ci-devant de faire plusieurs créations d'offices, entre 
autres des maîtres des requêtes ordinaires de notre hô- 
tel, ayant considéré les services qui nous ont été rendus 
par lesdits maîtres des requêtes, dont nous avons une 
satisfaction singulière , joint le grand nombre d'offices 
qui est présentement, nous avons jugé à propos, ayant 
égard aux instances qui nous ont été faites, de suppri- 
mer lesdits offices des maîtres des requêtes créés par 
notre édit du mois de décembre dernier. A cette fin , 
nous avons révoqué et révoquons ledit édit des créations 
de douze maîtres des requêtes, vérifié, nous y séant à 
notre lit de justice; et iceux offices avons supprimés et 
supprimons, sans qu'en conséquence il puisse être ci- 
devant pourvu. 

« X. Comme aussi nous avons révoqué et révoquons 
les offices créés tant eu notre grande chancellerie que 
chancelleries qui sont près nos cours de parlement, 

1 On accusait le cardinal d'expédier au dehors des sommes énor- 
mes. Et cet article avait pour but de montrer que le ministre ne crai- 
gnait pas, sous ce rapport, l'accusation. (Voy. p. 95.) f. n. 



124 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE 

cours des aides et présidiaux, en vertu d'édits qui n'ont 
été vérifiés, et auxquels nous avons attribué nouveaux 
droits à prendre sur les lettres scellées en nosdites 
chancelleries; déclarant néanmoins que notre intention 
est que les droits qui leur ont été attribués, et qui ont 
été imposés, soient continués d'être levés, pour être 
employés au remboursement de la finance payée en 
notre épargne, avec les intérêts des sommes, à raison 
de l'ordonnance; après lequel remboursement, tant du 
principal que des intérêts, et non autrement, lesdits 
offices et droits demeureront et seront actuellement 
supprimés. 

« XI. Et comme il est impossible de pourvoir pré- 
sentement à tous les désordres qui se sont formes dans 
notre État, afin de faire connoître que nous ne dési- 
rons rien tant que les retrancher, nous déclarons que 
notre volonté est d'assembler, au plus tôt que nous 
pourrons, un conseil auquel seront appelés les princes 
de notre sang, et autres princes, ducs et pairs, et au- 
tres officiers de notre couronne, les gens de notre con- 
seil, et les principaux officiers de nos cours souveraines 
étant à Paris ; afin que, par leurs avis, nous puissions 
pourvoir d'un si bon règlement, tant sur le fait de la 
justice que de nos finances, que nos sujets en puissent 
recevoir un grand soulagement. 

« XII. Cependant, pour de grandes considérations 
importantes au bien de notre service, nous voulons 
que les députés des quatre compagnies cessent présen- 
tement de s'assembler. Ordonnons qu'à l'avenir aucu- 
nes assemblées ne pourront être faites à la chambre de 
Saint-Louis, que lorsqu'elles seront ordonnées par no- 
tre parlement, avec notre permission. Voulons que les 
officiers de notredite cour de parlement de Paris va- 
quent incessamment à rendre la justice à nos sujets, 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 125 

dont l'exercice a été interrompu plus long-temps que 
nous n'avons pensé. Si donnons en mandement à nos 
amés et féaux conseillers les gens tenant noire cour de 
parlement à Paris, que ces présentes ils aient à faire 
lire, publier et registrer, et le contenu en icelles garder 
et observer inviolablement de point en point, selon 
leur forme et teneur, sans permettre qu'il y soit con- 
trevenu en aucune sorte et manière que ce soit ; car tel 
est notre plaisir, etc. 

« En témoin de quoi nous avons fait mettre notre 
scel à cesdites présentes. Donné à Paris, le dernier 
jour de juillet l'an de grâce 1648, de notre règne le 
sixième. Louis; et plus bas ; La Reine régente sa mère, 
présente. » 

Cette déclaration lue, le procureur général Talon fit 
sa harangue, qui fut belle 1 . Le chancelier ensuite pre- 
nant les voix, il y eut des conseillers assez insolens 
pour lui répondre qu'ils aviseroient le lendemain à ce 
qu'ils auroient à faire. Enfin ladite déclaration étant 
reçue et passée avec fort peu de ressentiment des grâ- 

1 Elle est naturellement dans les Mémoires d'Orner Talon. Peut-être 
ce qui la fit tant admirer à ce moment est ce moins le ton, qui est noble 
et respectueusement hardi, que la phrase suivante, spécimen curieux 
du goût de l'époque : 

... «Faites, Sire, s'il vous plaît, quelque sorle.de réflexion sur l'a- 
« version naturelle des maisons célestes, l'opposition des astres, les as- 
« pects contraires et les qualités ennemies des planètes, qui composent 
« l'ornement et la beauté de la milice supérieure : le soleil qui est le 
« père et l'auteur des nuées, qui les élève à la moyenne région, qui les 
a rend bienfaisantes à la terre et leur imprime les caractères sensibles 
<t de sa présence . pour le météore que uous appelons paréiie, ne les 
<( accuse pas pourtant de résistance ni de rébellion, bien qu'elles arrêtent 
« la force de ses rayons; qu'elles les empêchent de mal faire à la terre, 
« et les retiennent suspendues dans le vide de l'air. 

« Les éclipses de ces grands lumina'res ne sont autre chose que les 
« effets naturels et périodiques de leur cours et mouvement ordinaire : 
« ainsi les rois ne sont point en tutèle lorsqu'ils défèrent aux ordres pu- 
« blics, » etc. f. r. 

11. 



126 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEY1LLE. 

ces qu'on leur accordoit par elle, le chancelier revint à 
la Reine. Il parla à elle, à Monsieur et au cardinal 
Mazarin, puis se rassit, et publia derechef à la compa- 
gnie le don que la Reine leur faisoit du droit annuel, 
sans aucune condition, à savoir les quatre compagnies 
souveraines, la cour de parlement, chambre des comp- 
tes, grand conseil et cour des aides, durant neuf an- 
nées. Il n'avoit point accoutumé de se donner par le Roi 
aux officiers, quand une fois il étoit fini, qu'à des con- 
ditions avantageuses, et qui alors, selon son besoin 
présent, lui eussent été commodes. Mais les affaires 
étant aussi embrouillées qu'elles l'étoicnt, il fallut tout 
accorder sans aucune condition ; et le Roi s'estimoit 
trop heureux qu'ils le voulussent recevoir de sa main 
avec quelque soumission de leur part. 

La Reine, en sortant de la grand' chambre, dit au 
premier président qu'elle attendoit de lui qu'il obéiroit 
aux ordres du Roi, et empêcheroit que désormais le 
parlement ne s'assemblât pas davantage. Elle dit aussi 
au président de Bellièvre que c' étoit à lui à commencer 
et à tenir sa chambre de la Tournelle. Ils répondirent 
avec respect qu'ils obéiroient ; mais ils ne le purent 
faire. 

Ce jour, le Roi parut plus beau que la dernière fois 
qu'il fut dans le parlement. La rougeur de son visage 
étoit passée : il étoit désenflé ; mais il n'avoit plus cette 
beauté délicate qui le faisoit admirer de tout le monde : 
et les roses et les lis a voient quitté son teint, pour lui 
en laisser un qui étoit plus convenable à un guerrier 
qu'à une dame, mais qui étoit encore assez beau pour 
plaire aux plus belles, si son âge lui eût permis d'en 
avoir le désir. On remarqua pour lors que le peuple ne 
cria pas à son ordinaire Vive le Roi, et qu'il continuent 
à se refroidir pour lui. 



CROITRE XXIV. — 1648. 127 

Le soir, la Reine, parlant de tout ce qui s'étoit 
passé, nous dit qu'elle attendoit avec impatience ce qui 
se feroit le lendemain, qui se trouva pareil à beaucoup 
d'autres jours ; car ils demandèrent tous à s'assembler 
et le firent tumultuairement, grondant contre le Roi de 
de ce qu'il leur avoit défendu une chose qu'ils mainte* 
noient être dans leur pouvoir. Ils ne parlèrent toute- 
fois point de la chambre de Saint-Louis \ qui étoit le 
chapitre délicat : et le premier président, voulant un 
peu satisfaire la cour, les. fit attendre si long-temps 
qu'enfin l'heure sonna, qui les sépara malgré eux; 
mais ce fut en criant tout haut qu'ils vouloient délibé- 
rer sur la déclaration du Roi, et que si on les en empê- 
choit, ils ne le souffriroient pas. 

Le ministre, à qui toutes ces brouilleries déplaisoient 
infiniment, eût fort souhaité qu'ils n'eussent point 
forcé la Reine d'en venir aux extrémités ; et malgré les 
impatiences de cette princesse, qui ne pouvoit souflrir 
ce qui alloit au mépris de la royauté, il laretenoitpour 
voir si premièrement il n'y auroit point moyen de por- 
ter ces farouches esprits à quelque accommodement. 
Cette modération étoit du génie du cardinal : il ne vou- 
loit rien hasarder, etdésiroit éviter parles négociations 
la guerre civile, qu'il craignoit pour l'État., et beaucoup 
plus pour lui en son particulier. 

Malgré toute sa prudence, le mal ne put finir : cette 
race libertine voulut s'assembler, et, le 4 août, Monsieur 
fut contraint d'y aller. Ils opinèrent tous hardiment 
devant lui, et témoignèrent n'être point contens, et se 
soucier fort peu des ordres de la Reine. Ils déclamèrent 
contre leur premier président, de ce qu'il lesempechoit 
de s'assembler et de délibérer à leur gré sur cette dé- 

1 C'était dans la chambre dite de Saint-Louis que se tenait l'assem- 
blée des députés du parlement et dos autres cours souveraines, f. r. 



128 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

claration; et ce prince revint trouver la Reine assez 
mal satisfait. Leurs opinions de ce jour furent à demeu- 
rer toujours assemblés jusqu'à ce que cette chambre de 
justice qu'ils demandoient fût établie, et délibérer in* 
cessamment tant sur le reste des propositions faites à 
là chambre de Saint-Louis, que sur la déclaration. Ils 
ne parlèrent plus de continuer cette chambre de Saint- 
Louis que la Reine avoit défendue ; mais l'autre étoit 
de la même conséquence : sur quoi nous ne manquâ- 
mes pas de voir beaucoup de conseils au Palais-Royal, 
qui tous ne produisoient rien qui parût un remède 
efficace, et tel que l'état de ces désordres le deman- 
dent. 

A toutes ces mauvaises dispositions se mêla une pe- 
tite affaire de peu d'éclat, et qui étoit fâcheuse à cause 
de ses suites. Le duc de Beaufort étoit à Tune des mai- 
sons du duc de Vendôme son père. 11 faisoit bonne 
chère à ses amis, attendant avec impatience que les 
brouilleries fussent assez fortes pour en profiter ; et 
quand il savoit qu'il y avoit autour de lui des espions 
du ministre, il les faisoit chasser hardiment. Le duc de 
Vendôme avoit envoyé dans Paris un des siens, pour 
offrir aux parlementaires ses services et son assistance. 
Cet homme avoit été arrêté par les ordres de la Reine ; 
et, pour augmenter les chagrins du jour, en la présence 
même de Monsieur, oncle du Roi, on apporta une re- 
quête au nom de ce prisonnier, qui demandoit d'être 
élargi et interrogé, selon les volontés du parlement. 
Cette compagnie avoit paru vouloir à l'avenir prendre 
coimoissance de ceux que le Roi feroit arrêter, selon 
qu'on l'avoit proposé à la chambre de Saint-Louis : et 
le soir il fallut vitement le faire transférer de la Bastille 
au bois de Vincennes, de peur que le Roi n'en pût pas 
être le maître. 



CHAPITRE XXIV. — i(548. *29 

Monsieur retourna au parlement le 5 du mois d'août, 
pour assister à leurs délibérations f . Comme ils virent 
qu'ils alloient enlièrement aigrir l'esprit de la Reine 
s'ils ne lui obéissoient, et leur destinée n'étant pas en- 
core dans le temps de s'accomplir, leur arrêt de ce 
jour fut d'obéir au Roi, et de travailler jusques après 
la mi-août aux affaires des particuliers. Us dépu- 
tèrent quatre commissaires pour examiner les points 
de la déclaration , avec dessein de s'assembler et 
d'en délibérer tout de nouveau, quand bon leur sem- 
bleroit. 

Voilà donc le duc d'Orléans qui revient trouver la 
Reine, fort content d'avoir obtenu de cette compagnie 
une suspension d'armes, avec espérance que tout ira 
bien, et qu'ils se contenteront du passé. Mais, pour les 
rendre raisonnables, il avoit fallu que Monsieur eût 
protesté tout haut qu'il lui étoit impossible de souffrir 
qu'en sa présence on manquât de respect aux ordres de 
la Reine. Il fut contraint de leur dire que s'ils ne vou- 
loient au moins lui obéir pour quelque temps, et re- 
mettre par cette voie les affaires du Roi en réputation, 
il alloit quitter la partie, et qu'en ce cas il leur déclaroit 
qu'il seroit mal satisfait de la compagnie. Le premier 
président le supplia très-humblement de ne s'en point 
aller, et lui dit que les avis pourroient peut-être chan- 
ger; et, retournant aux voix, ils étoient en effet reve- 
nus à cette obéissance de dix ou douze jours. Elle fai- 
soit espérer, que la (indu parlement étant proche, peut- 
être qu'ils ne recommenceroient pas leurs assemblées. 



* Ce fut dans les délibérations du 4 et du 5 août que Broussel fit des 
propositions qui commencèrent d'inquiéter la cour. Le duc d'Orléans 
fit mine de se lever et de se retirer; et il fallut que les présidents le 
suppliassent de reprendre sa place, l'assurant que le parlement nefëloi- 
gneroit point de son devoir. (Mémoires d'Orner Talon.) f. r. 



130 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

Voilà l'état du dedans Au royaume plein de mille mala- 
dies intestines. 

Le cardinal se raccommoda avec le président de 
Mesmes, et témoigna se repentir d'avoir traité le comte 
d'Avaux si durement. La crainte fit naître alors la jus- 
tice dans son ame, et ces deux frères rentrèrent par 
cette voie dans ses bonnes grâces ; par elle aussi la porte 
des bienfaits leur fut ouverte tout de nouveau, et peu 
de temps après ils en reçurent des marques publiques, 
mais qui ne leur durèrent pas long-temps. 

Le Roi ayant foit la même grâce au parlement de 
Rouen qu'à celui de Paris, lui redonnant gratuitement 
la paulette, il la reçut avec tant de mépris, qu'au lieu 
d'enregistrer la déclaration ils la mirent au greffe, et 
l'y laissèrent sans en faire nulle mention : ce qui fut 
remarqué avec colère par la Reine, et avec honte pour 
son ministre, qui se voyoit méprisé de tous côtés, et 
qui en ressentoit beaucoup de déplaisir. 

Le parlement d'Aix en Provence, que notre Régente 
avoit fait semestre par l'avis de d'Émery, en fit autant 
et plus que les autres. Les anciens se transportèrent en 
une autre ville, et chassèrent les officiers nouveaux. 
Toutes choses se brouilloient dans les provinces aussi 
bien qu'à Paris, et l'on voyoit partout un déchaînement 
horrible de malédictions contre le gouvernement, et 
une liberté effrénée de médire du ministre. On murmu- 
roit contre la Reine : elle étoit attaquée ouvertement ; 
on la haïssoit à cause de celui dont elle soutenoit la 
grandeur. Et, dans leur aveuglement et leur ignorance, 
la vérité étoit étouffée; car enfin, ni le cardinal ne méri- 
toit point cette grande haine, ni la Reine ne méritoit 
pas non plus d'être blâmée au point qu'elle l'étoit. 

Elle tlevoit sa protection à un ministre établi auprès 
d'elle par une puissance légitime, qu'elle devoit res- 



CHAPlTRti XIV. - 1648. 151 

peeter. El comme elle l'avoit affermi par son choix 
dans le ministère où le feu Roi l'avoit laisse, elle fut 
persuadée qu'il lui falloit donner de la force pour sou- 
tenir les fâcheux événemens qui pourroient arriver pen- 
dant le cours d'une longue régence. Voyant en elle lu 
source de cette autorité dont elle le vouloit revêtir, elle 
s'imagina qu'elle la pourroit reprendre facilement, cl 
qu'elle ne pouvoit diminuer la sienne par la part qu'elle 
lui en faisoit, puisqu'elle ne lui en étoit libérale que 
pour le mettre en état de la mieux servir. 

Selon ce qu'il a paru de cette conduite, il semble 
que la Reine se trompa, et que par cette voie (ainsi que 
je l'ai remarqué) elle s'attira le mépris des peuples et le 
blâme de ceux qui envièrent l'excessive puissance de 
ce ministre, qui en effet avoit paru trop grande. Mais 
quand elle se crut obligée de le maintenir, elle regarda 
premièrement la gloire de la couronne, qui paroissoit 
diminuée par les attaques du parlement. Elle se fortifia 
par leur opposition dans le désir de leur résister, et 
nous la verrons aussi marcher dans ce chemin d'un pas 
égal, sans qu'aucun obstacle ait eu le pouvoir de l'en 
détourner. Elle ne croyoit pas que le ministre fut In 
cause véritable de leur révolte ; elle ne pouvoit pas non 
plus accuser entièrement sa conduite des malheurs de 
sa régence, quoiqu'elle la trouvât souvent trop foible. 
Sa douceur, qu'elle jugeoit en être le fondement, lui 
paroissoit louable : elle ne pouvoit comme chrétienne 
blâmer en lui le désir qu'il avoit de pouvoir réussir i\ 
contenter tous les partis différens qui s'opposoient à sa 
laveur, et voyoit clairement que si ces sentimens avoient 
trouvé des âmes remplies de raison, elles en auraient 
connu le prix. 

Elle étoit aussi trop équitable pour oublier cette heu- 
reuse bonace qui, dans les premières années de sa ré- 



152 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

gence, faisoit dire aux gens de la cour qu'ils étoient las 
de voir tant de bonheur ; et quoiqu'elle sût tout ce que 
la malice des peuples inventoit contre ses droites in- 
tentions et contre l'innocence de sa vie, la connoissance 
qu'elle avoit d'elle-même lui donnoit la force de le 
souffrir sans inquiétude, et la confiance qu'elle avoit en 
Dieu lui faisoit espérer sa protection. Elle agissoit selon 
ses sentimens et ses lumières, comprenant que, quoi 
qu'elle fit, elle ne seroit jamais exempte des mauvaises 
interprétations qui se font d'ordinaire de toutes les ac- 
tions des princes, ni de la haine que les peuples ont ac- 
coutumé d'avoir contre leurs ministres. 

La nouvelle arriva le 6 d'août de la prise de Furnes 
par les ennemis ; dont la Reine fut fâchée, parce qu'en 
l'état où étoient les affaires, les moindres pertes étoient 
d'une grande conséquence. Mais comme elle recevoit 
toutes choses de la main de Dieu, les afflictions aug- 
mentoient plutôt sa dévotion qu'elles ne la diminuoient 
Ce même jour fut employé par elle à suivre une proces- 
sion que lit le curé de Saint-Sulpice , pour un sacrilège qui 
avoit été commis dans son église. Un voleur qui voulut 
voler le ciboire avoit jeté les saintes hosties par terre, 
et la piété de la Reine et des peuples fut saintement oc- 
cupée à la réparation de ce sacrilège. J'ai toujours re- 
marqué en cette princesse une grande dévotion au 
Saint-Sacrement de l'autel. Ces sentimens étoient nés 
avec elle ; et le sang de la maison d'Autriche, qui cou- 
loit dans ses veines, lobligeoit de suivre l'exemple du 
grand comte d'Habsbourg ', dont les empereurs ses pè- 
res ont tiré leur naissance, et qui ont quasi tous mon- 
tré d'avoir ce même zèle. 

La piété de la Reine en tous les temps a été remar- 

* Rodolphe de Iblisbourg, fondateur de la monirchie autrichienne, 
moi! en 1291. f. n. 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 155 

quable. Je sais de la marquise de Senecé , sa dame 
d'honneur, qui me l'a dit en mon particulier, et qui 
me Ta conté encore en la propre présence de la Heine, 
qu'étant fort jeune et dans le temps de sa plus grande 
beauté, comme elle n'avoit pas assez d'argent pour sub- 
venir à toutes les aumônes qu'elle vouloit faire, elle se 
déroboit à elle-même des pierreries, rompant ses chaî- 
nes comme si elle les avoit perdues par hasard, afin de 
les donner aux pauvres. Elle se cachoit de madame de 
Senecé, alors sa damed'atour; puis, quand elle la voyoit 
en peine de les chercher, et qu'elle ne la pouvoit apaiser 
en lui disant qu'elle ne s'en mît point en peine et qu'elle 
les a voit perdues, enfin elle lui avouoit de les avoir prises, 
et données à ceux qu'elle n'avoit pu secourir par d'au- 
tres voies ; mais avec une honte aussi grande que si 
elle avoit fait une mauvaise action : et ensuite elle la 
prioit instamment de n'en parler à personne. 

Pendant sa régence, son cœur a dû recevoir quelque 
satisfaction pour les bonnes œuvres qu'elle a faites dans 
toute la France ; et même les chrétiens répandus par 
toute la terre ont tous reçu quelque portion de ses li- 
béralités. 11 est arrivé néanmoins, comme elle ne jouis- 
soit pas des trésors du Roi, et qu'elle les avoit mis en 
dépôt entre les mains du cardinal, que dans les temps 
les plus heureux, lorsqu'elle pouvoit être maîtresse de 
toutes les grâces, et que le ministre, le surintendant et 
les gens de finance en faisoient profusion à leur profit, 
elle a été quasi toujours dans un état de nécessité qui 
ne lui permettoit pas de faire tout le bien qu'elle auroit 
désiré de faire. Elle ne paya point ses dettes, et n'eut 
jamais de quoi satisfaire sa générosité, tant à l'égard 
des pauvres que de ceux qu'elle affectionnoit f . Elle 

1 Voy. plus haut, page 98, ce que dit Tauleur de la pénurie ou <J'K- 
niery laissait la maison de la Reine, f. i\. 

h. n 



iU MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTËVILLE. 

éioit persuadée qu'il n'y a voit presque jamais d'argent 
à l'épargne ; et, quoiqu'elle eût auprès d'elle des per- 
sonnes assez hardies et assez fidèles pour lui dire le 
contraire, son indifférence, qui la faisoit trop négliger 
la connoissance de la vérité, la privoit de cet avantage 
de pouvoir exercer utilement les vertus chrétiennes et 
morales dont son ame étoit remplie : le seul bonheur 
qui peut rendre les couronnes estimables. 

Le jour de Notre-Dame d'août, le Roi alla entendre 
vêpres aux Feuillants, et le cardinal étoit avec lui. C'est 
Tordre que dans le lieu où est la personne du Roi le 
capitaine de ses gardes en doit avoir les clefs : il est 
encore de l'ordre que, hors les gardes du corps, les au- 
tres gardes n'y peuvent entrer en fonction. Dans le cloî- 
tre, on devoit faire une procession où le Roi devoit al- 
ler : si bien que le marquis de Gesvres. son capitaine 
des gardes, en étoit le maître. On vint lui dire qu'il y 
avoit des gardes du grand prévôt qui étoient dans ce 
lieu avec un de ses exempts. 

Comme je l'ai déjà dit, les capitaines des gardes pré- 
tendent que ceux-là ne dévoient être qu'autour des 
lieux où est le Roi, pour en chasser les inutiles, les cou- 
peurs de bourses, ou autres gens de soupçons, et ja- 
mais dans le lieu où est la personne du prince. Le 
marquis de Gesvres alors commanda à son lieutenant, 
nommé de L'Ile, de les aller chasser. H y alla ; et d'a- 
bord, comme sage et retenu, il leur remontra qu'ils 
n'a voient point de droit d'être en ce lieu, et qu'ils dé- 
voient s'en aller, parce que autrement il avoit ordre de 
les en faire sortir. Ces gardes lui répondirent insolem- 
ment qu'ils ne sortiroient pas : et leur aigreur fut si 
grande contre de L'Ile, qu'il jugea qu'il falloit user de 
violence. Mais, avant que de l'entreprendre, il retourna 
trouver son capitaine pour recevoir un nouvel ordre. Il 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 155 

le reçut, et le marquis de Gesvres lui dit de les faire sor- 
tir de quelque façon que ce pût être. De l'Ile retourne ; 
et, voulant obéir, il fut contraint par la résistance des 
gardes du grand prévôt de mettre l'épée à la main. 
Dans ce désordre, deux de ces gardes furent maltraités : 
l'un fut tué, et l'autre blessé. De L'Ile, qui étoit hon- 
nête homme, fit ce qu'il put pour empêcher ce mal- 
heur ; mais il ne lui fut pas possible d'en être le maître, 
parce que les Suisses secondèrent les gardes du corps, 
et tous ensemble firent ce désordre. 

C'est un crime de lèse-majesté de mettre l'épée à la 
main dans la maison du Roi ou dans le lieu où il est ; à 
plus forte raison quand, si près de lui, il survient de 
telles aventures. A cette rumeur tout le monde se trou- 
bla. Jarzé, ami du grand prévôt, prit la parole contre 
le marquis de Gesvres, et le taxa de trop de prompti- 
tude: Le cardinal Mazarin trouva mauvais dans son 
ame qu'il eût donné ces ordres en sa présence, sans lui 
demander son avis sur ce qu'il avoit à faire f ; néan- 
moins il ne le montra pas à l'heure même, et dissimula 
son dépit. Le Roi étant de retour au Palais-Royal, il 
accorda la querelle émue entre Gesvres et Jarzé, et en- 
voya aussitôt à la Reine, qui étoit allée coucher au Val- 
de-Gràce pour y passer la fête, lui faire part de cette 
aventure. Le lendemain matin, à cause que le marquis 
de Gesvres avoit été cause du sang répandu en présence 
du Roi, ou plutôt parce qu'il n' avoit pas porté assez de 
respect au cardinal, on lui envoya Le Tellier lui com- 
mander de quitter le bâton, et de le remettre entre les 

1 Monglat attribue la destitution du marquis de Gesvres à la poltronne- 
rie du cardinal, « Apprenant que les épées étoient tirées, dit cet histo- 
rien, il changea de couleur. Sa crainte fut aperçue de tout le monde, 
dont il eut de la honte. Et il s'en vengea sur le marquis de Gesvres. 
quoique innocent. » f. a. 



156 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

mains du comte de Gharost , capitaine des gardes 

comme lui. 

Le comte de Trêmes, père du marquis de Gesvres, 
alla trouver le ministre, se plaignit à lui du traitement 
que recevoit son fils, dit qu'il n'a point failli, et qu'il a 
maintenu les droits de sa charge; mais qu'enfin, s'il 
sort du service, ce n'est point au comte de Charost à 
servir en sa place, et que c'est à lui, puisque son fils 
ne servoit le Roi que comme reçu en survivance ; que 
c'est lui qui est véritablement le capitaine des gardes, 
et qu'on ne sauroit lui ôter le bâton qu'avec la tête. 
Outre cela, il témoigna au comte de Charost qu'il le 
désobligeroit s'il recevoit l'ordre du Roi, et lui dit que, 
se devant assistance les uns aux autres, il le prie de ne 
point accepter ce commandement. 

Le cardinal s'étoit déclaré avoir sujet de se plaindre 
du marquis de Gesvres d'avoir donné ses ordres en sa 
présence sans les lui communiquer; et avoit dit qu'é- 
tant premier ministre et maître de l'éducation du Roi, 
il avoit manqué à ce qu'il lui devoit. Par le ressenti- 
ment qu'il avoit contre le fils, il ne voulut point consi- 
dérer les prières et le droit du père, et fit que la Reine 
persista toujours à vouloir que le comte de Charost prît 
le bâton. Elle disoit que le commandement étoit Tait, 
qu'il falloit qu'il obéît, et que si d'abord elle avoit cru 
que le comte de Trêmes eût été à Paris, elle lui auroit 
peut-être commandé de le prendre; mais qu'alors, 
s'opposant à ses ordres et à ses volontés, elle ne le 
vouloit point écouter. Elle dit tout haut qu'elle vouloit 
que Charost servît, quand ce ne seroit que pour deux 
heures, afin de satisfaire seulement à l'obéissance 
qu'elle prétendoit lui être due. 

Beringben, premier écuyer, homme sage et prudent, 
exhorta le comte de Charost à faire ce que la Reine 



CHAPITRE XXIV. - 1048. 137 

désiroit, et le fil résoudre à obéir. Le ministre même 
l'en pressa ; il usa de prières pour l'y obliger, et Cha- 
rost lui promit d'accepter le bâton. Dans ce dessein, il 
descend dans la chambre du capitaine des gardes où 
étoit le comte de Trêmes, qui s'étoit saisi du bâton et 
l'avoit pris de son (ils, disant qu'il le garderoit jusqu'à 
ce que la Reine fût revenue du Val-de-Grâce, et qu'il 
vouloit recevoir l'ordre de sa propre bouche. Charost, 
qui venoit de quitter le cardinal Mazarin, lui dit qu'il 
venoit de s'engager à recevoir le bâton, et le lui de- 
manda. Le comte de Trèmes lui répondit qu'il ne le lui 
pou voit donner, et qu'il y alloit de son honneur de le 
voir entre les mains d'un autre, pendant qu'il n'avoit 
fait nul crime qui méritât d'en être privé. 

Le comte de Charost, vrai homme de bien, qui ap- 
prouvoit assez la résistance de son confrère, et qui 
scntoit qu'il en auroit fait autant s'il eût été en sa place, 
lui répondit que ce n'éloit point son dessein de lui ôter 
l'honneur, que c' étoit par force qu'il s'étoit résolu de 
l'accepter, et que, le voyant dans le dessein de ne lui 
point donner le bâton, à la bonne heure il le gardât, 
puisque son intention étoit, tant qu'il lui scroit pos- 
sible, de ne jamais faire de mal à personne. Alors 
Charost, n'osant revoir le cardinal, s'en alla chez lui 
sans lui rendre compte de la résistance du comte de 
Trèmes, aimant mieux la lui laisser apprendre par 
d'autres que par lui. 

La Reine avoit su au Val-de-Grâce qu'enfin Charost 
s'étoit résolu de servir, et le reste de la journée se passa 
sans qu'elle ni le cardinal sussent le contraire. Le soir, 
au retour de la Reine, le Roi ayant couru bien loin au- 
devant d'elle pour l'embrasser, elle s'aperçut aussitôt 
qu'il étoit sans capitaine des gardes; elle en demanda 
la cause. On lui dit que le comte de Trêmes n'avoit 

12. 



138 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

point voulu souffrir que Charost servit selon qu'il avoit 
résolu de le faire ; et que, voyant cette résistance, il 
avoit eu quelque peine à s'y opposer et s'en étoit allé 
chez lui. La Reine, surprise d'une petite émotion de 
colère, et touchée d'un vif ressentiment de l'état de ses 
affaires, dont cette hardiesse la faisoit ressouvenir, dit 
tout haut : « Ho, Dieu merci, je suis arrivée à ce point 
que chacun tient à honneur de me désobéir! » vou- 
lant citer par ces paroles le parlement et les gens de la 
cour. 

Le cardinal la vint trouver aussitôt, et ensuite elle 
commanda qu'on fît venir les quatre capitaines des 
gardes, à la réserve de Villequier 1 , qui pour lors n'é- 
toit pas à Paris : c'est-à-dire le comte de Trêmes, le 
comte de Charost et le marquis de Chandenier 1 ; car le 
marquis de Gesvres, reçu en survivance de son père, et 
qui étoit le coupable, ne paroissoit point. Elle leur fit 
une réprimande sur leur désobéissance, qui d'abord 
fut assez douce, voulant par cette conduite les porter 
au repentir de leur faute. Mais, lorsqu'ils voulurent re- 
présenter leurs raisons et qu'ils témoignèrent être dans 
le dessein de se soutenir les uns les autres, elle se fâcha 
contre eux et les chassa de son cabinet, leur disant 
qu'elle ne les vouloit plus voir, et qu'elle trouveroit 
des gens qui lui obéiroient mieux. 

Voilà toute la cour partagée sur cette affaire. Les uns 
approuvoient le procédé de la Reine, en un temps où 
son autorité n'étoit que trop abattue ; les autres le dés- 
approuvoient, disant qu'elle n'avoit pas en assez d'é- 

4 Antoine d'Aumont, marquis de Villequier, depuis maréchal de 
France. 

* Madame de Molteville a oublié de dire qu'aussitôt que le marquis 
de Gesvres eut reçu Tordre de remettre le bâton de sa charge, le car- 
dinal fit venir Chandenier pour le lui offrir, et que celui-ci le ivl'usa 
par délicatesse. (Voy. Mém. de Monpl.it, quatorzième campagne), f. h. 



CHAPITRE XXIV. — 1648. 139 

gard au droit du comte de Trômes ; et ceux-là disoient 
peut-être la vérité. Aussi la Reine, par son inclination, 
n'auroit sans doute nullement résisté à lui accorder de 
servir, si elle n' avoit été menée à cela par la passion 
du cardinal. Pour continuer donc à lui sacrifier ses 
propres sentimens de bonté, après lui avoir parlé, elle 
commanda qu'on lui fît venir Chandenier, malheureux 
reste des importans, qu'elle avoit toujours considéré et 
traité comme un de ses plus fidèles serviteurs. Il ne 
subsistoit que par une tolérance forcée du côté du mi- 
nistre : par conséquent il fut choisi par lui en cette 
occasion pour être alors la victime de sa politique. 

Déjà le comte de Charost avoit déplu à la Reine, et 
la résolution étoit prise de l'exiler. On vouloit le punir 
de la condescendance qu'il avoit eue en faveur du comte 
de Trêmes, et donner un exemple de sévérité qui passât 
du cabinet jusqu'au parlement. 11 avoit quelque péché 
originel à l'égard de la fausse divinité qu'on adoroit à 
la cour, qui le rendoit suspect au ministre. 11 étoit frère 
du comte de Béthune, grand suppôt des importans et 
ami du duc de Beaufort,qui commençoit à revivre par 
sa sortie de prison, et à redonner quelque lustre à cette 
cabale anéantie. 

Chandenier étoit dans un pire état, et le ministre 
avoit plus de sujet de le haïr ; car, outre ce que je viens 
de dire, il se trouva dans le commencement de la ré- 
gence parent de Des Noyers, ennemi du cardinal Maza- 
rin, qui du temps du feu Roi avoit chassé ce ministre 
de la cour; et, lorsqu'il eut du pouvoir auprès de la 
Reine, il avoit fait donner sa charge de secrétaire d'État 
à Le Tellier, son ami. Chandenier, n'ayant donc eu de 
protection que celle que la Reine devoit à son inno- 
cence, s'étoit confié en elle ; et d'abord qu'il vit le car- 
dinal dans une situation à se faire craindre, il l'avoit 



140 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

suppliée de prendre la peine elle-même de le mettre 
dans les bonnes grâces de celui qu'elle avoit élevé à la 
puissance de conserver et de détruire. Elle en eut d'a- 
bord l'intention; mais, soit qu'elle y travaillât foible- 
ment, soit que son ministre ne pût souffrir de demi- 
favori, il étoit enfin arrivé que Chandcnier avoit été 
disgracié, au lieu d'être bien traité. 

Gomme il avoit connu qu'il falloit s'aider par d'autres 
voies, il avoit fait parler de lui au cardinal, et par là il 
étoit revenu à la cour ; mais il n'y demeura guère, car 
le ministre sentoit bien qu'il en étoit haï. Chandenier 
d'ailleurs manqua de conduite pour se conserver dans 
une amitié qui, étant foiblement donnée, demandoit 
de grands soins pour devenir plus forte ; et la défiance 
naturelle du ministre ne put enfin souffrir un homme 
qu'il n'avoit pas sujet d'aimer, et qu'il avoit assez mal- 
traité pour avoir lieu de le craindre. Quoi qu'il en soit, 
il est certain que jamais depuis il ne lui avoit témoigné 
de bonne volonté, et qu'il étoit demeuré à la cour, bien 
traité de la Reine, mais mal satisfait de son ministre, 
et en petite considération ; car il n'étoit pas cru aussi 
habile qu'il étoit estimé homme d'honneur et de pro- 
bité : blâmable seulement en cela qu'il en fahoit un 
peu trop d'ostentation. 

La solide vertu qu'un homme doit avoir est ennemie 
du faste et du bruit; et celui qui la possède, pour en 
recevoir une véritable louange, n'en doit pas demander. 
Comme de telles gens sont d'ordinaire trop impatiens 
contre les défauts d'autrui, il s'étoit emporté à blâmer 
ceux du ministre ; et, quand on sut que la Reine l'avoit 
mandé, on ne douta point qu'ayant été du complot 
avec ses confrères, et l'un d'eux ayant refusé de servir, 
qu'il n'en fit autant, et que sa révolte ne fût un prétexte 
au ministre de le perdre. Il étoit de mes amis, et je fis 



CHAPITRE XXIV. - 1648. Ui 

ce que je pus pour l'obliger à bien penser à sa réponse 
avant que de paroître devant la Reine, puisque de ce 
moment dépendoit toute sa fortune. Mais, connoissant 
l'engagement où il étoit , qui Pobligeoit à une grande 
fidélité pour les intérêts de ses confrères, et m'ayant 
avoué que lui-même les avoit engagés à cette résistance, 
je fus réduite avec ses autres amis à le plaindre et à 
souhaiter qu'il pût heureusement sortir de cette»aven- 
ture, sans pourtant deviner de quelle manière il pour- 
roit se sauver de ce péril. 

Il parut donc devant la Reine ; et, à la vérité, il y 
parut avec une contenance fort tranquille. Comme elle 
le vit, elle lui dit que, l'ayant toujours cru plus affec- 
tionné à son service que beaucoup d'autres, elle l'avoit 
jugé aussi plus capable de lui obéir ; que c' étoit pour 
cela qu'elle l'avoit envoyé quérir; que le Roi étoit sans 
service, et qu'enfin elle désiroit de lui cette preuve de 
sa fidélité. 11 lui répondit qu'il la supplioit très-humble- 
ment de considérer l'engagement où il étoit avec ses 
confrères; que, s'il obéissoit à ses commandemens, il 
les déclaroit coupables et se rendoit lui-même le plus 
infâme de tous les hommes; qu'il avoit sujet de se 
plaindre d'elle de ce qu'étant son serviteur et l'ayant 
toujours été, elle l'eût choisi en cette occasion pour lui 
commander une chose qui le perdoit de réputation s'il 
obéissoit, ou attiroit sur sa tête toute sa colère s'il ne 
lui obéissoit pas. Sur cela la Reine, qui ne le vouloit 
point perdre, lui offrit, pour satisfaire à cette chimère* 
d'honneur, de lui en faire le commandement tout haut, 
et devant tout le monde. Mais, voyant qu'il persistoit à 
le refuser, elle éleva sa voix devant nous qui étions 
présens à cette conversation , et lui dit assez sévèrement : 
« C'est assez, Chandenier, c'est assez! » 11 se retira, 
et le lendemain on envoya commander à Charost et à 



142 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

lui de se retirer de la cour et d'aller dans leur maison. 
On fit le même commandement au comte de Trêmes ; 
et le jour même on donna leurs charges. 

La première qui fut acceptée fut celle du comte de 
Charost, qui fut donnée à Jarzé. 11 avoit de la naissance» 
et il étoit bien à la cour ; mais il avoit un esprit plus 
brillant que prudent, dont la légèreté, en plusieurs 
rencontres de sa vie, fera voir combien la sagesse est 
nécessaire à l'homme. Il en prêta le serment entre les 
mains de la Reine, et on promit au comte de Charost 
de le rembourser de sa charge. Le lendemain on fit le 
même traitement à Chandenier; et sans doute que ; 
dans l'intention du ministre, il étoit fort différent do 
l'autre. On donna sa charge au comte de Noailles 1 , qui 
déjà lui avoit ôté un grand bien, ayant, par te faveur 
du cardinal Mazarin, épousé mademoiselle Boyer, fille 
fort riche que Chandenier avoit recherchée. 11 fit do 
même son serment de fidélité; et, comme il y a des per- 
sonnes qui sont nées pour le malheur des autres, il la 
garda plus longtemps que Jarzé ne conserva celle du 
comte de Charost. 

La marquise de Senecé, lanlc du marquis de Chan- 
denier, fit tout ce qu'elle put pour adoucir la disgrâce 
de son neveu. Mais le ministre ne se laissa point flé- 
chir à ses prières , parce qu'il étoit bien aise d'éloigner 
d'auprès du Roi ceux qui lui étoient suspects. Pour 
faire bonne mine , il visita cette dame, lui dit qu'il 
•étoit fâché de ce que M. de Chandenier avoit attiré sur 
lui la colère de la Reine ; qu'il le croyoit de ses amis, 
puisqu'il lui avoit promis de l'être ; et lui fit mille pro- 
testations de la vouloir servir et lui aussi. 

De cette sorte, on vit en un jour chasser de la mai- 

1 Anne de Noailles, premier duc de ce nom. 



ClIAPiTKE XXIV. — 1648. U3 

son du Roi trois de ses plus considérables officiers , 
sans qu'en apparence le ministre y eût aucune part, la 
Reine s'étant chargée de toute la haine de cette action 
pour l'ôter a son ministre. Il semble que ces capitaines 
des gardes dévoient obéir au Roi, et qu'ils avoient tort 
d'abord de s'opposer av«c tant d'opiniâtreté aux vo- 
lontés de leur souveraine; car enfin il est juste que 
nos maîtres soient obéis, même dans les choses où 
ils pourroient n'avoir pas toute la raison de leur côté. 
En vain seroi'iit-ils appelés de ces grands noms de 
monarques, de rois et de tout-puissans, si on pouvoit 
leur résister dans les moindres occasions. Mais il est 
bien juste aussi que ces mêmes rois entrent dans les 
intérêts des particuliers, qu'ils entendent leurs raisons, 
et qu'ils prennent le soin de les satisfaire, quand avec 
respect ils leur demandent d'être traités par eux équi- 
tablement. 

La Reine n'a jamais manqué de suivre ces belles 
maximes ; et ces vertus sont celles qui ont paru en elle 
avec le plus d'éclat, et qui ont le plus attiré sur elle 
l'admiration publique. Ses oreilles ne se lassoient ja- 
mais d'entendre les plaintes des malheureux. Sou 
cœur a toujours reçu sans dégoût les importuuités 
qui lui ont été faites par ceux qui souffroieul quelque 
oppression. Elle y étoit incessamment exposée par sa 
douceur et par son humanité ; et sa volonté, toujours 
disposée à bien faire, n'a jamais refusé de rendre jus* 
tice à ceux qui la lui ont demandée. Mais en cette oc- < 
casion, où la corruption de l'air la rendoit plus sen- 
sible à la désobéissance, elle ne put souffrir celle-ci, 
d'autant plus que l'animosité du cardinal lui fui cachée 
sous le voile de la conséquence et de la politique. ( Et, 
par cette raison > elle contribua sans dessein au mal» 
heur de Chandenier, 6on ancien serviteur > l'abandon» 



144 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTÎEVILLE. 

uant par cette voie au ressentiment de son ministre, de 

qui elle savoit qu'il étoit haï. 

Mais il faut dire aussi qu'encore qu'elle vît l'aversion 
que Je cardinal avoit contre Chandonier, elle ne le 
croyoit pas impeccable, et connoissoit qu'il étoit entier 
dans ses sentimens, et capable de prendre la généro- 
sité de travers. 11 avoit empêché les autres d'obéir, et 
il fut puni peut-être avec justice; car, quand le comte 
de Trêmes auroit consenti que Charost eût servi deux 
heures, selon que la Reine l'avoit dit, il semble que 
leur soumission n'auroit pas dû être préjudiciable à 
leur honneur, et que c'étoit saeriGer peu de chose à leur 
repos et au respect qu'ils dévoient à la Reine. 



CHAPITRE XXV 

Continuation des débats entre la cour et la magistrature. — Bataille 
de Lens. — Incidents de cette journée (20 août 1648). — Te Deum à 
Notre-Dame. — Arrestation des magistrats Broussel, de Blancmesnil 
et Charton. — Émeute et barricades dans Taris. — Respect des in- 
surgés pour le coadjuteur. — La reine lui refuse la liberté de Brous- 
sel. — Confiance de cette princesse. — Le premier président, con- 
traint par le peuple, demande à la reine l'élargissement de Broussel. 
— Dangers que court le chancelier Séguicr.— Énergique fermeté de la 
régente recevant le parlement. — Le peuple oblige les magistrats 
de rester en délibération au Palais-Royal. —Paroles conciliantes de 
Mazarin. — Mise en liberté de Broussel. — Chagrin de la reine et du 
cardinal. — Discipline des bourgeois' armés. — Précautions de Maza- 
rin. — Broussel conduit en triomphe. — Un arrêt du parlement dé- 
truit les barricades. — Un incident les fait relever. — Inquiétudes 
d'Anne d'Autriche. — Trouble de son ministre. — Apaisement de 
l'émotion populaire. 

La fête passée, on commença [le 16 août et suivant] 
tout de nouveau à délibérer au parlement sur la décla- 
ration que le Roi leur avoit apportée. Ils l'examinèrent 



CHAPITRE XXV. — 1648. 445 

par articles. Sur aucuns on ordonna des remontrances ; 
sur d'autres on donna des arrêts. Ils se plaignirent 
quelle étoit toute captieuse, dirent qu'on ne leur avoit 
fait grâce qu'à demi, et avec de très-mauvaises inten- 
tions. La principale de leurs plaintes étoit sur le cha- 
pitre des tailles qu'ils maintenoient n'être pas expli- 
qué, et demandèrent pour le peuple que le quart 
accordé par le Roi fût exempt de tous frais. 

Le 20 [d'août], Monsieur étant allé au parlement, 
tout se conclut à demander une conférence au Luxem- 
bourg. Elle se fit le 21, avec le même succès qu'à 
l'ordinaire. Monsieur, à son retour, dit à la Reine que 
tout alloit assez bien, qu'ils avoient réglé le tarif, qui 
étoit le nombre des impôts que le parlement consen- 
toit qui se levassent, et qui devoit être affiché dans les 
rues, afin que le peuple ne pût être trompé, ni forcé 
de payer plus qu'il ne devoit. Cependant ils ne finis- 
soient point leurs assemblées : de sorte qu'à propre- 
ment parler ils se moquoient du nom du Roi, de l'au- 
torité de la Reine et de celui qui gouvernoit l'État, 
dont les forces commençoient à diminuer à mesure que 
celle de cette compagnie s'augmentoit. 

Ce même jour, voici une nouvelle incertaine qui 
vient donner à la Reine une joie capable, étant vraie, 
de la guérir de tous ses maux , ou du moins de l'en 
consoler pour quelque temps. 11 arrive un homme 
d' Arras, qui assure qu'il y a une bataille donnée, et 
qu'ils l'ont entendue par le bruit des canons. 11 disoit 
qu'il n'étoit revenu personne ; mais que c'étoit une 
marque du gain de la bataille, puisqu'il n'y avoit point 
eu de fuyards sur la frontière, et qu'apparemment ils 
dévoient avoir été occupés à poursuivre et à dépouiller 
les ennemis. 

Cette nouvelle arriva le matin à huit heures ; elle fut 

43 



146 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

agréablement reçue du cardinal. Il envoya le maréchal 
de Villeroy éveiller la Reine pour la lui apprendre : et 
quoiqu'elle n'en fût pas tout-à-fait certaine, elle ne 
laissa pas de lui donner un grand plaisir ; et même elle 
ne douta pas qu'elle ne fût véritable, parce qu'elle la 
voyoit nécessaire. 

On savoit déjà que M. le prince, ayant appris que 
les ennemis marchoient devers Lens, avoit envoyé tout 
le bagage de l'armée dans Arras et les autres villes 
frontières , avec une ferme résolution de donner ba- 
taille. 11 croyoit, avec raison, qu'une célèbre victoire 
aeroit une parfaite réparation de la langueur de sa 
campagne, et du mauvais état des affaires du Roi ; et 
il ne doutoit pas qu'il ne battît les ennemis, s'il pou- 
voit venir aux mains avec eux. Son cœur, amoureux 
de la gloire et ennemi de la crainte, le ibrçoit, par se» 
sentimens héroïques, à se croire invincible, particu- 
lièrement quand son roi avoit besoin qu'il le fût. 

L'audace des Espagnols étoit telle alors, qu'ils 
avoient fait mettre dans les gazettes d'Anvers, par 
dérision, qu'ils étoient résolus de faire jeter des mo- 
ratoires pour savoir ce qu'étoit devenue l'armée de 
France; qu'ils l'avoient cherchée partout où elle devoit 
être, sans l'avoir jamais pu trouver. Mais à leur dom- 
mage elle se fit voir et sentir à eux par un combat ' le 
plus sanglant et le plus opiniâtre qui se fût donné de- 
puis long-temps V 

La Reine passa toute cette journée dans l'impatience 

* La bataille de Lens, livrée le 20 août 1648. 

* Un des acteurs de cette grande journée, le maréchal de Oramont 
(Mcm., première partie, année 1048), et Monglat (Mém., quatorzième 
campagne), racontent toutes les péripéties de la bataille. Les détails 
qu'ils donnent, plus savamment stratégiques, ne sont pas plus dramati- 
ques que le récit de madame de Motte vil le, avec lequel d'ailleurs ils 
s'accordent entièrement, r. r. 



CHAPITRE XXV. — 4648. 147 

de savoir ce qui étoit arrivé ; et le soir à minuit, comme 
elle se déshabilloit pour se mettre au lit, arriva le comte 
de Châtillon, que M. le prince avoit fait partir aussitôt 
après la bataille. L'on sut ensuite que ce noble cour- 
rier y avoit fait des merveilles dignes de lui et de sa 
race. 11 assura la Reine de son bonheur, et lui apprit 
que tout ce qu'elle auroit pu désirer sur ce sujet étoit 
arrivé ; que la victoire étoit demeurée aux Français , 
après Tavoir disputée aux ennemis aux dépens de leur 
vie et de leur sang , avec la prise du canon des enne- 
mis ; que le général Bec et son fils étoient prisonniers, 
le prince de Ligne, le comte de Saint-Amour, général 
de l'artillerie, trois mille morts sur la place, et cinq 
mille prisonniers , sans un nombre incroyable de 
blessés. 

Cette bataille avoit été désirée des deux partis. L'ar- 
chiduc avoit eu ordre du roi d'Espagne de la donner à 
quelque prix que ce fût, croyant avec raison que s'il 
la gagnoit, la France, vu l'état où elle étoit, seroit de- 
venue la proie de son ambition. Et pour cet effet l'ar- 
chiduc avoit envoyé son bagage se reposer dans les 
villes de Flandre, comme de son côté M. le prince en 
avoit fait autant ; et ces deux grands princes avoient 
chacun le même dessein, qui étoit de combattre à ou- 
trance. Aussi tous deux y firent-ils de grandes choses. 
Le prince de Condé, à son ordinaire, se trouva par- 
tout ; et le comte de Châtillon conta à la Reine que , 
pour toute harangue, il avoit dit à ses soldats : « Mes 
«amis, ayez bon courage. Il faut nécessairement 
« combattre aujourd'hui : il sera inutile de reculer ; 
« car je vous promets que, vaillans et poltrons, tous 
« combattront, les uns de bonne volonté, et les autres 
« par force. » Le soir précédent, il donna cet ordre à 
toute son armée, de se regarder marcher, afin que la 



148 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

cavalerie et l'infanterie fût sur une même ligne, et pût 
bien observer ses distances et ses intervalles ; de n al- 
ler à la charge qu'au pas, et de laisser tirer les enne- 
mis les premiers. 

D'un autre côté, l'archiduc 1 fut vu ce jour-là dans 
tous les rangs, toujours des premiers au combat, n'é- 
pargnant non plus sa personne que celle d'un des plus 
simples soldats de son armée. Dans le récit qui en fut 
fait à la Reine par le comte de Châtillon, que j'enten- 
dis et que je remarquai, on vit qu'elle eut de la joie 
d'écouter les louanges qu'il donna à ce prince son 
parent ; et, par les questions qu'elle faisoit sur ce su- 
jet, nous nous aperçûmes aisément qu'elle prenoit 
intérêt à sa gloire, pourvu qu'elle fût accompagnée de 
sa défaite. 

Le prince de Condé eut sujet d'être content de 
cette journée, puisqu'il y répondit si vigoureusement 
aux monitoires des Espagnols, qu'il les contraignit 
d'avouer que les Français sont de braves gens. Le 
comte de Brancas, fils du duc de Villars, avant la ba- 
taille fut commandé par M. le prince de se tenir en 
certain poste. Avec peu de troupes, il y soutint les at- 
taques des ennemis, qui le voulurent pousser avec un 
plus grand nombre que celui qu'il commandoit. Après 
avoir combattu vaillamment, reçu plusieurs blessures, 
et été fait prisonnier, les ennemis , sur quelque que- 
relle qui s'émut entre eux pour savoir à qui il appar- 
tenoit, le voulurent tuer plusieurs fois, et le maltrai- 
tèrent comme il arrive souvent de l'être aux personnes 
de qualité, pendant que le malheur de la guerre les 
laisse entre les mains des soldats Ce fut lui-même qui, 
à son retour de l'armée, me conta toutes ces particu- 
larités. 

1 Léopold Guillaume, l'rèrc de l'empereur Ferdinand III. 



CHAPITRE XXV. — 1648. 149 

La Moussaye, favori du prince de Condé, y fut aussi 
fait prisonnier. Le marquis de Villequier, le seul de 
tous les capitaines des gardes qui fût aux bonnes grâces 
de la Reine, parce que son absence l'a voit sauvé de cette 
mauvaise aventure, se voyant prisonnier dès le com- 
mencement de la mêlée, s'avisa de dire à ceux qui l'a- 
voient pris qu'il étoit blessé , et qu'il leur donneroit 
deux cents pistolcs s'ils vouloient le mener à Lens, qui 
étoit tout proche. Comme les ennemis étoient encore 
dans la créance qu'ils gagneroient la bataille , ils n'en 
firent pas de difficulté. Le marquis de Villequier ne 
douta point, de son côté, que M. le prince ne demeurât 
victorieux ; que, l'étant, il ne manqueroit pas de venir 
sur Lens, et que, reprenant cette place, il le sauveroit. 
Ce qui arriva comme il l'avoit pensé ; car, la bataille 
donnée, M. le prince envoya aussitôt des troupes pour 
se saisir de la ville, et Villequier fit lui-même la capitu- 
lation, et devint le maître de ceux qui, deux heures au- 
paravant, étoient les siens. 

Notre armée n'étoit que de quatorze mille hommes, 
et celle des ennemis de seize ou dix-sept. Le prince de 
Condé demanda des lors le bâton de maréchal de France 
pour le comte de Châlillon : mais on le refusa, à cause 
de la quantité des prétendans qui embarrassoient le 
ministre, dont étoient La Ferté-Seneterre, Villequier, 
qui étoit déjà chevalier de l'ordre, et La Ferté-lmbault, 
qui étoit attaché au service du duc d'Orléans, oncle du 
Roi. 

Le Roi, sachant qu'il avoit gagné une bataille, s'é- 
cria tout haut et avec une grande exclamation que le 
parlement seroit bien fâché de cette nouvelle. 11 étoit si 
accoutumé à entendre parler de ceux de ce corps comme 
de ses ennemis, qu'il en fit aussitôt ce jugement. Leur 
procédé différant de leurs intentions, que je veux croire 

13. 



150 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE. 

plus innocentes en effet qu'en apparence , méritait que 
le Roi les traitât d'infidèles, puisqu'ils mettaient la 
France en état que , si cette bataille se fut perdue, la 
monarchie eût pu voir sa fin par des causes qui , dans 
leur commencement , avoient paru de peu de consé- 
quence. 

Après les premiers sentimens que cette victoire causa 
dans l'âme de la Reine , sa raison et son bon naturel 
lui firent souhaiter la paix, et la politique joua son jeu 
ordinaire. Elle savoit que son ministre était blâmé de 
ne la point faire : c'est pourquoi elle affecta soigneuse- 
ment de dire devant toute la cour qu'après cette ba- 
taille elle espéroit que l'Espagne la souhaiteroit , et 
que, cela étant, elle la croyoit indubitable, aussi bien 
que celle de l'Empire, qui était presque faite. 

Le parlement , pendant ce temps de joie, donna un 
arrêt contre quelques partisans qui s'étaient trop enri- 
chis sous d'Émery. On décréta contre eux, et par con- 
séquent on les exposa à la haine publique et à ce qui 
arrive souvent en de telles occasions. Ces sortes de gens 
sont avec quelque justice en horreur aux gens de bien : 
la vertu et la probité leur font toujours la guerre, et ils 
ont sujet de craindre davantage l'emportement de ceux 
qui agissent sans raison. On crut quelques jours que 
leurs maisons seroient pillées ; mais enfin ils échappè- 
rent à cette fâcheuse aventure par un bonheur extraor- 
dinaire. 

La Reine, voulant faire chanter le TeDetima Notre- 
Dame, pour rendre grâces à Dieu de la bataille gagnée, 
et y faire porter plusieurs drapeaux conquis sur les 
ennemis l , voulut aussi se servir de ce jour de triomphe 



* Ces drapeaux, au nombre de soixante-treize, furent portés dans le 
chœur de l'église par les Suisses. Les membres du parlement se trou- 



CHAPITRE XXV. — 1648. 151 

pour apporter quelque remède aux révoltes du parle- 
ment et le punir de sa dernière désobéissance , qui , 
après tant de grâces accordées et tant de commande- 
mens réitérés, a voit paru aux yeux de tout le monde 
cacher une audace criminelle sous l'apparence d'une 
fausse fidélité. 

Pour cet effet, bien d'accord avec le duc d'Orléans et 
son ministre, elle commanda à Comminges, lieutenant 
de ses gardes, d'aller prendre le président de Blancmes- 
nil, le président Charton, et surtout un nommé Brous- 
sel *, conseiller de la grand' chambre, qui avoit toujours 
levé l'étendard contre le Roi , et avoit ouvert tous les 
avis qui alloient à la destruction de l'autorité royale, et 
s'étoit érigé en tribun du peuplé, en montrant dans 
toutes ces occasions l'esprit d'un homme né dans une 
république, en affectant de paroître avoir les sentimens 
d'un véritable Romain. Ce jour fut choisi pour cet effet 
de l'avis du cardinal, à cause que la cérémonie du Te 
Deum donnoit lieu de mettre le régiment des Gardes 
sous les armes, et qu'il est d'ordinaire rangé sur le che- 
min du Roi et aux environs de Notre-Dame, où logeoit 
Broussel. Et comme il y avoit sujet d'appréhender que 
le peuple ne s'émût pour sa défense, on voulut avoir de 
quoi se défendre contre cette canaille , qui ne devoit 
pas apparemment trouver des forces suffisantes pour 
résister au nom du Roi et au bruit glorieux du favora- 
ble succès de cette victoire *. 



vaient en grand nombre à la cérémonie pour écarter le soupçon que cette 
victoire ne leur avoit peu été cigréable. (Orner Talon.) f. r. 

* Broussel était ancien officier, âgé de soixante-treize ans, populaire 
par ses bienfaits et par son zèle contre les nouvelles impositions. A la 
chambre de Saint-Louis, il avait joué le rôle et pris l'attitude d'un chef 
de parti. (Orner Talon.) f. u. 

* Les événements et les incidents si variés et si dramatiques de cette 
journée et de celle du lendemain sont racontés d'abord par le cardinal 



152 MEMOIRES DE MADAME DE M0TTEY1LLE. 

La Reine ayant donné ses ordres à Comminges 1 , il 
donna les siens pour l'exécution de l'entreprise qui lui 
étoit conGée. 11 envoya deux de ses exempts, aiusi qu'il 
me le conta lui-même fort exactement , l'un au prési- 
dent de Blancmesnil, l'autre au président Charton, et se 
réserva l'exécution la plus périlleuse, qui étoit celle de 
prendre Broussel, l'ami du peuple et son protecteur. 

La Reine, après le Te Deum , et après avoir recom- 
mandé cette affaire au souverain des souverains, comme 
une rigueur forcée et nécessaire au repos public, en 
sortant de l'église dit tout bas à Comminges : « Allez, 
et Dieu veuille vous assister ; » bjen contente elle-même, 
à ce qu'elle nous conta depuis, de pouvoir espérer que 
bientôt elle seroit vengée de ceux qui avoient méprisé 
son autorité et celle du Roi son fils. 

Le Tellier, secrétaire d'État, dit aussi à Comminges, 
dans ce même temps, qu'il pouvoit aller, et que tout 
étoit prêt, voulant lui dire par là qu'ils étoient tous trois 
en leur logis. Comminges demeura donc à Notre-Dame 
avec quelques gardes, attendant qu'un ordre qu'il avoit 
donné pour cette affaire eût eu son effet. Comme c'est 
l'ordinaire aux officiers des gardes du corps de ne 
jamais quitter la personne des rois, on donna aussitôt 
avis à quelques-uns du parlement qui étoient restés 
dans l'église que le lieutenant des gardes de la Reine y 
étoit : ce qui sembloit menacer la liberté de quelques 
particuliers de leurs compagnies. A cet avis, chacun 
d'eux prit la fuite; et, à leur gré, l'église n'avoit pas 



de Relz, qui y prit une certaine part, par Orner Talon et par Monglat. 
flous renvoyons à ces divers historiens pour compléter le récit de ma- 
dame de Motteville, qui est un des plus exacts et des plus circonstan- 
ciés, f. n. 

4 Guilaut était à ce moment-là capitaine des gardes de la Reine, et 
Comminges était son neveu et son lieutenant, r. r. 



CHAPITRE XXV. — 1648. 153 

assez de portes pour les laisser sortir au plus tôt. Le 
peuple qui étoit répandu aux environs de ce lieu, et qui 
étoit venu pour voir passer le Roi , entendant ce mur- 
mure, se mit par troupes , et commença à écouter et 
regarder ce que cela vouloit dire. 

Comminges avoit envoyé son carrosse, avec quatre 
de ses gardes et un exempt, au bout delà rue de Brous- 
sel , qui étoit étroite et petite , avec commandement à 
l'exempt , aussitôt qu'il le verroit paroître à pied au- 
près de sa maison, d'aborder la porte avec le carrosse, 
les portières abattues et les mantelets levés. Ce qu'il 
ordonna , à ce qu'il me dit , afin de n'être pas attaqué 
dans son carrosse avec son prisonnier, sans qu'il le pût 
voir et y donner ordre. 11 vint donc à pied, et frappa à 
la porte. Un petit laquais lui ayant ouvert sans diffé- 
rer, il se saisit de l'entrée, et, y laissant deux gardes, 
monta aussitôt avec deux autres dans l'appartement de 
Broussel. 11 le trouva sur la fln de son dîner, et sa fa- 
mille autour de lui. Comminges lui dit qu'il lui appor- 
tait un ordre du Roi pour se saisir de sa personne ; 
mais que, s'il vouloit s'épargner la peine de lire la lettre 
de cachet qu'il lui montra , il n'avoit qu'à le suivre et 
obéir. 

Cet homme, âgé de soixante et tant d'années, malgré 
le courage qu'il avoit témoigné dans le parlement, se 
troubla entendant nommer le Roi de cette sorte, et té- 
moigna que cette visite lui déplaisoit fort. 11 lui répon- 
dit qu'il n' étoit pas en état d'obéir, qu'il avoit pris mé- 
decine, et qu'il demandoit du temps. Une vieille femme 
du logis se mit à crier aux voisins qu'on vouloit emme- 
ner son maître, et leur demanda du secours, disant 
avec mille injures à Comminges qu'il ne seroit pas obéi, 
qu'elle l'empecheroitbien de faire du mal à son maître. 
Au bruit de cette femme, le peuple s'assembla dans 



154 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

cette petite rue : les premiers qui accoururent en ame- 
nèrent d'autres, et en un moment elle fut pleine de ca- 
naille. Comme ils virent ce carrosse plein d'armes et 
d'hommes, ils se mirent tous à crier qu'on vouioit em- 
mener leur libérateur, 11 y en eut qui voulurent couper 
les rênes des chevaux , et qui parlèrent de rompre le 
carrosse ; mais les gardes et un petit page de Comminges 
le défendirent vaillamment, et s'opposèrent à leur des- 
sein, menaçant de tuer tous ceux qui voudroient l'en- 
treprendre. 

Comminges, qui entendit la rumeur du peuple et de 
la maison , et qui vit le désordre qui pouvoit arriver 
s'il tardoit davantage à exécuter son dessein, crut qu'il 
falloit se hâter ; et, prenant Broussel par force, le me- 
naça de le tuer s'il ne marchoit. Il l'arracha de sa mai- 
son et des embrassemens de sa famille, et le jeta dans 
son carrosse malgré qu'il en eût, ses gardes allant de- 
vant pour écarter le peuple qui le menaçoit et le vouioit 
attaquer. Sur ce bruit, les chaînes se tendent dans les 
rues, et, au premier détour, Comminges se trouva ar- 
rêté : si bien que , pour s'échapper, il fallut souvent 
faire tourner le carrosse, et donner à tout moment une 
espèce de bataille contre le peuple, dont la troupe gros- 
sissoit à mesure qu'il avançoit dans son chemin. 

A force d'aller, il arriva enfin vis-à-vis du logis du 
premier président sur le quai , où son carrosse versa 
et se rompit. 11 étoit perdu, si dans ce même endroit il 
n'eût trouvé les soldats du régiment des Gardes qui 
étoient encore en haie, et qui avoient ordre de lui prê- 
ter main-forte. 11 s'étoit élancé hors de son carrosse 
versé; et, se voyant environné d'ennemis qui le vou- 
loient déchirer, n'ayant que trois ou quatre de ses gar- 
des qui n'étoient pas capables de le sauver de ce péril, 
il s'écria : Aux armes, compagnons! à mon secours! 



CHAPITRE XXV. — 1648. 155 

Les soldats, toujours fidèles au Roi dans tous les temps 
de cette régence, l'environnèrent, et lui donnèrent toute 
l'assistance qu'il leur fut possible. 

Le peuple l'environnoit aussi avec des intentions bien 
contraires; et là se forma un combat de main et d'in- 
jures seulement, qui n'étoit pas moins périlleux à l'État 
que les plus grands qui se sont jamais donnés avec le 
fer et le feu. Comminges demeura dans cet état assez 
long-temps, jusqu'à ce qu'un de ses gardes lui eût amené 
un autre carrosse qu'il prit à des passans, dont par me- 
naces il avoit fait sortir quelques femmes , et dont le 
cocher, malgré leur résistance, fut contraint de servir 
en cette occasion. Comminges le prit , et laissa le sien 
sur la place, que le peuple, de rage et de dépit, rompit 
en mille morceaux. Celui qui le menoit par force se 
rompit tout de nouveau à la rue Saint-Honoré; et ces 
accidens servirent à faire savoir cette action à toute la 
ville de Paris, et à émouvoir la compassion d'une infi- 
nité de gens qui fomentèrent ensuite la sédition. 

Enfin il arriva un autre carrosse, que Guitaut, oncle 
de Comminges et capitaine des gardes de la Reine, en- 
voy oit au-devant de lui, prévoyant que peut-être il eu 
auroit besoin. Celui-là lui arriva fort à propos : il se 
jeta dedans, et son prisonnier avec lui, et gagna un re- 
lais qui l'attendoit proche des Tuileries, où logeoit 
alors Mademoiselle. Ce relais le mena au château de 
Madrid, et delà à Saint-Germain, selon l'ordre qu'il 
en avoit de la Reine. Elle avoit dessein de le faire 
conduire de ce lieu, par un exempt, en celui où Ton 
avoit résolu de l'envoyer, qui, à ce que je crois, étoit 
Sedan. 

Quand les Parisiens eurent perdu de vue leur Brous- 
sel, les voilà tous comme des forcenés, criant par les 
rues qu'ils sont perdus, qu'ils veulent qu'on leur rende 



156 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE. 

leur protecteur, et qu'ils mourront tous de bon cœur 
pour sa querelle. Ils s* assemblent, ils tendent toutes 
les chaînes des rues, et en peu d'heures ils mirent des 
barricades dans tous les quartiers de la ville *. La 
Reine, avertie de ce désordre, envoie le maréchal de La 
Meilleraye par les rues, pour apaiser le peuplé et lui 
parler de son devoir. 

Le coadjuteur de Paris*, qui, par une ambition dé- 
mesurée, a voit des inclinations bien éloignées de. vou- 
loir travailler à remédier à ce mal, y fut envoyé aussi. 
Mais, voulant cacher cette pente qu'il avoit à souhaiter 
quelque nouveauté, il sortit à pied avec son camail et 
son rochet ; et, se mêlant parmi la foule, prêche le peu- 
ple, leur crie la paix, et leur remontre l'obéissance 
qu'ils dévoient au Roi, avec toutes les marques d'une 
affection à son service tout-à-fait désintéressée. Peut- 
être même qu'il agissoit de bonne foi en cette rencon- 
tre ; car, comme son désir étoit seulement d'avoir part 
aux grandes affaires par quelque voie que ce pût être, 
si par celle-ci il eût pu entrer dans les bonnes grâces 
de la Reine, et se rendre nécessaire à l'État, son 
ambition étant satisfaite, il n'en auroit pas pris une 
autre. 

Le peuple, à toutes les paroles qu'il leur dit, répon- 
dit avec respect pour sa personne, mais avec audace et 
emportement contre ce qu'ils dévoient au nom du Roi, 
demandant toujours leur protecteur, avec protesta- 
tion de ne s'apaiser jamais qu'on ne le leur rende. Et, 
sans trop considérer ce qu'ils dévoient au grand maître 



* Orner Talon dil qu'on en compta douze cent soixante dans Paris. 

F. R. 

1 Depuis le cardinal de Retz. Naturellement, dans ses Mémoires, il 
raconte cette circonstance de manière à se donner raison et à laisser 
croire que la Reine et son ministre se jouèrent de lui. f. n. 



CUAPITRE XX Y. — 1648. 157 

le maréchal de La Meilleraye, ils lui jetèrent des pier- 
res, le chargèrent de mille injures ; et, en le menaçant, 
tirent des imprécations horribles contre la Reine et 
contre son ministre. Ils lâchèrent contre lui des in- 
solences qui eussent mérité le gibet si le Roi eût été 
le maître, et si la Reine, par une vengeance particu- 
lière, eût été capable de faire mourir quelqu'un. 

Ces deux hommes revinrent au Palais-Royal consul- 
ter ce qui se devoit faire dans cette occasion, où les pa- 
roles paroissoient un remède trop foible pour un si 
grand mal. Mais, comme on jugea qu'il ne falloit point 
encore, dans cette première chaleur, aigrir davantage 
le peuple, il fut conclu qu'ils retourneroient s'exposer 
aux coups de pierres et aux injures. Ils le firent de 
bonne grâce, quoique le maréchal de La Meilleraye eût 
les gouttes et ne pût marcher sans l'aide d'un bâton, et 
que le coadjutcur eût une santé assez foible. On y en- 
voya aussi des soldats, pour voir si les armes ne feroient 
point de peur à cette furieuse troupe ; mais après que 
quelques coups les eurent un peu écartés, leur colère 
augmenta davantage, et leur rage en devint plus forte. 
Cette médecine, qu'on ne leur donna que par force, et 
pour essayer si les apparences seroient utiles à leur 
guérison, n'ayant pas eu d'effet, on cessa de la prati- 
quer ; et on crut que le mieux étoit de ne rien faire 
d'extraordinaire, de peur de faire connoître aux Pari- 
siens le danger où leur folie exposôit la France. 

On passa toute cette journée dans l'espérance que ce 
tumulte pourroit s'apaiser, mais avec beaucoup de 
crainte qu'il ne s'augmentât. On tint conseil au Palais- 
Royal à l'ordinaire, et nous y demeurâmes paisible- 
ment, riant et causant, selon notre coutume, de mille 
fariboles. Car, outre qu'en telles occasions personne ne 
veut dire ce qu'il pense et ne veut pas paroître avoir 

n. 14 



158 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÎLLE. 

peur, nul aussi ne veut être le premier à pronostiquer 
le mal. Plusieurs personnes, en effet, vinrent trouver la 
Reine, qui, légèrement et sur de fausses apparences, 
lui dirent que ce n étoit rien et que toutes choses s'a- 
paisoient *. Les rois se flattent aisément : notre Ré- 
gente étoit de même, qui, étant née avec un courage 
intrépide, se moquoit des émotions populaires, et ne 
pou voit croire qu'elles pussent causer de mal considé- 
rable . 

Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la Reine de 
la part du peuple, forcé de prendre cette commission 
pour lui demander encore une fois leur prisonnier, ré- 
solus, à ce qu'ils disoient, si on le leur refusoit, de le 
ravoir par force. Comme le cœur de la Reine n étoit 
pas susceptible de foiblesse, qu'il paroissoit en elle un 
courage qui auroit pu faire honte aux plus vaillans, et 
que d'ailleurs le cardinal ne trouvoit pas son avantage 
à être toujours battu, elle se moqua de cette harangue, 
et le coadjuteur s'en retourna sans réponse. Un de ses 
amis et un peu des miens *, qui, peut-être aussi bien 
que lui, n'étoit pas dans son ame au désespoir des 
mauvaises aventures de la cour, et qui ne l'avoit pas 
quittée de toute la journée, me dit à l'oreille que tout 
étoit perdu ; qu'on ne s'amusât point à croire que ce 
n'étoit rien ; que tout étoit à craindre de l'insolence du 
peuple ; que déjà les rues étoient pleines de voix qui 
crioient contre la Reine, et qu'il ne croyoit pas que cela 
se pût apaiser aisément. 



* Ce que dit ici madame de Motteville de la légèreté 1 des uns, de la 
flatterie dos autres, de la confiance aveugle de la Reine, et de l'assu- 
rance plus affectée que réelle du cardinal, est confirmé par les Mémoires 
de Retz, qui contiennent un récit très-piquant de ce qui se passa à ce 
conseil, f. n. 

* Lai gués. 



CHAPITRE XXV. — 164*. i5i) 

La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et con- 
firma la Reine dans sa créance que l'aventure du jour 
n'étoit nullement à craindre. Elle tourna la chose en 
raillerie, et me demanda au sortir du conseil, comme 
elle vint se déshabiller, sijen'avois pas eu grand'peur. 
Cette princesse me faisoit une continuelle guerre de ma 
poltronnerie : si bien qu'elle me fit l'honneur de me 
dire gaiement qu'à midi, peu après son retour du Te 
Deum, quand on lui étoit venu dire le bruit que le peu- 
ple commençoit à faire, elle avoit aussitôt pensé à moi 
et à la frayeur que j'aurois au moment que j'enlendrois 
cette nouvelle si terrible, el ces grands mots de chaînes 
tendues et de barricades. 

Elle avoit bien deviné, car j'avois pensé mourir d'é- 
tonnement quand on me vint dire que Paris étoit en 
armes : ne croyant pas que jamais dans ce Paris, le 
séjour des délices et des douceurs, on pût voir la guerre 
ni des barricades que dans l'histoire et la vie d'Henri 111. 
Enfin cette plaisanterie dura tout le soir ; et comme 
j'étois la moins vaillante de la compagnie, toule la 
honte de cette journée tomba sur moi. Je me moquai ' 
en moi-même, non-seulement de ma frayeur, mais en- 
core des avis que, deux heures auparavant, Laigucs 
m'avoit donnés si charitablement. Ce ne fut pas sans 
admirer comme les choses sont prises diversement, se- 
lon les différentes passions des hommes. 

Ce même jour, le premier président étoit venu au 
bruit des exilés trouver la Reine, pour lui demander 
ses confrères ; mais elle l'avoit renvoyé sans réponse. 
Le peuple, qui le soupçonnoit d'être d'accord avec la 
cour, alla chez lui ; des coquins remplis de rage criè- 
rent contre lui qu'il étoit un traître, et qu'il avoit 
vendu sa compagnie : si bien qu'il fut contraint, pour 
les apaiser, de sortir à pied dans les rues, et se présen- 



160 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

ter à ces mutins pour se justifier à eux. Sans cette fer- 
meté, ils eussent été peut-être plus loin dans leur inso- 
lence. Sa douceur calma leur furie, et ils reçurent ses 
justifications à condition qu'il retournèrent demander 
Broussel : ce qu'il fit avec aussi peu de succès que la 
première fois. 

Le lendemain, selon qu'il avoit été résolu au conseil 
le jour précédent, le chancelier l eut ordre d'aller au 
Palais pour y présider, pour calmer les esprits, et em- 
pêcher les désordres qui pourraient arriver sur le pré- 
texte de cette affaire *. La sédition avoit donné de la 
terreur à tout le monde, et les amis du chancelier lui 
dirent que cette occasion leur paroissoit infiniment pé- 
rilleuse pour lui. Il vit des mêmes yeux que les autres 
le danger où il s'exposoit; mais cette ame, trop atta- 
chée à la faveur, ne le fut point à l'amour de la vie. 11 
préféra à cette crainte l'avantage de faire une action qui 
fût au-dessus du commun ; et comme la Reine même 
l'avoit jugée nécessaire, il voulut y aller sans montrer 
aucune marque de foiblesse. 

Il partit à cinq heures du matin, et s'en alla au Pa- 
lais, ou, pour mieux dire, il partit de sa maison dans 
ce dessein. L'évèque de Meaux son frère voulut aller 
avec lui, et la duchesse de Sully sa fille, belle, jeune et 
courageuse, se jeta dans son carrosse, quoi qu'il pût 
faire pour l'empêcher de s'y mettre. Comme il fut sur 
le Pont-Neuf, trois ou quatre grands pendards abordè- 
rent son carrosse, et lui demandèrent insolemment 
qu'il leur rendit leur prisonnier, lui disant que s'il ne 
le faisoit, ils le tueroient à l'heure même. Ces déscs- 

1 Seguier. 

* On a cru aussi qu'il alloit interdire le parlement; mais je n'en ai 
rien su de certain. Il ne me parut alors aucune marque de ce dessein, 
et je ne l'ai entendu dire que long- temps après. (Note de fauteur.) 



CHAPITRE XXV. — 1648. J6I 

pérés ayant commencé le bruit, il en arriva d'autres 
qui l'environnèrent, et qui le menacèrent de la même 
chose. 

Lui, ne sachant comment faire pour s'échapper dou- 
cement de cette canaille, commanda à son cocher de 
passer outre, et d'aller devers les Augustins, où étoit la 
maison du duc de Luynes 1 son ami, pour y entrer au 
cas qu'il y fût contraint par la multitude, ou pour s'a- 
cheminer plus sûrement, par le pont Notre-Dame, au 
Palais ; car il crut que les bons bourgeois ne le laisse- 
roient pas au pillage de ces mutins. Etant arrivé auprès 
des Augustins, ce peuple commença de s'écarler : de 
sorte qu'il prit résolution de s'en aller de là à pied au 
Palais, et de mettre son carrosse chez le duc de Luynes; 
mais il n'eut pas fait trois pas, qu'un grand maraud 
vêtu de gris commença à crier tout de nouveau contre 
lui : «Aux armes, aux armes! Tuons-le, et vengeons- 
« nous sur lui de tous les maux que nous souffrons. » 

A ceci le tumulte s'échauffe et s'augmente, et le 
chancelier fut contraint de se jeter dans l'hôtel de Luy- 
nes, pour ï?'y sauver tout de bon. Guère de gens n'é- 
toient encore éveillés dans cette maison; il fut reçu 
seulement d'une bonne vieille femme, qui, voyant un 
chancelier de France lui demander du secours, le prit 
par la main et le mena dans un petit cabinet fait d'ais 
de sapin, qui étoit au bout d'une salle. 11 n'y fut pas 
plutôt entré, lui et sa troupe, que voici cette canaille 
qui vint, avec des cris effroyables, demander où il étoit, 
et dirent, avec mille sermens, qu'ils le vouloient avoir. 
Les uns disoient : « Ce sera prisonnier pour prisonnier; 
« et nous en ferons un échange avec notre cherprotec- 
« teur. » Les autres, plus médians, disoient qu'il le 

* Charles d'Albert; peu après il devint frondeur. 

14. 



162 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÎLLE. 

falloit démembrer et mettre par quartiers, afin d'en 
mettre les morceaux par les places publiques, et mon- 
trer leur ressentiment par leur vengeance. Ils allèrent 
enfin le chercher jusqu'à ce petit cabinet ; et comme 
ils virent le lieu assez abandonné, ils se contentèrent 
seulement de donner quelques coups contre les ais, et 
d'écouler s'ils n'entendoient point de bruit ; puis allè- 
rent ailleurs le chercher. Il est à croire que ce ministre, 
dans le temps qu'ils étoient à sa porte, n'étoit pas à 
son aise, et qu'il sentit qu'il étoit homme. 11 se confessa 
dans ce cabinet à son frère l'évêque de Meaux, et se pré- 
para tout-à-fait à la mort. 

Il avoit envoyé au Palais-Royal demander du se- 
cours; et dès qu'on sut le péril où il étoit, on envoya 
commander aux gendarmes et aux chevau-légers d'y 
aller. Le maréchal de La Meilleraye s'achemina pour 
l'aller quérir avec deux compagnies de Suisses ; et cet 
illustre prisonnier fiit tiré de ce péril par la venue du 
grand maître. Il le fit prendre sous les bras pour l'a- 
mener à pied au Palais-Royal ; car dans cet embar- 
ras on ne put trouver son carrosse, et toutes choses 
étoient bonnes, hormis d'être exposé à la furie du 
peuple. 

Le lieutenant civil 1 vint aussi donner de l'aide au 
chancelier ; et, le rencontrant en chemin, il le mit dans 
son carrosse, avec sa fille la duchesse de Sully et l'évo- 
que de Meaux. Comme ils passèrent devant la place 
Dauphme, au milieu du Pont-Neuf, le peuple, qui étoit 
en colère d'avoir perdu sa proie, fit une décharge sur 
eux, dont il y eut quelques soldats de tués de ceux qui 
environnoient leur carrosse. La duchesse de Sully re- 
çut un coup de mousquet au bras, d'une balle qui avoit 

1 Dreux d'Aubrai, comte d'Offremont. 



CHAPITRE XXV. — J648. 165 

déjà perdu sa force, car ils tirèrent de loin : par con- 
séquent elle ne la blessa que par une grande contusion. 
Un exempt du Roi, celui qui est toujours à la suite du 
chancelier, fut tué par cette canaille, de même qu'un 
des gardes qui l'accompagnent. 

Ils arrivèrent chez le Roi assez alarmés de cette 
aventure ; et le chancelier y demeura quelques jours, 
n'osant pas retourner chez lui, de peur que la populace 
animée ne lit dessein d'aller piller sa maison. À son 
retour, l'ayant. été voir dans sa chambre, il me repré- 
senta lui-même l'état où dan3 cet instant il avoit été ; 
et comme je lui demandai s'il avoit trouvé l'image de la 
mort fort horrible, il me dit qu'il avoit souffert ce que 
selon l'humanité on ne se peut exempter de sentir; mais 
que Dieu lui avoit fait beaucoup de grâces, l'ayant en- 
tièrement occupé du soin de son salut et de lui deman- 
der pardon de ses péchés. 

Voilà comme se passa le matin de la seconde journée, 
qui ne fut pas meilleure que la première. Au réveil de 
la Reine, sur les neuf heures du matin, on lui apprit 
cette nouvelle. Elle en fut fâchée infiniment, non-seule- 
ment par la pitié qu'elle eut d'une personne de cette 
qualité qui pour son service avoit été deux heures entre 
les mains de mille coquins dignes de la corde ; mais en- 
core par la blessure que son autorité recevoit de ce 
coup, qui devoit être d'une dangereuse conséquence à 
l'État, et avoir de mauvais effets par le bruit qu'elle fe- 
roit chez les étrangers. Elle connut qu'ils reprendroient 
de grandes forces sur cette nouvelle, et qu'un chance- 
lier de France, sans respect dans Paris, que le peuple 
avoit voulu tuer dans les rues, son Roi présent, étoit 
une marque certaine que la puissance du prince étoit 
anéantie, et l'amour des sujets envers leur souverain 
apparemment éteint en eux. 



164 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

Après que la Reine eut essuyé ce chagrin, dont la 
cause lui faisoit voir, malgré sa fermeté à ne s'ébranler 
de rien, qu'elle devoit tout craindre, il fallut qu'elle se 
levât pour recevoir le parlement, qui la vînt trouver en 
corps à pied pour lui demander le prisonnier. Elle leur 
parla vigoureusement, de bon sens et sans s'émouvoir l , 
car en cette occasion elle agissoit selon ses propres sen • 
timens et d'elle-même. Entre beaucoup de choses qu'elle 
leur dit, ces mots me restèrent dans la mémoire, qui 
me parurent dignes d'être remarqués : Que cela étoit 
étrange et bien honteux pour eux d'avoir vu, du temps 
de la feue Reine sa belle-mère, M. le priuce en prison à 
la Bastille, sans en avoir montré aucun ressentiment ; 
et que, pour Broussel, eux et le peuple fissent tant de 
choses ; que la postérité regârderoit avec horreur la 
cause de tant de désordres, et que le Roi son fils auroit 
un jour sujet de se plaindre de leur procédé, et de les 
en punir. 

Le premier président lui répondit peu de chose ; et 
le président de Mesmes, l'interrompant, prit aussi la 
parole, et lui dit : « Oserai-je, madame, vous dire qu'en 
« l'état où sont les peuples il ne faut penser qu'au re- 
« mède, et que Votre Majesté doit, ce me semble, éviter 
« la douleur de rendre ce prisonnier par force, en nous 
« le redonnant de sa propre volonté et de bonne grâce. » 
La Reine lui répliqua qu'il étoit impossible de faire ce 
tort à l'autorité royale, et laisser impuni un homme 
qui l'avoit attaquée avec tant d'insolence ; qu'ils dé- 
voient bien voir par la douceur de sa régence quelles 
étoient ses intentions, et qu'en son particulier elle étoit 
toute disposée à lui pardonner ; mais qu'ils savoient 



1 Relz et Orner Talon disent qu'elle avait en ce moment le ton très- 
aigre. F. B. 



CHAPITRE XXV. — 1C4S. J65 

bien qu'il y avoit une certaine sévérilé à quoi les rois 
étaient obligés, pour contenir les peuples dans quelque 
crainte. 

Après ces sortes de disputes elle les quitta, et le pre- 
mier président, courant après elle, la conjura tout de 
nouveau de bien penser à ce qu'elle faisoit. A quoi la 
Reine, instruite en cet endroit par son ministre, comme 
elle l'avoua depuis, leur repartit -que, de leur côté, ils 
fissent ce qu'ils dévoient; qu'ils témoignassent à l'ave- 
nir plus de respect aux volontés du Roi ; et que de sa 
part, cela étant, elle leur feroit toutes les grâces qu'ils 
pourroient justement prétendre d'elle. 

Le chancelier, qui étoit présent, leur expliquant ce 
que cette réponse vouloit dire, leur fit entendre que 
s'ils promettaient de ne plus opiner sur la déclaration, 
et cesser absolument de s'assembler sur les affaires 
d'État, elle leur redonneroit leurs prisonniers, puisque 
la seule raison qui avoit obligé la Reine à faire ce qu'elle 
avoit fait avoit été leur révolte, et la censure qu'ils fai- 
soient tous les jours sur cette déclaration qui les corn- 
bloit de grâces, et qui leur marquoit assez la bonté de 
Sa Majesté et la douceur de son ministre. 

Sur celte proposition, toute la compagnie se résolut 
de s'en retourner au Palais s'assembler là-dessus, pour 
savoir ce qu'ils avoient à répondre. Ils sortirent de 
chez la Reine dans le môme ordre qu'ils étaient venus : 
et comme ils arrivèrent dans la rue Saint-Honoré, aux 
premières barricades qu'ils rencontrèrent, ils furent 
arrêtés par le peuple qui les environna, criant et de- 
mandant Broussel. Plusieurs s'approchèrent du pre- 
mier président, et, lui présentant le pistolet à la gorge, 
lui dirent mille injures, et le menacèrent que s'il ne leur 
faisoit rendre M. de Broussel, ils le tueroient. Ils mon- 
trèrent en effet assez de désir de le maltraiter ; mais il 



166 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEY1LLE. 

se sauva par sa fermeté et sa constance, les assurant 
qu'il venoit d'y travailler de toute sa force ; et, sur ces 
paroles, ils lui donnèrent la vie, à condition qu'il s'en 
retourneroit à l'heure même trouver la Reine, lui signi- 
fiant que s'il ne l'obtenoit, ils le mettroient en mille 
morceaux. 

Toute cette compagnie revint donc sur ses pas, bien 
étonnée de voir que la furie du peuple s'étendoit jus- 
que sur eux. Ils se reconnoissoient la cause de ces dés- 
ordres, et n'y auroient pu remédier s'ils avoient voulu 
l'entreprendre; car, quand le peuple se mêle d'ordon- 
ner, il n'y a plus de maître, et chacun en son particu- 
lier le veut être. Cette célèbre république de Rome, qui 
s'étoit rendue maîtresse du monde presque tout entier, 
a sir par expérience combien il est dangereux de lui 
donner part au gouvernement ; et ces illustres conqué- 
rans, dont chaque citoyen s'estimoit plus qu'un roi, ont 
sans doute senti, par cette noble illusion de l'amour 
de la liberté, combien la furie populaire est une chose 
dure, cruelle et fâcheuse. 

La France, qui est accoutumée à cette belle et hono- 
rable servitude de nos souverains, regardoit la puis- 
sance que le peuple vouloit prendre dans Paris comme 
une grande maladie de l'État, et le parlement même en 
étoit surpris. J'entrai chez le Roi peu après le retour 
de ces longues robes au Palais-Royal, et je les vis pas- 
ser, du grand cabinet de la Reine, par-dessus la ter- 
rasse qui sépare les deux corps de logis de cette maison, 
pour aller dans la grande galerie du Roi faire ce qu'ils 
avoient eu dessein de faire au Palais, c'est-à-dire cher- 
cher les moyens d'apporter quelque remède au mal 
présent. Ils n'avoicnt point mangé de tout le jour, et il 
étoit tard. Par pitié plutôt que par tendresse, la Reine 
eut le soin de leur faire porter du pain et du vin, avec 



CHAPlTftli XXV. — 1048. 167 

quelques viandes, qu'ils dévoient, ce me semble, man- 
ger avec beaucoup de honte, voyant qu'ils étoienl la 
cause de ces désordres, des inquiétudes de la Reine, de 
la prise de Broussel et de la révolte du peuple. 

Apres leur repas, le duc d'Orléans y alla pour y te- 
nir sa place ordinaire. Le chancelier s'y trouva aussi 
pour y présider : ce qu'il fit avec une grande présence 
d'esprit, quoique ce fût avec les images de la mort et 
du péril qu'il yenoit d'essuyer. Le cardinal y fut un 
moment pour les conjurer de penser tout de bon, et 
avec des intentions sincères, au remède des maux qui 
pouvoient naître de ces commencemens de révolte. Il 
avoit beaucoup d'esprit, et parloit assez bien noire lan- 
gue : il l'écrivoit même d'une manière à se pouvoir 
faire admirer; mais comme il lui restoit l'accent de son 
pays, il n'avoit pas l'agrément du discours, ni la faci- 
lité de s'expliquer élégamment. 11 leur dit seulement eu 
cette occasion qu'il croyoit qu'ils avoient fort bonne in- 
tention ; que la Reine l'avoit de même ; que cela étant, 
il étoit facile de s'accommoder. Un de mes amis, qui 
étoit de cette compagnie, me dit qu'il avoit ensuite ré- 
pété ce peu de mots beaucoup de fois et assez confusé- 
ment ; de sorte que sa petite harangue ne servit qu'à 
faire rire ceux qui ne pensoient guère sérieusement à ce 
qu'il conseilloit de faire avec assez de raison. Ce qui 
nous doit faire connoître que naturellement il y a de l'i- 
niquité dans le cœur des hommes, et que la justice en 
est souvent bannie. Si cela n' étoit pas, ils estimeroient 
les choses raisonnablement dites, par quelque bouche 
qu'elles le fussent. 

Toute cette journée, malgré les barricades, il y eut 
beaucoup de monde chez la Reine, qui fut toujours 
au cercle avec la reine d'Angleterre et plusieurs prin- 
cesses, attendant la résolution que prendroit le parle- 



168 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTKVILLE. 

ment. Le cardinal n'étoit pas sans inquiétude, et dans 
cette même attente il alla s-enfermer dans le petit ca- 
binet de la Reine avec l'abbé de La Rivière, qui n'étoit 
pas si chagrin que lui ; car il espéroit que l'abaisse- 
ment du ministre serviroit à son élévation. 

Cette tristesse ne paroissoit point sur le visage du 
cardinal. Au contraire, quand il se montroit au pu- 
blic, il témoignoit beaucoup de tranquillité ; et, comme 
je l'ai remarqué ailleurs, il étoit plus humain et plus 
doux dans le malheur que dans la prospérité : il ne 
tu } oit pas ceux qui lui vouloient parler avec la même 
sécheresse que quand il étoit satisfait et content. Par 
cette raison, les gens de la cour lui souhaitoient tou- 
jours quelque mauvaise aventur^afin de l'humilier, 
car il est naturel à l'homme de régler ses sentimens 
selon la mesure de ses intérêts ; et le plus sage de tous 
ne l'est guère quand il désire quelque bien qu'on lui 
refuse avec des marques de mépris e\ de rudesse. Mal- 
gré la douceur du cardinal, il n'en avoit pas souvent 
dans sou procédé ni même dans ses paroles : elles 
étoient quasi toujours sèches et fort différentes de ses 
promesses, qui ne produisaient jamais, ou rarement, 
de bons effets, s'il n'y étoit contraint par l'intrigue des 
prétendans. Ils ont quasi toujours arraché ses bienfaits 
de sa foiblesse plutôt que de sa bonté. 

Le parlement ayant achevé sa délibération, il vint 
trouver la Reine, qui les alla recevoir dans sa petite 
galerie, n'ayant nulles femmes auprès d'elle. Le pre- 
mier président, au nom de sa compagnie, lui protesta 
de leur fidélité par un compliment assez court, et lui 
rendit compte de leur délibération , par laquelle ils 
promettoient de différer et surseoir toutes leurs déli- 
bérations jusques après la Saint Martin, hormis sur les 
rentes et sur le tarif. 



CHAPITRE XXV. — 1048. 169 

Cet arrêté n'étoit rien de bon. On voyoil sous cette 
promesse une véritable intention de recommencer tout 
de nouveau quand la Saint-Martin seroit passée , et 
qu'alors ils pourroient s'assembler à leur gré sur toutes 
matières ; et néanmoins, en conséquence de ce délai, 
la Reine, forcée par l'état où se trouvoit Paris, leur 
accorda leur prisonnier, et leur donna dès cet instant 
une lettre de cachet pour le faire revenir avec les car- 
rosses du Roi, qui furent commandés pour l'aller qué- 
rir en diligence. 

Cette grâce, extorquée et colorée seulement par une 
apparente et très -courte obéissance qui, à proprement 
parler, n'étoit qu'une victoire qu'ils emportoient sur 
la royauté, fit de la peine à la Reine, et en dut faire au 
cardinal. Elle causa même du chagrin dans l'ame des 
bons Français, dont le nombre étoit petit; car ceux 
qui composoient la cour l'avoient ulcérée par la haine, 
ou occupée du désir de voir changer la fortune du mi- 
nistre : si bien qu'on peut dire que les malheurs de la 
Reine étoient grands, et que peu de personnes y pre- 
noient part. 

Voici donc le prisonnier Broussel que la Reine est 
contrainte de rendre : le parlement est victorieux , et 
lui et le peuple sont les maîtres. Les bourgeois avoient 
pris les armes par ordre du Roi, de peur que la ca- 
naille insolente ne devînt trop absolue ; et les colonels 
des quartiers et compagnies de la ville faisoient leurs 
gardes avec tant d'ordre, qu'on peut dire que jamais 
désordre ne fut si bien ordonné , une sédition aussi 
grande et aussi impétueuse que celle-là devant vrai- 
semblablement causer plus de mal qu'elle n'en causa. 

Mais les bourgeois, qui avoient pris les armes fort 
volontiers pour sauver la ville du pillage, n'étoient 
guère plus sages que le peuple, et demandoient Brous- 

ii. 15 



170 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

sel d'aussi bon cœur que le crocheteur. Car, outre qu'ils 
étoient tous infectés de l'amour du bien public qu'ils 
cstimoient être le leur en particulier, qu'ils aimoient 
trop ledit parlement et qu'ils avoient tous de la haine 
contre le ministre, ils étoient remplis de joie de penser 
qu'ils étoient nécessaires à quelque chose. Ils croyoient 
avoir part au gouvernement puisqu'ils gardoient les 
portes de la ville ; et chacun dans sa boutique raison- 
noit sur les affaires d'État. Us ne faisoient pas tant de 
bruit que les autres, mais ils demandoient Broussel 
gravement, et disoient qu'ils ne se désarmeroient point 
s'ils ne le voyoient de leurs yçux. 

Après que le parlement eut eu son audience, toute 
cette compagnie sortit du Palais-Royal, et s'en retourna 
aussi triomphante que la Reine étoit humiliée. Le 
peuple et les bourgeois leur vinrent demander ce qu'ils 
avoient fait pour Broussel. Ils leur répondirent qu'ils 
avoient obtenu sa liberté; et un de ses neveux, qui 
étoit en leur compagnie, parut avec la lettre de cachet, 
et leur promit qu'il seroit à Paris le lendemain à huit 
heures du matin. Cette promesse leur donna quelque 
consolation et un peu de repos. Mais, au moindre 
doute qu'ils avoient, ils recommençoient leurs impré- 
cations ; et , parmi leur colère, ce grand déchaînement 
qu'ils avoient contre la personne de la Reine et du mi- 
nistre étoit une chose étonnante. Ils ne feignoient pas l 
de dire que si on les trompoit, ils iroient saccager le 
Palais-Royal, chasseroient cet étranger: et ils crioient 
incessamment : Vive le Roi tout seul, et M. de Broussel ! 

La nuit fut assez fâcheuse ; car en de telles rencon- 
tres on doit tout. craindre. L'alarme fut grande au 



* C'est-à-dire, ils n'hésitaient pas. Ce sens du verbe feindre a vieilli. 



CHAPITRE XXV. — 1648. 171 

Palais-Royal : la Reine même, avec toute sa fermeté, 
eut de l'inquiétude. Les bourgeois tiroient incessam- 
ment, et ils étoient si près de la maison du Roi, que les 
sentinelles du régiment des Gardes et celles de la rue 
Saint-Honoré se regardoient de fort près. Les menaces 
qu'ils faisoient ne furent pas cachées au cardinal , et , 
malgré la gaieté qu'il avoit affectée en public, il ne 
laissa pas de se précautionner en homme qui avoit 
peur. Il ne se coucha point de toute la nuit, étant tou- 
jours botté et prêt de montera cheval, en cas qu'il y 
eût été contraint par la rage et la folie du peuple. Il y 
avoit un corps-de-garde chez lui, un à sa porte, et dans 
son écurie un grand amas de mousquets, pour se dé- 
fendre s'il eût été attaqué. 11 fit tenir dans le bois de 
Boulogne quelque cavalerie pour l'escorter s'il étoit 
contraint de sortir ; et ceux qui étoient attachés à lui 
ne le quittèrent point qu'il ne fût jour. Un Italien qui 
étoit à lui, qui avoit autant de poltronnerie que d'es- 
prit, et qui avoit peu de tendresse pour son maître, 
me dit le lendemain, che per tutto il regno diFrancia 
non vorebbe aver da passare una cosi mala notte corne 
quella ch'eru passata. (Que pour tout le royaume de 
France il ne voudroit pas passer une nuit pareille à 
celle qu'il avoit eue.) 

Le lendemain les mutins, en attendant la venue de 
leur prisonnier, continuèrent leurs menaces, disant 
tout haut qu'ils vouloient envoyer quérir le duc de 
Beaufort et le mettre à leur tête. Cette insolence s'aug- 
menta quand on leur dit qu'on avoit vu de la cavalerie 
dans le bois de Boulogne. Ne pouvant deviner ce que 
c'étoit, ils s'imaginèrent qu'il y avoit dix mille hommes 
dans cette embuscade, et que c'étoit pour les châtier 
de leur révolte. Lorsqu'ils entendirent huit heures 
sonner, et que leur prisonnier n'étoit point encore 



Ml MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÏLLE. 

venu, ce fut de si grands redoublements de cris, et de 
si terribles menaces, que Paris dans cet instant étoit 
quelque chose d'effroyable. Enfin, ce tribun du peuple 
élant arrivé à dix heures, les exclamations de joie fu- 
rent infinies ; les chaînes furent détendues, les barri- 
cades rompues pour le laisser passer. Et jamais triom- 
phe de roi, ou d'empereur romain, n'a été plus grand 
que celui de ce pauvre petit homme, qui n'avoit rien 
de recommandable que d'être entêté du bien public et 
de la haine des impôts : ce qui en effet étoit une chose 
louable si elle eût été réglée par une bonne et prudente 
conduite, et si sa vertu eut été tout-à-fait exempte de 
l'esprit de cabale; car je sais que pendant toute la 
guerre les esprits factieux, et qui n'agissoient que par 
des motifs d'intérêt, avoient de grandes liaisons et de 
grandes conférences avec lui. C'est pourquoi ses bon- 
nes qualités n'étoient pas pures ni exemptes de cor- 
ruption. 11 fut mené à Notre-Dame, où le peuple voulut 
qu'on chantât un Te Deum ; mais ce pauvre homme, 
honteux de tant de bruit, s'échappa de leurs mains, et, 
sortant par une petite porte de l'église, s'en alla chez 
lui, où beaucoup de gens de la cour le furent voir par 
curiosité. 

Après le retour de Broussel, il sembloit que tout ce 
désordre devoit cesser ; mais les bourgeois, sans avoir 
nulle soumission aux ordres et aux volontés du Roi, ne 
voulurent point quitter leurs armes, ni ôter leurs bar- 
ricades que par l'ordre du parlement ; et disoient tout 
haut qu'ils ne reconnoissoient point d'autres maîtres 
ni d'autres protecteurs. Ainsi le même matin, en pré- 
sence de Broussel, qui de chez lui avoit été droit au 
parlement, cette compagnie, maîtresse de la vie du Roi 
et de la ville, donna un arrêt en ces termes : 

« La cour cejourd'hui, les chambres assemblées : ouï 



CHAPITRE XXV. — 1648. 173 

le prévôt des marchands de cette ville, sur les ordres 
qu'il avoit donnés en conséquence de l'émotion qui 
et oit arrivée le jour de devant-hier, hier et ce matin ; 
ouï aussi le procureur général du Roi , a ordonné que 
toutes les chaînes tendues et- barricades faites par les 
bourgeois seront détendues, démolies et ôtées ; enjoint 
à eux de se retirer chacun chez soi, et s'appliquer à 
leurs vacations. Fait en parlement, le 28 août 1648. » 

En suite de cet arrêt , tous obéirent si ponctuelle- 
ment, que deux heures après on pouvoit aller par Pa- 
ris comme dans les temps les plus paisibles ; et toutes 
choses se calmèrent, de sorte qu'il sembloil que le 
passé eût été un songe. Mais, comme il faut peu de su- 
jet pour troubler les esprits d'une populace déjà émue, 
le malheur voulut qu'on fit apporter deux charrettes 
de poudre pour le régiment des Gardes, qui entrèrent 
par la porte Saint-Antoine. Cet objet frappa leur ima- 
gination de mille frayeurs, et fit croire aux bourgeois, 
comme à des criminels qui craignent le supplice , que 
la Reine avoit quelque dessein de les punir. Sur cela, 
ils coururent aux charrettes et les pillèrent, et crièrent 
tout de nouveau : Aux aimes ! Les magistrats de la ville 
y allèrent pour les apaiser, qui les assurèrent qu'ils 
n'avoient rien à craindre ; mais il ne les purent per- 
suader. Le feu de ce nouvel accès de rébellion s'en* 
flamma avec tant de promptitude, qu'en moins d'une 
demi-heure il communiqua sa chaleur jusqu'à l'autre 
bout de la ville ; et Paris dans cet instant reprit la 
même face qu'il avoit eue le matin. 

Sur cet avis, la Reine tint conseil avec le duc d'Or- 
léans, le ministre, le grand maître, et tous les autres. 
On y résolut de renvoyer dans leurs quartiers toutes 
les gardes qui étoient devant la porte du Palais-Royal, 
afin d'Ater au public les soupçons qu'il pourroit avoir 

15. 



474 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

eus à la vue de ces charrettes ; ce qui s'exécuta aussi- 
tôt. Les émotions populaires dans Paris, qui est plutôt 
un monde entier qu'une ville particulière, sont des 
torrens furieux qui s'épandent avec une si grande im- 
pétuosité, que si on les laissoit grossir, ils seroient 
capables de faire des ravages que la postérité par leurs 
terribles effets auroit peut-être de la peine à les croire. 

On manda enfin le prévôt des marchands, à qui la 
Reine dit qu'elle s'étonnoit de cette rumeur; que la 
poudre qui avoit épouvanté le peuple étoit seulement 
pour fournir le corps-de-garde de la maison du Roi, 
qui en manquoit; et que, pour marque qu'elle n'avoit 
pas de dessein qui pût inquiéter aucune sorte de per- 
sonnes, elle avoit renvoyé toutes les compagnies des 
Gardes dans leurs quartiers, et l'assura qu'il n'étoit 
resté dans la place où étoit le corps-de-garde que la 
simple garde ordinaire. Elle lui commanda d'aller pu- 
blier ces vérités dans les rues, afin de rassurer tout le 
monde. 

11 obéit aux ordres de la Reine, mais il ne fut pas 
écouté : la raison et la vérité ne sont pas de la connois- 
sance de ces sortes de gens. Elles furent reçues avec des 
injures insolentes, et rebutées comme des ennemis 
contre qui ces furieux avoient naturellement de l'anti- 
pathie. Leur incrédulité s'augmenta par le souvenir de 
cette cavalerie dont ils avoient entendu parler le matin, 
qui avoit été en embuscade dans le bois de Boulogne ; 
et de toutes ces chimères ils en faisoient une fable, où 
ils ajoutoient plus de foi qu'au récit de l'histoire. L'é- 
pouvante qu'ils se donnoient à eux-mêmes eut tant de 
force sur leur imagination, qu'il y en eut d'assez sots 
7 pour dire que la reine de Suède 1 étoit aux portes de 

* Christine. Voyez lome I. p. 287. 



CHAPITRE XXV. — 1648. 175 

Paris pour secourir la Reine, parce qu'ils avoient ouï 
dire que cette princesse étoit une guerrière, et qu'ils 
sa voient par ses derniers ambassadeurs qu'elle avoit 
contracté alliance avec la nôtre. 

A force de leur crier qu'ils n'avoient rien à craindre, 
il y eut quelques moraens où il sembla que leur ardeur 
commencent un peu à s'éteindre; et, sur les sept à 
huit heures du soir, on vint dire à la Reine que le 
peuple paroissoit vouloir se taire ; ce qui l'obligea de 
songer à se mettre au lit. Elle avoit besoin de se reposer 
des fatigues et des cruelles inquiétudes qu'elle avoit 
senties, malgré sa tranquillité ordinaire. 

Elle étoit à peine assise à sa toilette pour se désha- 
biller, que le bruit de la rue Saint-Antoine, qui étoit 
répandu par Paris, recommença tout de nouveau dans 
la rue Saint -Honoré , avec beaucoup plus de frayeur 
pour la cour que celle du jour; car la nuit les choses 
paroissent plus fâcheuses, et donnent beaucoup plus 
d'inquiétudes. 11 y avoit eu des gens assez méchans 
pour jeter des billets par les rues et dans les places pu- 
bliques, qui conseilloient aux bourgeois de prendre les 
armes, et qui les avertissoient charitablement qu'il y 
avoit des troupes aux environs de Paris, avec avis cer- 
tain que la Reine vouloit enlever le Roi, ensuite les faire 
saccager pour les punir de leurs révoltes . 

L'alarme fut plus grande parmi le peuple, et le 
Palais-Royal en eut sa part. On vint dire à la Reine 
tout librement qu'elle n'étoit plus en sûreté dans celte 
maison, sans fossés ni sans gardes. On lui apprit qu'il 
y avoit des troupes de bourgeois mêlés de canaille, qui 
disoient tout haut qu'ils vouloient le Roi ; que leur ré- 
solution étoit de l'avoir entre leurs mains pour le gar- 
der eux-mêmes à l'hôtel-de-ville; qu'ils vouloient les 
clefs des portes de la ville, de peur qn'on ne l'enlevât ; 



176 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

que lui hors du Palais-Royal, ils ne se soucioient guère 
du reste, et que volontiers ils y mettroient le feu. 

Sur ces horribles menaces, nous commençâmes tous 
à craindre pour elle et pour nous, soit pour sa personne, 
soit pour les nôtres, soit enfin pour nos maisons, qui 
étant voisines de la cour couroient grand risque d'être 
pillées. Chacun lui apprit alors le péril où elle étoit, et 
les insolences que le peuple disoit contre elle ; car on 
flatte les rois jusqu'à l'extrémité ; mais aussi quand le 
masque est levé on ne les épargne pas. Jarzé, nouveau 
capitaine des Gardes, sur ce qu'elle montra quelques 
regrets d'avoir renvoyé les Gardes, lui dit avec osten- 
tation : « Madame, nous sommes ici une poignée de 
« gens qui mourrons à voire porte. » Mais comme ces . 
offres avoient plus de beauté que de force, elle les reçut 
plutôt comme des marques du mauvais état où elle étoit, 
que comme un remède capable de la consoler des mdu.v 
qu'elle a voit sujet de craindre. 

11 fallut qu'elle en cherchât la guérison dans sa 
propre fermeté; car M. le cardinal étoit si rempli de 
trouble et d'effroi, qu'elle n'en recevoit nul secours. 
Dans cet instant, elle connut bien clairement tout ce 
qui pouvoit lui arriver. Elle le sentit, et la rougeur qui 
lui monta au visage sur le compliment de Jarzé nous le 
fit assez connoître. Mais je dois lui rendre ce témoignage, 
qu'après avoir observé ses paroles, ses sentimens et ses 
actions, je ne vis en elle nulle marque de foiblesse. Au 
contraire, elle demeura toujours également constante 
et ferme, et parut dans ce moment très-digne de ses 
grands aïeux, et parler en petite-fille de Charles-Quint, 
qui joignit par sa dernière retraite la piété à ses hé- 
roïques vertus. Elle répondit à ceux qui lui disoient les 
choses du monde les plus effroyables, ces belles paroles 
dont il me souviendra toute ma vie : « Ne craignez 



CHAPITRE XXV. — 1048. 177 

« point, Dieu n'abandonnera pas l'innocence du Roi ; 
« il faut se confier en lui. » 

Quand je l'entendis parler ainsi, je fus honteuse, je 
l'avoue, d'avoir cru que sa tranquillité pouvoit être 
quelquefois causée par l'ignorance du péril. Je l'en 
avois soupçonnée, parce qu'en effet les rois ne voient 
jamais leurs maux qu'au travers de mille nuages. La 
vérité que les poètes et les peintres représentent toute 
nue, est toujours devant eux habillée de mille façons; 
et jamais mondaine n'a si souvent changé de mode que 
celle-là en change quand elle va dans les palais des rois. 

En cette occasion, cette grande princesse n'a pu être 
accusée d'aveuglement. Elle sentit si fortement l'état 
où elle étoit, qu'elle en fut peu après malade. Mais son 
ame, plus forte que son corps, la soutint avec tant de 
fermeté, qu'elle auroit eu honte de montrer ce que la 
nature n'avoit pu éviter de lui faire souffrir. Et cette 
honorable fierté fut si grande en elle, qu'elle l'empêcha 
de donner à ses chagrins d'autres témoins que les hor- 
reurs de la nuit. Elle se contenta en notre présence de 
demander sans trouble des nouvelles de ce qui arrivoit 
de temps en temps, sans rien oublier néanmoins de 
tout ce que le soin et la prévoyance pouvoient apporter 
pour remédier à des maux si extraordinaires et si re- 
doutables, dans lesquels elle ne trouvoit conseil ni as- 
sistance de qui que ce fût, pas même de son ministre, 
qui crut alors qu'il seroit obligé de quitter la France. 

Il est vrai en effet qu'il s'habilla de gris, pour se tenir 
prêt à partir : ses chevaux furent bridés toute la nuit, 
et ses gens en état de le pouvoir suivre. 11 alla même 
visiter le corps-de-garde des bourgeois, pour entendre 
ce que disoit le peuple, et faire ses jugemens lui-même. 
Mais enfin sur le minuit, les bourgeois voyant que les 
gardes effectivement n'étoient plus devant le Palais- 



178 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

Royal, où il n'y avoit que deux pauvres sentinelles, à la 
paix qui paroissoit régner dans la maison du Roi, ils 
commencèrent à se rassurer. Ce qu'ils firent enfin, 
après que par Tordre de la Reine on leur eut porté les 
clefs des portes de la ville, et que les magistrats, qui 
allèrent toute la nuit par les rues, leur eurent juré qu'ils 
n'avoient rien à craindre. Le bruit s'apaisa, de sorte 
que Comminges, étant allé dans les rues voir l'état des 
choses, vint assurer la Reine qu'il n'avoit presque ren- 
contré personne. C'est pourquoi nous la quittâmes, 
pour aller chercher dans le repos quelques consolations 
à nos misères. 



CHAPITRE XXVI 

(J648). — Calme dans Paris. — Mécontentement du coadjuteur. — Am- 
bition secrète du duc d'Orléans. — Vengeances des Espagnols à Na- 
ples. — Maladie du duc d'Anjou. - La Reine remercie les bourgeois 
d'avoir gardé la capitale. — Elle cède à de nouvelles exigences de la 
magistrature. — Politique modérée du cardinal. — fondé blessé de- 
vant Furnes. — La cour se retire à Ruel. — Exil de Châteauncuf. — 
Arrestation de Chavigny. — Fidélité du commandeur de Jars à sou 
ami Chàteauueul'. — Fontrailles évite la prison par la fuit»'. — Le 
parlement demande le retour du Roi et le changement du ministre. 
— Arrivée de Condé à Paris. — Les princes appuient la Reine, qui 
refuse les demandes des magistrats. — Lu cour va à Saint -Germain. 
Déclaration du Roi défendant au parlement de s'assembler. — Le duc 
d'Orléans et Condé proposent une conférence aux magistrats. — 
Ceux-ci exigent préalablement la liberté de Chavigny. — Autres de- 
mandes du parlement. — Anne d'Autriche les accorde en partie. — 
Madame de Vendôme invoque la protection de la magistrature contre 
Mazarin. 



Le 29 et 30 août, Paris reprit un esprit de paix : il 
n'y resta nulles traces de désordre, ni de la violente 
émotion du peuple. 11 est à présumer que la confiance 



CHAPITRE XXVI. — 1648. 179 

que la Reine avoit eue dans le secours céleste avoit pour 
cette fois sauvé cette grande ville, puisque de tant de 
gens malintentionnés, nul ne voulut se déclarer pour 
chef delà canaille révoltée. Cette infidélité leur donna 
de l'horreur, et leur malice ne se trouva peut-être pas 
encore assez grande pour vouloir perdre la France, leur 
patrie et leur Roi. Leur ambition, empoisonnée de des- 
seins factieux, n' étoit pas arrivée au point où pour notre 
châtiment le Seigneur la vouloit laisser se porter; car 
les grands maux ne se font pas tout d'un coup. Les 
hommes ne s'accoutument au crime que peu à peu ; et, 
à la honte de la nature humaine, il faut avouer qu'ils 
s'y accoutument fort aisément. Ce qui donna plus d'in- 
quiétude au ministre, ce furent les billets qui avoient 
été jetés, qu'il crut devoir venir d'un chef tout prêt 
pour ce corps, composé de tant de membres différens. 
Tous leurs mouvemens, que la détention de Broussel 
fit paroître, furent en effet le présage du mal effectif 
qui arriva peu après. 

Lecoadjuteur de Paris 1 , qui avoit beaucoup d'esprit 
et de savoir, et qui avoit outre cela un grand cœur et de 
la grandeur dans l'ame, ayant cru être obligé d'em- 
ployer en cette occasion le crédit que son caractère et 
sa dignité lui donnoient pour apaiser la sédition arrivée 
auprès de son église, étoit allé dans les rues dans l'in- 
tention de rendre au Roi et à la Reine tout le service 
dont il étoit capable; et il s'imaginoit en avoir rendu 
un assez grand et être en état de continuer à en rendre. 
Cependant il sut qu'au lieu de le louer de ce qu'il avoit 
fait on s' étoit moqué de lui 8 , et que le ministre avoit dit 

1 Jean-François-Paul deGondy, depuis cardinal de Retz, néàMont- 
rairajl en 1614, mort en lt>79. Il avait été nommé coadjuteur de l'arche- 
vêque de Paris, son oncle, en 1643. f. r. 

* Le cardinal de Retz rapporte toutes ces railleries dans ses Mémoi- 



180 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

qu'il avoit peur, et qu'il avoit souffert le soir chez lui que 
Beautru en fit des railleries. 11 se plaignit hautement à 
ses amis, qui étoient en grand nombre, qu'il étoit mal 
payé de toute la peine qu'il s'étoit donnée; et Ton a cru 
que pour faire voir que le mal étoit plus grand qu'on 
ne l'avoit pensé à la cour, c 'étoit lui qui avoit envoyé 
insulter le chancelier. 

Le duc d'Orléans, qui avoit jusques alors paru si 
affectionné à la Reine, ne put considérer l'état où étoit la 
cour sans ressentir en son ame quelques mouvemens 
d'espérance que, la haine qu'on avoit pour la Reine, 
augmentant tous les jours, on l'obligeroit de remettre 
entre ses mains l'autorité qu'il lui avoit abandonnée, 
ou du moins de lui en faire une plus grande part que 
celle dont il s'étoit contenté. Son favori, qui voyoit la 
facilité qu'il y avoit à augmenter la puissance de son 
maître, ne pouvoit pas s'empêcher de la souhaiter pour 
augmenter la sienne : et comme il est difficile de ne pas 
montrer ce qu'on a dans lame, il fut aisé à la Reine 
de connoître que Monsieur, dans le conseil, n'agissoit 
plus aussi fortement pour elle qu'il avoit fait par le passé. 
C'est pourquoi la Reine ne l'employoit plus si souvent 
pour apporter du remède à ses maux, de peur que le 
médecin n'empirât la maladie. Elle songea à gagner 
M. le prince, lequel de son côté trouvoit, en même 
temps qu'elle, que Monsieur profitoit de son absence 
pour se rendre maître non-seulement du parlement, 
mais du conseil du Roi, de la ville de Paris, et de tout 
le royaume. 

Les affaires de la guerre alloient leur chemin ordi- 
naire du côté de Flandre; la bataille que nous y avions 

res; et en voit mieux encore combien il était blessé de ces propos à U 
manière dont il raconte les événements des jours précédents. Aussi 
dit-il qu'en sortant du Palais-Royal il était ce que Von appelle enragé, r. a. 



CHAP1TKK XXVI. — 1048. 181 

gagnée nous en rend oit en quelque façon les maîtres. 
M. le prince alla assiéger Fumes, que les ennemis ne 
pou voient pas secourir. 

Mais du côté de Naples nous n'étions pas si heureux. 
L'armée navale que nous y avions envoyée pour y faire 
une descente, afin de favoriser les restes de la rébellion, 
fut vigoureusement repoussée. On y perdit Montade, 
Normand, un des plus vaillans hommes du monde, et 
Bassompierre, bâtard du maréchal. Les Espagnols, se- 
lon leur sévérité ordinaire, avoient fait mourir par les 
mains des bourreaux une grande quantité de ceux qui 
avoient appelé le duc de Guise, afin d'arrêter tout-à-fait 
la révolte des peuples. Gennare Annèse, suivantla cou- 
tume des Espagnols qui ne pardonnent jamais, malgré 
l'accommodement qu'il avoit fait avec eux, y passa 
comme les autres, après avoir néanmoins reçu d'eux 
toutes les grâces qu'il leur avoit demandées ; lui disant 
apparemment, comme dans une occasion pareille mar- 
quée dans Mariana : La trakion te pagan bien, ser trai- 
dor te pagan mal 1 . 

Dans ces mêmes jours, notre petit prince, le vérita- 
ble Monsieur, tomba malade d'une fièvre continue et 
d'un grand mal de reins, qui fit juger aux médecins 
que e'étoit la petite vérole. Deux jours après elle sortit 
en abondance, et comme sa fièvre étoit diminuée sans 
aucun mauvais accident, la Reine n'en fut point inquié- 
tée ; on le laissa dans son appartement bien enfermé, et 
il fut si heureux que sa beauté, dont les dames étoient 
fort en peine, lui demeura. 

La Reine, dans le commencement de septembre, se 
trouva un peu mal ; mais comme elle n' avoit pas pour 
elle de ces délicatesses efféminées qui sont ordinaires à 



4 On paye cher la trahison, on ne pnye pas du tout le traître. 
n. 10 



182 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

notre sexe, elle ne laissa pas de voir tous les capitaines 
des quartiers, qu'elle remercia d'avoir préservé la ville 
du pillage; et, cachant ses sentimens, elle fit venir 
aussi les bourgeois et corps des marchands, à qui elle 
dit de douces paroles, quoiqu'en effet elle eût un grand 
sujet de s'en plaindre ; car ils avoient montré autant de 
passion et d'emportement contre elle que la. canaille 
la plus malicieuse et la plus méchante. Quand elle eut 
cessé de leur parler , ayant l'honneur d'être proche 
d'elle, je lui dis qu'elle venoit de faire son métier de 
reine, qui étoit la dissimulation; elle me répondit : 
« Et celui de chrétienne aussi. » Je demeurai d'accord 
avec elle que la matière étoit assez ample pour y pou- 
voir faire son devoir. 

Le 3 de ce mois [septembre], le parlement vint au 
Palais-Royal recommencer tout de nouveau ses persé- 
cutions ordinaires. Le premier président fit des remon- 
trances à la Reine sur les articles delà déclaration. Ils 
demandèrent qu'on leur en donnât une autre selon 
leurs formes : ils montrèrent encore vouloir un quart 
des tailles exempt de toutes non-valeurs ; demandèrent 
de plus qu'il se fit un fonds pour payer les gages des 
officiers, qui ne se pay.oient plus depuis long-temps; 
que tous les officiers subalternes fussent reçus au droit 
annuel sans qu'on leur demandât aucun supplément, 
et que les rentes fussent payées les trois quartiers ou 
tout au moins la moitié. Enfin c étoit la chose du 
monde à quoi ils pensoient le moins qu'à obéir à la 
Reine, ni même à tenir leur parole. 

Cette princesse, perdant courage pour en avoir trop, 
leur répondit doucement qu'elle seroit bien aise qu'ils 
prissent connoissance des affaires de l'État et de la né* 
Cessité où étoit le Roi; que cela étant, elle s'assuroit de 
leur fidélité et de leur affection ; qu'ils ne demande- 



CHAPITRE XXVJ. — 1648. 183 

roient plus de remises pour le peuple en un temps où 
toutes ses affaires étoient en désordre. Et néanmoins, 
forcée par la nécessité qui étoit alors son guide, elle 
leur accorda quasi tout ce qu'ils demandoient, hormis 
le quart des tailles exempt de toutes charges, qui alloit 
à beaucoup plus que ce qu'elle avoit eu intention d'ac- 
corder par la dernière déclaration. 

Comme les demandes du parlement s' augmentaient 
à mesure qu'on leur accordoit des grâces, ils s'avisè- 
rent de demander encore à la Reine la permission de 
continuer le parlement pendant les vacances : ce qui 
surprit infiniment le ministre, et l'embarrassa beau* 
coup. 11 avoit espéré cette fin, comme un relâche à ses 
maux ; car, selon la maxime italienne, il tempo gli dava 
vila [le temps lui donnoit la vie). Apres plusieurs négo- 
ciations, il se trouva contraint de leur accorder ce 
qu'ils paroissoient désirer, à cause qu'ils avoient dit 
qu'ils étoient résolus de continuer le parlement malgré 
la cour. L'État n étoit plus réglé selon les anciennes 
maximes du devoir des sujels envers leur souverain ; 
ils l'offensoient par leur désobéissance, et le servoient 
même maigre lui, ? 

Il fallut donc que la Reine envoyât cette permission 
au parlement par les geïis du Roi ; et, pour défendre 
un peu le terrain, elle ne leur accorda cette prolonga- 
tion que pour quinze jours. Cette princesse s'humilia 
jusqu'au point de faire prier la compagnie de faire ces- 
ser les bruits que le peuple mal affectionné faisoit cou- 
rir contre elle, l'accusant de mille fables à quoi il étoit 
impossible qu'elle voulût penser. Ils débitaient qu'elle 
avoit fait limer les chaînes des rues, et que certains as- 
trologues prédisoient de grands désordres le jour de la 
Notre-Dame, auquel on croyoit qu'elle vouloit faire une 
seconde Saint-Barthélémy. Elle leur fit dire encore 



184 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

qu'elle savoit bien qu'il se faisoit de certaines assem- 
blées au faubourg Saint-Germain, composées de plu- 
sieurs sortes de personnes qui alloient directement con- 
tre son autorité, et qu'elle désiroit qu'ils en prissent 
connoissance, afin d'y donner ordre et d'y apporter les 
remèdes nécessaires. 

Ces prières si soumises, et si opposées aux sentimens 
et à la conduite de cette princesse, marquent assez 
clairement qu'il y avoit deux volontés, la sienne et 
celle d'autrui ; et que, pour son malheur, la première 
le céda souvent à la seconde. Sur toutes ces demandes 
de la Reine, le nommé Broussel dit qu'il étoit d'avis 
qu'on les enregistrât : ce qui se fit seulement pour la 
gloira de la compagnie, sans que cela arrêtât en rien 
le cours des intrigues qui se faisoient entre la cour. 
Pour garder les dehors et satisfaire en quelque façon à 
la bienséance, cette compagnie donna quelques jours 
après un arrêt contre les astrologues, et en général 
contre ceux qui troubloient le repos public. Mais per- 
sonne ne prit le soin de le faire exécuter, et tout ce 
qui regardoit le respect qu'on devoit à la personne de 
la Reine servoit de sujet à la raillerie publique. 

Pendant qu'on traversoit ainsi le cardinal dans tous 
ses desseins, au lieu de s'en venger il se raccommoda 
tout-à-fait avec le comte d' A vaux l , qui, après quatre 
heures de conversation, le laissa fort satisfait de sa 
conduite. Il fit remettre en liberté le maréchal de La 
Motte 8 , dont l'innocence avoit paru entière, mais qui, 
sous un règne plus sévère, ne se seroit pas sauvé si fa- 



1 D'A vaux et le prince de Longuoville, blessés probablement de ce 
que Servien possédait seul tous les secrets de la négociation, avaient 
dit tout haut que Mazarin avait refuse la paix à des conditions très- 
avantageuses. (Orner Talon, Mém., année 1648.) r. r. 

* Voy. tome I er , p. 558. 



CHAPITRE XXVI. - 1648. 185 

cilement des mauvais offices de ,ses ennemis ; car ceux 
qui ont commandé des armées sont aisément convain- 
cus de péculat, et ont toujours besoin, à ce que j'ai 
ouï dire, que le mérite de leurs bons services ou de 
leurs bonnes intentions les mette à couvert de la jus- 
lice. 

En ce même temps le ministre reçut une lettre du 
comte de Béthune, père du comte de Charost. Ce vieux 
seigneur, âgé de plus de quatre-vingts ans, le supplioit 
de protéger son fils dans la faute qu'il avoit faite. En 
avouant ce crime, il excusoit si spirituellement' le cri- 
minel, qu'il étoit aisé devoir qu'il estimoit la faute de 
son fils belle et honorable, et qu'il n'étoit pas fâché 
qu'il eût failli de cette sorte. La lettre fut fort louée par 
celui qui l'avoit reçue : les copies en coururent par 
Paris avec admiration pour le génie qui Tavoit produite; 
et le ministre, fort louable en cela, sembla désirer d'ac- 
commoder cette affaire au conlentemenl de l'un et de 
l'autre. 

Le 12 de septembre, on reçut des nouvelles de Fur- 
nes, qui apprirent à la Reine que le prince de Condé 
avoit reçu devant cette place une mousquetade à la han- 
che, si favorable qu'il n'en avoit eu qu'une contusion, 
à cause de son collet de buffle, qui par hasard s'étoit 
redoublé en cet endroit. 

Ce même jour, la Reine dit tout haut qu'elle vouloit 
aller faire un petit voyage à Ruel, seulement pour faire 
nettoyer le Palais-Royal, qui avoit besoin d'être puri- 
fié. Le peuple avoit montré tant d'aversion à laisser 
sortir le Roi de Paris, qu'on avoit cru cette apparente 
promenade trop difficile à faire pour oser la publier 
beaucoup de temps avant l'exécution. Le cardinal, con- 
tre qui le peuple avoit vomi tant d'imprécations, étoit 
réduit à cette extrémité de ne pouvoir sortir de la mai- 

16. 



1M3 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

son du Roi. Il craignoit toujours les suites de la rébel- 
lion, qui lui pouvoient être pernicieuses. La Reine ne 
laissoit pas de sortir ; mais la mauvaise disposition des 
esprits lui donnoitlieu de 1 craindre toutes choses. Ainsi 
l'air de la campagne, qui semble annoncer là liberté et 
Tinnocence, étoit un préservatif nécessaire contre la 
corruption des âmes, tomme il le devoit être aussi des 
corps. La saleté du Palais-Royal fut donc un prétexte 
plausible pour mettre à fin certains desseins qui étoient 
enfermés dans le cœur du ministre, et qui étoient assez 
de conséquence pour l'obliger à prendre toutes les pré- 
cautions nécessaires pour les bien exécuter. 

Le lendemain 13 de septembre, sans en faire plus de 
bruit que le discours que la Reine avoit fait de ce 
voyage le jour précédent, le Roi, accompagné du cardi- 
nal Mazarin, de peu de personnes et de peu de gardes, 
partit à six heures du matin ; et, par cette promptitude, 
il ôta au parlement et aux bourgeois le moyen de s op- 
poser à son dessein. La Reine seule demeura comme 
la plus vaillante pour favoriser cette retraite ; et comme 
son confesseur étoit malade, elle voulut aller le trouver 
aux Cordeliers pour se confesser, et dire adieu à ces 
bonnes filles du Val-de-Grâce qu'elle honoroit d'une 
très-particulière amitié. Elle visita Monsieur avant que 
de partir, qu'elle trouva bien traité de la petite vérole, 
et à qui elle ne parla point de sa retraite, de peur de 
l'affliger. 

Le Roi sortant de Paris, il y eut quelques troupes de 
coquins qui se mirent à crier Aux armes ! et qui vou- 
lurent piller quelques chariots de son bagage. Cette 
insolence donna une grande inquiétude au ministre, à 
cause de la Reine, qui étoit restée dans Paris. Il envoya 
Estrade l'en avertir, afin qu'elle prît garde à elle, et la 
prier de la part du Roi de ne point aller au Val-de-lirâce, 



CHAPITRE XXVI. — 1648. 187 

et d'aller droit à Rucl le plus promptement qu'il lui se- 
rait possible. 

J'avois Thonneur (l'être seul auprès d'elle quand on 
lui donna cet avis, et je la vis faire sa consultation avec 
elle-même. Elle jugea, à ce qu'elle me fit Thonneur de 
me dire, qu'il ne falloit rien changer à ce qu'elle avoit 
témoigné vouloir faire. Ses carrosses étaient déjà dans 
la cour, et sa coiffe étoit sur sa tête; elle étoit prête 
à partir; et, par la bonté de son jugement, elle connut 
que si elle témoignoit quelque crainte, ses propres offi- 
ciers seroient cause peut-être, parl'étonnement qu'ils en 
auroient, que le peuple se réveilleroit. Elle conclut donc 
qu'il valoit mieux montrer de la sûreté à tous que de 
confier ce secret à quelques-uns ; et, sans s'étonner dans 
un péril si évident , elle acheva ses deux visites et fit 
glorieusement sa retraite 1 . Elle vit le prévôt des mar- 
chands, à qui elle promit, avant que de partir, que le 
Roi et elle reviendroient assurément dans huit jours. 

Cette princesse fit voir, par cette action pleine de pru- 
dence et de fermeté, que le cardinal se trompoit beau- 
coup quand il disoit que sa vaillance venoit de ce qu'elle 
ignoroit le danger. Mademoiselle ne suivit point la Reine 
en ce voyage, vivant assez retirée de la cour depuis ses 
dernières aventures. Elle alloit souvent à une de ses 
maisons de campagne se divertir, pour montrer qu'elle 
nétoit pas sensible au déplaisir qu'elle avoit reçu. 

M. le prince, après la prise de Fumes, témoigna dé- 
sirer infiniment de s'approcher du Roi ; et la Reine, qui 
n'étoit pas si satisfaite du duc d'Orléans qu'à son ordi- 
naire, y consentit volontiers, afin d'avoir un appui con- 
sidérable envers le peuple, et un second contre le duc 

1 Elle partit à une heure de Paris, et alla entendre vêpres & Cbatllot, 
et delà à Ruel, dit Orner Talon, qui reproduit tous les détails du récit 
fie madame de Mottevillc. f. m. 



188 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

d'Orléans, en cas qu'il fût capable de penser à profiter 
du mauvais état où étoient ses affaires. 

Le parlement et le peuple de Paris, se voyant privés 
de la personne du Roi, eurent de la crainte; et cette 
crainte augmenta leur rébellion et leur audace. Les uns 
et les autres connoissoient leurs fautes : ils savoient le 
pouvoir du souverain, et ils voyoient ses armées victo- 
rieuses, triomphantes et fidèles. Ils voyoient aussi deux 
princes du sang qui paroissbient attachés aux intérêts 
de la Reine offensée et de son ministre outragé. Dans 
cet état, ils dévoient raisonnablement avoir de grandes 
frayeurs ; mais ils avoient de la confiance eu leur har- 
diesse, parce qu'ils s'imaginoient , avec sujet , que le 
seul moyen pour les sauver étoit de faire peur au mi- 
nistre. 

La Reine , de son côté , n'étant pas encore certaine 
de se pouvoir venger, ne témoignoit point le vouloir 
fairç ; au contraire, elle ne parloit que de revenir à Pa- 
ris sans s'expliquer du jour, et paroissoit méditer un 
petit voyage à Fontainebleau, pour de là voir en repos 
ce que le temps lui conseilleroit. Le cardinal, plus ha- 
bile que tous, songeoit à vaincre ses ennemis par la 
dissimulation. En évitant leurs coups, il espéroit, cette 
première tempête passée, leur en pouvoir donner à son 
retour, et de tels qu'ils en pussent être défaits. 

Beaucoup de spéculatifs disoient que la Reine ne pou- 
voit sans honte laisser Paris impuni des outrages qu'elle 
y avoit reçus en sa personne ; que, l'armée de M. le 
prince revenant, il falloit leur faire peur en bouchant 
les avenues de cette grande ville, et que, par son im- 
mensité, elle souffriroit en quinze jours une disette de 
vivres si grande, qu'elle se verroit contrainte de venir 
demander pardon de son crime. D'autres, craignant la 
rébellion universelle de tous les peuples rebutés par 



CHAPITUE XXVI. — 1648. 180 

tant d'années de guerre, s'imaginoient qu'il y avoit Heu 
de douter du bon succès de cette entreprise; que, Paris 
révolté, à son exemple tous les peuples n'en tissent au- 
tant, et que le châtiment d'une ville n'attirât toute la 
France dans la même faute. Mais comme les raisonne- 
mens de ceux qui sont à la cour ne s'accordent pas tou- 
jours avec les desseins de ceux qui In commandent, la 
Reine alors ne pensoit qu'à maintenir la paix dans tous 
les endroits du royaume ; et les pensées de son ministre 
n'alloient qu'à faire une petite guerre contre deux par- 
ticuliers qui pût lui en faire éviter une plus grande. 

Les partis , dans les États , naissent d'ordinaire de 
quelque cause cachée que les passions des hommes pro- 
duisent; et souvent ces grands mouvemens du monde, 
qui détruisent ou qui établissent les empires, n'ont 
point d'autre source que les intrigues secrètes de peu 
de personnes, et sur des matières très-légères. 11 étoit à 
croire que le parlement ne s'étoit pas porté tout seul à 
de si grandes entreprises. On voyoit clairement que cer- 
taines personnes étoient d'intelligence avec les princi- 
paux de cette compagnie pour les faire agir, et leur in- 
spirer cet esprit de rébellion qui causoit alors tant de 
mal à la France. Châteauneuf et Chavigny furent soup- 
çonnés par le cardinal d'être les deux pôles sur lesquels 
celte grande entreprise étoit fixée ; et il est à croire qij'il 
ne se trompoit pas. 

L'un 1 étoit un homme , comme je l'ai déjà dit , qui 
avoit toujours regardé la place du ministre comme si 
elle lui avoit été usurpée par lui. L'autre étoit un ami 
irrité, et devenu ennemi du cardinal : il croyait avoir 
travaillé à son élévation par le feu cardinal de Riche- 
lieu, et que ses amis, à sa considération, l'avoient servi 

1 Châteauneuf. Voy. tome I er , p. 118 et suivantes. 



160 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

pour l'établir auprès de la Reine 1 . Par conséquent, il 
ne pouvoit souffrir que ce ministre ne lui fit pas une 
grande part de sa faveur. Il étoit facile de juger qu'un 
cœur ambitieux n'avoit pu souffrir cet anéantissement 
sans se venger; et, se vengeant, il étoit impossible que 
celui qui en souffroit pût demeurer en repos, sans tra- 
vailler à se garantir des maux qu'on lui vouloit faire. 
Chavigny étoit attaché à M. le prince, et avoit beaucoup 
de parens dans le parlement. Le président Viole, qui 
étoit du nombre et son intime ami , paroissoit un des 
plus animés contre la cour ; et il sembloit qu'on ne pou- 
voit pas se tromper quand on l'accusoit de fomenter la 
révolte de cette compagnie. Châteauneuf étoit protégé 
par le duc d'Orléans, et il avoit aussi beaucoup d'amis 
liés à ses intérêts, soit dans ce corps, soit ailleurs. Si 
bien que ces deux hommes, estimés les chefs de parti, 
ayant des sentimens pareils , qui , par des chemins et 
des cabales contraires, tendoient à une même fin , eu- 
rent aussi tous deux à peu près une égale destinée. 

Aussitôt que la Reine fut arrivée à Ruel, Châteauneuf 
reçut commandement du Roi de se retirer chez lui , à cin- 
quante lieues de Paris, afin de l'éloigner d'un lieu où il 
faisoit de continuelles intrigues contre le minisire * . Cha- 



* Chavigny. Voy. tome I", p. 110, 113 et 117. 

Monglat dit formellement que Chavigny avait des amis dans le parle- 
ment ; « qu'il les échauffait sous main contre Mazarin, et leur conscilloit 
dénommer son nom, el de ne pas se contenter de l'exil de d'Émery, si 
on ne leur accordoit aussi l'éloignement du cardinal. » (Mém., quator- 
zième campagne.) 

Selon Orner Talon, la conduite de Chavigny fut en cela si adroite, 
qu'on ne put le convaincre positivement d'aucune de ces choses, f. r. 

* « Il parloit quasi publiquement, dit Orner Talon, d'un changement de 
ministre, et ses amis, entre autres le chevalier de Jars, se vantaient 
que dans peu il entrerait au ministère. Il venoit en outre à Paris tous 
les jours ; et certains membres du parlement ne l'ai soient rien sans son 
nvis dans le grand débat entre la magistrature et la cour. » r. n. 



CilAPITRK XXVI. — 1048. 101 

vjgny étoit alors [le 18 septembre] au bois de Vincennes, 
dont il étoit gouverneur. Ce même matin , sur les onze 
heures, on vint lui dire qu'un gentilhomme ordinaire du 
Roi le demandoit. On avoit mis dans le donjon, depuis 
la bataille de Lens , les prisonniers d'importance qui 
avoient été pris en cette occasion. 

Ghavigny crut que celui qui veuoit de la part du Roi 
apportoit quelque ordre qui regardoit ces étrangers : si 
bien qu'il envoya son lieutenant, et lui ordonna d'exé- 
cuter ce qui lui seroit cominandç par ce gentilhomme. 
Mais son lieutenant lui vint dire que c étoit à lui-même 
qu'il vouloit parler. Il le fit donc entrer, et reçut par 
lui une lettre de cachet qui lui commandoit de partir 
dans deux heures pour aller à Ghavigny, et de mener 
sa femme avec lui. Comme il eut vu cet ordre, il le mon- 
tra à deux de ses amis l qui étoient avec lui, et leur dit : 
« Messieurs, il faut que nous nous séparions. Nous pen- 
ce sions diner ensemble; mais il vous faut retourner à 
« Paris, et moi il faut que je parte pour m'en aller où 
« le Roi me commande d'aller dans deux heures. » A 
cette nouvelle, madame de Ghavigny s'approcha de lui : 
ils conférèrent ensemble sur ce qu'ils avoient à faire , 
et résolurent, avant que de partir, qu'elle iroit à Paris 
prendre des papiers et quelques hardes dont elle avoit 



Ils ne s'attendoient pas à un plus grand mal que celui 
qu!jls envisageoient alors , qui n'étoit que, de quitter 
Paris. Mais, un moment avant qu'elle montât en car- 
rosse, on vint dire à son mari qu'un capitaine des Gar- 
des, nommé de Droit *, demandoit à le voir. Comme il 

* M. Du Plessis, secrétaire d'État, et d'Amoulol, mon parent, estime 
dans le grand m«nde autant qu'en notre province où il étoit né, et alors 
intime ami de Çhavigny. (Xote de Vauteur.) 

1 Drouet ou, de Drouet, selon Monglat et Orner Talon, w. r. 



19*2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

fut entré, il lui dit qu'il étoit venu de la part du Roi 
pour prendre possession du bois de Vincennes 1 . Aus- 
sitôt après ce commandement, Chavigny lui fit donner 
toutes les clefs; et de Droit, les ayant reçues, posa ses 
gardes par toutes les avenues et à toutes les portes du 
château, puis vint trouver Chavigny ; et alors ill'arrêla 
prisonnier de la part du Roi, et lui donna des gardes 
dans sa chambre. 

Madame de Chavigny, en même temps, qui étoit dans 
son carrosse , prête à partir pour aller chez elle, roçut 
commandement de ne point retourner à Paris , et de 
s'en aller à Chavigny toute seule. 11 fallut donc en sor- 
tir; et, remontant malgré les gardes dans la chambre 
de son mari, elle l'en trouva déjà environné. Ils ne lui 
permirent pas de parler bas ; mais, voulant l'embras- 
ser, il lui mit entre les mains des lettres de M. le prince 
qu'il avoit dans sa poche. Elle m'a dit depuis qu'elles 
étoient de conséquence, et propres à lui nuire. Ils se 
dirent quelques mots ; puis aussitôt après elle fut con- 
trainte de le quitter, afin d'obéir à l'ordre qu'elle ve- 
noit de recevoir. 

Ses amis s'en retournèrent à Paris ; et , pour lui , il 
fut conduit dans le donjon pour y prendre la place du 
dujé de Beaufort et des autres prisonniers dont il avoit 
été le gardien. 11 se vit humilié dans ce même lieu où 
il avoit commandé, et réduit à cette dure nécessité de 
souffrance par les ordres de l'homme du monde qu'il 
croyoit lui être le plus obligé. Voilà cette diversité qui 
se trouve pour l'ordinaire dans la fortune des hommes 
qui sont appelés à la faveur. Il est presque impossible 
de demeurer long-temps dans l'heureux état de la pros- 

1 Chavigny souffrait d'un rhume et avait été saignét La lettre du Roi 
donnait pour motif du changement de garnison que les prisonniers laits 
à Lens allaient arriver et pourraient se sauver. (Orner Talon.) f. n. 



CHANTM XXVI. — 1(548. 193 

périté; el les différens événemens de la vie font souvent 
ressentir, à ceux qui aspirent aux grandeurs du monde, 
les deux extrémités des biens et des maux : toujours le 
bien avec quelque accompagnement de peine, et le plus 
souvent le mal sans mélange d'aucune douceur. 

Depuis deux ans que ce nouveau prisonnier étoit 
mal satisfait de la cour, il* avoit sans doute beaucoup 
souffert de se voir hors du poste glorieux qu'il avoit 
occupé sous la faveur du cardinal de Richelieu *. Mais 
son mal n'étoit qu'une fièvre lente qui lui ôtoit la santé 
seulement, sans péril de sa vie ; et le voici présente- 
ment dans la souffrance des accès, et dans les redou- 
blemens les plus forts que cette fièvre puisse donner : 
fort malheureux s'il étoit innocent, et plus malheureux 
encore s'il étoit coupable, d'avoir, pour ses intérêts 
particuliers, contribué à une rébellion qui pouvoit cau- 
ser de grands maux à l'Etat. Il demeura quelque temps 
au bois de Vincennes, puis il fut envoyé prisonnier au 
Havre; mais il en sortit plus tôt que le ministre n'au- 
roit désiré. 

11 sembloit aux amis de Chavigny qu'il avoit de 
grands sujets de se plaindre du cardinal Mazarin ; et ce 
ministre étoit traité par eux du plus ingrat de tous les 
hommes, à cause des raisons que je n ai que trop de 
lois répétées. Mais le minisire disoit, pour sa justifica- 
tion, qu'il avoit rendu à Chavigny, quand il étoit en 
faveur, tous les devoirs à quoi l'amitié et la reconnois- 
sance l'obligeoient envers lui. Et un jour un de ses 
amis* le faisant souvenir de l'amitié que M. de Chavi- 
gny avoit eue pour lui, il lui répondit que, vu la ma- 
nière dont il avoit vécu avec lui, le diable même Tauroit 
aimé; qu'ayant depuis été élevé lui-même à l'adminis- 

! Voy. tome I", chip, iv et Y, passim. 
J L'abbé de La Victoire 

n. • « 



1 iJ 4 MÈMOIKKS DE MADAME DE MOTÏEVFLLË. 

Iraliun de la régence, et M. de Chavigny se trouvant 
alors dans la haine de la Reine, il l'avoit maintenu dans 
le ministère ; que s'il ne lui avoit pas redonné sa charge 
de secrétaire d'Etat, que le comte de Brienne venoit de 
recevoir des mains de la Reine comme sa créature, c'é- 
toit à cause qu'il n'ayoit pu se résoudre de choquer 
directement les inclinations d'une princesse de qui dé- 
pendoit toute sa fortunq, et plus eucpre p^rce qu'il 
n'étoit pas capable de faire une violence que lui-même 
ne lui devoit pas demander; mais qu'enfin il l'avoit 
bien traité, et avoit eu intention de lui faire part.de sa 
faveur s'il eût été capable de la recevoir de lui, avec 
cette même dépendance qu'il avoit autrefois eue pour 
la sienne. 

Le cardinal Mazarin disoit de plus que, n'ayant ja- 
mais pu réduire M. de Chavigny à cette déférence, il lui 
avoit été impossible de lui faire part d'un bien qu'il 
vouloit recevoir à sa mode : comme aussi lui de sa part 
l'avoit voulu distribuer d'une manière qui lui fût con- 
venable, et qui ne Tcmpêchât pas d'être absolu, et de 
disposer des affaires à sa fantaisie. Qu'enfin, les dégoûts 
ayant succédé à leur amitié, la haine en étoit plus forte; 
mais qu'il n'en étoit pas la cause, et que ta seule audace 
de M. de Chavigny l'avoit forcç de manquer à ce qu'il 
confessoit lui devoir. 

Les amis de Châteamieuf ne se plaignoient pas de la 
même manière, mais ils étoient affligés de la disgrâce 
de leur ami ; et la seule consolation qu'ils avoient étoit 
de voir que Chaviguy étoit plus maltraité que lui. Le 
commandeur dé Jars 4 , toujours prêt à défendre forte- 
ment ceux qu'il aimoit, aussitôt qu'il sut la disgrâce de 
Châteauneuf, s'en alla trouver le cardinal* 11 lui dit 

4 Voy. plus haut; p. 190 ,la noie sur Châleauncuf. 



CHAPITRE XXVI. — 4648. 195 

librement qu'il étoit étonné de ce changement, qui 
n'avoit été aperçu d'aucun de ceux qui faisoient profes- 
sion publique d'être de ses amis ; que depuis peu il se 
souvenoit que Son Éminence , lui parlant de lui. n'avoit 
point témoigné se vouloir plaindre de s& conduite, et 
que par conséquent sa disgrâce l'avoit étrangement 
surpris. 

Le ministre, accoutumé à dire de belles paroles, lui 
répondit qu'il étoit vrai qu'il ne vouloit point de mal à 
son ami ; qu'il étoit innocent et sans crime ; mais qu'il 
vouloit bien lui dire qu'ayant eu dessein d'arrêter M. de 
Chavigny, qui avoit la protection de M. le prince alors 
triomphant de la bataille de Lens, il avoit jugé que, 
pour lui pouvoir légitimement refuser la liberté de ce 
prisonnier qu'il affectionnoit, il falloit pouvoir lui dire 
qu'on refusoit à Monsieur, oncle du Roi, le retour de 
M. de Châteauneuf, et qu'ainsi il étoit nécessaire qu'il 
eût un peu de patience. 

Le cardinal Mazarin regardoit néanmoins des mêmes 
yeux l'exilé que le prisonnier, et le commandeur de 
Jars s'aperçut même de quelque froideur à son égard. 
Eu effet, le ministre voyoit avec peine que deux belles 
abbayes qu'il lui avoit données ne le rendoient pas 
moins partial pour son ami, de qui jamais il n'avoit 
reçu aucun bienfait. 

Le commandeur de Jars, sentant l'état où il étoit, 
alla trouver la Reine. Et comme il avoit une entière fa- 
miliarité avec elle, il lui dit ces propres termes : « Ma- 
« dame, M. de Châteauneuf est éloigné. C'est uneper- 
« sonne dont je ne puis jamais cesser d'être ami. Votre 
« Majesté sait les liaisons que j'ai avec lui. Ce n'est point 
« mon intention qu'elles puissent préjudicier à votre 
« service. Mais, madame, si vous en avez le moindre 
« soupçon ou M. le cardinal, je vous supplie très-hum- 



19C MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

« blemeutdc me le dire : car, plutôt que d'être regardé 
« par Votre Majesté avec quelque défiance de ma fidé- 
« lité, je m'éloignerai de la cour, et vivrai de manière 
« que je ne donnerai point sujet à Votre Majesté de se 
« plaindre de moi. » 

La Reine, qui avoit pour lui de la bonne volonté, lui 
répondit que son ami n'avoit point été éloigné pour aucun 
crime qu'il eût commis, mais seulement pour quelques 
raisons d'État concernant son service ; que c'étoit sans 
le haïr ; qu'ainsi elle ne trouvoit point mauvais qu'il 
continuât à l'aimer, et qu'elle vouloit qu'il demeurât 
auprès d'elle et vécut à son ordinaire. Le soir, au sor- 
tir de chez la Reine, il me conta toute cette conversa- 
tion, dont il avoit le cœur bien soulagé. Car c'étoit un 
vrai gentilhomme plein d'honneur, mais dont la pro- 
bité étoit quelquefois offusquée par la violence de son 
tempérament, qui l'empêchoit toujours de juger et 
d'agir selon la droite raison. Si bien qu'étant préoccupé 
de ses sentimens, il étoit trop persuadé que le ministre 
avoit toujours tort ; et comme il ne l'aimoit pas, il ne 
lui faisoit justice sur aucun chef. 

Fontrailles *, exilé du temps du feu Roi, étoit revenu 
à la cour par la protection de Chavigny, et même il 
étoit des amis familiers du ministre; car, à son égard, 
ce n'étoit pas un crime que d'avoir été le confident de 
51. le Grand. Depuis son retour, il avoit déplu au cardi- 
nal, en répondant à une douce réprimande qu'il lui fil 
un jour sur certaines débauches qu'il avoit faites, qu'il 
n'avoit que faire d'en prendre connoissance ; et que si 
lui elles autres quil'avoient accompagné en cette action 
avoient failli, le parlement leur feroit leur procès. 



1 liOuià d'Aslarac, marquis de Fon Irai lies. Il avait été môle à l'alTairc 
de Cinq-Mars. Yoy. lome 1 er , p. 78. r. r. 



CHAPITRE XXVI. — 1648. 197 

Comme alors citer cette compagnie étoit un crime, le 
ministre, prenant sa réponse pour une menace, l' avoit 
exilé tout de nouveau. 

Ce n 'étoit pas une chose déraisonnable d'éloigner de 
la cour, et de la ville de Paris, un homme qui ne cher- 
choit qu'à dire un bon mot, qui décrioit le gouverne- 
ment, et qui empoisonnoit d'athéisme l'ame de tous 
ceux qui le pratiquoient familièrement. Car, dès-lors, 
la cour n f étoit déjà que trop infectée de ces sortes d'es- 
prits libertins qui sont toujours cause de beaucoup de 
maux. Celui-là avoit de grands charmes pour la société : 
il étoit spirituel, généreux, honnête homme; et, selon 
les maximes du monde, ces choses suffisent pour croire 
que ses amis s'ennuyèrent de ne le point voir. 

Quelqu'un l , plus hardi que les autres, en parla au 
cardinal pour le faire revenir. 11 répondit qu'il le vouloit 
bien, mais que Monsieur ne le désiroit pas. Cet ami, 
par une finesse louable, sans vouloir en faire nulle 
grande façon, alla trouver le duc d'Orléans, et lui fit 
en riant quelque reproche de ce qu'il ne vouloit pas que 
le pauvre Fontrailles vînt revoir ceux qui languissoient 
de chagrin par son absence. Monsieur, qui en effet ne 
s'opposoit point à son retour, ne manqua pas de répon- 
dre à celui qui lui en parloit qu'il ne demandoit pas 
mieux qu'il revînt, mais que la Reine et le cardinal ne 
le vouloient pas. Cet ami officieux, étant assuré des deux 
Ci* tés, quoiqu'il connût bien d'où pouvoit naître le mal, 
sans en parler davantage au ministre, manda Fontrail- 
les, et le lui présenta hardiment. Le cardinal Mazarin 
fut étonné de le savoir de retour ; et comme il voulut en 
demander la cause à celui qui le lui avoit amené, il lui 
répondit froidement que, Son Éminence l'ayant assuré 



Le duc de Mortemart. 

17. 



1U8 MÉMOIRES DE MADAME DE MtfTTEVlLLE. 

qu'elle vouloit bien qu'il revînt, pourvu que Monsieur 
le voulût, et Monsieur y ayant consenti, il l'avoit mandé. 
L'histoire finissant ainsi, le ministre le reçut de bonne 
grâce, quoique dans Vaine il n'en fût pas content ; et la 
surprise qu'on lui avdit faite fut cause qu'il ne l'oublia 
pas à la première occasion. 

Fontrailles étoit des amis de Chavigny : ce fut assez 
pour êlre puni de ses autres péchés sous l'apparence 
de celui-là. On envoya donc chez lui pour l'arrêter, en 
même temps que Chavigny fut mis au donjon du bois 
de Vincennes. Mais lui, qui étoit accoutumé à se sauver 
des périls de cette nature, ayant eu avis à son réveil 
qu'il y avoit des gardes du Roi à sa porte qui parois- 
soienfc l'attendre, fit mettre les chevaux à son carrosse, 
et commanda à un gros valet mal bâti d'aller se mettre 
dedans son lit pour amuser les gardes. Il se sauva ce- 
pendant par un autre côté ; et conservant sa liberté, 
il se mit en état de travailler à quelque autre intrigue. 

La disgrâce de ces deux ministres du règne passé fit 
un grand bruit parmi ceux qui s'intéressoient à leur for- 
tune. Les deux cabales qui subsistoient quasi en la 
personne de ces deux hommes en firent une affaire 
d'État, qui fut embrassée par ceux du parlement comme 
leur étant avantageuse» Ils voulurent que ce fut pour 
eux une barricade qui à l'avenir les pût mettre à cou- 
vert des coups que peuvent faire ceux qui ont en main 
la puissance des rois. 

Le 22 du mois ils s'assemblèrent, et ne voulurent 
plus entendre parler ni du tarif ni des rentes. Ils se 
plaignent de la violence commise en la personne de 
M. de Chavigny, homme de bien et plein d'honneur, et 
disent tout haut qu'il est outragé par celui qui lui doit 
sa fortune, par un étranger, par un homme qui ruine 
le Roi et l'État, en lui dérobant ses finances pour les 



CHAPITRE XXVI. — 1648. jgu 

envoyer en Italie. Enfin ils disent contre le ministre, et 
eh faveur du prisonnier, lout ce que l'intérêt a de cou- 
tume de suggérer en ces occasions à des hommes pas- 
sionnés. 

Après avoir délibéré sur ce qu'ils avoieutà faire, leur 
arrêté fut d'envoyer des députés à la Reine à Ruel, pour 
la prier de ramener le Roi dans vingt-quatre heures, 
de ne cesser de s'assembler jusqu'à ce qu'ils aient ré- 
formé l'État et changé de minisire. Et, pour y parve- 
nir, ils envoyèrent des députés aux princes du sang , 
pour les supplier de se trouver le lendemain au parle- 
ment, afin qu'en leur présence ils puissent travailler à 
régler les désordres et abus qui se sont glissés dans le 
royaume par la faute de celui qui le gouverne. Ils di- 
rent tout haut que leur intention est de donner le len- 
demain un arrêt conforme à celtoi de 1617, qui fut 
donné après la mort du maréchal d'Ancre, qui portoit 
qu'à l'avenir aucun étranger, de quelque qualité qu'il 
fût, ne pourroit gouverner l'État 1 . Ce même jour, le 
premier président fut député pour venir trouver la 
Reine ; et le président de Maisons vers les princes, pour 
les supplier de se trouver le lendemain à leur délibé- 
ration. 

M. le prince étoit à Paris. 11 étoit arrivé depuis peu 
de l'armée, et n'avoit pas cricore vu la Reine. Le pré- 
sident de Maisons le fut trouver pour lui faire sa dépu- 
tation en forme. Madame la princesse ! me dit ce même 
jour, à Ruel, que soo fils avoit répondu à ce président : 
qu'il partoit pour venir trouver la Reine et recevoir ses 
ordres ; qu'il les prioit d'en vouloir faire autant, et se 
résoudre tous de lui obéir comme il avoit intention de 



1 Gel arrêté portait peine <le mort contre tout étranger qui accep- 
terait le ministère, f. n. 



21)0 MÉMOIRES l»E MADAME DE MOTTEV1LLE. 

le faire. Quelques heures après, tous lés députés en- 
semble arrivèrent à Rue], avec le bruit qu'une telle 
députation devoit faire dans une cour toute partialisée. 

J'étois allée à Ruel de grand matin pour voir la 
Reine sur ces changemens ; car je n'avois point eu cet 
honneur depuis qu'elle étoit partie de Paris. Je la trou- 
vai à sa toilette, s'habillant fort tranquillement, qui ne 
savoit point encore ce que le parlement avoit fait ; et 
je ne pus même le lui apprendre, parce qu'il étoit as- 
semblé quand j'étois partie , et ma diligence m'avoit 
empêché de savoir ce que dans ce même temps les 
esprits séditieux de cette compagnie faisoient contre 
son repos. La Reine me fit l'honneur de me tirer à 
part, après qu'elle eut quitté son miroir, pour me de- 
mander ce qui se disoit à Paris. Je lui répondis que la 
peur des Parisiens, qui craignoient qu'elle ne leur ra- 
menât le Roi de long-temps, et la prison de M. de Cha- 
vigny, faisoient parler beaucoup de gens, et que, par 
dessus tout, M. de Chàteauneuf y tenoit sa place ; que 
toutes ces choses ensemble me faisoient craindre qu'il 
n'arrivât quelque désordre, et qu'elle se devoit prépa- 
rer à voir beaucoup d'entreprises trop hardies qui sans 
doute lui déplairoient. 

Elle me répondit que le peuple avoit tort de la soup- 
çonner de les vouloir châtier ; que je la connoissois, et 
que dans le vrai elle ne demandoit que la paix ; que 
pour M. de Chavigny, dont elle savoit bien que la femme 
étoit mon amie, elle m'assuroit ne s'y être pas résolue 
sans de très-grandes raisons, et que M. le cardinal avoil 
eu beaucoup de peine à le faire. Elle ajouta qu'elle 
attendoit avec impatience de savoir ce que feroit le 
parlement ce jour-là, prévoyant bien quelques mau- 
vais effets de leur emportement ordinaire, de l'amitié 
qu'ils avoient pour le prisonnier, et de la haine qu'ils 



CHAPITRE XXVI. — 1648. 2(H 

portaient à son ministre. Ce qu'elle avoit appréhende 
arriva comme elle l'avoit cru : peu après on la vint 
avertir de toutes les résolutions qu'ils avoient prises, 
que j'ai déjà dites , dont elle demeura mal satisfaite et 
son ministre fort embarrassé. 

J'allai dîner chez la duchesse d'Aiguillon, qui tenoit 
une grande table pour recevoir les honnêtes gens qui 
venoient faire leur cour au Roi et à la Reine, qu'elle 
avoit l'honneur de loger chez elle. A mon retour, je 
trouvai la Reine dans son cercle, avec un visage en 
apparence affermi contre le malheur, riant et causant 
à son ordinaire. D'un seul tour de ses yeux elle me fit 
entendre tout ce qui se passoit dans son ame ; mais à 
l'égard du public, il ne paroissoit aucun changement 
dans son esprit. Cependant elle étoit attaquée en la 
personne de son ministre, qu'elle voyoit prêt à être 
chassé par la violence des peuples, son autorité foulée 
aux pieds, sa personne offensée par mille outrages, et 
n'avoir pour toute ressource que l'espérance que les 
princes ne l'abandonneroient pas : ce qui devoit être 
un bonheur fort incertain à une régente, dont l'abais- 
sement étoit leur nécessaire grandeur. 

Sur les trois heures après midi les députés arrivèrent 
à Ruel, avec une fierté qui tenoit un peu de la bravade. 
Madame la princesse, qui aimoit Chavigny, de qui elle 
avoit reçu mille petits services du temps du feu Roi et 
du cardinal de Richelieu, et qui étoit la seconde cause 
de l'opposition qu'elle avoit toujours faite à Château- 
neuf, me prit par la main, et me mena à la fenêtre 
pour voir entrer dans la cour ces barbons de longue 
robe. Cette députation ne lui déplaisoit pas : elle trouva 
qu'ils avoient tous bonne mine, et ne put s'empêcher 
de me dire, me parlant comme à une personne qui 
étoit en réputation de savoir se taire, qu'elle approu- 



202 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

voit la réponse que monsieur son fils avoit faite aux 
députés, mais qu'elle n'approuvoit pas qu'il fut insen- 
sible à la prison de M. de Chavigny. 

La harangue du premier président fut courte. 11 dit 
à la Reine qu'il étoit venu de la part de sa Compagnie 
pour supplier Sa Majesté de vouloir revenir, et ramener 
le Roi dans sa bonne ville de Paris, parmi ses bons et 
fidèles sujets, lesquels se plaignoient que l'absence du 
Roi avoit paru à leurs yeux plutôt comme un rapt que 
comme un voyage, étant sorti le matin sans bruit ni 
sans gardes ; que, ce soleil éclipsé, il ne r est oit que des 
ténèbres partout, et qu'il étoit à craindre que son ab- 
sence ne causât quelque grand désordre. 11 fit des 
plaintes de la part de sa compagnie sur l'emprison- 
nement de M. de Chavigny, fit d'instantes prières pour 
sa liberté, et conclut en suppliant la Reine de ne pas 
trouver mauvais s'ils s'étoient résolus de s'assembler 
pour travailler incessamment à la réformation de 
l'État 1 . 

La Reine lui répondit qu'elle s'étonnoit de voir que 
les rois fussent .privés du privilège dont jouissent tous 
les particuliers ; que c étoit l'ordinaire à ceux qui de- 
meurent dans Paris de quitter la ville dans la saison 
qu'il étoit pour jouir du reste des beaux jours, et qu'il 
étoit étrange que les sujets voulussent empêcher leur 
souverain de vivre comme les autres hommes ; qu'elle 
étoit sortie du Palais-Royal pour le faire nettoyer de la 
saleté qui accompagne toujours la cour quand elle â 
séjourné quelque temps dans un lieu; et qu'elle avoit 
eu particulièrement le dessein d'éventer le mauvais air 
de la petite vérole de son fils ; qu'elle étoit résolue de 

1 Tous ces détails se retrouvent dans Orner Talon, qui ajoute que le 
premier président, par ta modération, passait pour faible aux yeux de 
la cour, et pour traître vis-à-vis de ses collègues du parlement, p. r. 



CHAI'lTtlfc XXVI — mn. • 203 

retourner à Paris, mais que ce ne seroit que quand il 
lui plairoit ; qu'elle étoit fort mal satisfaite de leurs 
mutineries, et de ce qu'ils se mêloieut de censurer tou- 
tes ses actions, dont elle ne devoit rendre compte qu'à 
Dieu seul et au Roi son fils, quand il seroit en âge d'en 
pouvoir juger ; qu'elle avoit fait arrêter M. de Chavi- 
gny par de bonnes et fortes raisons ; qu'elle ne trou- 
voit pas leurs demandes justes, ni leurs assemblées 
légitimes, et qu'ils prissent garde à les réformer. 

Le président de Maisons fit sa harangue au duc d'Or- 
léans en présence même de la Reine, et le supplia, de 
la part de sa compagnie, de se trouver le lendemain à 
leurs délibérations, lesquelles ils étoient résolus de 
continuer jusqu'à ce qu'ils eussent mis l'ordre requis 
et nécessaire dans l'Etat. 

Le duc d'Orléans lui répondit fortement qu'il Vou- 
lait se joindre aux intérêts de la Reine pour la défense 
de l'autorité royale, qui étoit infiniment offensée pat' 
leur procédé ; que leurs assemblées se faisant sans sa 
permission, elles ne'pouvoient êlre que très-contraires 
à son service; qu'ayant l'honneur d'être oncle du Roi, 
il étoit obligé de maintenir son autorité, et de travail- 
ler de toute sa puissance à faire obéir la Reine, ce qu'il 
croyoit lui devoir être fort aisé ; et répéta plus d'une 
Jbis qu'il la feroit bien obéir el maintiendroit M. le 
cardinal contre leurs cabales séditieuses. Le duc d'Or- 
léans , nonobstant le refroidissement dont la Reine 
s'étoit aperçue, répondit avec cette chaleur, première- 
ment par fidélité pour le Roi, par émulation de M. le 
prince, qu'il voyoit se porter tout-à-fait dans les inté- 
rêts de la Reine; et, de plus, il n'aimoit pas M. de 
Chavigny ; sa prison ne lui déplaisoit pas, et il étoit en 
colère de voir que le parlement fit tant de bruit pour 
sa liberté. 



204 MKMOIIICS DE MADAMb i)Ë MOTTtVILLE. 

Le prince de Condé, qui étoit venu se rendre auprès 
du Roi et de la Reine, répondit à la même harangue 
qui lui fut faite : Qu'ayant appris de la bouche de la 
Reine que Sa Majesté ne leur avoit permis de s'assem- 
bler que pour le tarif et les rentes, il vouloit bien leur 
dire, eu sa présence, qu'il ne souffriroit point leur 
désobéissance ni leurs entreprises ; qu'il mettrait jus- 
ques à la dernière goutte de son sang pour soutenir 
ses intérêts contre eux ; qu'ayant l'honneur d'être ce 
qu'il étoit au Roi, il étoit résolu de mourir pour son 
service ; et ne s'en départiroit jamais, ni de l'amitié 
qu'il avoit promise à M. le cardinal, dont les intérêts 
lui étoient très-chers et très-considérables. 

Le prince de Conti leur proposa une réponse prise 
des deux premières, les assurant qu'il ne se départi- 
roit point des sentimens de Monsieur et de monsieur 
son frère ; qu'il étoit serviteur de la Reine, et vouloit 
mourir dans ses intérêts et dans ceux de M. le cardinal. 

Leduc de Longueville, voulant faire la figure de 
prince du sang, voulut parler au président de Maisons; 
mais, soit par ordre ou par hasard, il se trouva inter- 
rompu parle chancelier 1 . Puis tous ensemble, tantôt 
les uns, tantôt les autres, parlèrent à ces messieurs du 
parlement pour leur remontrer leur faute, et les dés- 
ordres que par ce chemin ils alloient causer dans le 
royaume. 

La Reine nie fit l'honneur de me dire le soir, avant 
que je partisse pour m'en revenir à Paris, que le pre- 
mier président , en lui parlant , avoit toujours eu les 



1 Orner Talon «lit que le duc de Longueville pari», mais avec plus de 
douceur, et exhorta les magistrats à la conciliation et à h modération. 
C'est peut-être parce que le chancelier trouva les paroles du duc de 
Longueville trop modérées qu'il l'interrompit comme le rapporte ma- 
dame de Moltevillc. v. b. 



CHAPITRE XXVI — 1048. 205 

larmes aux yeux, de douleur de se voir contraint de 
tremper dans de si audacieuses entreprises, et de si 
contraires au service du Roi et au bien public. 

Quoique le cardinal n'eût point été nommé dans 
(fctte députation, n'ignorant pas de quelle manière il 
avoit été traité dans le Palais 1 , il a voit paru désirer 
une démonstration publique 4e la protection de la mai- 
son royale. Les princes la lui avoient bien voulu don- 
ner, non-seulement pour obliger la Reine, mais beau- 
coup davantage parce qu'ils croyoient que ce ministre 
sans pouvoir, et quijusques alors avoit paru foible, leur 
étoit plus propre qu'un autre. Il sentoil bien lui-même 
qu'ils étoient accoutumés à sa manière industrieuse et 
soumise, et qu'ils la trouvoient commode. Il se servoit 
habilement des défauts qui paroissoient être en lui, 
pour imprimer dans leurs âmes un véritable désir de le 
protéger, afin qu'en le soutenant ils pussent prétendre 
de régner plus absolument, par cette dépendance de 
lui à eux. 

Les affaires étant en l'état où elles étoient, la Reine 
se résolut de tirer Monsieur de Paris, où il étoit resté 
malade de sa petite vérole. Mais pour attraper les Pa- 
risiens, qui étoient tous ravis d'avoir ce précieux gage 
entre leurs mains, elle donna ordre à Beringhen, pre- 
mier écuyer, d'aller modestement faire cette conquêfe 
sur eux. Il part de Ruel et vient à Paris, comme tous 
ceux de la cour y venoient tous les jours. Étant arrivé, 
il prend un carrosse à deux chevaux, et va au Palais- 
Royal faire visite à ce petit prince. 11 le prit entre ses 



' Le président Novion l'avait nominalement attaqué dans la délibéra- 
lion qui avait précédé ; sa conduite, sa naissance, sa qualité d'étranger 
lui avaient été reprochées. On y avait dit qu'il s'était démesurément en- 
richi aux dépens du trésor, etque le chapeau du cardinal Sainte-Cécile, 
ton frère, avait coûté douze millions à la France. (Orner Talon.) f. r. 
ii. 18 



'206 MÉMOMES DE MADAME DE MOfTËVtLLE. 

bras, le cacha dans le derrière de son carrosse, et le 
mena jusqu'à Longchamp. 11 le mit ensuite dans un 
bateau pour le passer à l'autre bord delà rivière, où un 
carrosse du Roi l'attendoit, qui le mena à Boisenval, 
proche de Ruel. 

La Reine alla le voir le lendemain, et le ramena avec 
elle auprès du Roi, avec .intention de changer bientôt 
de demeure, et d'aller à Saint-Germain où la course 
trouveroit séparée de Paris par trois bras de rivière, et 
dans une assez raisonnable distance pour pouvoir tra- 
vailler plus commodément qu'à Fontainebleau aux af- 
faires que le parlement lui suscitoit tous les jours. On 
fit garder le pont de Neuilly jusqu'au départ du 
Roi, parce que Ton craignoit quelque inondation du 
peuple de Paris, et quelques mauvais effets de sa rage. 

Le lendemain 23 de septembre, on envoya au parle- 
ment, de la part du Roi, une déclaration portant dé- 
fenses de s'assembler, hormis pour parler du tarif et 
des rentes. Toute cette nuit beaucoup de personnes 
quittèrent Paris \ beaucoup d'autres firent emporter 
leurs meubles; et chacun devirioit, sans être astrologue, 
que nous étions à la veille de beaucoup de malheurs. 
Le peuple et les bourgeois sentoient déjà, par leurs 
craintes, la punition de leur révolte. Ils lai soient des 
provisions de blés : les vivres enchérissoient, et toutes 
choses leur présageoient la colère du ciel et celle du 
Roi. Quand les Parisiens surent qu'on a voit enlevé 
Monsieur, ils en murmurèrent, et quelque canaille s'as- 
sembla devant le Palais-Royal. Klle fut assez long- 
temps à crier qu'ils étoient perdus, et qu'on les vouloit 
saccager T puisque Monsieur étoit parti. Mais cela n'eut 
point de suite considérable. 

1 Entre autres, le maréchal d'Eslrées et Seneterre. r. b. 



CHAPITRE XXVI. — 1648. 207 

Le parlement de son côté délibéroit sur la dernière 
déclaration du Roi ; sur quoi il fut arrête qu'on feroit 
des remontrances par écrit à la Reine, enjoint au pré- 
vôt des marchands de travailler à la sûreté publique, 
afin que le peuple ne se trouve point sans vivres 4 . Pen- 
dant qu'ils étoient assemblés, Choisi, chancelier du duc 
d'Orléans, leur apporta une lettre de sa part ; et le 
chevalier de La Rivière leur en apporta de même une 
du prince de Condé. Voici ce qu'elles contenoient tou- 
tes deux : 

LETTRE DE M. LE DUC d' ORLÉANS AU PARLEMENT. 

« Messieurs, 

« Vous savez les soins que j'ai pris pour accommo- 
der les affaires présentes, et que j'ai toujours apporté 
tout le tempérament que leservice du Roi monseigneur 
et neveu, et la satisfaction que votre compagnie en 
pouvoit désirer ; et comme j'ai jugé que, dans l'état où 
elles se trouvent, une conférence seroit très-utile pour 
régler toutes choses, j'ai bien voulu encore vous faire 
cette lettre, pour vous prier de députer quelques-uns 
de votre corps pour se trouver au lieu où sera la Reine 
pour aviser aux moyens qui seront jugés convenables 
pour le repos public. Je veux croire que vous concour- 
rez avec moi dans ce bon dessein, et que vous aurez 

1 Cet arrêté, qui passa à la tnijoiité de quatre voix seulement 
(soixante-onze contre soixante-sept), jeta l'alarme dans Paris et arrêta 
tout commerce» « et cela à tel point, dit Orner Talon, qu'une charrette 
chargée de meubles qui npparlcnoient au baron d'Aigle lut arrêtée pro- 
che les halles, et pillée; sur ce que les couvertures étoient rouges, des 
coquins dirent que c'étoità M. le cardinal: outre plus, un carrosse dans 
lequel il y a voit huit ou dix mille livres d'argent comptant appartenant 
à madame de Breton villiers, fut arrêté proche de l'île Notre-Dame, et 
pillé par les bateliers, dont une partie à l'instant fut recouverte, » f. b. 



206 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE Vil LE. 

la même créance à ce que le sieur de Choisi mon chan- 
celier vous dira sur ce sujet. Voire affectionné ami, 

« Gaston. 
« A Ruel, ce 25 septembre 1648. » Et au dos : 

« A messieurs les gens tenans la cour de parlement 
du Roi mon seigneur et neveu. » 

LETTKE DE M. LE PRINCE DE COi*DÉ AU PARLEMENT. 

« Messieurs, 

« Ne pouvant aller au parlement, ainsi que vous 
m'avez témoigné le souhaiter par votre députation 
d'hier, et prévoyant les inconvéniens qui pourroient ar- 
river si vous continuez votre délibération sans que 
j'eusse le bien de vous voir auparavant, j'ai cru devoir 
vous inviter, comme a fait M. le duc d'Orléans à Saint- 
Germain, à une conférence où nous puissions traiter 
des désordres qui peuvent être présentement dans 
l'État, et tâcher d'y remédier. Le zèle que j'ai pour le 
service du Roi, et l'affection que j'ai pour votre compa- 
gnie, m'obligent à vous proposer cet expédient de 
remédier à des maux, auxquels vous ni moi ne pour- 
rons peut-être plus donner ordne, si vous laissez perdre 
cette occasion. La Reine est dans tous lessentimens de 
bonté que votre compagnie peut désirer et prétendre 
d'elle. M. le duc d'Orléans vous témoigne assez les 
siens, par le soin qu'il a pris jusqu'à cette heure, et 
par la lettre qu'il vous écrit. Et moi je n'ai pas de plus 
forte passion , après celle que j'ai pour le bien de 
l'État, et pour mainteuir l'autorité royale, que celle de 
vous servir. Faites donc paroître en cette occasion celle 
que vous avez toujours témoignée pour le service du 



CHAPITRE XXVI. — 1648. 209 

Roi, en contribuant tout cç qui est en Vous pour l'ac- 
commodement des affaires , et donnez-moi Heu de vous 
témoigner, par les services que jç vous rendrai auprès 
de Sa Majesté, que je suis votre très-humble et très- 
affectionné serviteur, 

« Louis de Bourbon. 

« A Ruel, ce 23 septembre 1(548. » El sur le pli de 
la lellre : 

« A messieurs de la cour de parlement. » 

Après la lecture de ces lettres, et leurs délibéra- 
lions, leur arrêté fut qu'on députeroit à Saint-Germain 
vers les princes, pour conférer avec eux seulement l , 
selon leurs demandes, sur les désordres de l'État et les 
affaires présentes. Ils ordonnèrent à leurs députés, 
avant que d'entrer en matière, de demander àla Reine 
la liberté de Chavigny, le retour de Châteauneuf , et 
que tous deux fussent remis en leurs charges. Sur cet 
article, le président de Mesmes avoit dit qu'il étoit rai- 
sonnable de demander leur liberté et leur retour, mais 
qu'il étoit juste dé laisser à la Reine le choix de ses grâ- 
ces et de ses bienfaits, vu que l'on ne pouvoit pas for- 
cer nos rois à se servir dans leurs conseils de ceux qui 
ne leur plaisoient pas. 

Parmi les différens avis de ceux qui avoient opiné, 
quelques-uns avoient dit que, M. d'Avaux ayant été 
nommé surintendant en allant à Munster, il étoit rai- 
sonnable qu'il rentrât dans l'exercice de cette charge. 
Et on jugea des paroles de son frère, le président de 
Mesmes, qu'étant raccommodé à la cour, iln'avoit pas 

1 Avec messieurs Us princes seulement, fut la formule enrployée pour 
exclure des conférences le cardinal Mazarin. f. r. 

18. 



«0 MÉMOIRES i)Ë MADAME DE MOTTEV1LLE. 

voulu donner lieu au ministre dé lé soupçonner d'avoir 
brigué les voix du parlement pour faire entrer son frère 
dans la surintendance. Broussél, parlant de Chavigny, 
dit qu'il avoit ouï dire qu'il étoit soupçonné d'avoir 
des intelligences avec lui et avec quelques-uns de leur 
corps - t qu'il se trouvoit obligé de dire, pour l'intérêt 
de la vérité, qu'en son particulier il ne le connoissoit 
point,. et ne l' avoit jamais vu ; et que pour M. de Chà- 
teauneuf, il ne l'avoit point vu non plus, depuis qu'à 
l'âge de vingt ans il ^voit été conseiller au parle- 
ment. 

Le 29, les députés allèrent à Saint-Germain, où la 
Reine étoit arrivée le 24. Ils y furent, remplis de pré- 
somption et d'orgueil, et firent leur conférence chez le 
duc d'Orléans, dont le ministre fut exclu à leur prière. 
Le rang qu'il tenoit dans l'État ne le put garantir de 
cet affront. 11 fallut céder à ceux qui paroissoient les 
plus forts ; et les princes, qui le protégeoient selon 
leurs intérêts plutôt que selon leurs forces, l'abandon* 
nèrent en cette occasion i . Ce fut une chose extra* 
ordinaire et honteuse pour lui , et qui faisoit voir 
que les princes n'étoient pas fâchés d'être les maî- 
tres. 

La première demande que firent les députés fut la 
liberté de M. de Chavigny. Le duc d'Orléans y répondit 
qu'il trouvoit fort étrange qu'étant fils de France, et 
ayant été proscrit du vivant du feu Roi son frère, leur 
compagnie l'eût méprisé à ce point de n'en avoir jamais 
parlé ; et qu'à présent ils fissent tant de bruit pour 
M. de Chavigny, qui véritablement n' étoit pas de si 
bonne maison que lui, mais qu'ils aimoient davantage. 

1 Orner Talon raconte avec plus de détails l'insolence dont le paie- 
ment fit preuve, à cette occasion, et comment il délibéra si le cardinal 
serait ou non exclu de ces conférences, r. h. 



CHAPITRE XXVI. — 1648. 211 

Et comme le président Viole * , sur ce même sujet, dit 
devant les princes qu'il avoit ordre de la compagnie de 
ne faire aucunes propositions que préalablement on ne 
leur eût accordé la liberté de ce prisonnier, M. le prince, 
quoique son protecteur, repartit au président Viole que 
ce préalablement n'étoit pas un terme propre pour 
s'en servir avec son maître ; qu'il devoit regarder au 
respect qu'il devoit au Roi et à ceux qui maintenoient 
ses intérêts ; qu'il avoit dessein, en son particulier, de 
servir M. de Chavigny comme son t ami, et qu'il le feroit 
eu lui rendant de bons offices auprès de la Reine autant 
qu'il lui seroit possible; mais que c'étoit mettre sa li- 
berté hors de toute espérance que de la vouloir procu- 
rer par des voies contraires au service et au respect 
qu'on devoit au Roi. 

11 dit cela, répétant le mot de préalablement, et le 
tournant en ridicule d'une manière qui faisoit bien voir 
qu'il ne vouloit pas qu'on le soupçonnât d'abandonner 
le Roi et la Reine pour les intérêts de Chavigny. En 
suite de cette harangue 8 , les députés du parlement, 
a' osant plus parler sur cet article, entrèrent dans leurs 
demandes touchant le bien de tous. 

« I. Qu'il leur fût donné toute sûreté pour eux en 
leurs personnes en particulier et au peuple en général ; 
qu'on donnât sûreté pour tous ceux qui étoient exilés, 
le retour des bannis et la liberté des prisonniers, do 
quelque qualité et condition qu'ils fussent ; qu'il ne 
pût être au pouvoir des ministres , sous le nom du 
Roi, d'emprisonner qui que ce fût sans que vingt-qua- 

1 II était président aux enquêtes. C'était lui qui, dans le parlement, 
avait fait les propositions relatives aux prisonniers, f. r. 

* Le discours du prince de Condé, celui du duc d'Orléans, du premier 
président, et les répliques, se trouvent rapportées plus au long dans les 
Mémoires d'Orner Talon, f. r. 



212 MÉMOIUES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

tre heures après le parlement eût pu prendre connois- 
sance. 

« II. Que le quart des tailles tout entier, et sans 
être sujet à aucunes diminutions, fût remis au peuple; 
et conclurent par demander le retour du Roi à Pa- 
ris. » 

Ces propositions parurent dures et trop hardies ; et, 
après que les princes eurent disputé sur chaque article, 
la conférence finit avec peu de satisfaction de part et 
d'autre. Mais comme les princes mêmes trouvoient leur 
sûreté dans ces demandes, il est à croire qu'elles ne 
leur déplaisoient pas tout-à-fait. Quoi qu'il en soit, elle 1 
fut remise à deux jours après pour y faire réponse ; et, 
ce terme expiré, voici ce qu'on leur répondit de la part 
du Roi : 

« I. Que la liberté de M. de Chavigny étant une 
pure grâce de la Reine, elle devoit dépendre d'elle ; mais 
que, selon la bonté de Sa Majesté, on pouvoit l'espérer 
lorsqu'elle le trouveroit à propos. 

« II. Que le retour du Roi seroit à la saison où l'on 
a coutume de retourner à Paris, pourvu que le parle- 
ment et le peuple se rendissent dignes de ce bonheur 
par leur soumission et leur obéissance. » 

L'article des prisonniers et des exilés fut refusé ; ce- 
lui par lequel ils demandoient d'en prendre connois- 
sance vingt-quatre heures après fut de même refusé, et 
traité de chose impossible et trop contraire à l'autorité 
royale. 

Pour le quart des tailles, la Reine leur répondit qu'elle 
étoit toute prête de l'accorder, mais qu'elle leur feroit 
voir les nécessités de l'État et les grandes dépenses 

1 La conférence. 



CHAPTTBE XXVÎ. — 1648. 2i5 

qu'elle étoit contrainte de faire ; qu'après cette connois- 
sance elle croyoit qu'eux-mêmes trouveroient que cela 
ne se pouvoit pas ; et que s'ils jugeoient le contraire, 
elle le feroit volontiers. 

En cette conférence les deux partis furent à demi sa- 
tisfaits les uns des autres, et les députés demeurèrent 
d'accord de reyenir à Saint-Germain une seconde fois. 
Pendant ce petit intervalle, madame de Vendôme, pour 
profiter de la puissance du parlement, lui présenta une 
requête qui alloit à demander la protection de leur 
compagnie contre les persécutions du ministre. Elle fut 
reçue avec beaucoup de marques de bonne volonté, 
parce que tout ce qui leur donnoit un prétexte de crier 
leur étoit agréable. Cette requête leur fut présentée le 
dernier de septembre, les chambres assemblées, et 
donnée à Lesné ; mais le premier président, en faveur 
delà cour, empêcha qu'elle ne fût rapportée. Ce même 
jour les députés qui furent nommés pour retourner à 
Saint-Germain, furent chargés de leur compagnie de 
traiter de tous les autres articles proposés à la chambre 
de Saint-Louis. 



214 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 



CHAPITRE XXVII 



(1648). — Affaires d' Espagne et de Portugal. — Mazdrin essaye inutile- 
ment de négocier la paix avec l'Espagne. — {i" octobre.) Conférences 
a Saint-Germain entre le parlement et les princes. — Conseil tenu 
dans le carrosse de la Reine. — Double jeu du cardinal proposant des 
concessions et détournant Anne d'Autriche d'en faire aucune. — 
Condé et le duc d'Orléans inclinent vers les idées des magistrats. — 
La Reine veut y résister. — Comédie qui se joue dans l'intérieur du 
conseil. — Tristesse de la régente en cédant au parlement. — Joie 
des princes. — Tumulte populaire au palais. — Naissance d'une fille 
au duc d'Orléans. — Le coadjuteur, Châteauneuf et Chavigny soup- 
çonnés d'agiter les esprits. — Inquiétudes d'Anne d'Autriche. — Ar- 
rêt du parlement qui diminue les impôts. — La cour et les princes 
songent à lui résister. — Nouvelles concessions de la Reine. — Paix 
avec la magistrature. — Les princes s'en rapprochent. — Chavigny 
est mis en liberté. — Profond mécontentement de la Reine. 

Ce no fut pas seulement en France et en Angleterre 
que nous vîmes alors une mauvaise constellation me- 
nacer le bonheur des rois. Les Espagnols, dont la fidé- 
lité est si louée, dévoient être en cette occasion beau- 
coup plus déshonorés que nos Français, puisqu'ils 
attaquèrent par une conjuration la personne et la vie 
de leur Roi, et que notre nation n'en vouloit qu'à son 
autorité et à celle de son ministre. Les principaux de 
cette cour a voient résolu de marier leur infante 1 , héri- 
tière du royaume, et que le Roi son père sembloit alors 
destiner à la maison d'Autriche, au fils du roi de Por- 
tugal. De* duc de Bragance il s'étoit fait roi, parce qu'il 
prétendoit avoir un droit plus légitime sur cette cou- 
ronne que le roi d'Espagne. Et dans les temps fâcheux 

1 Marje-Tbérèse, 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 215 

qui avoient abattu les forces de l'Espagne, il s'étoit fa- 
cilement emparé de ce royaume. Comme ce nouveau 
Roi avoit des parens et des amis dans le conseil d'Espa- 
gne, qui portoient ses intérêts, il lui avoit été aisé de 
former ce dessein par eux ; et sans doute qu'ils auroient 
rencontré un grand avantage, car il auroit réuni les 
deux couronnes ensemble. Mais le roi d'Espagne, qui 
prétendoit, faisant la paix avec la France, reprendre ce 
royaume quand bon lui sembleroit, fit arrêter ceux qui 
tramoient cette affaire. 

L'histoire qui en fut alors contée à la Reine disoit 
que parmi les négociations du roi de Portugal, qui en 
ce chef étoient innocentes, les conjurés y mêlèrent quel- 
que dessein contre la vie du roi d'Espagne. Le duc de 
Medina-Sidonia, de la maison des Gusmans, en étoit le 
chef, et, comme parent du duc de Bragance, il étoit 
entré dans cette intrigue. Mais le comte duc le sauva, 
obtenant son pardon du roi d'Espagne, à condition qu'il 
lui nommcroit les autres coupables. Il le fit, el en fut 
quitte pour être exilé. 

Le duc d'Hijar, ayant été accusé, souffrit la question 
ordinaire et extraordinaire, et n'ayant rien confessé, il 
fut banni seulement. Mais ses os brisés, qui étoient des 
marques de sa constance, lui dévoient servir d'un triste 
souvenir de son malheur ou de sa faute. On l'estimoit 
homme de mérite. Le marquis d'Ayamontc eut la tête 
tranchée, avec don Carlos de Padilla et quelques au- 
tres ; mais à cause de la guerre l'on ne put alors en sa* 
voir toutes les particularités. Et ceci, qui est fort suc- 
cinct, je l'ai su de la Reine qui me fit l'honneur de 
me le conter, et qui l'avoit appris par la voie de Rome. 

En ce même temps le roi d'Espagne, suivant la ré- 
Kolution qu'il en avoit faite, épousa sa nièce, fille de 
l'Impératrice sa sœur. Elle fut reçue de ce prince avec 



210 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

de grandes marques de joie et de tendresse, et ce ma- 
riage reçut la bénédiction de l'amitié et de la fécon- 
dité. 

Un Espagnol nommé Galarette, passant alors de Flan- 
dre, où il avoit servi de secrétaire d'Etat, pour aller en 
Espagne, demeura quelques jours à Saint-Germain, où 
il eut de grandes conférences avec le cardinal sur tous 
les articles de la paix. Le ministre l'auroit peut-être 
alors désirée tout de bon, afin d'avoir des troupes tou- 
tes libres et de l'argent, pour châtier ceux qui le vou- 
loient attaquer. Gomme la haine des peuples n' avoit 
pas de plus légitimé prétexte de murmurer contre lui 
que celui de le soupçonner de n'avoir pas voulu la paix, 
la Reine fit remarquer avec soin au public cet entretien 
particulier, disant souvent qu'elle et le cardinal Maza- 
rin ne désiroient rien si fortement que ce bonheur, et 
que si le Roi son frère y vouloit consentir, elle se feroit 
assurément. 

On fit voirie Roi à cet Espagnol, se promenant dans 
le parc. 11 le trouva bien fait et fort aimable. La Reine 
ne le vit point, par une gravité qui lui fut inspirée parle 
ministre, quoiqu'elle 1 eût connu autrefois auprès du 
marquis de Mirabel, dernier ambassadeur d'Espagne en 
France. Il est à croire néanmoins qu'il auroit mieux 
valu qu'elle l'eût entretenu que de le laisser voir au 
cardinal. Car il sembloit, par sa qualité de régente, de 
mère et de sœur, qu'elle étoit plus propre que nul autre 
à travailler à ce grand ouvrage ; mais elle voulut laisser 
au cardinal ces apparences, afin qu'il en profitât à 
l'égard du peuple. 

Gomme de plus elle étoit persuadée que son ministrr 
agissoit sincèrement pour le bonheur de la France, elle 
croyoit dans une affaire de cette conséquence devoir 
.suivre ses conseils, et se conduire par ses lumières plu- 



CHAPITRE XXVII. — 1643. 217 

tôt que par les siennes propres. En prenant le gouver- 
nement de TÉtat, toute l'Europe crut qu'elle s'appli- 
queroit soigneusement aux moyens de faire la paix, vu 
l'amitié qu'elle avoit témoignée toute sa vie pour le roi 
d'Espagne son frère. S*es plus affectionnés serviteurs, 
qui eurent peur qu'elle ne témoignât trop de chaleur 
peur ses intérêts, la détournèrent d'y penser, et furent 
long-temps à ne lui parler que de la retenue qu'elle de- 
voit avoir sur ce sujet. 

Ces leçons firent en elle une forte impression ; et 
comme elle vouloit suivre généreusement son devoir, 
elle voulut agir comme si en elle les sentimens de la 
nature, qui jusques alors lui avoient fait aimer sa maison 
avec une si forte tendresse, eussent été effacés. Mais 
pour vouloir aller droit, elle alla si loin qu'elle ne pa- 
roi ssoit plus être la même personne, ni avoir le même 
cœur. L'affection qu'elle avoit pour le Roi son frère fut 
donc long-temps voilée sous une sage patience qui lui 
faisoit souhaiter et attendre en même temps les favora- 
bles momens où, sans choquer ses devoirs ni blesser 
l'amour qu'elle avoit pour le Roi, elle pût donner des 
marques des légitimes désirs qu'elle conservoit pour la 
paix et pour le bonheur des deux royaumes. Mais elle 
n'avoit encore osé former que des souhaits pour l'obte- 
nir du ciel, de peur qu'en faisant quelques pas vers 
ceux que la France regardoit comme ses ennemis, elle 
ne la privât des avantages que la guerre lui donnoit par 
les glorieuses victoires qu'elle avoit obtenues jusque-là 
sur sa nation. 

La Reine étoit néanmoins la seule qui pût juger équi- 
tablement entre ces deux monarques. Elle seule pou- 
voit, par Jes nobles sentimens qui étoient en elle, sur 
des intérêts qui la touchoient de si près, faire perdre à 
chacun de ces princes quelque portion de leurs préten- 
ii. 1» 



218 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

tions ; et le sang et la nature, étant gouvernés par la 
raison, dévoient lui donner le moyen de faire ses dis- 
tinctions à l'avantage des deux partis. Les troubles 
qu'elle voyoit se fomenter en France, par les entreprises 
du parlement, lui faisoient croire avec sujet qu'il étoit 
temps d'y penser ; mais les propositions qui en furent 
faites alors à cet Espagnol furent reçues si froidement, 
qu'il fut impossible à la Reine de réussir dans son des- 
sein. Le Koi son frère paroissoit prétendre à des avan- 
tages trop excessifs pour lui pouvoir être accordés par 
une si bonne mère, et par une régente aussi attachée 
aux intérêts de l'État. quel' étoit cette princesse. 

Le 1 er du mois d'octobre ayant été pris pour recom- 
mencer la conférence à Saint4Jermain, les députés y ar- 
rivèrent chargés de nouvelles propositions et de vingt- 
cinq articles qui furent proposés par eux. Tous furent 
octroyés, hormis les deux que j'ai (jtéjà marqués avoir 
été refusés touchant la liberté des prisonniers, et le pri- 
vilège que le parlement demandoit d'en pouvoir pren- 
dre connoissance vingt-quatre heures après qu'ils se- 
roient arrêtés. Il fut même conclu qu'ils reviendroient 
dans deux jours pour achever entièrement cette négo- 
ciation. Le cardinal Mazarin n'assistoit à aucune de ces 
conférences ! , et le chancelier en a voit été exclus par 
ordre de la Reine, pour tenir compagnie au ministre. 
Il fut néanmoins envoyé à celle-ci, comme nécessaire 
au service du Roi, pour y maintenir ses intérêts et les 
faire voir aux princes qui ne pQavoient pas entendre les 
chicanes du parlement. 

Le lendemain de cette conférence, le parlement donna 
un arrêt en faveur du peuple, avec intention sans doute 



* Le parlement avait exigé son exclusion, et n'avait voulu admettre 
aux conférences que messieurs les princes, r. r. 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 219 

de se fortifier de plus en plus par cette voie. Cet arrêt 
défendoit la levée d'un impôt mis depuis quelque temps 
sur le pied fourchu qui entre dans Paris \ de quarante 
sols chaque bête. 

Le 3 du mois, les députés retournèrent à Saint-Ger- 
main, selon la résolution qui en avoit été prise. D'abord, 
les princes leur firent de grands reproches de leur arrêt 
donné contre le service du Roi, à la veille d'un accommo- 
dement. Us leur dirent que ce procédé marquoit visible- 
ment leurs mauvaises intentions, et qu'ils n'avoient pas 
de véritables désirs pour la paix. Ils répondirent, pour 
leur justification, que cet impôt jusques alors n'avoit 
point été levé, que les bouchers s'étoient toujours dé* 
fendus vigoureusement, que les partisans qui en avoient 
traité avec le Roi confëssoient eux-mêmes n'en avoir 
rien reçu ; et que, cela étant, ils avoient cru, sans pré- 
judice du service du Roi, le pouvoir défendre et donner 
ce contentement au peuple. 

De là ils passèrent aux articles des conférences der- 
nières, où ils ajoutoicnt tous les jours de nouvelles de- 
mandes, soit pour te général, soit pour leurs intérêts 
particuliers. Le principal achoppement qui se trouva 
en cette occasion fut sur leurs premières demandes. 
Ils disoient qu'ils avoient pour eux une ordonnance de 
Louis XI*, par laquelle ceRoivouloit que nul ne pût être 
mis en prison sans être renvoyé vingfrquatre heures après 
à ses juges naturels. Ils disputèrent fortement sur cet 
article ; mais enfin ils cédèrent à l'égard des gens de la 
cour, consentant que la connoissance n'en fût donnée à 



* G'étail un droit qui se percevait à l'entrée de certaines grandes 
villes, sur les animaux qui ont le pied fourché. Le parlement prétendait 
que cet impôt faisait double emploi avec celui du sou pour livre, f. r. 

* Et non de Louis XII, comme il est imprimé dans les antres éditions 
de ces Mémoires f. n. 



220 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEMLLE. 

leurs juges que trois mois après. Ils avouèrent que le 
Roi, pour plusieurs causes qui pouvoient arriver, étoit 
souvent obligé de faire des prisonniers sur des soupçons 
seulement, et que ces sortes d'accusations pouvoient 
être long-temps sans possibilité de les vérifier. Mais, 
pour les gens de robe, ils se maintinrent toujours dans 
l'ordre préfix de Louis XI, comme ayant plus de sujet 
d'appréhender le châtiment présent que ceux qui avoient 
intérêt à la clause des trois mois, qui regardoiten gé- 
néral tous les sujets du Roi. 

Us ne parlèrent plus de Ghavigny ni d'aucun autre. 
Ils travaiiloient seulement de toute leur puissance à ré- 
tablissement de cette loi : ayant sûreté en même temps, 
s'ils pouvoient parvenir à leur entreprise , que ce pri- 
sonnier sortiroit trois mois après, et seroit aisément dé- 
lié des chaînes dont le Roi le tenoit enchaîné. Ils sa- 
voient de plus que cet article étoit agréable à toute la 
France. L'amour de la liberté est fortement imprimé 
dans la nature. 

Les plus sages, qui, jusques alors, avoient désap- 
prouvé les entreprises de cette compagnie, ne pouvoient 
dans leur cœur haïr cette proposition. Ils la blâmoient 
en apparence, parce qu'il étoit impossible de la louer à 
la vue du monde; mais ils l'aimoient en effet, et ne pou- 
voient s'empêcher d'estimer cette hardiesse, et de sou- 
haiter qu'elle eût un favorable succès. 

Les parens de Chavigny, pour travailler à sa liberté 
par toutes les voies possibles, étoient venus en corps, le 
jour précédent, supplier le cardinal Mazarin de leur ac- 
corder sa liberté. Ils lui dirent qu'ils ne vouloient que 
de lui seul cette grâce. Mais, sous une apparente mo- 
destie, ils la demandoient hardiment , voyant que, pour 
le bonheur du prisonnier, cette affaire étoit devenue un 
intérêt public. Les princes mêmes l'autorisoient, parti- 



CHAPITRE XXVII. — 1648. S21 

culièrement le prince de Condé, par celui que Chavi- 
gny y devoit avoir. Enfin, la conférence ayant duré jus- 
ques au soir fort tard, les affaires ne purent se décider, 
à cause que les députés vouloient absolument ce que la 
Reine ne vouloit point du tout leur accorder. 

Les princes les quittèrent, et vinrent prendre le car- 
dinal dans son appartement. Ils allèrent tous ensemble 
trouver la Reine dans le parc, où elle étoit allée faire un 
tour de promenade, attendant le succès de leur longue 
négociation. Le conseil fut tenu dans le propre carrosse 
de la Reine, sur ce qu'ils avoient à faire. Le chancelier 
exposa le fait, et l'obstination des députés à vouloir la 
sûreté des prisonniers, les retirant de la puissance des 
rois pour les faire juger juridiquement et hors de la do- 
mination des favoris, qu'ils disoient être quelquefois 
injustes. 

La Reine, entendant parler de l'opiniâtreté de ceux 
du parlement, interrompit le chancelier pour dire que 
son avis étoit de leur refuser constamment ce qu'ils de- 
mandoient, et de les châtier de leur entreprise sans plus 
écouter aucune proposition de paix. Elle commanda au 
chancelier de dire son avis, qui fut conforme au sien ; 
puis elle conclut qu'elle étoit résolue de mourir, plutôt 
que de laisser périr entre ses mains l'autorité du Roi 
son fils. 

Le cardinal, qui contribuoit par ses avis particuliers 
à augmenter ces sentimens dans le cœur de la Reine, où 
ils étoient assez naturellement gravés , continua dans 
ce conseil de montrer qu'il désiroit la paix, et de vouloir 
aussi accorder au parlement ce qu'il demandoit. Son 
dessein étoit de faire voir au public qu'il étoit toujours 
porté à la douceur, et qu'on lui devoit toute celle qui 
paroissoit dans le gouvernement, qui, par la différence 
des opinions de la Reine aux siennes, auroit dû être plus 

19. 



222 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

sévère, s'il n' avoit pas été son ministre; et qu'alors on 
lui devoit encore de s'opposer au châtiment du parle- 
ment et du peuple, que cette princesse témoignoit sou- 
haiter avec passion. 

Le prince de Condé, qui se sentoit capable d'une 
ambition démesurée, qui avoit de grands desseins, et 
qui , par eux , pouvoit craindre de faire naître contre 
lui des soupçons dans l'esprit du Roi et des ministres, 
oulre l'intérêt de Chavigny, n'étoit point fâché, comme 
je l'ai déjà dit, de cette sûreté publique 1 que le parle- 
ment demandoit. Car il ne vouloit point aller à la Bas- 
tille comme feu M. le prince son père. Il fut donc assez 
hardi pour être d'avis contraire à celui dç la Reine , 
connoissant même dans l'esprit du ministre qu'il étoit 
capable de se relâcher sur ce point, pour en remettre 
l'exécution au temps, qui change toutes choses. 

Le duc d'Orléans, qui par sa naissance avoit moins 
à craindre, qui n'avoit point de prisonnier à protéger, 
et qui avoit un favori qui vouloit plaire à la Reine et au 
ministre, alla d'abord au soutien de l'autorité royale. 
Mais, comme pas un ne se vouloit charger entièrement 
de la haine publique et de celle du parlement en parti- 
culier, après avoir satisfait au désir de la Reine par un 
peu de bonne mine, il revint enfin à quelque modéra- 
tion qui approchoil de l'avis de M. le prince, et conclut 
à être de celui du cardinal, qui avoit paru préférer rac- 
commodement à la guerre. 

Ce radoucissement, dans le vrai, ne plut nullement 
au ministre: il eût souhaité que les princes eussent eu 



4 Orner Talon dit que, sur ce point, le duc d'Orléans et le prince de 
Condé abandonnaient volontiers Mazarin, par le motif qu'un favori < pour 
empêcher les cabales qui se peuvent faire contre sa personne, se sert de 
l'autorité* de son maître pour faire estimer criminels ceux qui envient 
sa fortune. »r.n, 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 223 

autant de fermeté que la Reine, afin d'avoir l'avantage 
d'être le seul qui pût faire voir au public une bénignité 
tout entière. Les députés, cela étant, eussent été con- 
traints de revenir à lui, et de recevoir de se* mains les 
grâces qu'ils désiroient d'obtenir. Mais chacun , en tel 
jeu, tâche de bien jouer pour lui, et ne se soucie guère 
de son compagnon ni même de l'État. La Reine seule 
alloit au bien du royaume, mais elle n'en recevoit point 
de gloire particulière. Comme elle ne paroissoit point 
agir par elle-même, ce qu'elle disoit n'éloit point reçu 
des princes, du parlement ni des peuples, avec le res- 
pect qui étoit dû à sa qualité de régente ni à ses bonnes 
intentions , à cause qu'on étoit trop persuadé qu'elle 
suivoit presque toujours à la fin les conseils du car- 
dinal. 

Le ministre avoit de fortes raisons qui l'obligoient à 
ne pas rompre tout-à-fait avec les députés. Nos armées, 
dans cette saison , étoient encore nécessaires sur la fron- 
tière; et il n' avoit point d'argent pour entreprendre de 
châtier Paris, qui, par sa grandeur, étoit difficile à pu- 
nir. Il jugeoit, avec raison, que ce dessein ne se pou voit 
entreprendre sans craindre une révolte universelle de 
tout le royaume, qui se sentoit déjà en beaucoup de lieux 
de l'air contagieux qui régnoit dans la ville capitale. En 
faisant languir les affaires, il n'avoit souhaité que d'em- 
porter l'avantage, à l'égard du parlement, d'être celui 
qui auroit le plus contribué à l'accommodement , et à 
leur faire accorder les privilèges qu'ils demandoient; 
mais, malgré toutes ses finesses, il fut contraint de 
partager avec les princes cette honteuse gloire. 

La Reine , les princes et le ministre se quittèrent 
tous dans la grande place qui sépare les deux châ- 
teaux. Les princes retournèrent trouver les députés, 
qui les attendoient au château neuf, où logeoit le duc 



224 MÉMOIRES DE MADAMK DE MOTTEV1LLK. 

d'Orléans l , et le cardinal s'en retourna dans son ap- 
partement. 11 fut suivi à l'ordinaire d'un grand nombre 
de courtisans, qui, tout maltraité qu'il étoit des peuples 
et du parlement , ne l'abandonnoient pas , parce qu'il 
étoit toujours le maître de leur fortune. 

Les princes dirent aux députés que, pour ce jour, ils 
n'avoient pu rien gagner sur l'esprit de la Reine ; mais 
ils leur promirent de faire encore de nouveaux efforts 
pour vaincre sa fermeté. Dans cette espérance , ils les 
prièrent de vouloir revenir le lendemain, les assurant 
qu'ils achèveroient sans doute de décider «de toutes cho- 
ses. Ce jour paroissoit devoir être fatal à l'État, puis- 
qu'il s'agissoit de se résoudre à faire une guerre dange- 
reuse, ou bien une très-honteuse paix, où le premier 
des rois de l'Europe se verroit contraint d'obéir à ses 
sujets, et de leur accorder malgré lui tout ce qu'il leur 
plairoit de lui demander. 

La Reine étant de retour de la promenade, où sans 
doute elle s'étoit mal divertie, elle vint s'asseoir à son 
cercle, où je vis dans son visage et dans ses yeux que 
les affaires n'alloient pas selon son goût. Peu après, les 
princes arrivèrent, qui la firent quitter cette place pour 
aller au conseil. Avant que d'y enlrer, elle tira le ma- 
réchal de Villeroy contre une fenêtre , pour lui faire 
part de ses peines. 

Elle ne se plaignoit pas du cardinal , quoiqu'il fût 
d'avis contraire au sien ; elle comprenoit bien qu'il ne 
pouvoit pas faire autrement , et qu'il falloit qu'il fit 
semblant de vouloir la paix pour ne point attirer la 
haine du parlement, qu'il n'avoit déjà que trop. Son 
ressentiment alloit contre les princes qui l'abandon- 



1 La Reine l'avait mis à la disposition du duc d'Orléans pour s'y lojrer 
avec la duchesse et avec sa fdlc Mademoiselle, r. n. 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 225 

noient en cette occasion; et j'entendis qu'elle tlisoit à 
ce maréchal : «Vraiment, si je consentois à de telles 
« demandes, et que je laissasse anéantir l'autorité du 
« Roi jusqu'à ce point, mon fils deviendroit un beau 
« roi de carte. Qu'on ne m'en presse point, car je n'y 
« consentirai jamais. » 

Je ne sais ce que le gouverneur du Roi lui répondit ; 
mais, après cette conversation, elle entra dans son ca- 
binet, où se devoit tenir le conseil. Avant qu'il fût com- 
mencé et que nous en fussions sortis, je remarquai que 
M. le prince s'approcha de la Reine pour lui parler en 
faveur du parlement. 11 lui disoit, à ce que je pus com- 
prendre, que le temps du châtiment étoit passé, et qu'il 
le falloit faire aux premières marques de leur désobéis- 
sance; car la Reine tout émue lui répondit : « Eh 
« bien I monsieur, n'en parlons plus, c'est une faute ; 
« mais n'en faisons pas une autre qui seroit beaucoup 
« pire. » 

Quand on vit ce trouble parmi les premières per- 
sonnes de l'État, nous nous retirâmes pour les laisser 
décider entre eux du sort de la France. Ce fut alors 
qu'il se fit entre eux un rude combat. Les intérêts dif- 
férens qui animoient les uns et les autres firent que 
chacun disputa son avis avec opiniâtreté et beaucoup 
de chaleur. La Reine étoit seule dans l'opinion qu'elle 
soutenoit avec courage. Et tous l'abandonnèrent, hor- 
mis le chancelier, qui avoit un ordre secret de ne se 
pas départir de ses sentimens. Et comme tous vouloient 
battre en ruine sa fermeté et sa résolution, elle soutint 
cet effort avec une force qui auroit été invincible, si à la 
fin elle n'a voit été mal conseillée. Elle n'épargna ni 
Monsieur ni M. le prince : elle attaqua même le car- 
dinal, ne croyant pas lui faire beaucoup de mal. Elle 
lui dit devant les autres des rudesses étranges, et le 



X26 M MOIRiiS DE MADAME DE MOTTE VIL LE. 

blâma de sa douceur, lui pronostiquant que toute sa 
bonté lui seroit inutile. 

Enfin les portes du cabinet s' ouvrirent avant le temps . 
Le cardinal, qui avoit accoutumé de demeurer après la 
fin du conseil avec la Reine, sortit le premier ; et à l'air 
de son visage il sembloit qu'il étoit en mauvaise humeur. 
Le prince de Condé le suivit, et le duc d'Orléans de- 
meura avec la Reine, pour tâcher d'adoucir son res- 
sentiment et sa peine. L'abbé de La Rivière alors fut 
appelé par son maître, pour faire le tiers dans cette 
conversation où la Reine seule avoit le cœur rempli 
d'amertume et de douleur. Une demi-heure après, le 
duc d'Orléans s'en retourna chez lui tout pensif, quoi- 
que dans le vrai il ne fût nullement affligé. Son favori 
faisoit l'affairé, comme si la chose dont il s'agissoit 
l'eût touché sensiblement. 11 étoit néanmoins satisfait, 
et croyoit dans son ame que cet abaissement du mi- 
nistre serviroit à son élévation. 

M. le prince vint un moment après trouver la Reine. 
11 fit officieusement deux voyages vers elle, pour lui 
faire voir l'innocence du cardinal et pour .le mettre bien 
dans son esprit. Nous vîmes aussitôt, par toutes ces 
choses, qu'il y avoit quelque inquiétude nouvelle dans 
le cabinet, et que les affaires n'alloient pas bien. En 
mon particulier, je ne fus pas long-temps dans cette in- 
quiétude; car la Reine, peu après, étant demeurée 
seule, comme elle voulut entrer dans son oratoire pour 
prier Dieu, je lui demandai la cause de ce que je voyois; 
et, la plaignant de toutes ses souffrances, je la sup- 
pliai de m' apprendre ce que M. le cardinal disoit sur 
tout cela. Elle me fit l'honneur de me répondre, comme 
si en effet elle eût été un peu lâchée contre lui. « Qu'il 
« en dise ce qu'il lui plaira, me dit-elle, mais je no 
« changerai point ma résolution. —Et quelle est votre 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 227 

« résolution, lui dis-je, madame? — C'est, me dit-elle, 
a de faire tout le contraire de ce qu'il veut que je fasse.» 
Puis, me faisant un souris : « Vous jugez bien, me dit 
« la Reine, qu'il n'est pas assez déraisonnable pour 
« souhaiter ce qui va à la ruine du Roi. 11 ne peut pas 
«mieux faire; mais je ne laisse pas d'être en effet 
« fâchée contre lui, car il est très-bon. » 

Ces paroles me firent aussitôt comprendre toute 
l'histoire, et démêler les causes de tant de différentes 
opinions qui faisoierit cette petite guerre. Et je jugeai 
bien vite que ce bruit avoit été fait exprès pour tâcher 
d'engager les princes à soutenir davantage l'autorité 
royale, pour faire voir la douceur du cardinal, et dimi- 
nuer le mérite que le duc d'Orléans et le prince de Condé 
prétendoient avoir à l'égard du parlement; attendu que 
les disputes qu'ils avoient eues contre la Reine, pour 
obtenir d'elle! ce qu'il demandoït, dévoient apparemment 
produire de mauvaises suites contre son service et contre 
son autorité. 

Le lendemain, je dis à un de mes amis 1 , qui avoit 
part au secret, oe que j'avots deviné de toute cette belle 
comédie du jour précédent. Il fit un grand cri, et me 
dit : « Ahl madame, gardez-vous bien de savoir de 
« telles choses! c'est présentement le plus grand secret 
« du sanctuaire. » 

Après Tavoir rassuré sur sa frayeur, je lui dis que mes 
lumièresvenoientdebonlieu; et, lui faisant des questions 
sur ice que je pensois savoir presque aussi bien que lui, 
il m'avoua que tous se moquoient les uns des autres; 
que la Reine seule agissoit de bonne foi. Car, quoiqu'elle 
crût bien jouer la comédie en faveur de son ministre, 
afin de lui ôter la haine publique de ce refus, il étoit 

1 M. de Seneterre. 



228 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

vrai néanmoins qu'elle n'avoit point d'envie d'accorder 
au parlement ce qu'il demandoit, et que le cardinal ne 
la trompoit pas en cela, lui ayant dit que peut-être, en 
tenant bon contre les princes, elle les feroit revenir à 
son avis : ce qu'il auroit fort souhaité. Et, par consé- 
quent, il jugeoit que cette résistance ne pouvoit que lui 
être avantageuse. Elle devoit faire paroître sa douceur, 
au cas que la Reine pût se soutenir contre le parlement 
et les princes. Et, s'il étoit contraint de se relâcher et 
de faire changer les sentimens de cette princesse, il 
feroit voir et sa douceur et sa puissance tout ensemble. 

Cette personne me dit qu'elle ne croyoit pas que le 
cardinal se pût résoudre facilement à conseiller la Reine 
de prendre d'autres résolutions que celles qu'elle avoit 
déjà prises, quoiqu'il fit paroître aux princes de lui 
vouloir persuader l'accommodement, parce qu'il l'avoit 
vue inquiétée de cette affaire, et regarder la prétention 
du parlement comme l'extinction de l'autorité royale. 
Mais enfin, les grandes conséquences ayant étonné ce 
ministre, il fut contraint d'y consentir. Il vit les princes 
favoriser le parlement, malgré la protection qu'ils 
avoient promise aux intérêts du Roi et aux siens. 11 
manquoit d'argent et de puissance pour mieux faire; 
et peut-être qu'il manqua aussi dans le jugement qu'il 
lit des forces et de la puissance royale. 

Pendant que la Reine tenoit bon, il se résolut de tirer 
du parlement la meilleure composition qu'il lui seroit 
possible ; et quand il eut pris ses mesures, il fit changer 
la Reine. Le soir de ce jour, avant qu'elle s'endormît, 
le secrétaire du cardinal, nommé de Lyonne 1 , vint la 
trouver deux fois, et eut d'assez longues conférences 
avec elle de la part de son maître. Puis, le lendemain, 

1 Hugues de Lyonne. Voy. plus haut, p. 26. 



CIIAriTKE XXVII. — ,t( 48. 220 

au sortir de la messe, Le Tellier, secrétaire d'État, y 
vint aussi, qui acheva de la résoudre d'accorder aux 
députés ce qu'ils désiroient : à condition qu'au lieu de 
trois mois qu'ils demandoient, en faveur des prison- 
niers, pour être renvoyés à leurs juges naturels, elle en 
demanda six avant que le Roi fût obligé de les rendre. 

Les affaires en cet état, il se tint un conseil sur le 
midi, avant l'arrivée des députés, où il fut arrêté qu'ils 
feroient ensemble un concordat où la Reine déclareroit 
pour la décharge de sa conscience, ou plutôt pour ré- 
parer sa gloire et son honneur, que c'étoit à la prière ' 
des princes et à la nécessité présente de l'Etat qu'elle 
s'étoit résolue d'accorder au parlement les choses qu'il 
avoit demandées. Ce que cette princesse signa avec une 
douleur incroyable, et avec les sentimens d'une reine 
qui véritablement aimoit ses enfans et l'Etat. 

Elle se laissa conduire malgré elle par les conseils 
de son ministre, qui les lui donna malgré lui. Aussi 
beaucoup de personnes crurent alors que le cardinal, 
qui n'étoit pas assez aimé pour être bien servi, fut 
trompé : premièrement par lui-même, ayant eu trop 
de peur des princes ; et plus encore par beaucoup de 
gens qui lui disoient que la fermeté de la Reine le faisoit 
haïr, et qu'on alloit donner un arrêt contre lui. Il crut 
qu'il falloit par prudence éviter ce coup, pour en at- 
tendre le remède, par les changemens qui arrivent 
d'ordinaire dans les États, qui peuvent, étant bien mé- 
nagés, guérir les maux les plus incurables. 

Ensuite de cette résolution, les députés, arrivant à 
Saint-Germain, trouvèrent leurs affaires faites, et n'eu- 
rent rien de plus difficile à exécuter qu'à remercier la 
Reine et les princes. Ils s'en allèrent, remplis de pré- 
somption, donner part à leur compagnie de leur vic- 
toire. Elle fit là-dessus ce qu'elle avoit accoutumé de 
n; 20 



230 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE. 

faire, qui est de s'assembler ; et il fut arrêté qu'ils en- 
verroient des députés chez le premier président pour 
examiner tous le3 articles dont la. cour étoit demeurée 
d'accord, et ceux qu'ils demandoient encore, afin de 
dresser eux-mêmes la déclaration qu'ils vouloient que 
le Roi leur donnât. Mais la malice étoit alors si surabon- 
dante dpns tous les esprits, qu'il y eut des conseillers 
qui furent d'avis, afin de demeurer toujours en état de 
s'assembler, de laisser venir la déclaration du Roi telle 
qu'il Jui plairoit de l'envoyer 1 , et après délibérer sur 
chaque article. 

Quelques jours se passèrent après cet assassinat 
commis contre l'autorité royale, que la Reine étoit triste; 
et le duc d'Orléans et le prince dp Condé, dans une joie 
excessive. Ils se regardoient comme les maîtres de l'É- 
tat, de la cour, de la noblesse, du parlement et des 
peuples ; et se< laissoient flatter par les soins que pre- 
noient les compagnies souveraines, et chaque parti- 
culier, d'acquérir leur faveur, lies gens du monde 
aiment naturellement l'intrigue et à plaire aux grands. 
Tous ceux qui approchoient des princes ne cessoient 
de leur parler de leur puissance et des changemens qui 
pourvoient arriver dans le royaume, qui leur en pour- 
voient donner une plus grande. Ils n'étoient pas alors 
dans, des sentimens préjudiciables au service du Roi et 
de la Reine, et navoienl nul dessein de lesabandonner; 
mais ils ne laissoient pas de leur faire du mal, par 
cette condescendance i qu'ils avoient eue pour les der- 
nières entreprises du parlement. La Complaisance que 
l'amour de leur grandeur excitoit en leur cœur, par les 
belles idées qui ^es; pou voient flatter, étoit dangereuse 

1 « Aucuns disoient que le parlement n'avoit pas coutume de mettre la 
main à la plume pour rédiger par écrit telles lettres, mais de délibérer 
sur celles qai lui étaient envoyées » (Omet* Talon. )f- ** 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 231 

à l'Etat; et les courtisans augmentaient ce mal par leurs 
adulations continuelles. 

M. le prince étoit revenu de l'armée avec de très- 
droites intentions : les grands services qu'il rendit à la 
Reine, bientôt après cet accommodement, lui en forent 
de grandes preuves. Mais il y avoit dans sa famille des 
personnes dont l'esprit étoit gâté 1 , qui travaillent à 
le corrompre. Et les intérêts de Chavigny achevèrent 
en cette occasion de le faire relâcher de sa première 
résolution. Il est difficile de protéger des intérêts op- 
posés l'un à- l'autre. Ce changement flétrit alors la 
beauté de ses sentimens, mais elle n'en fut pas détruite 
tout-à-fait. Et sur les plaintes que la Reine lui fit de 
lavoir abandonnée, je sais qu'il lui fit de nouvelles pro- 
testations de fidélité, qui n'empêchèrent pas qu'elle ne 
demeurât quelque temps mal satisfaite de lui. 

Elle n'osoit croire qu'il fût sincère quand il lui pro- 
mettait qu'il lui seroit fidèle. Je sais, par le chancelier 
même*, qu'alors le duc de Longueville fit ce qu'il put pour 
le détourner de l'attachement qu'il avoit eu aux intérêts 
et aux désirs de la Reine, en s' opposant aux demandes 
du parlement ; et qu'il lui fit dire par un de ses amis, 
qu'il perdoit l'État et sa fortune particulière d'en user 
ainsi. Sa réponse fut qu'il savoit bien cequ'ilfaisoit, et 
qu'il étoit résolu , toutes les fois qu'il trouveroit son devoir 
et la volonté de ses supérieurs ensemble, d'aller tou- 
jours par ce chemin, comme le meilleur et le plus sûr. 

Ce que le ministre avoit été contraint de faire, ac- 
cordant au parlement toutes leurs demandes, le forçoit 
de mettre Chavjgny en liberté dans six mois. 11 crut, 

4 Allusion à la duchesse de Longueville, qui se laissait conduire par 
le prince de Marsillae, dont l'ambition trompée était pleine de ressenti- 
ment contre la Reine. Voy. tome I", p. 106 et 109. p. r. 

* Seguier. 



232 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

cela étant, qu'il valoit mieux le faire sortir prompt e- 
ment ; et ceui qui furent du secret ne manquèrent pas 
aussitôt d'en faire avertir sa femme, lui faisant savoir 
que ses peines n'avoient pas été inutiles, quand elle 
. avoit travaillé par ses parens et ses amis à faire que le 
parlement s'intéressât à la liberté de son mari. 

Ces grandes grâces accordées aux réformateurs de 
l'État ne causèrent nul repos à la Reine. Ils augmen- 
taient tous les jours leurs demandes, et n'en demeu- 
roient point aux termes de leurs dernières conférences. 
Le 12 d'octobre, le peuple, excité par de pernicieux es- 
prits à vouloir prendre part au gouvernement, s'assem- 
bla en tumulte au palais, sur un certain impôt qui re- 
gardoit les taverniers * : ce qui fut cause qu'eux et les 
marchands de vin se querellèrent. Le prévôt des mar- 
chands, qui voulut les aller séparer, y pensa perdre la 
vie. Us se jetèrent tous sur lui, ils rompirent son car- 
rosse, et il s'en fallut peu que cette canaille ne le mit 
en pièces lui-même. 

On rapporta cette nouvelle à la Reine, qui, après 
avoir demandé l'avis des princes sur ce qu'elle avoit à 
faire, envoya pendant la nuit une lettre de cachet au 
parlement. Le Roi leur mandoit de le venir trouver ; et 
le soir, en quittant la Reine, sur ce que je souhaitois du 
remède à ses inquiétudes et que je la plaignois de ses 
maux, elle me répondit : « Plaignez-moi plutôt de ce 
« que je n'ai pas vengé le Roi comme je l'ai toujours 

1 C'étaient les cabareliers, les tonneliers, leurs valets, leurs femmes, 
et une foule d'inconnus et de fainéants, « Ils se plaignoient de la dureté 
avec laquelle les vendeurs et contrôleurs de vins exigent les droits qui 
leur sont attribués, se rendant eux-mêmes juges du droit qui leur appar- 
tient, le faisant mon 1er à telle somme que bon leur semble. » Le parle- 
ment, par un arrêté, défendit que les vendeurs et contrôleurs exigeas- 
sent plus de trente sous par muid de vin. (Orner Talon. Mémoires, 
année 1648.) f. n. 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 255 

« désiré ; car si cela étoit, ils ne seroient plus en état 
« de me faire du mal, ni moi en celui d'être plainte. » 

Le lendemain, la nouvelle arriva que Madame étoit 
accouchée d'une fille, au grand regret du duc d'Orléans 
et de la Reine même, qui n'eût pas été fâchée qu'elle eût 
eu un fils, pour balancer un peu les grands avantages 
du prince de Condé. Sa valeur, et l'estime qu'il avoit 
dans la cour et dans les armées, donnoient sujet à la 
Reine de craindre qu'il ne fût capable d'entreprendre 
de ces guerres injustes qui ruinent les rois, et ceux 
qui les attaquent encore davantage : ce qui pouvoit ar- 
river aisément dans un temps qui paroissoit annoncer 
de l'orage. 

Quelques jours avant la naissance de cette dernière 
fille, madame la princesse vint le matin chez la Reine. 
En lui donnant sa chemise, les femmes de chambre de 
la Reine, qui partaient librement devant elle, parce 
qu'elle étoit douce et familière, se mirent à faire des 
prédictions en faveur de madame la princesse, et trou- 
vèrent par mille raisons que Madame ne devoit avoir 
qu'une fille. Elle, pour ne pas montrer un désir em- 
pressé du mal d'autrui, leur répondit qu'elle croyoit le 
contraire, et qu'ayant eu déjà beaucoup de filles, il étoit 
à croire que ce seroit un garçon. La Reine, en l'inter- 
rompant, se mit à rire, et lui dit tout haut : « Gagez 
«hardiment, ma cousine, contre elles; car, en bon 
« français, vous ne serez pas fâchée de perdre; et quel- 
« que forte que soit la gageure, votre fils la payera de 
« bon cœur. » Puis, me regardant avec un souris qui 
m'expliquoit ses pensées, elle me dit ensuite tout bas 
que pour elle, qui ne faisoit point de façons, elle 
avoit pensé lui dire qu'elle lui auroit souhaité le gain 
de la gageure, parce qu'il est juste que chacun vive. 

Ce même jour, après midi, les députés du parlement 

20. 



254 MÉMOIRES DE MADAME DU MOTTE Vil. LE. 

vinrent trouver notre Régente. On leur fit des plaintes 
des désordres qui se passoient à Paris, au préjudice du 
service du Roi. On leur ordonna de contenir le peuple, 
et de se tenir aux termes des conférences dernières. 
Mais parce qu'on prévoyoit que lcUrs délibérations 
iroient à demander des nouvelles décharges pour le 
peuple, et que le ministre ne vouloit pas que cela vînt 
de leur part, la Reine, pour gagner les bonnes volon- 
tés du public et diminuer le crédit du parlement, leur 
redonna encore douze cent mille livres de diminution 
sur tous les impôts qui se lèvent à Paris ; et après leur 
dit qu'elle ne vouloit plus entendre parler des deman- 
des du peuple. Après cette déclaration, ceux du parle- 
ment, qui ne cherchoient qu'à embarrasser la cour, 
firent assez entendre qu'ils prétendoient davantage 
qu'on ne leur offroit. 

Le jour d'après, les chambres s' étant assemblées à 
l'ordinaire, quantité de canailles, bien payées par les 
ennemis de l'État, firent un grand vacarme devant le 
palais, criant contre le parlement de ce qu'il ne les 
soulageoit pas, et ne s'amusoit qu'à parler de ses inté- 
rêts. Les taverniers gourmandèrent le premier prési- 
dent. Les présidens de Nesmond et de Maisons furent 
menacés et poussés avec rudesse. La rumeur y fut 
grande, et la véritable cause de ces désordres étoit igno- 
rée. On voyoit seulement qu'il falloit qu'il y eût des 
méchans esprits qui animoient le peuple par leurs in- 
trigues, en le persuadant que, pour se délivrer de payer 
le Roi, il falloit faire du bruit. (Jette dernière émotion 
étoit fondée sur ce que ces mutins vouloient que le par- 
lement donnât un arrêt pour ordonner que les deniers 
des deux impôts qui avoient été mis sur chaque tonneau 
de vin, montant à cinquante-huit sols, ne fussent point 
levés, et qu'il leur fût permis de ne rien payer au Roi. 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 235 

Toutes «es menées, qui furent sues à Saint-Germain 
une heure après, donnèrent de nouvelles inquiétudes 
à la Reine et à son ministre, qui voyoit clairement que 
le parlement n'étoit pas seul, et qu'il falloit que beau- 
coup de personnes ambitieuses fissent remuer ces ma* 
chines, dont on soupçomioit toujours avec justice le 
coadjuteur de Paris, et les ennemis particuliers du mi- 
nistre, savoir Châteauneuf et Chavigny, qui vouloient 
sa place et sa ruine. La part qu'ils y avoient devoit être 
grande, puisque l'ambition et la vengeance en étoient 
la source ? deux grands motifs qui font presque tou- 
jours naître dans le cœur des hommes l'injustice et les 
crimes. On pouvoit joindre, à cevx-là les mécontens, 
dont la maison de Vendôme et ses amis faisoient une 
grande portion, ii y a voit encore les malheureux qui 
restoient de la déroute des importans, et cette troupe 
étoit nombreuse. 

Le soir de ce même jour, le parlement, les chambres 
assemblées, donna tin arrêt pour apaiser le peuple, 
portant décharge de#cinquante-huit sols, qui fut aus- 
sitôt lu, publié et affiché par tous les carrefours de la 
ville. Et fut conclu qu'on viendrait très-humblement 
supplier la Reine de donner deux millions au peuple, 
dans lesquels seraient compris les deux arrêts qu'ils 
avoient donnés à la décharge du peuple, ce dernier et 
celui du pied fourchu ; et que le reste se diminuerait 
sur les autres denrées : moyennant quoi l'article tant 
du tarif que des rentes seroit conclu, et qu'on- supplie* 
roit aussi Sa Majesté de consentir qu'ils demeurassent 
toujours assemblés jusqu'à ce que toutes les affaires 
fussent finies, et que la déclaration qu'ils espéraient, et 
qui leur avoit été accordée aux dernières conférences, 
fût envoyée au parlement. 

Sur cela, les conseils redoublent à. Saint-Germain. 



230 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

On voit visiblement que le parlement ne veut point de 
paix avec son maître, et la Reine recommence à désirer 
qu'il soit puni de toutes ses entreprises. Les princes, 
vaincus par la raison, n'osent plus le défendre, et sem- 
blent ne vouloir plus que la guerre. Le ministre-ne dit 
mot ; mais il écoute volontiers ceux qui la conseillent, 
et tous ensemble pendant deux jours parurent ne dési- 
rer que le châtiment des coupables. Il étoit impossible 
aux princes, sans manquer visiblement à ce qu'ils dé- 
voient au Roi, de ne pas avouer que Paris abusoit des 
grâces qu'on lui avoit faites, et que la punition de cette 
ingratitude devenoit tout-à-fait nécessaire et inévitable. 
On m'assura qu'alors M. le prince (je ne sais par quels 
motifs, mais il est à croire qu'ils étoient bons) fit sou- 
der quelques gouverneurs de places qui étoient ses ser- 
viteurs, pour savoir d'eux s'ils entreroient dans ses in- 
térêts, au cas qu'il eût besoin de leur assistance. Le 
prince de Conti et le duc de Longue ville, qui étoient 
destinés à contribuer à l'augmentation de nos maux, 
et qui assistoient à tous les conseils du Roi, mon- 
trèrent alors qu'ils désapprouvoient le procédé du 
parlement, et faisoient mine d'être bien intentionnés. 

Le 15 d'octobre, les gens du Roi arrivèrent à Saint- 
Germain, qui venoient demander à la Reine les deux 
millions, et protester de leur innocence et bonnes in- 
tentions. Ils trouvèrent la Reine prête à partir pour 
aller visiter les carmélites dePontoise ! , à cause qu'il 
étoit le jour de Sainte-Thérèse. Son voyage fut cause 
qu'ils différèrent leur députation jusques à son re- 
tour au soir. La Reine, revenue de son petit voyage, 
s'enferma au conseil, où déjà les princes et le car- 



1 Donl la sœur du chancelier Seguier était la supérieure. La femme 
du chancelier y donna collation à la Reine et aux princesses, r. r. 



CHAPITRE XXVII. — 1648. 237 

drtial l , attendant son retour, avoient commencé à 
traiter de quelques affaires. 

Ils avoient résolu d'accorder les deux millions, puis- 
que cela n'alloit qu'à huit cent mille livres de plus ; et 
avoient trouvé que, cette somme ne pouvant ruiner le 
Roi, il étoit bon de la leur céder, afin d'achever de les 
mettre tout-à-fait dans leur tort. Mais ils conclurent 
entre eux que si, après cette dernière libéralité, cette 
compagnie si difficile à contenter ne dcvenoit sage, il 
falloit tout de bon penser à châtier leur rébellion ; et 
quoique la chose fût de difficile exécution, elle leur pa- 
rut si nécessaire que pas un des deux princes ne voulut 
le contrarier. 

La Reine demeura d'accord des résolutions prises en 
son absence, parce qu'elle voyoit qu'elle pourroit à l'a- 
venir espérer de l'assistance de ceux qui jusques alors 
Tavoient souvent abandonnée. Cette pensée lui fut une 
consolation assez forte pour adoucir tous ses maux, et 
la faire résoudre gaiement à donner tout ce qu'on lui 
demandoit. Elle crut qu'elle auroit la paix dans l'État, 
et que par elle et le temps elle pourroit rétablir l'auto- 
rité du Roi son fils ; ou que, ne l'ayant pas, elle auroit 
la satisfaction de punir les rebelles. On donna aux dé- 
putés la réponse de la Reine par écrit, à savoir : qu'elle 
leur accordoit les deux millions qu'ils demandoient à 
régler sur ce qu'ils trouveroient de plus propre à ôter ; 
et leur ordonna en même temps de finir leur délibéra- 
tion dans trois jours. 

Ils partirent à dix heures du soir *, après avoir reçu 
cette douce réponse ; et le lendemain ils la rapportèrent 



1 Le duc d'Orléans, ayant pris médecine, ne s'y trouva pas, ni le maré- 
chal de La Meillerayc, qui jouait avec lui pour lui tenir compagnie. F. r. 

* A propos de ce départ, Orner Talon dit : « La Heine eut cette 
bonté de nous faire bailler des flambeaux pour nous conduire, de la 



238 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

à la grand'chambïe* Ils délibérèrent sur celte dernière 
grâce, et il y eut dans cette compagnie des esprits fac- 
tieux et indignes d'être les membres de ce corps, qui 
furent assez hardis et assez malicieux pour dire qu'ils 
étoient d'avis de refuser tout accommodement avec la 
cour. Et d'autres particuliers proposèrent plusieurs bi- 
zarres et séditieuses opinions. 

Mais Broussel, le père de la patrie en cet endroit, fut 
d'avis de remercier la Reine du présent qu'elle faisoit 
au peuple à leur prière, et de travailler à finir les affai- 
res présentes. Et parce qu'il eut honte d'avoir parlé une 
fois en homme de bien et en bon serviteur, du Roi, il 
ajouta qu'il ctoit pourtant d'avis de demander encore 
quelque diminution sur les tailler Geque ses confrères, 
en l'excusant de cette proposition, disoient n'être pas 
de grande conséquence, mais qui néanmoins déplut 
tout-à-fait au ministre, parce qu'elle, le confirmoit tou- 
jours dans cette créance que le parlement vouloit le 
pousser, qu'il ne vouloit point de paix qui vînt de lui, 
et que les grâces mêmes que la Reine leur faisoit leur 
étoient odieuses. 

Le 1 8, les gens du Roi vinrent faire leur rapport à la 
Reine de ce qui s'étoit passé au parlement i . Us lui mon- 
trèrent leur dernier arrêté, la supplièrent de leur dire 
si elle n'y trouvoit rien à redire, la remercièrent, et lui 
firent leur demande sur la diminution des tailles, dont 

bougie pour nous éclairer dans le carrosse, et un exempt et quatre ar- 
chers de la connétabiie pour nous escorter, avec lequel équipage nous 
retournâmes dans nos maisons après minuit sonné. » f. r. 

1 Racontant cette visite, Orner Talon, esprit modéré mais subissant 
l'influence de sa compagnie, a soin de dire qu'il évita dans sa harangue 
« de nommer les personnes présentes, pour n'être pas obligé de parler 
de M. le cardinal Mazarin, avec lequel aucuns de la compagnie avoient 
témoigné ne vouloir point entrer en conférences. » Tant la haine con- 
tre le ministre se montrait jusque dans les moindres circonstances ! 

p. H. 



CHAPITRE XXVII. - 1648. 230 

Broussel avoit été d'avis. La Reine, pleine de dépit et 
d'embarras, ne fit point de réponse. Elle tint conseil sur 
cette nouvelle proposition, qui leur donnoit de nouvelles 
affaires; et toujours son avis alloit à la guerre. Ce même 
jour, la Reine, me faisant l'honneur de me parler de 
cette dernière chicane, me dit que l'ouvrage du parle- 
ment, par les retranchemens qu'il avoit faits en faveur 
du peuple, alloit pour lors à trente-deux millions de di- 
minution sur le revenu du Roi : si. bien que, dans les 
apparences continuelles de la paix, on ne voyoit qu'une 
guerre presque assurée. 

Le 24, le premier président apporta à la Reine la 
déclaration de la part de sa compagnie, qui. avoit été 
dressée par eux-mêmes, où toutes leurs demandes 
étoient pleinement expliquées, et où il étoit facile de re- 
marquer qu'ils avoient été trop insatiables pour de sa- 
ges sénateurs qui sont destinés à modérer les excès des 
autres. On tint conseil là-dessus ; et comme il falloit en 
ce jour recevoir la paix pottr tâcher d'éviter la guerre, 
les différens sentimens causèrent beaucoup de disputes 
et de raisonnemens dans le cabinet. 

La Reine pressa les princes de l'assister, et de lui te- 
nir la parole qu'ils lui avoient donnée dans la dernière 
conférence, où ils lui promirent de lui aider à châtier 
les rebelles, s'ils ne se contenaient de toutes les grâces 
qu'elle leur faisoit ; et leur représenta que la demande 
que le parlement lui faisoit tout de nouveau sur les tail- 
les les devoit obliger à ne plus balancer, et à renoncer 
à la paix pour suivre ses sentimens. Ils lui répondirent 
qu'ils ne se sépareroient jamais de ses intérêts, mais que 
la chose étoit dangereuse à l'État 1 . Le cardinal continua 

4 Condé, avant de revenir à Paris, avait offert son épée à la Régente ; 
mais, travaillé secrètement par sa famille et par le coadjuteur, ami de 
Chavigny, il se souciait moins alors: des intérêts du cardinal. Il paraît 



240 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE. 

déjouer sou personnage ordinaire, quiétoit de faire pa- 
raître la Reine rude, et de prendre toujours en son par- 
ticulier la voie delà douceur. 

Le maréchal de La Meilleraye, qui selon les apparen- 
ces devoit parler selon les sentimens du ministre, fut 
d'opinion qu'il falloit accorder au parlement toutes leurs 
demandes afin de finir avec eux, et quasi malgré eux, 
le sujet de toutes leurs brouilleries. 11 représenta forte- 
ment Pétat pitoyable de la France, la nécessité du Roi, 
la révolte générale des peuples, leurs insolences, et le 
peu d'affection qui se remarquoit dans le cœur des Pa- 
risiens pour la personne du Roi et de la Reine. Il n'ou- 
blia pas de citer l'audace du parlement, celle que leur 
exemple inspirait à toutes les cours souveraines du 
royaume, la guerre étrangère, et celle qu'il faudroit 
soutenir contre des sujets rebelles, qui peut-être sui- 
vraient le mauvais exemple de l'Angleterre. 11 conclut 
enfin qu'il falloit nécessairement faire la paix telle qu'il 
plairait au parlement de la demander 1 ; et son avis fut 
suivi de celui de tous les autres. 

Une personne, qui étoit alors dans les conseils les 
plus secrets, me dit que si les princes eussent montré 
plus de fermeté pour les intérêts de la Reine, la cam- 
pagne étant presque finie, le ministre aurait volontiers 
entrepris de châtier Paris ; mais qu'il avoit fait soute- 
nir l'avis de la paix, parce qu'il ne voyoit pas qu'il dût 
rien hasarder sur le peu de protection qu'il pouvoit 
espérer de leur part. 



même que c'était lui qui avait suggéré la pensée d'exclure Maxarin des 
conférences de Ruel et de Saint-Germain. (Mémoires d'Orner Talon et 
du cardinal de Relz.) f. h. 

1 Ce qui n'empêcha il pas le même maréchal de La Meilleraye d'adop- 
ter, quelques semaines plus lard, le plan de Coudé pour briser par la 
force toute résistance des Parisiens, r. a. 



CHAPITRE XX Vil. — 1648. 241 

La paix étant résolue, on scella la déclaration l , et 
on l'envoya au parlement. Cette compagnie fit la grâce 
au Roi de la recevoir, et de promettre d'obéir à la 
Reine, qui leur ordonna, pour la centième fois, de ne 
se plus assembler. Un de mes amis *, sortant de ce 
conseil, me dit en riant qu'il scroit bien fâché que le 
parlement eût envie de sa tête, parce que sans consul- 
ter on la lui feroit couper trop promptcment. M. le duc 
d'Orléans et M. le prince de Condé, voulant s'acquérir 
les bonnes volontés de ce corps, faisoient à l'envi l'un 
de l'autre tout ce qui leur étoit possible pour lui plaire. 
Et le ministre, n'osant maintenir l'autorité royale con- 
tre tant de puissances, la laissoit abattre entièrement; 
et, ne pensant qu'à gagner du temps et à conserver sa 
place et sa personne, il espéroit se mettre hors de pé- 
ril, en accordant tout ce qu'on lui demandoit, et qu'il 
n'auroit peut-être pas pu refuser, vu le mauvais état 
des affaires. 

La conclusion de la paix mit aussitôt Chavigny en 
liberté, comme un des principaux articles qui avoil été 
accordé secrètement. On lui ordonna d'aller à une de 
ses maisons : ce qu'il fit avec une joie extrême, avouant 
à ses amis qu'il avoit infiniment souffert par la priva- 
lion delà liberté. Il leur dit qu'il n'auroit jamais cru 
que la prison fût un mal aussi grand qu'il l'avoit res- 
senti ; et que l'expérience lui avoit fait connoître qu'il 
étoit un des plus insupportables qui pût arriver aux 
hommes pendant le cours de leur vie. Gomme il avoit 
alors quelque piété 8 , je ne doute point qu'ayant con- 

f Le texte de cette déclaration se trouve dans les Mémoires d'Orner 
Talon, f. r. 

• M. Le Tellier. 

3 11 était même un peu janséniste. On se rappelle qu'au moment de 
l'évasion du duc de Beaufort, Chavigny était chez les Chartreux, où il 
n. 2t 



2*2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

tribué sous le règne du feu cardinal de Richelieu à 
faire beaucoup de malheureux par cette voie, la vue 
de son péché ne l'eût humilié devant Dieu. Je le soup- 
çonne d'avoir fait cette sage réflexion, parce qu'il étoit 
juste et raisonnable de la faire. 

Le jour que cette paix fut accordée et reçue, la Reine 
me fit l'honneur de me dire qu'elle ne vouloit plus 
entendre parler de cette affaire, parce que le souvenir 
lui en seroit éternellement fâcheux. Elle m avoua que 
tous ceux qui avoient contribué à cet accommodement 
lui faisoient de la peine à voir. Son ministre étoit la 
première cause de ses douleurs, pour n'avoir pas d'a- 
bord arrêté le cours de cette maladie. Elle le voyoit ; 
mais, ne voulant pqs entrer dans cette discussion, elle 
ajouta que le cardinal, qui paroissoit être de ce nom- 
bre, n'étoit pas blâmable comme les autres, parce 
qu'il a voit été de cet avis plus par politique que par in- 
clination ; et qu'elle trouvoit que sa qualité de reine lui 
étoit bien inutile, puisqu'elle n'étoit pas la maîtresse. 

alloit souvent, dit madame deMottevillc, chercher {ycausolcUion au dé- 
faut de la faveur humaine. Voy plus haul, p. 01. f. it. 



CHAPITRE XXVIII. — 1648. 845 



CHAPITRE XXVIII 



(1648). — Le prince de Gonti veut être cardinal à lu pli ce de l'abbé de 
La Rivière. — Irritation qu'en éprouvent le duc et la duchesse d'Or- 
léans. — Mademoiselle pense à épouser le Hoi. — La cour revient à 
Paris. — Joie des Parisiens. — Les mécontenta se rapprochent du 
duc d'Orléans. — Condé travaille contre lui dans l'esprit de la Reine. 
— L'abbé de La Rivière pousse son maître à faire sa paix. — Le ma- 
réchal d'Rstrces et Seneterre s'entremettent pour le ramener. — 
Conditions de cette paix. — Mercœur rentre à la cour. — Mazirin 
visite le duc d'Orléans au Luxembourg. — La Rivière ministre d'K- 
tat. — Madame de Senecé obtient le tabouret pour sa fille. — Les 
maréchaux de Gramont, d'Estrées, L-i Me il le raye et le comte de Ghà- 
tillon sont faits ducs. — Mauvais esprit des cours souveraines. — Par 
ordre de la Reine, les princes et les ducs et pairs assistent aux assem- 
blées du parlement. — Discours violent du président Viole. — Ré- 
plique menaçante de Condé. — Le président de Novion défend les 
prétentions de la magistrature. — Libelles et placards contre Ai) ne 
d'Autriche. — Le caidjuteur excKe les curés de Paris à se déclarer 
contré l'emprunt. — Yilleroy entre au conseil. — Fin de l'année 1648. 



Ce trouble public étant apaisé, la Discorde vint jeter 
une pomme vermeille dans le cabinet, pour y faire naî- 
tre une petite guerre qui parut en devoir causer une 
fort grande. 

Le 28 au matin, le maréchal d'Estrées et le marquis 
de Seneterre ! vont trouver l'abbé de La Rivière, pour 
lui annoncer de la part . de la Reine et du ministre que 
M. le prince demande le chapeau de cardinal pour le 
prince de Conti son frère, et que la nomination déjà 

1 Son vrai nom était Henri de Saint-Nectaire. 11 était duc de la Ferlé- 
Nabert, fut fait maréchal de France en 1651, et mourut en 1681. Le 
maréchal d'Estrées et Seneterre, vieux et habiles courtisans, étaient les 
conseils habituels de La Rivière, f. b. 



244 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

failc en faveur de cet abbé soit révoquée, afin qu'elle; 

puisse être donnée à ce prince *. . 

Cette nouvelle surprend ce favori *. 11 croit à peine 
ce qu'il entend dire : il s'emporte d'une colère exces- 
sive, et ressent vivement d'être privé du bien qu'il a 
cru lui être tout à-fait assuré. Il croit avoir servi digne- 
ment le ministre, le faisant soutenir par le duc d'Or- 
léans lorsqu'il fut menacé dans le parlement, et que, 
par la hardiesse de leurs paroles, il devoit tout crain- 
dre. Il se trou voit trompé dans la confiance qu'il avoit 
eue aux promesses qu'il lui avoit faites de le servir en 
cette affaire, la seule qu'il avoit ardemment souhaitée. 
Il voit enfin en un moment toutes ses espérances per- 
dues, et tous les sacrifices qu'il avoit faits à la fortune 
anéantis et sans nul effet. 

Il ne douta point que ce secret ne se fût concerté de- 
puis long-temps entre M. le prince et le cardinal, et il 
lui sembla qu'il avoit un grand sujet de sn plaindre de 
lui, et de l'accuser d'une manifeste dissimulation. Le 
temps qu'il avoit choisi pour lui faire cette déclaration 
lui parut odieux, ayant attendu que la paix fut conclue, 
afin d'avoir moins de sujet d'appréhender le ressenti- 
ment du duc d'Orléans. Son malheur étant donc ac- 
compagné de toutes les circonstances qui pouvoient en 

1 Louis XI V, non-seulement fit la demande d'une promotion extraor- 
dinaire en faveur du prince de Conti, mais insista à plusieurs reprises 
dans ce but auprès du saint-siége. Lorsque le prince de Conti se fût 
rangé du côté de la Fronde contre la cour, alors le Roi, dans une 
lettre datée du 29 janvier 1649, demanda nu pape de révoquer la no- 
mination de ce prince, et proposa de nouveau l'abbé de La Rivière pour 
le chapeau de cardinal, r b. 

* Ce qui surprenait La Rivière, c'est que les jours qui avaient précédé 
le 25 octobre, le prince de Conti ayant paru à la cour en habit éclatant 
et l'épée au côté, paraissait avoir renoncé à la carrière ecclésiastique. 
Mais Condé et la princesse sa mère le décidèrent à demander le cha- 
peau, a dont il se déclara le dimanche 25 octobre en parlante M. le car- 
dinal Mazarin. » (Orner Talon), f. r. 



CHAPITRE XXVIII. — 1648. 245 

augmenter la douleur, il le sentit Fortement, et ses 
plaintes eurent toutes les marques d'un violent désir de 
s'en venger. 

Ses amis firent ce qu'ils purent pour le résoudre de 
le souffrir avec patience. Car, outre qu'ils aimoient 
l'État et la paix de la maison royale, qu'ils ne croyoient 
pas devoir être troublée par l'intérêt d'un particulier, 
ils étoient trop habiles courtisans pour ne pas conseil- 
ler tout ce qui devoit plaire au ministre. Ils lui repré- 
sentèrent donc qu'il présumoit trop de ses forces, et 
qu'il devoit considérer que les princes, d'ordinaire, ne 
veulent pas toujours fortement ce qu'ils ont voulu ; et 
qu'il n'avoit pas entre les mains d'assez bonnes armes 
pour se pouvoir défendre long-temps, et se venger avec 
gloire de l'outrage dont il se plaignoit. 

Comme il connut le motif qui faisoit parler ses amis, 
il ne les crut pas entièrement ; et, voulant toucher son 
maître par l'intérêt de sa grandeur et du respect qui 
étoit dû aux promesses qu'on lui avoit faites à lui- 
même, il mena ces deux courtisans à M. le duc d'Or- 
léans, qui reçut cette nouvelle de la manière que son 
favori le pouvoit souhaiter. 11 trouve que c'est à lui à 
se plaindre, et que son cousin le prince de Condé a 
tort de demander une dignité promise à un des siens, 
qu'il honore de sa confiance et de sa protection. 

Dès cet instant l'abbé cessa d'être en colère. 11 prit 
en partage la modération des philosophes ; et, voyant 
son maître entrer dans ses intérêts, il lui laissa son res- 
sentiment, et ne travailla plus qu'à le fortifier, tant par 
lui que par ses amis. 11 se servit adroitement de sa froi- 
deur pour l'échauffer davantage, en lui disant qu'il 
n'étoit rien au monde que par lui ; que ce n'étoit pas à 
l'abbé de La Rivière à se plaindre; et que le cardinal, 
rn lui manquant de parole, ne devoit pas penser, pour 

21. 



246 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VI LIE. 

sa décharge, qu'il lui ôloit une grâce qu'il ne méritoit 
pas ; mais qu'il devoit croire que c'étoit à Monsieur 
à qui il manquoit de respect, méprisant son nom, set» 
lequel il l'avoit osé prétendre. Ce favori reprit ensuite 
son visage serein et tranquille, et ne parut pas un mo- 
ment en public ni moins gai ni moins content qu'à son 
ordinaire. 

Au sortir de la messe de la Reine, le duc d'Orléans 
là vint trouver. Il lui demanda une audience, où il ne 
vouloit point d'autres témoins qu'elle seule. La Reine 
aussitôt nous commanda de sortir de son cabinet ; et, 
faisant fermer les portes, elle livra ses oreilles à toutes 
les plaintes que ce prince lui voulut faire. Cet entretien 
fut rude entre ces deux personnes. Le duc d'Orléans 
reprocha à la Reine les grands services qu'il préten- 
doit lui avoir rendus, non-seulement en lui cédant la 
régence qu'il auroit pu lui disputer, mais en la refu- 
sant alors. du parlement, qui désiroit passionnément 
qu'il la voulût accepter. 11 lui témoigna beaucoup de 
ressentiment de ce qu'elle n'avoit pas balancé entre lui 
et M. le prince, étant entrée dans ses intérêts sans lui 
en avoir rien fait connoître ; et lui dit assez aigrement 
que, malgré les bonnes raisons de M. le prince, il mé- 
ritoit du moins qu'elle ne prît pas si vite un parti con- 
traire au sien, et contraire aux engagemens qu'elle 
avoit avec lui touchant le chapeau de La Rivière. 11 lui 
dit de plus qu'il s'en vengeroit , et que, n'ayant pas 
estimé son amitié, il vouloit lui faire sentir sa haine. 

La fteine lui répondit fort judicieusement, et sans 
emportement, qu'elle ni le cardinal n'a voient su le des- 
sein de M. le prince que depuis peu de jours ; qu'elle 
l'assuroit qu'elle avoit fait ce qu'elle avoit pu pour le 
combattre; que, n'ayant pu le vaincre, vu le grand in- 
térêt qu'il avoit à faire le prince de Conti son frère car- 



CHAPITRE XXVIII. — 1648. 247 

dînai ', elle s'étoit résolue de l'envoyer dire à l'abbé 
drLa Rivière, avec promesse de le contenter en d'au- 
lne» dignités telles qu'il voudroit les demander ; que 
fiï\ eût été sage il auroit accepté ce parti, et n'auroit 
pas voulu les brouiller ensemble par son ambition ; 
qu'au reste s'il vouloit se fâcher, elle en seroit affligée, 
mais qu'elle tâcheroit de s'en consoler. Elle lui dit 
aussi qu'elle ne lui conseilloit pas de quitter la cour, 
ou il étoit assez bien traité pour en être content ; et 
qu'il devoit considérer qu'il n'avoit d'autres plaintes à 
faire contre elle que d'avoir manqué à faire une chose 
qu'elle auroit désiré pouvoir accomplir, sans les ob- 
stacles qui & y rencontraient, et qui étoient cause que 
cette affaire étoit devenue impossible. 

Le duc d'Orléans lui répondit que ce n' étoit pas à 
lui à quitter la cour ; qu'il en composoit la meilleure 
partie ; qu'il vouloit seulement faire sa charge de lieu- 
tenant général du royaume, sans prétendre à son ami- 
tié, puisqu'elle ne la lui avoit pas voulu conserver. Le 
cardinal parut sur la fin de la conversation, qui fit ce 
qu'il put pour adoucir l'esprit de l'un et de l'autre ; 
mais il les trouva plus aigris qu'il ne l'auroit pu pen- 
ser, et tous deux ensuite se séparèrent mal contens. 
Monsieur ne laissa pas de revenir le soir au conseil ; 
mais ce fut en grondant, et faisant tout-à-fait le fâché. 
La veille de la fête de tous les saints, la Reine partit 
de Saint-Germain pour revenir à Paris jouir du repos 
qu'il sembloit que cette dernière déclaration lui devoit 
faire espérer. Avant que de quitter ce lieu, elle alla vi- 

1 L'intérêt avoué de Coodé, c'était de ne pas avoir de pari à donner 
à son frère dans l'héritage maternel ; et en outre d'espérer de lui de 
grands avantages lorsqu'il serait cardinal, et par suite cher du clergé de 
France. Voy. sur toute cette affaire les Mémoires d'Orner Talon, qui est 
d'accord avec madame de Motteville jusque dans les plus minces détails. 

r. R. 



248 MÉMOIRES DE MADAME .DE MOT TE VIL LE. 

siter madame la duchesse d'Orléans, qui étoit en cou- 
che. Cette princesse haïssoit le favori de Monsieur ; 
mais, pour plusieurs raisons, elle avoit voulu prendre 
hautement son parti. Si bien que, la Reine venant la 
voir, elle lui témoigna prendre beaucoup de part à 
l'offense que Monsieur croyoit lui avoir été faite. Elle 
avoit dit tout haut, quelques heures avant que la 
Reine y arrivât, que jusques alors on avoit égratigné 
Monsieur, et qu'il ne l'avoit pas voulu sentir ; mais 
qu'en cette rencontre il avoit reçu un grand coup 
d'épée tout au travers du corps, et qu'il étoit forcé de 
se plaindre. 

Elle étoit fort opposée à toute la famille de Condé, 
par cette émulation qui se rencontre toujours parmi les 
personnes de celte naissance. Elle n'aimoit pas beau- 
coup la Reine, et moins encore le ministre, à cause des 
intérêts du duc de Lorraine l son frère, qu'elle sou- 
haitoit ardemment voir rétabli dans ses Etats. Elle 
s'imaginoit que si Monsieur eût voulu prendre plus 
d'autorité dans le royaume, il lui auroit été facile, en 
s'élevant lui-même davantage, de tirer le duc de Lor- 
raine de l'abyme où il étoit tombé. L'assistance qu'au- 
trefois Monsieur avoit reçue de lui pendant son exil à 
Nancy lui avoit attiré la colère du feu Roi. Cette colère 
lui avoit fait perdre ses États et son bonheur ; et c étoit 
avec raison qu'elle croyoit Monsieur obligé de le pro- 
téger. Il lui sembla donc qu'en désunissant le favori 
de ce prince d'avec le ministre de la Reine, elle le met- 
troit dans son parti pour la servir auprès de lui dans 
cette passion légitime qu'elle conservoit pour son fçère. 
et l'obligeroit, en soutenant ses intérêts, à se ranger 
dans les siens. 

1 Charles IV. Richelieu l'avait dépouillé de ses Etals. 



CHAPITRE XXVIII — 1648. 249 

Ainsi la visite de la Reine se passa froidement, et 
finit sans que le duc d'Orléans, qui vint dans la même 
chambre, s'approchât d'elle. Ce qui fut désapprouvé 
des personnes- les plus intéressées ; car les hommes, 
en général, ne sauroienl jamais Irop rendre de civilités 
aux dames. Et ce prince en devoit beaucoup en son 
particulier à la Reine, qui, en grandeur, n'avoit point 
d'égale en toute la terre. Monsieur, élant dans la cham- 
bre de Madame en présence de la Heine, parla toujours 
à Mademoiselle, sa fille, qui par mille autres raisons 1 
étoit, aussi bien que Madame, sa belle-mère, dans une 
joie extrême de la colère de ce prince. 

Elle n'avoit aussi nulle bonne volonté pour l'abbé 
de La Rivière, et ne laissoit pas d'animer Monsieur, 
non-seulement pour se venger de la Reine, qui l'avoit 
un peu tourmentée sur l'affaire de l'archiduc; mais, 
comme ambitieuse, elle avoit de grands intérêts que 
Monsieur n'appuyoit pas assez. Elle auroit trouvé fort 
à propos que son favori lui eût inspiré le désir d'y pen- 
ser fortement ; et dans cette occasion elle n'oublia rien 
pour l'y obliger. Elle avoit onze ans plus que le Roi ; 
et, malgré cet âge, elle ne trouvoit pas hors de raison 
de le désirer pour son mari. Elle a voit de la beauté, de 
l'esprit, des richesses, de la vertu, et une naissance 
royale. 

Cette princesse crut que toutes ces choses ensemble 
pouvoient mériter cet honneur. Sa beauté néanmoins 
n'étoit pas sans défauts, et son esprit de même n'étoit 
pas de ceux qui plaisent toujours. Sa vivacité privoit 
toutes ses actions de cette gravité qui est nécessaire 
aux personnes de son rang, et son ame étoit trop em- 

• Voy. toine I", p. 220 et suiv., 258, 282 et 544, les fréquents dé- 
bats que les questions de préséance soulevaient entre la princesse de 
Condé et Mademoiselle, fille du duc d'Orléans, f. r. 



250 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

portée par ses sentimens. Ce même tempérament ôtoit 
quelquefois à son teint un peu de sa perfection, en lui 
causant quelques rougeurs ; mais, comme elle étoit 
blanche, qu'elle avoit les yeux beaux, la bouche belle, 
qu'elle étoit de belle taille et blonde, elle avoit tout-à- 
fait en elle l'air de la grande beauté. 

Le cardinal Mazarin alla aussi prendre congé de 
Madame, que sa couche devoit retenir encore quelque 
temps à Saint-Germain ; et de son appartement pas- 
sant à celui de M. le duc d'Orléans, il fut reçu de ce 
prince froidement. 11 lui dit, parlant de l'affaire pré- 
sente 1 , qu'il n'étoit pas en volonté de souffrir cet af- 
front. Ce fut le même terme dont il se servit pour expri- 
mer son ressentiment ; et cela fut cause que le ministre 
ne put pas retourner à Paris jouir de la paix qu'il avoit 
achetée si chèrement, sans craindre de nouvelles in- 
quiétudes. Ce même jour, le Roi et la Reine, le prince 
de Condé et toute la cour se rendirent dans cette cé- 
lèbre ville, où, selon la légèreté ordinaire des peuples, 
la Reine fut reçue avec des témoignages extrêmes d'une 
grande joie. 

Deux jours après, le duc d'Orléans alla au Palais- 
Royal, accompagné des princes lorrains, du duc de Ne- 
mours *, des ducs de Candale et de Brissac 8 , et de 
quantité de personnes de grande condition. Tous les 
mécontcns du royaume allèrent s'offrir à lui. la presse 
fut grande au Luxembourg : on y pestoit publique- 
ment contre la Reine et son ministre ; et M. le prince, 



* Le chapeau de cardinal promis à l'abbé de La Rivière et donné au 
prince de Conti. f. r. 

* Charles-Àmédée de Savoie. 

* Louis de Cossé, mort en 1661. 11 avait épousé Marguerite de Gondy. 
fiœur de la duchesse de Retz, et se trouvait ainsi proche parent, par al- 
li mec, du coadjuteur. f. r. 



CHAPITRE XXVIII. - 4648. 251 

étaut du parti de la cour, ne reçut pas en cette occasion 
tant de marques de la bonne volonté publique et parti- 
culière qu'en reçut de toutes parts le duc d'Orléans. 

Ce prince se plut dans cet applaudissement, et ces 
belles apparences le flattèrent. Il dit un jour devant 
tout le monde que la Reine étoit une ingrate, que son 
ministre étoit un fourbe, et qu'il manquoit de parole 
à ses amis. Selon ce qui paroissoit du ressentiment du 
duc d'Orléans, il semblqit que toute la cour étoit prête 
de se brouiller. Ce qui s'accordoit aux désirs de beau- 
coup de personnes qui travaillent à la mettre en cet 
état. 

Le cardinal, par cette douceur qui lui faisoit tou- 
jours souhaiter de pouvoir satisfaire les personnes qu'il 
craignoit , alloit se justifiant à ceux qui portoient les 
intérêts de Monsieur. 11 protestoit de son innocence à 
l'égard du respect qu'il avoit pour lui, et montroit avec 
soin qu'il souhaitoit contenter son favori. Il assuroit 
tous les amis de l'abbé de La Rivière qu'il avoit pro- 
curé sa nomination avec autant de chaleur que s'il 
avoit été son frère. Il disoit qu'il étoit au désespoir 
de l'obstacle que M. le prince y vouloit mettre, et 
oiïroit toutes les choses possibles pour le récompenser 
du chapeau. 

Plusieurs voyages se firent du Luxembourg au Pa- 
lais-Royal par le maréchal d'Est fées et le marquis de 
Seneterre, pour accommoder cette affaire ; et, comme 
ils alloient souvent de nuit, ceux qui vouloient que le 
duc d'Oriéans se révoltât tout de bon les appeloient 
par dérision des oublieux, à cause de l'heure indue 
qu'ils* prenoient pour négocier, et parce qu'ils vou- 
loient faire entendre qu'ifefvetidoient de la marchan- 
dise peu solide. 

M. le prince étoit ravi de penser que cette petite 



252 MÉMOIRES DE MADAME DE MOÎTEVHXE. 

querelle chasseroit Monsieur de la cour, et qu'il de- 
meureroit le maître du cabinet. Pour venir à ses fins, 
il travaillent de tout son pouvoir pour détruire entière- 
ment son compétiteur dans l'esprit de la Reine. 11 lui 
faisoit sentir ses reproches avec toute leur laideur, et 
l'assuroit souvent qu'il la garantiroit lui seul de tous 
ses maux imaginaires. 11 lui disoit quelquefois en rail- 
lant que la colère de ce prince n'a voit pas produit jus- 
ques alors de grands malheurs ; qu'elle pouvoit dormir 
en repos, et qu'elle n'avoit rien à craindre. 

Le 4 du mois de novembre, le duc d'Orléans alla 
voir Madame à Saint-Germain ; et ce même jour il y eut 
comédie au Palais-Royal, pour -montrer à ce prince 
que son mécontentement et son absence ne donnoient 
pas de grandes inquiétudes à la. Reine. Il n'y eut que 
ceux de la cabale du prince de Condé et les courtisans 
ordinaires qui prirent leur part de ce plaisir. Les autres, 
voulant montrer cette partialité au duc d'Orléans, n'y 
parurent point. Il revint le lendemain, et fut au conseil 
avec un visage rempli de chagrin. Mais, outre que son 
ressentiment paroissoit fondé sur une chose trop petite 
à son égard, on savoit trop bien qu'il avoit souvent 
menacé sans faire de mal ; et on le connoissoit si pares- 
seux, qu'il étoit presque impossible d'en avoir peur. 

L'abbé de La Rivière publioit parlout qu'il étoit fâché 
de ce qui se passoit ; qu'il n'étoit pas juste que la Reine 
et Monsieur fussent mal ensemble pour ses intérêts 
particuliers; que c étoit son maître qui vouloit se res- 
sentir de l'outrage qu'il avoit reçu; et que, pour lui, 
il ne demandoit rien. Son ambition trop excessive, qui 
le portoit à ne vouloir que le chapeau, fut cause qu'il 
refusa l'archevêché de Reims, et de l'argent qu'on lui 
offrit; mais il comprit enfin que cette querelle ne pou- 
vant pas demeurer en cet état, il falloit qu'elle allât à 



CHAPITRE XXVIII. — 1648. 253 

l'extrémité, ou quelle prit le chemin de raccommode- 
ment. 

Parmi ceux qui s'étoient offerts au duc d'Orléans, le 
duc de Mercœur et le duc de Bcaufort lui firent faire 
leurs complimens, et témoignèrent vouloir s'attacher 
à lui. Leurs offres furent reçues de ce prince avec joie. 
Mais l'abbé de La Bivière gardoit toujours dans son 
cœur un dessein particulier de s'accommoder. 11 vouloit 
conserver les bonnes grâces de son maître, et craignoit 
avec raison que, faisant la guerre, ceux qui lui seroient 
nécessaires par leur épée lui seroient plus utiles que lui, 
et lui raviroient peut-être le bien qu'il possédoit dans 
la paix. 11 voulut donc remettre les choses dans un état 
plus tranquille, et qui fût plus stable pour lui. 

11 fît dire aux princes de Vendôme, sans leur pro- 
mettre de liaison particulière, qu'il les serviroit auprès 
de Monsieur, et qu'il étoit leur serviteur en son parti- 
culier. Mais, craignant que ces princes ne se portassent 
aux dernières extrémités contre le ministre, il fit con- 
seiller au duc de Mercœur, par une tierce personne, 
de recevoir les offres qu'on lui faisoit de la part du mi- 
nistre, et lui fit promettre que Monsieur s'accommodant 
avec la Reine sur les affaires présentes, il protégeroit 
ses intérêts à la cour, et feroit son accommodement 
avec les avantages qu'il pourroit souhaiter. 

La colère du Luxembourg se mit en traité : le ma- 
réchal d'Estrées et Seneterre proposèrent des condi- 
tions de paix. D'abord le duc d'Orléans se déclara vou- 
loir le retour des ducs de Vendôme, de Mercœur et de 
Beaufort. Il demanda Montreuil pour le duc d'Elbœuf, 
et dit qu'il vouloit faire sa charge de lieutenant général 
du royaume, dont les droits lui donnoient un pouvoir 
bien étendu dans l'État, et particulièrement dans les 
armées. 11 vouloit aussi que le duc de Lorraine put 

ir. 22 



254 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

rentrer dans son pays, et qu'il lui fût permis de traiter 
avec nous. 

Ces propositions se firent à Le Tellier, que l'abbé 
de La Rivière avoit souhaité employer dans ce traité 
plutôt qu'aucun autre. Elles furent reçues de la Reine 
avec étonnement. M. le prince en fut surpris, qui ne 
croyoit pas que le duc d'Orléans put porter ses resscn- 
timens avec cette hauteur ; çt le cardinal en demeura 
fort embarrassé. Peadant quç le cabinet s'occupoit à 
éviter cet orage, Monsieur s'en ,alla à Saint-Germain 
recevoir les louanges que Madame donna à sa généro- 
sité ; et ses applaudissement lui.plurent infiniment. La 
Reine envoya le maréchal d'Estrées et le marquis de 
Seneterre trouver ce prince, pour lui faire connoîlre 
le tort qu'il se faisoit de demander au Roi des choses si 
préjudiciables à son service. 

A leur retour, la Reine, qui les âttendoit avec im- 
patience, les fit passer dans son cabinet avec elle, pour 
savoir si leurs raisons n'avoient point adouci l'ame de 
Monsieur. Mais ils rapportèrent que non, et qu'il tenoit 
ferme sur les demandes qu'il avoit faites. Comme am- 
bassadeurs, ils représentèrent les plaintes de ce prince, 
et justifièrent autant qu'ils purent ses prétentions ; car 
ils n'aimoient pas le prince de Condé, et la grandeur 
de Monsieur ne leur auroit point déplu. La Reine en 
sortant de cette conversation parut émue, et nous vîmes 
par l'altération de son visage qu'elle étoit fort touchée 
du procédé du duc d'Orléans. 

Le cardinal, malgré sa politique ordinaire, parut 
mélancolique ; et M le prince, qui peu de jours aupa- 
ravant montroit tant de gaieté, diminua de sa joie. H 
voyoit avec regret cet adversaire prendre le chemin des 
hautes prétentions, et avoir déjà de son parti les plus 
considérables pçrsonpes de l'État. La Reine, étant en 



CHAPITRE XXVIII. — 1648. 255 

peine de la colère de Monsieur, tint un conseil entre 
M. le prince et son ministre, ou furent entamées beau- 
coup de matières de grande conséquence. Car ces trois 
personnes, voyant que cette affaire pouvoit aller à la 
guerre civile, conclurent qu'aux maux extrêmes il falloit 
apporter des remèdes de même nature. Du moins ils les 
proposèrent pour faire paroître vouloir s'en servir, afin 
d'effrayer Monsieur, et dissiper par la peur ce qui pa- 
roissoit procéder d'une grande hardiesse. L'abbé de La 
Rivière, qui sut aussitôt quelques particularités de ce 
conseil, s'en étonna ; car il est naturel de craindre ce 
que les événemens de la cour ont accoutumé de pro- 
duire. H savoit néanmoins que le ministre devoit croire 
que, lui hors du poste où il étoit, celui qui auroit pris 
sa place dans les bonnes grâces de son maître auroit pu 
être plus dangereux que lui, et qu'il ne vouloit pas 
conduire l'esprit de ce prince aux dernières extrémités 
qu'on pouvoit craindre. Mais toutes ces choses ne le 
rassurèrent pas : il crut que sa plus grande sûreté étoit 
la paix, et il ne se trompoit pas. 

Les propositions qui a voient été faites contre lui, et 
les soupçons importons qui regardoient son maître, 
l'obligèrent de s'en déclarer. Par cette voie il s'attira 
le blâme de tous ceux qui approchoient de Monsieur, 
qui vouloient par leur injuste passion qu'il le poussât 
à la guerre. Ils dirent de lui qu'il étoit faible et lâche 
de se lier tout de nouveau avec le ministre, puisqu'il 
voyoit que toute la France rcgardoit le duc d'Orléans 
comme celui seul qui les pouvoit tirer de sa domi- 
nation. 

Mais ce favori, voulant aller à ses fins, profita, à l'é- 
gard du cardinal Mazarin, du murmure qui se faisoit 
contre lui comme d'une marque assurée de ses bonnes 
intentions. 11 lui fit dire qu'à moins qu'il ne vît son 



256 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

maître poussé à bout, il lui donnoit sa parole et sa foi 
de ne le porter jamais à la guerre par la considération 
de ses intérêts. En même temps le prince de Condé. 
pressé par le cardinal, lui envoya dire aussi qu'il lui 
donnoit sa parole de faire son possible pour lui laisser 
la nomination de la France, et travailleroit à Rome 
pour obliger le Pape à faire le prince de Conti, son 
frère, cardinal par grâce. Ce prince prétendoit la mé- 
riter par sa qualité de prince du sang, plus grande en 
effet que celle des petits souverains d'Italie, qui en peu- 
vent nommer pour eux. 

Malgré les offres de M. le prince, les choses parois- 
soient s'aigrir davantage, à cause que Monsieur, qui 
commençoit à être excité par sa colère, ne vouloitplus 
venir au Palais-Royal. 11 avoit de la peine à parler aux 
personnes qu'il vouloit haïr ; et ceux qui le connois- 
soient disoient que si l'abbé de La Rivière vouloit le 
forcer à faire plus long- temps le fâché, ses sentimensse 
changeroient pour lui, et que la haine prendroit la place 
de l'amitié. Ce favori, voyant ce relâchement, jugea 
qu'il ne convenoit pas à son maître de quitter la cour ; 
et ne voulant pas le voir s'engager à une guerre péril- 
leuse dont le succès lui pouvoit être fâcheux, il se mit 
à genoux devant lui pour le supplier d'aller au Palais- 
Royal à son ordinaire, et de ne pas laisser à M. le prince 
l'avantage d'être seul le maître du cabinet. Le duc 
d'Elbœuf 1 , qui vouloit tirer ses avantages de cette di- 
vision, pressa Monsieur de la même chose; mais ils 
n'eurent pas le pouvoir de le persuader. Il fit semblant 
d'avoir la goutte, et garda le lit quelques jours, dont 
Madame et Mademoiselle, l'une sa femme et l'autre sa 
fille, furent au désespoir; car elles virent bien que ce 

4 Charles de Lorraine. 



CHAPITRE XXVIII. — J648. 257 

dégoût, et peut-être la peur de la prison le nécessite- 
roit à s'accommoder : ce qu'elles ne vouloient pas du 
tout. 

La peur fut égale des deux côtés, au Palais-Royal 
aussi bien qu'au Luxembourg. La fausse goutte de 
Monsieur causoit beaucoup d'inquiétude à la Reine. 
Elle commanda au régiment des Gardes de se tenir prêt, 
et les gardes furent redoublées devant le Palais-Royal. 
Ces ordres, dont le duc d'Orléans avoit été averti, 
avoient augmenté sa frayeur; et les effets de sa crainte 
en donnèrent à la Reine, qui, voyant le grand parti qui 
seformoit sous le nom de ce prince, avoit sujet, selon 
la mauvaise disposition des esprits, de se précautionner 
contre tout ce que la malice des hommes est capable 
de produire. 

Quelques jours après que l'accommodement fut fait, 
le cardinal avoua librement à l'abbé de La Rivière qu'il 
avoit cru que Monsieur viendroit enlever le Roi; mais 
alors ce prince étoit bien éloigné de cette pensée. 11 fut 
même étonné de voir, par les préparatifs de la Reine, 
qu'elle le regardoit déjà comme un ennemi déclaré qui 
vouloit aller bien loin. Cependant l'effet étoit fort éloigné 
des apparences. Ce prince, au lieu de se mettre dans le 
chemin de la guerre civile, s'étoit mis au lit; et le repos 
lui étoit si agréable que, pour l'avoir tout de bon, il fit 
semblant d'en avoir besoin. Je ne sais même s'il ne 
souhaita point d'être malade tout-à-fait, afin d'avoir 
un prétexte de rompre tout commerce avec la guerre, 
pour jouir plus tôt d'une paix plus profonde. 

Le lendemain, les pourparlers recommencèrent, et 
la frayeur qui avoit été commune aux deux partis les 
sollicita de se mettre en état de ne rien craindre de part 
et d'autre. Le prince de Condé avoit contribué de son 
côté à faire finir la colère de Monsieur, par le désir 



258 MÉMOIRES DK MADAME DE MOTTEVILLE. 

qu'il avoit de complaire à la Reine et à son ministre. 
Cependant quelques personnes l attachées à lui m'as- 
surèrent qu'il souffroit de la peine de voir Monsieur 
revenir à la cour. Les apparences d'un grand parti lui 
avoient déplu ; mais ils disoient qu'il étoit si persuadé 
que le duc d'Orléans, par son génie, étoit si peu capable 
de soutenir long-temps les fâcheuses révolutions d'un 
parti contre le Roi, qu'il étoit à croire que ses souhaits 
alloient seulement à l'éloigner du cabinet, et qu'il 
avoit espéré cet événement des conjonctures et du 
temps. 

D'autre côté, le duc d'Orléans avoit pénétré, par les 
avis de ses serviteurs, dans les sentimens du prince de 
Condé. Cette connoissance lui donna de l'émulation, et 
le pressa davantage de se rejoindre à la Reine , afin de 
ne pas faire une chose qui auroit pu devenir avanta- 
geuse à M. le prince. L'abbé de La Rivière , dans ce 
même désir, chercha les moyens de faire son accom- 
modement. On parle, on traite, on négocie; et le mi- 
nistre voulant satisfaire le duc d'Orléans, il le fit faci- 
lement. Ceux qui ont l'autorité en main ont mille moyens 
pour arriver à leurs fins. 

Pour prémices de la paix, Monsieur vint chez la 
Reine lui faire une simple visite, qui fut de concert assez 
froide pour éviter de joindre en si peu de temps les deux 
extrémités. Mais, pour marque de leur réconciliation, 
la Reine fit de grandes plaintes de ce que ceux qui 
avoient pris le parti de Monsieur avoient cessé de la 
voir. Cela fut cause que ce prince pria ses amis et ses 
serviteurs d'aller au Palais-Royal. Ils le firent, et la 
cour de la Reine reprit aussitôt sa première face. Cette 
princesse, qui vouloit du repos, fut fort contente quand 

1 Le duc de Rohan et quelques autres familiers du prince de Condé. 

[Note de l auteur.) 



I 



CHAPITRE XXVIII. — 1648. 559 

on vint lui dire que son grand cabinet étoit rempli de 
beaucoup de personnes attachées aux intérêts du duc 
d'Orléans. 

Pendant ce calme apparent , Le Tellier fit beaucoup 
de voyages au Luxembourg , et il eut de grandes confé- 
rences avec la Reine et le duc d'Orléans. L'abbé de La 
Rivière et lui passèrent ensemble une journée aux Char- 
treux; et ce négociateur obligea Monsieur de revenir 
au conseil sans cette grande foule qui l'environnoit de 
puis son mécontentement, afin de commencer à mon- 
trer quelque confiance. 

Le 13 du mois, l'abbé de La Rivière alla voir le mi- 
nistre, qui commença sa réception par l'embrasser 
étroitement , l'assurant de son amitié et de ses bonnes 
intentions à le faire cardinal. Il lui fît mille sermens de 
n'avoir nullement contribué à ce qui étoit arrivé, lui 
montra d'avoir appréhendé Tunique domination du 
prince de Condé ; et après ces premiers discours ils en- 
trèrent en matière, et demeurèrent d'accord de toutes 
les conditions de leur accommodement. 

Le premier article dont ils parlèrent fut de la grande 
affaire qui étoit la cause de toutes les autres. Le cardi- 
nal promit à l'abbé de La Rivière que le Roi et la Relfae 
feroient leur possible pour faire qu'il pût être satisfait ; 
que le duc de Mercœur reviendroit à la cour, et rentre- 
roit dans les bonnes grâces de la Reine et du ministre : 
ce qui étoit déjà fait par le ministre même; que Mon- 
treuil seroit remis entre les mains du duc d'Orléans , 
pour le donner à qui bon lui sembleroit ; que la Reine 
consentiroit à l'accommodement du duc de Lorraine, 
dont néanmoins on ne devoit parler que par forme et 
pour contenter Madame ; que tous ceux qui s'étoient 
déclarés en faveur du duc d'Orléans ne seroient pas 
moins considérés de la Reine que les autres qui étoient 



260 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

demeurés dans son parti, et que Sa Majesté trouveroit 
bon que Monsieur les protégeât dans leurs intérêts. 

Le même soir, le cardinal Mazarin présenta le duc de 
Mercœur à la Reine, dont le protecteur apparent étoit 
le duc d'Orléans, quoiqu'on sût déjà qu'il s'étoit fait des 
amis du ministre par madame d' Ampus, sa parente du 
côté de la duchesse de Beaufort, son aïeule, la maîtresse 
de Henri le Grand. Madame d' Ampus, suivant l'exemple 
de cette duchesse du règne passé, avoit des amans fort 
indignes d'être comparés à des rois, mais qui ne lais- 
soient pas d'être utiles à ses intérêts; et un d'eux, Ita- 
lien et créature du cardinal, par le commerce qu'il avoit 
avec elle, avoit fait cet accommodement. 

Le lendemain, l'abbé de La Rivière étant allé voir le 
ministre, après avoir eu avec lui une longue conversa- 
tion sur toutes les affaires présentes, le cardinal se mit 
dans son carrosse et alla faire une visite à Monsieur au 
Luxembourg. Il y fut bien reçu ; et ce prince, après lui 
avoir fait un traitement favorable, alla trouver la Reine, 
suivi du ministre et de son favori; et ce fut là que leur 
réunion se confirma tout-à-fait, au grand contentement 
des parties. Par cette paix, la joie fut entièrement réta- 
blie à la cour, à la réserve de Madame, qui se voyoit. 
par cet accommodement , hors de toute espérance de 
tirer le duc de Lorraine son frère de l'état où il étoit. 
Elle connut facilement que l'article qui le regardoit étoit 
fabuleux, qu'il seroit sans effet , et mis sur le papier 
seulement pour se moquer d'elle. Mademoiselle ne fut 
pas plus contente. 

Le soir de cet accommodement, la Reine nous conta 
que l'abbé de La Rivière lui avoit protesté qu'il avoit 
été au désespoir de s'être vu, quelque temps, la cause de 
ses chagrins, et qu'il lui en avoit demandé pardon avec 
beaucoup d'humilité. Nous vîmes, par ce qui arriva le 



CHAPITRE XXVIII. — 4648. 261 

lendemain, que l'article secret du traité de cette paix 
étoit qu'il entreroit au conseil, attendant que la Reine 
le pût faire cardinal. Il fut reçu en qualité de ministre 
d'Etat, avec une grande satisfaction de son maître. Ce 
prince crut qu'il lui étoit avantageux d'avoir une de ses 
créatures en cette place, et que cela le rendroit quasi le 
maître des affaires. 

Cette grâce faite à l'abbé de La Rivière donna une 
ample matière de discourir à ceux qui désapprouvent 
toutes les actions des hommes, et qui mettent au rang 
des malheurs de la patrie tout ce qui arrive. Ils blâ- 
mèrent le ministre d'avoir élevé La Rivière, et blâmè- 
rent aussi l'abbé de La Rivière d'avoir fait cette paix. 
Ils en disoient des raisons que l'iniquité seule pouvoit 
faire naître dans leurs esprits, et qui étoient des mar- 
ques bien fortes de leur corruption et de leur dérègle- 
ment, puisqu'ils paroissoient avoir désiré que le duc 
d'Orléans eût pu faire un parti en France. Ces perni- 
cieuses pensées étoient criminelles en eux; et, à l'égard 
du duc d'Orléans, ils avoient peu de raison de les sou- 
tenir. Les victoires, d'ordinaire, ne suivent pas les ré- 
voltes; et c'est toujours un malheur à un prince du 
sang de se séparer de son Roi. 

Mais, sans s'amuser à deviner ce que l'avenir auroit 
pu produire , ni au discernement de ce qui étoit possi- 
ble dans le tempérament de l'esprit de Monsieur, oncle 
du Roi , le vrai est que l'abbé de La Rivière dit à ses 
amis qu'il eût été inconsolable s'il s' étoit vu la cause 
des désordres qui auroient pu arriver de cette brouille- 
rie ; et qu'il croyoit, quoi qu'il en arrivât, qu'il ne s'en 
repentiroit jamais. La Reine, lasse de tant de persécu- 
tions, reçut de la consolation de cet accommodement, 
qui, venant ensuite de celui qu'elle avoit fait avec le par- 
lement, lui donnoit lieu d'espérer quelque trêve à ses mi- 



262 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

sères. Elle se trompa dans son espoir, et ne demeura pas 
long-temps sans connoitre par expérience que sa cou- 
ronné et le repos étoient incompatibles, et que le trône 
ressemble, par son élévation, aux grands édifices qui, 
parleur hauteur, sont plus souvent exposés aux grands 
orages. 

La marquise deSenecé, dame d'honneur de la Reine, 
ayant su plaire au cardinal par ses nièces, qu'elle avoit 
reçues auprèsd'elle 1 , lui demanda, pour toute récom- 
pense' des longs services qu'elle avoit rendus à la Reine, 
que sa fille la comtesse de Fleix pût avoir le tabouret. 
Cette dame avoit beaucoup de vertu et de mérite : elle 
avoit de plus une douceur accompagnée d'une appa- 
rente modération qui la rendoit plus propre à la société 
que madame de Senecé sa mère. Mais son ambition 
n'en étoit pas moins forte : et comme veuve du feu comte 
de Fleix, de la maison de Foix, elle prétendoit se pou- 
voir compter au rang des princesses. Je ne veux point 
entrer dans la discussion de la justice de ses préten- 
tions : je ne suis pas assez savante dans l'histoire pour 
l'oser entreprendre ; mais il est certain que cette fa- 
mille avoit toujours prétendu qu'elle devoit posséder 
les prérogatives accordées à ceux de cette qualité; 

Ce grand et illustre Gasfton de Foix étoit de leur bran- 
che. 11 eut deux de ses sœurs dont Tune fut reine d'Es- 
pagne et l'autre de Hongrie; et, par cette dernière, les 
enfans de la comtesse de Fleix avoient l'honneur d'être 
parens de la Reine. Par toutes ces grandeurs, il semble 
qu'elle pouvoit aspirera ce haut rang d'honneur. Biais 
cette prétention étoit traitée de chimérique par le plus 
grand nombre : des uns, par cette naturelle envie qui se 
glisse dans nos amfcs contre la prospérité du prochain ; 

* Voy. tome I er , p. 367 et suiv., el tpme II, p. 20. 



CHAPITRE XXVIli - 1648. *63 

des autres, par leurs intérêts, c'est-à-dire pour avoir de 
pareilles prétentions. On disoit contre eux que leur 
maison étoit de Grailli, dans laquelle celle de Foixétoit 
. entrée, et qu'ils en avoient pris le nom : ce qui est vé- 
ritable. Mais ce changement avoit été fait avant Gaston 
deFoix, qui, sous Louis XII, fut traité de prince, et 
que ce grand roi aima non-seulement comme son ne- 
veu, mais comme son enfant. 

Madame de Senecé obtint enfin ce qu'elle avoit de- 
mandé, et sa fdle eut le tabouret. Cette prétendue chi- 
mère réveilla celles de plusieurs maisons du royaume, 
qui a cet avantage par-dessus les autres d'avoir beau- 
coup de princes et beaucoup de particuliers qui pré- 
tendent l'être. Si bien qu'on peut quasi dire que la cour 
est remplie de grands seigneurs sans avoir beaucoup de 
noblesse bien entière ; car la France est en cela diffé- 
rente de l'Allemagne, où les races illustres ne se mésal- 
lient jamais. Tous ceux donc qui par leurs aïeux avoient 
dans leurs maisons de la grandeur, par des alliances de 
femmes descendues de ceux qui étoient autrefois maî- 
tres et souverains des provinces de France, demandèrent 
la même prérogative que celle qui venoit d'être accor- 
dée au sang de Foix. Chaque grand seigneur se plaint 
de la Heine et du ministre, et tous prennent parti, les 
uns en Orléans, les autres en Condé, et les plus fins 
s'adressent au ministre : tous pour être soutenus dans 
leurs prétentions et réussir en leurs desseins. 

Le feu Roi avoit donné des brevets de duc aux mar- 
quis de Liancourt et de Mortemart, premiers gentils- 
hommes de sa chambre , et à quelques autres ; mais 
leurs femmes n'avoient point encorele tabouret, à cause 
que les duchés de leurs maris n' étoient point passés au 
parlement. Dans cet embarras , le ministre se résolut 
de le faire donner par la Reine à celles dont les maris 



264 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

avoient des brevets anciens, et en donna de nouveaux à 
ceux qui le pressoient de leur donner de l'élévation, ou 
pour être de ses amis particuliers, ou par le droit de 
leur grandeur vraie ou fausse. 

Le maréchal de tiramont, le maréchal d'Estrées et le 
maréchal de La Meilleraye furent faits ducs ; et le comte 
de Châtillon eut aussi un brevet de duc, au lieu du bâ- 
ton de maréchal de France que M. le prince avoit déjà 
demandé pour lui. Le comte de Miossens, qui préten- 
doit être de la maison d'Albret, étoit du nombre de 
ceux qui aspiroient à ces dignités ; mais il fut remis à 
un autre temps pour obtenir l'un ou l'autre. La mar- 
quise de Senecé, non contente d'avoir procuré cet avan- 
tage à ses petits-enfans, voulut aussi demander la même 
faveur pour elle, et prétendit que cette marque d'hon- 
neur seroit affectée à sa charge ; mais elle fut refusée, 
et .on ne crut pas devoir satisfaire son ambition en toutes 
choses. 

Le maréchal de Villeroy, gouverneur du Roi, qui 
n'avoit point d'ancien brevet de duc, et qui n'eu eut 
point alors de nouveau, se plaignit hautement et parut 
mal content d'être traité différemment des autres. Il 
avoit toujours conseillé au cardinal de ne se pas laisser 
entamer là-dessus, lui disant que s'il commençoit d'en 
satisfaire quelqu'un, il seroit accablé de toutes les pré- 
tentions des grands du royaume. Si bien que, désap- 
prouvant une chose dont il recevoit alors du dommage, 
il est à croire qu'il fut rempli de beaucoup d'amertume: 
mais, comme il étoit dans un poste à se faire considérer, 
bientôt après il eut sa part. Il estima le don sans esti- 
mer la manière de le donner, parce qu'il n'approuvoit 
pas que le cardinal en eût fait une si grande largesse. 

La Saint-Martin passée, il sembla que le parlement 
et les cours souveraines ne se vouloient pas contenir 



CHAPIIRE XXVIII. — 1648. 265 

dans les termes de cette déclaration dernière, qui vrai- 
semblablement devoit donner la paix à la France, et 
mettre fin à toutes les mauvaises dispositions qui avoient 
paru dans les esprits. La cour des aides donna un arrêt 
qui défendoit à tous particuliers de faire nulles avances 
au Roi, quelque besoin qu'il en eût. Il arriva aussi 
quelque petit différend entre le parlement et le chan- 
celier sur la chambre de redit, qui ne fut pas agréable 
à la cour. Il n'étoit pas difficile de juger par toutes ces 
choses que la cour étoit encore menacée de quelque 
trouble 1 , et que ce qui étoit passé n'étoit que les mar- 
ques de l'avenir. 

Le courrier du prince de Conti, qui avoit porté à 
Rome le changement de la nomination en sa faveur, 
rapporta que la prière que le duc d'Orléans avoit faite 
au Saint-Père, conjointement avec M. le prince, de 
vouloir donner deux chapeaux et d'en donner un par 
grâce au prince de Conti, n'avoit pas été bien reçue. 
Le Pape avoit répondu que cela ne se pouvoit, et qu'il 
n'en avoit qu'un à donner. Sur cette réponse, l'affaire 
de l'abbé de La Rivière produit de nouvelles négocia- 
tions ; et le duc d'Orléans persiste à vouloir que la no- 
mination de France soit pour son favori. 

Comme les désirs des hommes sont en eux tantôt 
forts et quelquefois plus foibles, le prince de Condé 
ayant d'autres grands intérêts où le consentement du 
duc d'Orléans lui étoit nécessaire, il se résolut de laisser 
la calotte rouge à l'abbé de La Rivière, et de prétendre 
par lui cette grâce du Pape. Le refus qui lui en avoit été 



1 Retz dit : a Cette chaleur revint avec la Saint-Martin. 11 semble 
que tous les esprits étoient surpris et enivrés de la fumée des vendan- 
ges ; et vous allez voir des scènes au prix desquelles les passées n'ont 
été que des verdures et des pastourelles. 

Orner Talon dit aussi que aies mêmes factions continuèrent,» etc. f.r. 
h. 23 



k 20G MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

fait lui avoit déplu, et la difficulté qu'il -avoit rencontrée 
lui fit croire que sa grandeur souffrirait quelque dimi- 
nution à Tégard des pays étrangers, s'il n'obtenoit le 
chapeau à sa seule considération. De tous côtés on dé- 
pêche de nouveaux courriers à Rome, et le plus inté- 
ressé y envoie de l'argent, qui étoit la meilleure voie 
de parvenir à son dessein. Le cardinal Mazarin fut sa- 
tisfait de l'état des choses : il vit les princes contens, 
et l'abbé de La Rivière avec quelque embarras qui 
pourroit le priver de la pourpre. Il n' avoit nul empres- 
sement de l'en voir revêtu. Car un homme égal à lui, 
qui auroit dû porter hautement les intérêts de son 
maître, ne désirant plus rien, n' auroit peut-être pas été 
si soumis. 

M. le prince avoit dessein de faire donner le Havre 
au duc de Longueville son beau-frère : ce que madame 
de Longueville sa sœur désiroit ardemment. Il se ser- 
vit, à l'égard de l'abbé de La Rivière, de .cette facilité 
qu'il avoit eue à lui céder le chapeau, afin de l'obliger 
à le servir auprès de Monsieur dans cette prétention ; et 
ces deux intérêts firent une espèce d'engagement entre 
M. le prince et ce favori. Il fut aussitôt remarqué par 
le ministre, et reproché par lui à l'abbé de La Rivière, 
qui s'en excusa en homme, qui vouloit aller à ses fins. 
Ceux du parlement, qui ne vouloient point de repos, 
demandèrent à s'assembler. Ils témoignèrent avoir de 
l'aversion pour le bon traitement de la Reine; et, 
comme ils la croyoient offensée, ils ne pouvoient se con- 
fier en elle, ou plutôt ils appréhendoient que si le mi- 
nistre se rétablissoit dans une entière puissance, il ne 
devînt plus vindicatif. Pour cette raison ils méprisoient 
ses grâces et en vouloient continuellement de nouvelles, 
et surtout ils vouloient incessamment travailler à son 
abaissement. 



CHAPITRE XXVIII. — 1648. 267 

Le t5 du mois, ayant tous unanimement demandé 
l'asseiùblée des chambres, ils l'obtiennent de leur pre- 
mier président, qui sous divers prétextes les en avoit 
empêchés. La Reine, voyant leur opiniâtreté, se résolut 
d'y envoyer les princes avec les ducs et pairs. Cet ac- 
compagnement étoit ordonné afin d'éblouir les jeux 
du public, et qu'elle parût avoir non-seulement la pro- 
tection du duc d'Orléans et du prince de Condé, en 
quoi H sembloit que consistoit toute sa force, mais 
aussi l'affection des grands du royaume. On voulut par 
là leur montrer l'union de la cour, et que la Reine ne 
manquoit pas de serviteurs pour la défendre et la 
servir. 

Plusieurs questions furent agitées par les esprits 
mutins de cette compagnie, qui le furent extrêmement 
ce jour-là. Ils se plaignirent de ce qu'on avoit manqué 
à quelques points de la déclaration dernière. Le prési- 
dent Viole 4 dit tout haut qu'il y avoit non-seulement 
de grands sujets de plaintes, mais que plusieurs autres 
désordres de l'État demandoient qu'on pensât tout de 
bon à y remédier; qu'il falloit, pour guérir tant de plaies, 
couper le mal dans sa racine : voulant par ces paroles 
signifier letninistre ; que les gens de guerre qui n'étoient 
pas payés faisoient mille désordres; qu'il y avoit un 
certain colonel auprès de Paris qui pilloit et faisoit 
beaucoup de maux, et qu'il étoit yenu exprès pour faire 
peur aux Parisiens ; que la personne du Roi souffroit 
par le mauvais gouvernement de ses ministres ; que sa 
cuisine étoit renversée la plus grande partie de l'année, 
et que ses officiers bien souvent n'avoient point d'argent 
pour l'entretien de sa maison ; que les premières per- 

1 Retz dit que « le président Viole avoit été toute sa vie un homme 
de plaisir et" de nulle application à son mestict... 11 esloit aussi ami in- 
timissime de Chavigny. » 



268 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE. 

sonnes de la cour étoient privées de leurs charges 1 ; et 
qu'enfin, si on vouloit plus ponctuellement examiner 
les choses, il ctoit prêt de les exposer au public, et de 
nommer ceux dont il vouloit parler. 

Sur ce discours, le duc d'Orléans voulant l'inter- 
rompre, il s'en plaignit, et lui dit qu'il avoit droit de 
parler en ce lieu ; qu'il savoit le respect qu'il lui devoit, 
et qu'il auroit souhaité, pour le bien de l'État, que lui 
et M. le prince eussent voulu entrer dans les sentimens 
de sa compagnie pour penser aux remèdes de tant de 
maux. 

Le prince de Condc lui repartit fort aigrement que 
c'étoit à eux d'écouter ce que Monsieur et lui leur vou- 
droient dire, et point à aucun de ce corps à se mêler 
d'affaires d'État, mais seulement à juger les différends 
du tiers et du quart ; que ce colonel dont il se plaignoit 
étoit une chimère toute pure ; que lui, qui connoissoit 
assez les gens de guerre, n'avoit jamais ouï parler de 
celui-là ; que ce n'étoit point à eux aussi à se mêler 
des affaires domestiques du Roi ; que les capitaines des 
Gardes avoient failli à l'égard de la Reine, en lui dés- 
obéissant; que, Sa Majestéétantbonnecommeellel'étcit. 
on pouvoit espérer qu'elle leur pardonneroit ; que pour 
la cuisine du Roi qui avoit été renversée, c'étoit à lui 
comme grand maître de sa maison à y remédier; que 
c'étoit la faute de quelques officiers, mais qu'il sauroit 
bien les en punir, afin que cela n'arrivât pas une seconde 
fois. 

En leur disant toutes ces choses, il y ajouta le ton 
menaçant* : ce qui étonna toute la compagnie; car en 
d'autres occasions il avoit épargné le parlement, et ce 

4 11 veut parler des capitaines des Gardes. 

* Selon Retz, « Ton prétendit même qu'il avoit fait un signe du petit 
doigt, par lequel il parut menacer. Il m'a dit souvent depuis qu'il n'en 



CHAPITRE XXVIII. — 1(H3. 269 

Viole étoit lié avec Chavigny qu'il aimoit. Mais cette 
rigueur présente étoit fondée sur quelques intérêts par- 
ticuliers qui le nécessitoient de vouloir obliger le mi- 
nistre. Et de plus il avoit toujours observé de répondre 
fortement à Viole, afin de montrer à la Reine que l'a- 
mitié qu'il avoit pour ses amis ne l'empêchoit pas de 
satisfaire à ce qu'il lui devoit. 

I) est à croire aussi qu'il vouloit remplir la place 
que le duc d'Orléans venoit de perdre dans le cœur de 
la Reine, par cette dernière brouillerie qui les avoit 
pensé séparer ; et qu'en même temps il vouloit pnnir 
cette compagnie de l'affection qu'elle témoignoit avoir 
pour le duc d'Orléans, qui tout au contraire, par cette 
même raison voulant reconnoître les obligations qu'il 
avoit à beaucoup de particuliers du parlement, ne 
vouloit pas en fâcher un. Il en usa donc plus modéré- 
ment dans cette occasion, et laissa à M. le prince la 
gloire d'avoir donné des marques de son zèle au bien 
de l'État, et à la personne du Roi et de la Reine. Ce 
jour se passa en disputes : ils ne conclurent rien, et 
toutes choses furent remises au lendemain. 

Cette seconde journée ne fut pas plus douce que les 
autres. Le président de Novion représenta les droits 
du parlement, le pouvoir qu'ils avoient de se mêler des 
affaires de l'État, puisque c étoit entre leurs mains que 
les rois ven oient faire leurs sermens ; que c'étoit à eux 
à donner des régens et des régentes au royaume, et 
parla de plusieurs choses de cette nature. Ce fut pour- 
tant sans emportement, et avec des termes plus respec- 
tueux qu'à l'ordinaire. Ils dirent aussi que depuis le 
changement du surintendant on avoit reçu seize mil- 

avoit pas eu la pensée. Ce qui est constant est que la plupart des con- 
seillers le crurent, que le murmure s'éleva, et que si l'heure n'eût 
sonné, les choses se fussent encore plus aigries. » f. r. 

25 



270 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

lions, sans que les gens de guerre ni aucun des parti- 
culiers eussent été payés. Le duc d'Orléans l'avoua 
librement, et dit en général en quoi ils avoient été em- 
ployés. Enfin leur arrêté fut de s'assembler chez le pre- 
mier président pour examiner tout de nouveau la dé- 
claration, afin que, sur les articles en q'uoi on auroit 
contrevenu de la part du Roi, très-humbles remon- 
trances fussent faites à "la Reine, pour la supplier d'y 
remédier. 

Cette conclusion fut agréable à la Reine, qui, jugeant 
de la mauvaise volonté des parlementaires par leur 
procédé, trouva dans cette suspension d'armes un 
bonheur considérable, parce qu'elle lui donna du temps 
pour aviser aux remèdes d'un mal qu'elle voyoit em- 
pirer continuellement, malgré tout ce qu'elle avoit fait 
pour tâcher de le faire finir. 

Les soudaines mutineries des Parisiens étoient aussi 
de grandes marques de la corruption universelle des 
âmes et des esprits. Ce feu, qui s'allumoit aisément, 
n'avoit pas besoin pour subsister de matières solides. 
Les mécontens faisoient courir des bruits ridicules, 
pour persuader le peuple que la Reine vouloit se venger 
et faire saccager Paris. Ils croyoient ces illusions avec 
facilité de leur part; et à l'égard de la Reine, elle lui 
causoit de véritables maux. On publia par des libelles 
que la nuit de Noël devoit produire de funestes évenc- 
mens ; et ceux qui vouloient persuader cette fausseté, 
paroissoient avoir une méchanceté bien effective. 

Le peuple, qui recevoit toutes ces rêveries sans les 
examiner, se laissoit emporter à une grande haine con- 
tre la Reine. Il n'y avoit point de rues ni de places pu- 
bliques qui ne fussent remplies de placards diffamatoi- 
res. 11 y avoit un poteau au bout du Pont-Neuf qui, tous 
les matins, se trouvoit rempli de vers satiriques, où le 



CHAPITRE XXVIII. — 1648. 274 

respect qui est dû aux personnes royales étoit impuné- 
ment violé. La Reine savoit toutes ces insolences, sans 
qu'elle en reçût beaucoup de peine. L'iniquité de ceux 
qui abusoient de la crédulité du peuple lui faisoit hor- 
reur, et les Parisiens trompés lui faisoient pitié. Sans 
s'étonner ni se laisser toucher de tout ce que la malice 
et l'ignorance faisoient naître, elle vivoit tranquille- 
ment, et comme une personne qui avoit l'ame assez 
forte pour se soutenir dans cet état. 

Les fêles de Noël arrêtèrent pour quelques jours les 
inquiétudes publiques. La Reine n'alla point au Val-de- 
Grâce selon sa coutume, afin de rassurer le peuple, qui 
croyoit toujours qu'elle leur vouloit enlever le Roi. Mais 
toute sa prudence n'empêcha pas qu'aussitôt après les 
fêtes cette mauvaise humeur des Parisiens ne vînt la 
troubler malgré elle, et donner de nouvelles agitations 
à son ministre. Il commençoit à désespérer de la santé 
de l'État, et voyoit clairement qu'il falloit, pour guérir 
sa maladie, lui donner des remèdesempiriques. 

Les gens du Roi vinrent demander audience à la 
Reine de la part du parlement, pour lui faire des re- 
montrances sur plusieurs abus prétendus qui se com- 
mettoient contre le service du Roi. Elle leur répondit 
qu'elle les écouteroit volontiers ; mais qu'il falloit atten- 
dre que M. le duc d'Orléans fût en état d'y être, qui 
depuis quelques jours étoit malade de ses gouttes. Pour 
occuper cette compagnie, la Reine leur envoya une dé- 
claration, par où elle demandoit qu'il fût permis d'em- 
prunter de l'argent pour le service du Roi à dix pour 
cent. Le parlement en murmura hautement, et trouva 
mauvais que la cour des aides l'eût vérifiée. 

Le coadjuteur avoit demandé le gouvernement de 
Paris ; on le lui avoit refusé, et par conséquent il n'é- 
toit pas plus satisfait du ministre que par le passé. Il fit 



272 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

sous main inspirer aux curés de Paris le désir de se mê- 
ler d'affaires d'État. Cette occupation leur parut belle, 
particulièrement en cette occasion, où Ton pouvoit tout 
faire sous un prétexte de conscience qui paroissoit fort 
plausible au public. Ils s'assemblèrent et l'allèrent 
trouver en corps, pour lui représenter qu'ils avoicnt 
droit de s'opposer aux prêts que le Roi demandoit, 
parce que c' étoit une usure qui avoit été tolérée jus- 
ques alors, mais non jamais permise; et que si les 
cours souveraines y passoient, ce seroit autoriser le 
péché. 

Cette action des curés, qui en soi pouvoit être bonne, 
mais qui paroissoit venir du coadjuteur \ incommoda 
le ministre. 11 eut peur que le parlement ne profitât de 
cette conjoncture pour le tourmenter davantage ; car 
on y proposoit déjà de faire des consultations avec la 
chambre des comptes sur cet article. Toutes ces choses 
obligèrent la Reine de retirer sa déclaration, et de ne 
plus parler des besoins ni des affaires du Roi. Ainsi le 
coadjuteur donna des preuves de ce qu'il étoit capable 
de faire, et se vengea promptement de la défiance 
qu'on avoit eue de lui, en attendant que de nouvelles 
matières pussent lui donner lieu d'en faire davan- 
tage. 

Le maréchal de Villeroy, le dernier jour de cette an- 
née, dans l'attente de la duché, fut reçu ministre dans 
le conseil du Roi, où il y avoit peu de personnes qui en 
capacité le pussent surpasser. Il étoit modéré, naturel- 
lement équitable, complaisant, humble et habile tout 

1 Loin de s'en cncher, Retz s'en vante dans ses Mémoires : a Je lis. 
dit-il, une assemblée fameuse de curés, de chanoines, de docteurs, de 
religieux; et, sans avoir seulement prononcé le nom du cardinal dans 
toutes ces conférences, où je faisois, au contraire, toujours semblant de 
l'épargner, je le fis passer en huit jours pour le juif le plus convaincu 
qu'il fût en Europe. » f. r. 



CïlAPITRK XXVIII. — 4648. 273 

ensemble. Il a quasi toujours été haï du cardinal Maza- 
rin, à cause de l'attachement qu'il avoit pour Château- 
neuf, son intime ami. Et, malgré cette liaison, ce sage 
courtisan a toujours trouvé le moyen de se conserver et 
de se maintenir à la cour, en se soumettant bassement 
à la souffrance delà faveur supérieure. Mais il ne laissoit 
pas de servir ses amis selon sa possibilité, qui étoit 
bornée en toutes choses. 

De cette sorte finit Tannée 1648, qui n'avoit pas été 
heureuse. Les épines y furent mêlées de peu de roses ; 
et celle où nous allons entrer non-seulement n'aura 
point de fleurs, mais les maux en seront si grands, 
qu'il faudroit trouver des comparaisons plus fortes que 
celle des épines, pour bien exprimer ce que nous y 
sentîmes, et ce que la malice des factieux fit éprouvera 
toute la France, tant à ceux qui souffrirent le mal qu'à 
ceux qui le voulurent procurer aux autres; car la guerre 
a ce malheur, qu'elle enveloppe souvent dans la souf- 
france le victorieux avec le vaincu. 



'274 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 



CHAPITRE XXIX 

(1649). — Rentrée à la cour de la duchesse île Vendôme. — État anar- 
chique de la France. — Madame de Longueville entreprend de gou- 
verner ses frères. — Anne d'Autriche, de concert avec Gondé et le 
duc d'Orléans, se décide à secouer le joug du parlement. — Sa résolu- 
tion de quitter Paris. — Alarmes dans la capitale. — Le gâteau des 
Rois tiré au Palais-Royal. — La Reine s'échappe pendant la nuit (du 
5 au 6 janvier) et se retire à Saint-Germain. — Madame de Longue- 
ville refuse de la suivre. — Colère des Parisiens. — Madame de Mot- 
te ville n'ose sortir de Paris. — Le parlement ordonne aux bourgeois 
de s'armer. — Fureur du peuple. — Lettres du Roi et de la Reine à 
messieurs de la ville. — La Régente commande d'affamer la capitale. 
— Le parlement déclare Mazarin ennemi de l'État, et lève des trou- 
pes et des impositions. — Madame de Motte ville, poursuivie par la 
populace, se réfugie au Louvre. — Madame de Longueville se range 
du parti des magistrats. — Elle est rejointe par le prince de Conli, le 
duc de Longueville et le prince de Marsillac. — Le duc d' El bœuf 
nommé général de l'armée du parlement. 

[1649] La duchesse de Vendôme, après le raccom- 
modement de son fils aîné le duc de Mercœur, vint sa- 
luer la Reine, accompagnée delà duchesse de Nemours 
sa fille. Toutes deux n'avoient point vu la Reine depuis 
que le duc de Beaufort fut arrêté. Et quoique madame 
de Vendôme eût plus de piélé que d'esprit, comme les 
malheureux sont toujours aimés, on vit leur retour avec 
joie, et on disoit alors que bientôt le duc de Vendôme 
reviendroit à la cour. La Reine reçut ces princesses avec 
bonté, et leur dit qu'elle avoit été fâchée que les empor- 
temens du duc de Beaufort l'avoient forcée à le traiter 
de criminel. Les factions qui troubloient l'Etat furent 
avantageuses à cette famille ; car, à mesure que l'au- 
torité du Roi diminue, celle des particuliers augmente, 
et les ministres par conséquent manquent de pouvoir 



CHAPITRE XXIX. - I64U. 275 

pour soutenir ce qui leur paroit juste ou nécessaire. 

La France étoit en tel état, qu'il étoit impossible 
qu'elle pût subsister long-temps de cette manière. II 
falloit que le Roi reprît de la puissance, ou que ses su- 
jets lui ôtassent entièrement celle qui lui restoit; et 
cette pensée devoii étire odieuse aux gens de bien. Le 
Roi étoit foible, les princes avoieot trop de force, le mi- 
nistre étoit décréil i té, et le parlement faisoit de trop 
grandes entreprises contre l'autorité royale. Toutes 
choses étoient hors des limites ordinaires : Tordre étoit 
renversé ; et les Français, pour avoir trop de maîtres, 
n'en connoissoient plus aucun. 11 falloit donc que dans 
la cour quelqu'un de Paris formât le dessein de sur- 
monter l'autre. Tous y travailloient. et chacun de son 
côté n'oublioit rien pour y parvenir. 

Pendant .que ce dessein occupe les premières person- 
nes de l'État , madame de Longueville parut sur le 
théâtre, pour y fournir, par son ambition, une ample 
matière aux arrêts de la Providence divine. Cette prin- 
cesse *, toute précieuse et toute brillante d'agrémens, 
par son inclination naturelle étoit fort paresseuse. 11 
sembloit qu'elle négligeât de plaire, et que son plus 
grand plaisir étoit de ne, regarder ni estimer qu'elle 
seule. Mais, le poison des passions ayant infecté son 
cœur, cette tranquillité intérieure se changea d'abord 
en d'agréables amusemens, qui devinrent dans la suite 
de fâcheuses et turbulentes inquiétudes. 

Les vœux du prince de Marsillac, comme je l'ai dit, 
ne lui avoient point déplu ; et ce seigneur, qui étoit 
peut-être plus intéressé qu'il n'étoit tendre, voulant 
s'agrandir par elle, crut lui devoir inspirer le désir de 
gouverner les princes ses frères. Comme elle étoit ca- 

1 Voy. tome I er , p. 333 et suivantes. 



27t> MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVJLLE. 

pable d'une grande ambition, parce que celui en qui 
elle avoit de la confiance en étoit entièrement possédé, 
ce conseil lui plut. Elle vit que par cette voie elle au- 
roit part à toutes les grandes affaires qui se passoient 
à la cour, et toutes ces choses ensemble eurent le pou- 
voir d'affoiblir sa raison et sa vertu. Elle avoit pris 
le soin de persuader au jeune prince de Conti de se 
faire cardinal, afin de plaire au prince de Condé, et le 
laisser par ce moyen l'héritier de son partage. Le pro- 
jet de cette princesse avoit été d'obliger M. le prince par 
ce service à faire donner le Havre au duc de Longue- 
ville. Mais ce dessein n'avoit point eu de succès ,• et 
l'opposition du duc d'Orléans dont j'ai déjà parlé l'a- 
voit fait évanouir. Le prince de Condé, par cette raison, 
s'étoit aussi un peu relâché sur cette prétention ; car il 
n'avoit point voulu fortement combattre toutes les dif- 
ficultés qu'il y avoit trouvées ; et toutes ces propositions 
étoient demeurées indécises. 

Madame de Longueville, qui n'avoit tiré aucun avan- 
tage de ses persuasions à l'égard du prince de Conti, 
sentoit du chagrin de n'avoir pas réussi dans ses désirs, 
et restoit malgré elle avec l'espérance d'un chapeau 
pour ce prince, dont ni lui ni elle ne se soucioient pas 
beaucoup 1 . Ce mauvais commencement ne servit qu'à 
l'embarquer davantage avec les cabales qui se for- 
moient contre la cour, où déjà elle avoit pris de fortes 
liaisons. Elle voulut y engager M. le prince son frère 
aîné ; mais elle ne le trouva pas disposé à se laisser 
conduire à ce qu'elle souhaitoit, parce que ses desseins 
alloient contre l'État, et que ce prince n'avoit pas de 
facilité à se laisser corrompre sur ce sujet. 

1 C'étaient, en etTet, Condé et la princesse sa mère qui avaient obtenu 
du prince de Conti qu'il demanderait le chapeau de cardinal. Voy. lu 
chapitre précédent, p. 2 43 et suivantes, f. r. 



CHAPITRE XXIX. — i649. 277 

Ce dégoût la sépara de lui en quelque façon, et l'o- 
bligea de s'attacher tout-à-fait au soin de gouverner le 
prince de Conti, qu'elle vouloit faire servir à l'usage 
qui lui conviendroit le mieux. Elle en étoit plus aimée 
qu'elle ne l'aimoit, car son inclination étoit fixée sur 
un objet* qui étoit le premier mobile qui agissoit en 
elle, et qui faisoit naître ses autres sentimens. Mais 
elle se servit fort habilement de la tendresse que ce 
jeune prince avoit pour elle ; et il lui fut facile de l'as- 
sujétir entièrement à toutes ses volontés. Il s* y aban- 
donna de sorte qu'on peut dire qu'il vivoit plus par elle 
que par lui ; et leur amitié, par ses effets et par sa fin, 
a été fort célèbre. 

La Reine, de son côté, étoit lasse de tant souffrir. 
Elle voulut enfin mettre des bornes aux révoltes du 
parlement, que par tant de grâces elle n'avoit pu finir. 
Sans consulter madame de Longueville, et sans dessein 
de lui plaire, elle lui donna par ce moyen une grande 
facilité de satisfaire toutes ses fantaisies; et ces deux 
personnes, par des motifs entièrement opposés, tra- 
vaillèrent l'une et l'autre à ce qu'elles désiroient de faire. 
La Reine, étant donc affligée de ce que le parlement, 
sous l'apparence du bien public, remplissoit la France 
de véritables maux, s'appliqua soigneusement au soin 
de faire voir aux princes que cette compagnie ne se 
soucioit de rien moins que du repos de l'Etat ; et que 
leurs démarches et leurs prétentions, même les plus 
justes, n'étoient que des prétextes pour travailler à la 
ruine du royaume et à l'extinction de la royauté. Elle se 
résolut enfin de ne plus écouter aucune de leurs propo- 
sitions, et ne voulut plus penser qu'à l'exécution de ce 
qu'elle croyoit devoir être le seul remède de ses inquié- 

1 Le prince de Marsillac. Retz dit que ce prince et la duchesse tie 
longueville avaient complètement aveuglé le prince de Conti. f. b. 
h. '24 



278 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

ludes. Le cardinal souhaitait infiniment de se voir, par 
le châtiment des coupables, délivré de leur tyrannie; et, 
sans la crainte du péril qui se trouvoit dans une si haute 
entreprise , il auroit été le plus animé à le rechercher 
comme celui qui souffroit le plus de leur persécution. 

Le prince de Condé s'étoit attiré la haine du parle- 
ment par la réponse ferme et sévère 1 qu'il avoit faite 
depuis peu à Viole dans la grand'chambre. Il avoit d'ail- 
leurs pris une liaison assez forte avec le duc d'Orléans, 
par son favori, pour espérer, par l'appât du chapeau, 
d'en disposer à son gré. 11 avoit des désirs déréglés, ou 
du moins ambitieux : de grands princes tels que lui 
n'en manquent pas. Il crut par cette voie réussir dans 
ses desseins , sans y trouver l'opposition qu'il devoit 
toujours craindre du côté de ce prince, qui lui et oit su- 
périeur. 11 voulut aussi s'acquérir envers la Reine et son 
ministre un mérite tout entier, lui aidant à venger le 
Roi du mépris que ses sujets faisoient de son autorité. 
Pour cet effet, il s'offre à la Reine, il l'assure de sa fidé- 
lité pour le dessein qu'elle avoit dans le cœur. Il fait 
plus : il la persuade de la facilité de l'entreprise, et lui 
dit qu'avec lui et les bons soldats qui sont dans ses ar- 
mées elle ne peut douter qu'elle ne voie dans peu de 
temps les Parisiens et le parlement à ses pieds. 

La Reine goûte cette douce harangue avec joie. Elle 
veut tout hasarder pour rétablir la puissance royale 
qui paroissoit mourante , et dont le mauvais état de- 
mandoit les extrêmes remèdes. Avec un protecteur tel 
que M. le prince, le ministre ose tout entreprendre, et 
conseille la Reine de l'écouter. Cette princesse, se voyant 
secourue et consolée, bien contente de pouvoir espérer 
une fin à sa peine, fait un complot entre elle, le prince 

1 Voy. le chapitre précédent, p. 267 et 268. 



CHAPITKE XXIX. - 4649. 279 

de Condé et son minisire , de sortir de Paris secrète- 
ment, pour le châtier par les voies les plus fortes, et se 
détermine de ne plus parler à ses peuples que par la 
bouche de ses canons. 

M. le prince, qui prélendoit être le maître dans sa 
famille, offrant à la Reine sa personne, ses services et 
son gouvernement de Bourgogne, l'assure aussi de ce- 
lui de Normandie, dont le duc de Longueville, son beau- 
frère, étoit gouverneur. Selon ces sûretés, la Reine fit 
dessein, sortant de Paris, d'aller établir le camp de l'ar- 
mée à Saint-Germain, d'où elle pou voit faire la guerre 
aux rebelles, et recevoir de Normandie tout le secours 
dont elle pourroit avoir besoin l . Elle crut aussi qu'elle 
pourroit en faire un lieu de retraite, au cas qu'elle ne 
pût pas, aussi facilement qu'elle l'espéroit, réduire Pa- 
ris et ce qui étoit dans ses murailles dans une entière 
obéissance. 

Pour la perfection de ce dessein , il falloit gagner le 



1 D'après Monglat (quinzième compagne), Condé avait proposé un 
plan plus hardi encore. On aurait fait courir lé bruit que les Espagnols' 
paraissaient sur la frontière, ce qui eût serti de protexte pour concen- 
trer des troupes vers Paris. Le Roi, à ce moment, serait allé à la classe 
à Vincennes, puis à l'Arsenal, où il se serait établi. Maître ainsi de 
l'artillerie de la Bastille et de l'Arsenal, il aurait lait entrer l'armée par 
le faubourg Saint-Antoine, aurait foudroyé les barricades avec vingt 
pièces de canon en batterie dans la rue Saint-Antoine, et autant sur le 
quai de l'Arsenal, et se serait rendu maître de toute résistance. 

« Le maréchal de La Meilleraye, » ajoute Monglat, « trouvoit cet avis 
fort bon, selon son humeur ordinaire, et la manière de gouvernement du 
cardinal de Richelieu, qui aimoit les remèdes violens ; inais il y ajoutoit 
qu'il falloit se saisir de l'île Notre-Dame (J'île Saint-Louis actuelle), pour 
en faire une place d'armea, et la. border de canons pour tenir en bride 
l'île du Palais et les lieux cirçonvoisins. » 

Le plan* de Condé et de La Meilleraye ne fut pas suivi, parce qu'oit 
jugea- plus prudent de commencer par éloigner la personne du Roi de la 
capitale et la mettre à l'abri de tout événement ; et qu'on espéra de la 
famine le même résultat. « Si le pain de Gpnessc leur manquoit huit 
jours?..» disait Condé au coadjuteur en parlant des Parisiens, p. r. 



280 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

duc d'Orléans , et l'obliger à se mettre de la partie. H 
étoil difficile de l'espérer; car, n'étant point l'auteur de 
celte pensée, il ne pouvoit y donner son approbation. 
H étoit aimé dans le parlement, il se plaisoit à l'être. 
Quelques-uns de ceux qui a voient du crédit lui a voient 
offert la régence, et la lui offroient encore tous les jours. 
11 n'auroit peut-être pas été en son pouvoir de l'ôter à 
la Reine, et on doit même croire qu'il n'en avoit pas le 
désir. Mais il n'étoitpas fâché de se flatter de cette douce 
persuasion qu'il étoit le maître, qu'il pouvoit faire beau- 
coup de mal à la Reine s'il le vouloit ; et que , ne le 
faisant pas, elle lui en devoit être fort obligée. 11 croyoit 
aussi mériter beaucoup de gloire de cette modération ; 
et cet état ne lui pouvoit pas déplaire. 

Sur le bruit qui court que la Reine veut quitter Paris 
(car les secrets des rois ne sont jamais entièrement ca- 
chés), quelques-uns des plus considérables du parle- 
ment allèrent trouver le duc d'Orléans, et le suppliè- 
rent, s'il arrivoit que la Reine en usât ainsi, de demeurer 
avec eux, de les secourir dans leur nécessité, et de 
n'abandonner pas cette grande ville, où il étoit tant aimé, 
à la rage d'un ministre étranger, et qui, étant offensé, 
porteroit peut-être sa vengeance jusqu'aux dernières 
extrémités. 

Le duc d'Orléans, selon ses louables sentimens, ne 
profita point des désirs de ces âmes criminelles , qui 
vouloient qu'il pût injustement devenir maître jusqu'à 
la majorité. Mais, pour les en récompenser, il s'opposa 
fortement à la résolution de la Reine ; et quand elle lui 
parla de son dessein, il fit tous ses efforts pour lui faire 
changer de pensée. Ce fut en vain qu'il voulut éviter 
l'exécution de ce projet. La Reine, l'allant voir au Luxem- 
bourg, comme il avoit encore un peu la goutte, lui té- 
moigna un grand désir de lui voir prendre part à sa 



CHAPITRE XXIX. — 1049. 981 

destinée. Elle l'en prie , l'en presse et l'en conjure , 
par cette amitié qui avoit toujours tenu quelque place 
dans le cœur de l'un et de l'autre. En suite de ces priè- 
res, elle lui témoigna hardiment que, quand même il 
seroit capable de l'abandonner en cette occasion, elle 
ne laissera pas d'nchever son entreprise ; et lui dit 
qu'elle étoit résolue de se confier à M. le prince, plutôt 
que de demeurer plus long-temps en un lieu où l'auto- 
rité royale n'étoit plus considérée, où sa personne étoit 
tous les jours offensée, et où celle de son ministre étoit 
menacée des derniers outrages. Elle lui dit qu'elle croyoit 
le devoir soutenir, pour ne pas accoutumer les parle- 
rions et les peuples à vouloir se mêler du gouverne- 
ment; et qu'il savoit bien que lui-même lui avoit tou- 
jours conseillé de le faire. Elle l'assura de plus que, s'il 
désiroit pour sa satisfaction qu'elle allât à Orléans se 
mettre entre ses mains, elle le fer oit volontiers, ne pou- 
vant manquer de confiance pour une personne qui , 
jusques alors, ne lui avoit donné aucun véritable sujet 
de se plaindre de lui. 

Le duc d'Orléans , qui étoit naturellement bon , et 
qui avoit un favori qui avoit intérêt de le voir toujours 
content et à la cour, se voyant pressé par la Reine d'une 
manière si obligeante , ne la put refuser; et la résolu- 
tion fut prise entre la Reine, lui, le prince de Condé et 
le ministre, d'exécuter cette grande action avec tou- 
tes les précautions qui en dévoient être les suites né- 
cessaires. Les ordres furent donnés et le jour arrêté 
pour sortir de Paris ; et ceux qui avoient en dépôt le se- 
cret royal furent entièrement fidèles à le garder. I.e 
duc d'Orléans ne le dit point à Madame ni à Mademoi- 
selle; et M. le prince le cacha soigneusement à madame 
la princesse sa mère et à madame de Longueville, cette 
illustre sœur avec qui il croyoit être si bien. 



282 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

Malgré ce seeret , un certain bruit se répandit par 
Paris que la Reine avôit quelque dessein. Le parlement 
avoit peur ; tout le monde parloit de ce qu'il ne savoit 
point, chacun se demandoit l'un à l'autre ce que c'étoit : 
nul ne le pouvoit dire. Mais, par un pressentiment écrit 
dans la nature, la vérité, quoique cachée, ne laissoit 
pas d'être sue. Toute la cour étoit en alarme ; et tous 
ceux qui ont accoutumé de raisonner sur les affaires 
d'État , et qui veulent être ministres malgré les rois , 
avoient de grarides occupations. 

Le 5 janvier, la veille des Rois, ce jour si célèbre 1 , 
et dont on parlera sans doute dans les siècles à venir, 
j'allai le soir chez la Reine, où j'avois accoutumé de 
passer la plus grande partie de ma vie. Je la trouvai 
dans son petit cabinet , tranquillement occupée à re- 
garder jouer le Roi, et nonchalamment appuyée sur le 
coin de la table, qui ne paroissoit penser qu'à ce qu'elle 
voyoit. En arrivant, je me mis derrière sa chaise pour 
prendre le même divertissement, et pour faire ce que 
les gens de la cour font quasi toujours, qui est de pas- 
ser beaucoup d'heures inutilement. Un moment après, 
madame deLaTrimouille, qui étoit assise auprès d'elle, 
me faisant signe de l'œil, je me penchai vers elle pour 
savoir ce qu'elle me vouloit dire. Cette dame, qui n'é- 
toit pas des moins habiles du monde , me parlant fort 
bas, me dit : « Il court un bruit par Paris que la Reine 
« part cette nuit. » Je fus surprise de ce discours. Pour 
y répondre, je ne fis que lui montrer la Reine et le re- 
pos de son esprit; et, haussant les épaules, je m'éton- 
nai avec elle de cette pensée, qui me parut un peu chi- 
mérique. 

1 Orner Talon, Retz et Monglat se bornent à mentionner le fait du 
départ de la cour pour Saint-Germain. Les détails intéressants qui sui- 
vent ne se trouvent que dans madame de Motteville. f. r. 



CHAPITRE XXIX. — 1649. 283 

La Reine passa le reste du soir avec cette égalité d'es- 
prit dont elle accompagnoit toutes les actions de sa vie ; 
et tout ce que nous y aurions pu remarquer fut qu'elle 
nous parut plus gaie qu'à l'ordinaire. Les princes et le 
ministre lui firent leur cour selon leur coutume. Mais 
ils n'y tardèrent pas, parce qu'ils alloient souper chez 
le maréchal de Gramont, qui tous les ans le même jour 
leur donnoit un grand repas. La Reine ne parla que de 
dévotion, et nous dit qu'elle iroit le lendemain passer 
sajournéeau Val-de-Grâce. Monsieur, notre petit prince, 
en lui donnant le bonsoir, lui fit promettre qu'il iroit 
avec elle, et s'en alla coucher avec cette pensée. 

Pour divertir le Roi, la Reine voulut séparer un gâ- 
teau, et nous fit l'hofineur, à madame deBregy, à ma 
sœur et à moi, qui seules étions avec elle, de nous y 
faire prendre part avec le Roi et elle. Nous la fîmes la 
reine de la fève, parce que la fève s'étoit trouvée dans 
la part de la Vierge ; et , pour faire bonne mine , elle 
commanda qu'où nous apportât une bouteille d'hippo- 
cras, dont nous bûmes devant elle; et nous, qui n'a- 
vions pas une plus grande affaire que celle de nous di- 
vertir, nous forçâmes la Reine d'en boire un peu. Nous 
voulûmes satisfaire aux obligations des extravagantes 
folies de ce jour, et nous criâmes : « La Reine boit ! » 
Nous soupâmes à notre ordinaire dans sa garde-robe 
des restes de son soupe, et nous fîmes bonne chère sans 
nulle inquiétude. Après soupe, nous parlâmes d'un 
repas que nous devoit donner deux jours après le mar- 
quis de Villequier, capitaine des Gardes ; et cette prin- 
cesse ordonna elle-même de ceux qui en dévoient être, 
et dit qu'il falloity faire venir la petite bande de violons 
de M. le prince, pour nous y mieux divertir. Nous fûmes 
si dupes, enfin, que nous nous moquâmes avec elle de 
ceux qui avoient dit qu elle partirait cette même nuit ; 



284 MEMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

et jamais elle ne nous parut plus cordiale et de meil- 
leure humeur. 

lia Reine nous avoua , depuis l'exécution de cette 
grande aventure, qu'elle eut alors de la peine à s'empê- 
cher de rire ; et qu'ensuite elle eut quelque bonté pour 
nous, et quelque compassion de nous laisser dans une 
ville qu'elle quittait avec dessein de l'assiéger. Mais 
nons lui avons toujours maintenu qu'elle ne fut point 
alors susceptible d'aucun sentiment de pitié, et que la 
vengeance et la joie occupèrent entièrement son cœur. 

Comme la Reine fut prête de se déshabiller, et qu'il 
étoit déjà tard, Beringhen , premier écuyer, qu'elle 
avoit envoyé chercher, entra dans son cabinet. En le 
voyant, elle se leva, le prit à part pour lui commander 
les carrosses du Roi. Un peu après minuit, en se levant 
de dessus son siège, elle nous dit qu'elle alloit parlera 
M. le premier d'une affaire de charité. Si, dans ce mo- 
ment, nous eussions été capables de défiance, et pas 
tout-à-fait aveugles, ces paroles de la Reine nous au- 
roient pu ouvrir les yeux, parce qu'elle n' avoit pas ac- 
coutumé de nous rendre raison des commandemens 
qu'elle faisoit ; et nous eussions connu qu'en cas de 
voyage le premier écuyer devoit être du secret. Mais 
comme la Reine partait souvent à M. le premier, nous 
n'y pensâmes pas, et nous nous occupâmes à parler 
de ces agréables bagatelles qui font toute la belle con- 
versation. 

Après ses ordres donnés, la Reine se déshabilla ; et 
comme elle étoit prête de se coucher, mademoiselle de 
Beaumont, qui venoit de souper chez Beringhen, que 
la Reine venoit d'instruire, nous dit, à Comminges et 
à moi, qu'il y avoit quelque dessein en campagne, et 
que ce qui se disoit n'étoit pas une affaire de raillerie 
Elle l' avoit aperçu par un discours que lui avoit fait 



CHAPITRE XXIX. — 1049 285 

la maréchale de Gramont, à qui son mari avoit dit le 
grand secret du jour, qui le sut, parce que tout ce 
dessein se devoit exécuter chez lui ; et quoique la ma- 
réchale de Gramont n'eût rien dit à son amie, elle 
l'avoit tellement pressée de partir avec elle ce même 
jour, que ces marques de tendresse, jointes au bruit 
qui en étoit commun dans Paris, avoient donné de 
grands soupçons à cette fille. 

Comminges et moi commençâmes alors à ouvrir les 
yeux, et nous contâmes à mademoiselle de Beaumont 
que la Reine ayant envoyé quérir M. le premier, elle 
nous avoit voulu justifier sa conversation avec lui : ce 
qui nous avoit paru en quelque sorte une affectation 
extraordinaire. Alors nous eûmes sujet de craindre et 
de douter. Mais, comme ce mal étoit sans remède, et 
qu'on n'appréhende jamais beaucoup un péril qu'on 
ne connoît point entièrement, après avoir un peu rai- 
sonné ensemble sur nos misères, quand nous vîmes la 
Reine dans son lit, nous donnâmes le bonsoir à Com- 
minges et à Villequier, capitaine des Gardes, qui étoit 
arrivé un instant avant notre séparation. Nous nous 
allâmes coucher, en disant que l'événement nous ap- 
prendroit la vérité de toutes ces illusions. 

Aussitôt que nous fûmes parties, les portes du Pa- 
lais-Royal se fermèrent avec commandement de ne les 
plus ouvrir. La Reine se releva pour penser à ses af- 
faires, et ne fit part de son secret qu'à sa première 
femme de chambre, qui couchoit auprès d'elle. On 
donna les ordres nécessaires aux capitaines des Gardes 
que iious avions laissés dans la chambre de la Reine 
pas plus savans que nous. Le maréchal de Yilleroy, à 
qui on donna la connoissance de cette résolution quand 
il fut nécessaire qu'il la sût, laissa dormir le Roi jusqu'à 
trois heures du matin ; puis le fit lever, lui et Monsieur, 



286 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

pour les faire monter dans le carrosse qui les attendoit 
à la porte du jardin du Palais-Royal. La Reine se joi- 
gnit au Roi et à Monsieur. 

Ces trois personnes royales furent suivies du maré- 
chal de Villeroy, de Villequier et de Guitaut, capitaines ! 
des Gardes de Leurs Majestés ; de Comminges, lieute- 
nant des Gardes de la Reine, et de madame de Beau- 
vais, sa première femme de chambre, lis descendirent 
par un petit .escalier liérobé qui, de l'appartement de 
la Reine, alloit dans le jardin, et sortant par cette pe- 
tite porte qui est par delà le Rondeau, montèrent dans 
les carrosses qui les attendoient. La Reine, étant au 
Cours, qui étoit le lieu du rendez-vous, s'y arrêta pour 
attendre que le duc d'Orléans, M. le prince et toute la 
maison royale fût venue la joindre. 

Après le soupe et le jeu, qui finit chez le maréchal 
de Gramont plus tôt qu'à l'ordinaire, le duc d'Orléans 
et M. le prince de Condé s* en allèrent chacun chez eux 
pour donner ordre à leurs affaires domestiques et 
faire sortir de Paris leurs familles. Le ministre de- 
meura où il étoit, s'amusant à jouer pendant que ses 
confidens firent emporter ce qu'il avoit de plus pré- 
cieux, et sortir ses nièces, qui étoient encore auprès de 
madame de Senecé. L'heure du rendez-vous le pres- 
sant de partir, il se mit dans an carrosse avec quel- 
ques-uns de ses amis qu'il avertit alors de ce qui se 
passoit, et s'en alla trouver la Reine qui Tattendoit 
déjà dans le Cours. 

Là se trouvèrent les personnes les plus considérables 
de la cour, qui ne furent averties qu'à l'instant de sa 
sortie, dont furent stf dame d'honneur, ses filles, et 
beaucoup d'autres. Chacun allant chercher son ami 
I'emmenoit avec lui pour se sauver ensemble, et quitter 
cette ville qui alloit être l'objet de la colère de son 



CHAPITRE XXIX. — 164y. 287 

Roi. Et tous ceux qui purent prendre la fuite le firent 
avec empressement. Les domestiques du ministre, qui 
voyoient que leur maître avoit une grande part au 
succès de cç voyage, furent les plus diligens à faire leur 
retraite ; et jamais nuit sans assaut et sans guerre ne. 
fut remplie de tant d'horreur et de trouble. 

Je fus avertie, comme les autres, à l'heure que la 
Reine partit; et un de mes amis, domestique du car- 
dinal Mazarin, vint heurter à ma porte avec un car- 
rosse à six chevaux , pour me convier de suivre la 
Reine. Mais je ne le voulus pas faire pour plusieurs 
raisons, qui toutes regardoient ma commodité et mon 
repos. Le duc d'Orléans, étant arrivé au Luxembourg, 
fit éveiller Madame, qui se leva toute troublée de 
cette nouvelle. 11 fit aussi lever mesdemoiselles ses 
filles, et toutes ensemble s'en allèrent où la Reine les 
attendoit. Mademoiselle, fille aînée du duc d'Orléans, 
avoit été avertie par la Reine même, qui lui avoit en- 
voyé Comminges aussitôt après que nous l'eûmes quit- 
tée ; et cette princesse, avec la même surprise que les 
autres, alla se joindre, selon l'ordre qu'elle en avoit 
reçu, avec la famille royale. Le prince de Condé en fit 
autant dans sa maison. Madame la princesse sa mère, 
qui prétendoit que M. le prince ire devoit point avoir 
de secret pour elle, fut surprise de voir qu'il lui en 
avoit caché un si grand. Elle en fut touchée. Mais, 
comme il n'étoit pas temps de gronder, elle prit ma- 
dame la princesse sa belle-fille, et le petit duc d'En- 
ghien son petit-fils, encore au maillot, et vint de même 
grossir la troupe du Cours. 

Madame de Longueville, qui étoit demeurée à cou- 
cher à l'hôtel de Condé à cause du jour des Rois, fut 
avertie et sollicitée par madame la princesse sa mère 
de sortir avec elle. Mais cette princesse, qui avoit Tes- 



288 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LU. 

prit rempli de beaucoup de grands desseins, s'excusa 
sur ce qu'elle étoit grosse, et lui dit de plus qu'elle 
n'osoit sortir de Paris sans les ordres de monsieur son 
mari. Madame la princesse, ne prenant pas ces raisons 
pour bonnes, la pressa de partir; et comme elle ne le 
vouloit pas faire, elle fut obligée de lui dire qu'elle 
pouvoit la laisser sans crainte, et qu'elle savoit bien 
que les Parisiens ne lui feroient point de mal. Enfin 
elle refusa si constamment de la suivre, que madame 
la princesse fut contrainte de la laisser dans cette 
grande ville, où elle vouloit établir sa puissance. Elle y 
régna quelque temps ; et ce qu'elle y fit doit avoir une 
grande place dans l'histoire de notre siècle. La Reine 
avoit écrit, par M. le prince, un billet à madame la 
princesse pour la convier de la suivre, où madame de 
Longueville avoit eu part, et fort civilement ; de sorte 
que la Reine, ne la voyant point, en fut un peu sur- 
prise. Mais, n'ayant nulle vue de ce qui arriva depuis, 
l'excuse de sa grossesse fut reçue pour bonne ; et, dans 
l'occupation que lui donnoit sa retraite, elle ne s'amusa 
pas long-temps à regretter l'absence de madame de 
Longueville. 

Le prince de Gonti fut de la partie ; et toute la mai- 
son royale étant assemblée, elle prit le chemin de 
Saint-Germain-cn-Laye 1 . Le Roi, là Reine et toute la 
cour se trouvèrent en ce lieu sans lit, sans officiers, 
sans meubles, sans linge, et sans rien de tout ce qui 
étoit nécessaire au service des personnes royales et de 
toutes les autres qui les avoient suivies. La Reine, 
étant arrivée, coucha dans un petit lit que le cardinal 
Mazariu avoit fait sortir de Paris quelques jours au- 

* c Et en y allant, dit Monglat, la Reine étoit fort gaie, cl disoit que ce 
ne seroit qu'un voyage de huit jours, tant elle étoit persuadée de l'issue 
de son entreprise. » 



CHAPITRE XXIX. — 1649 289 

paravant, à cette intention. Il avoit de même pourvu 
à la nécessité du Roi, et il se trouva aussi deux autres 
petits lits de camp, dont l'un servit à Monsieur, et 
l'autre demeura pour lui. Madame la duchesse d'Or- 
léans coucha une nuit sur la paille, et Mademoiselle 
aussi. Tous ceux qui avoient suivi la cour eurent la 
même destinée ; et en peu d'heures la paille devint si 
chère à Saint-Germain, qu'on ne pouvoit pas en trou- 
ver pour de l'argent. 

Lorsqu'on sut dans Paris le départ du Roi, de la 
Reine et de toute la cour, le désespoir s'empara de tous 
les esprits, et la confusion commença avec le jour dès 
les cinq à six heures du matin. Les cris furent grands 
dans les rues, et l'émotion s'y rendit universelle â . Les 
premiers qui apprirent cette nouvelle l'envoj oient dire 
à leurs amis , et beaucoup de personnes de qualité se 
sauvèrent à Saint-Germain pour s'attacher à leur de- 
voir. D'autres, pour fuir seulement de cette confusion, 
firent mettre leurs chevaux à leurs carrosses, et sortirent 
de Paris. Ils allèrent dans leurs maisons chercher le re- 
pos et la sûreté dont cette ville mutine alloit être privée. 

Quand on vint frapper à ma porte , . j'étois à peine 
bien endormie ; et Dieu seul peut savoir avec quelle dou- 
leur j'appris cette retraite. Mon étonnement ne fut pas 
si grand que celui des autres, car nous avions déjà senti 
les premières pointes de ce malheur. Mais je ne pus 
sans horreur me souvenir d'avoir ouï dire à la Reine 
que, si elle en étoit crue, elle assiégeroit Paris, et l'affa- 
meroit en quinze jours. Je fis aussitôt dessein de partir 
à la pointe du jour, et de m'en aller en Normandie y 



1 Selon Onier Talon, Paris fui consterné : « Tout le peuple, les grands, 
les médiocres et la populace s'excitèrent ; on courut après ceux qui voû- 
taient sortir, et en trois heures la plupart des portes turent gardées par 
les bourgeois.» v. n. 



290 MÉMOIRES DE MADAME DE MOÎTEVILLE. 

passer le temps de ce châtiment qui me donnoit tant de 
crainte, et qui apparemment devoit coûter beaucoup de 
sang à la France. 

Je ne pus pas me résoudre d'aller à Saint-Germain 
sans meubles ni secours : car une veuve qui n'étoit pas 
riche n'étoit pas en état de s'aller exposer aux nécessi- 
tés qui dévoient incommoder les plus grands seigneurs 
de la cour. D'autre côté, je n'étois pas assez vaillante 
pour demeurer dans une ville assiégée, où je me verrois 
peut-être réduite à beaucoup de souffrances, et à faire 
malgré moi des vœux contre les armes du Roi. Mais le 
désordre s'augmenta de telle sorte, et le peuple 6t de 
telles barbaries, dans les rues, à ceux qui paroissoient 
vouloir sortir de Paris, que je me trouvai contrainte de 
demeurer dans ma maison. 11 y eut beaucoup de per- 
sonnes de la cour qui en firent autant. Nous fûmes long- 
temps l'objet des insultes de la canaille et de Tanimosité 
de ceux qui étoient du parti contraire. Us changèrent 
de sorte pour nous, que nos amis, qui huit jours aupa- 
ravant nous faisoient des visites, devinrent aussitôt nos 
plus cruels ennemis. 

Le parlement, voyant les marques visibles de la ven- 
geance royale qui étoit prête d'éclater sur lui , voulut 
d'abord travailler à la sûreté de la ville; et ce même 
soir il ordonna aux bourgeois de prendre les armes. 
Cette compagnie parut étonnée de ce coup ; et le peuple 
et les bourgeois, qui se conduisent d'ordinaire par em- 
portement, étoient les uns comme des forcenés , et les 
autres vomissoient mille imprécations contre le Roi et 
la Reine, contre le ministre et même contre les princes. 

La Reine, en partant de Paris, écrivit une lettre à 
messieurs de la ville ', par où elle leur déclaroit qu'elle 

1 Le prévôt des marchands et les échevins. A la réception de cette 
lettre, les échevins se rendirent au parlement pour la lui remettre, et 



CHAPITRE XXIX. — 1649. 291 

ne vouloit point de mal au peuple ni aux bons bour- 
geois. Elle leur faisoit part de son dessein, et leur ap- 
prenoit qu'elle avoit été contrainte de fuir les violences 
du parlement, dont les cabales et les intelligences cri- ' 
minelles avec les ennemis de l'État lui ôtoient le moyen 
de pouvoir vivre en sûreté dans Paris. Elle leur pro- 
mettoit aussi qu'elle ne laisseroit pas de les aimer, 
pourvu qu'ils voulussent lui aider à la venger de ses 
ennemis. 

Le Roi de même leur écrivit une lettre fort douce , 
dont j'ai voulu garder la copie. Toutes les circonstances 
d'un événement si remarquable doivent être , à mon 
avis, très-dignes de la curiosité de ceux qui nous sui- 
vront. La voici : 

« Très-chers et bien-aimés, étant obligé, avec un très- 
sensible déplaisir, à partir de notre bonne ville de Paris 
cette nuit même, pour ne pas demeurer exposé aux per- 
nicieux desseins d'aucuns officiers de notre cour de parle- 
ment de Paris, lesquels, ayant intelligence avec les enne- 
mis de l'État, après avoir attenté contre notre autorité par 
diverses rencontres, et abusé longuement de notre bonté, 
se sont portés jusques à conspirer de se saisir de notre 
personne : nous avons bien voulu , de l'avis de notre 
très-honorée dame et mère, vous donner part de notre 
résolution, et vous ordonner, comme nous faisons très- 
expressément, de vous employer en tout ce qui dépen- 
dra de vous pour empêcher qu'il n'arrive rien à notre 
dite ville qui puisse en altérer le repos ni préjudicier à 
notre service ; vous assurant , comme nous espérons , 
que tous les bons bourgeois et habitans .d'ipelle conti- 
nueront avec vous dans les devoirs de bons et fidèles su- 

elle fut l'occasion de la délibéra lion d'où sortirent les ordres que le 
parlement donna pour la sûreté de Paris. (Voy. Omer Talon.) f. r. 



292 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

jets, ainsi qu'ils ont fait jusques à présent ; qu'aussi ils 
recevront de bons et favorables traitemens : nous ré- 
servant de vous faire savoir dans peu de jours la suite 
de notre résolution ; et cependant , nous confiant en 
votre fidélité et affection à notre service, nous ne vous 
ferons la présente plus longue ni plus expresse. 

« Donné à Paris ce 5 janvier 1649. Signé Louis. Et 

plus bas, DE GuÉNÉGAUD. 

Et sur le repli : « A nos très-chers les prévôt des mar- 
chands et échevins de notre bonne ville de Paris. » 

Le 7, de Lisle, capitaine des gardes du corps, ap- 
porta de la part du Roi une interdiction au parlement 
et à toutes les cours souveraines de Paris, avec com- 
mandement d'aller à Montargis 1 , et les autres cours 
chacune dans quelque lieu semblable. La compagnie 
assemblée refusa de recevoir l'ordre du Roi, sur quel- 
ques formalités qu'ils dirent n'avoir pas été observées. 
Et nonobstant les lettres du Roi et de la Reine, qui fai- 
soient espérer quelque bon traitement aux bourgeois, 
la Reine fit défenses à tous les villages circonvoisins 
d'autour de Paris * de porter dans la ville aucunes den- 
rées de quelque nature que ce pût être. On arrêta le 
pain 3 , on arrêta le bétail ; et de la part du Roi, il parut 
visiblement qu'il vouloit punir la ville de Paris. 

Le parlement étonné, ne sachant à quoi se résoudre, 
prend le parti de députer vers la Reine pour la supplier 

* Ce fut Coudé qui suggéra l'idée d'envoyer le parlement à Montar- 
gis. F. R. 

*• Selon Monglat, des garnisons furent mises dans Pon toise, Pois-y, 
Gorbeil et Lagny, pour arrêter les bateaux, et bloquer Paris par eau 
comme par terre, f. r. 

5 1 e pain de Gonesse fut arrêté par les troupes du maréchal Du Pics- 
sis, placées à Saint-Denis et à Aubervilliers. f. r. 



CUAPITRE XXIX. — 1649. 293 

de lui apprendre la cause de sa fuite, de lui nommer les 
noms de ceux qu'elle accuse d'avoir intelligence avec 
les ennemis de l'État, et offre de leur faireleur procès. 
Ces têtes orgueilleuses s'humilient, et commencent à 
craindre la rigueur de leur prince offensé ; et, dans ce 
commencement, quelques-uns des factieux pensèrent 
à la retraite. Quelques autres plus hardis firent du bruit 
dans la grand' chambre ; et , animés par leur propre 
danger, proposèrent hardiment de donner un arrêt 
contre le ministre , comme étranger. Mais ils furent 
siffles, parce que, dans l'étal où ils se trouvoient, les 
plus sages vouloient éviter les malheurs dont ils étoient 
menacés, même aux dépens de ceux de leurs confrères 
qui, par leur rébellion et leur audace, étoient la cause 
du malheur où ils se trouvoient. 

La Reine et son ministre , qui avoient trop de fois 
éprouvé à leur dommage que la douceur et la clémence 
avoient été nuisibles aux affaires du Roi, et qui, par le 
bon état et la disposition des esprits des princes, pou- 
voient espérer un succès favorable de cotte entreprise, 
refusèrent d'écouter les députés du parlement 1 . La 
Reine leur fit dire qu'il ne devoit plus être à Paris; qu'elle 
le croyoit à Montargis, où tous les membres de ce corps 
avoient ordre de se retirer ; qu'elle désiroit qu'ils obéis- 
sent au Roi, et qu'après cela ellç aviseroit à ce qu'elle 
auroit à faire. Sanguien alla au-devant d'eux leur porter 
cette réponse de la part de la Reine ; et le soir, comme 
ils voulurent voir le chancelier, ce chef delà justice leur 

1 Selon Monglaf, la reine recul, les députes du parlement et leur si- 
gnifia sa volonté qu'ils eussent à se rendre à Montargis; mais elle refusa 
ensuite du recevoir les gem du Roi, et leur fit dire par le chancelier de 
se retirer promplcmont. 

Voy. aussi, dans les Mémoires d'Orner Talon, le curieux rapport qu<\ le 
lendemain (7 janvier), les gens du Roi firent au parlement sur leur 
\ov;»ge à Saint-Germain, f. r. 

25. 



294 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTKVILLE. 

dit la même chose , et les renvoya sans vouloir entrer 
en matière avec eux. 

D'habiles 'gens crurent que si la Reine les eût écoutés, 
dans l'état où ils étoient alors, remplis d'étonnement et 
vides d'espérance, leur repentir eût été véritable ; qu'ils 
auroient volontiers chassé les plus coupables de leur 
compagnie, afin d'éviter les maux qu'ils avoient raison 
de craindre ; et que cette consternation publique où ils 
étoient enveloppés les auroit portés à rendre au Roi 
tout le respect qu'ils lui dévoient. Mais , pour le mal- 
heur de beaucoup de misérables qui en souffrirent de- 
puis, la Reine ne crut pas devoir prendre aucune con- 
fiance en leur apparente contrition. Cette dernière clé- 
mence, qui auroit peut-être encore passé pour faiblesse 
et légèreté dans l'esprit de beaucoup de gens, n'auroit 
pu vraisemblablement réussir à sa satisfaction . II falloit 
quelque chose de plus considérable pour rétablir l'au- 
torité du Roi et la puissance du ministre telle qu'il dé- 
siroit l'avoir, et Dieu vouloit se servir des passions des 
hommes pour les punir de leurs crimes. 

Les députés partirent de Saint-Germain le soir du 
7 janvier, après. avoir été refusés de la Reine ; et le len- 
demain matin ils firent leur rapport, à la compagnie 
d'une manière qui lui fit comprendre le mauvais état 
où elle étoit . Le désespoir alors leur redonne des forces : 
ils se jugent perdus s'ils ne se sauvent par les remèdes 
extraordinaires '. Les principaux esprits du parlement 
étoient touchés de l'esprit de rébellion : les coupables 
haïssoient la puissance royale. Ils avoient été si loin 
dans leurs fautes, qu'ils avoient montré d'estimer davan- 
tage le gouvernement des républiques que des monar- 

1 Retz dit, à propos de leur consternation : < Je ne sais ce qu'ils eus- 
sent fait, tant ils étoient effarés, si l'on n'eût trouvé le moyen de les 
animer par leur propre peur. h.r. 



Il 

T 



CHAPITRE XXIX. — 1649. '295 

chies. Et peut-être il y en eut dans la compagnie qui ne 
furent pas fâchés que la nécessité de se défendre les obli- 
geât à suivre les mauvaises voies, parce qu'ils espéroient 
de cette extrémité quelque changement dans l'Etat qui 
auroit élevé leur puissance et diminué celle de nos rois. 

Ils mirent donc le fondement de leur espérance sur 
la haine que le peuple et les grands du royaume avoient 
contre le ministre; et, ne voyant de bien pour eux 
qu'en lui faisant du mal, ils résolurent de suivre les 
maximes de Machiavel, qui dit, à ce que j'ai oui dire à 
ceux qui l'ont lu , qu'il ne faut point faire une méchanceté 
à demi. Sur ce fondement, ils donnèrent donc un arrêt 
contre le cardinal Mâzarin, où ils le condamnoient 
comme perturbateur du repos public, ennemi du Roi 
et de son Etat , et efljoignoient à tous ses sujets de lui 
courre sus, sans pourtant lui avoir fait son procès, sans 
l'entendre en ses justifications, et sans droit aucun de 
le pouvoir juger. 

Cette procédure fut la plus injuste et la plus violente 
qui ait jamais été pratiquée par des hommes faisant pro- 
fession de quelque vertu. Ils condamnoient un cardinal 
dont ils ne pouvoient être les juges, sa qualité de prince 
de l'Église le réservant au jugement du Pape et de l'É- 
glise. Et quand même il auroit été le plus criminel de 
tous les hommes, et qu'ils eussent eu droit de le juger, 
ils ne Fauroient pas pu faire sans l'entendre en ses dé- 
fenses. Enfin celle illu si iv m ni pgnie de sénateurs doit 
Mre à jamais blâmée de celte uelion, que la nécessité où 
IséLoieiHn'excu? h.!oii la loi de Dieu, il n'est 

« ai s permis i V lait voir que la passion 

'intcrcH etc m jours la raison, et que 

croissent les protecteurs 
aveuglement et l'erreur, 
ce, les abandonne à leur 









296 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

propre sens, et les humilie par leur propre iniquité. 
C'est à eux qu'il parle quand il dit : J'ai vu sous le 
soleil méchanceté au lieu de justice, et iniquité au lieu 
de jugement 1 . 

Parce que cet arrêt m'a paru digne de la mémoire 
des hommes, j'en ai gardé l'original, dont voici les 
propres termes : 

« Ce jour, la cour, toutes les chambres assemblées, 
délibérant sur le récit fait par les gens du Roi, de ce 
qu'ils se sont transportés à Saint-Germain en-Laye par 
devers ledit seigneur Roi et la Reine régente en France, 
en exécution de l'arrêt du jour d'hier, et du refus de 
les entendre, et qu'ils ont dit que la ville étoit bloquée, 
a arrêté et ordonné que très-humbles remontrances par 
écrit seront faites audit seigneur Roi et à ladite dame 
Reine régente. Et attendu que le cardinal Mazarin est 
notoirement l'auteur de tous les désordres de l'Étal et 
du mal présent, l'a déclaré et déclare perturbateur du 
repos public, ennemi du Roi et de son État, lui enjoint 
se retirer de la cour dans ce jour, et dans huitaine 
hors du royaume ; et ledit temps passé, enjoint à tous 
les sujets du Roi de lui courre sus; fait défense à toutes 
personnes de le recevoir. Ordonne en outre qu'il sera 
fait levée de gens de guerre en cette ville , en nombre 
suffisant ; à cette fin, commissions délivrées pour la sû- 
reté de la ville, tant au dedans qu'au dehors, et escor- 
ter ceux qui amèneront les vivres, et faire en sorte qu'ils 
soient amenés et apportés en toute sûreté et liberté. 
Et sera le présent arrêt lu, publié et affiché partout où 
il appartiendra, à ce qu'aucun n'en prétende cause 
d'ignorance. Enjoint aux prévôt des marchands et éche- 
vins tenir la main à l'exécution. Signé Guiet. » 

1 Ecclesiaste. 



CHAPITRE XXIX. — 1049. 297 

Ce même jour, cette compagnie donna ordre à la po- 
lice, et aux moyens de lever de l'argent pour se mettre 
en état de défense. Ils se taxèrent eux-mêmes les pre- 
miers afin de donner exemples aux autres, et chaque 
conseiller au parlement donna cinq cents livres. Toutes 
les compagnies souveraines eu firent autant. Chaque 
porte cochère paya vingt-cinq ou cinquante écus. Il se 
fit de tout cela une grande levée de deniers 1 qui furent 
destinés à payer leurs gens de guerre. Le marquis de 
La Boulaye fut le premier qui prit commission du par- 
lement pour lever des troupes à leur solde, et peu après 
il fut suivi de quantité d'autres plus grands seigneurs 
que lui. 

Le lendemain le duc d'Elbœuf, qui étoit à Saint- 
Germain, en partit sous prétexte que madame d'El- 
bœuf sa mère étoit malade, et alla s'offrir au parlement 
pour général de leur armée. U fut reçu avec joie, et peu 
après la compagnie députa pour l'en remercier et accep- 
ter ses offres. 

Le duc de Bouillon, si renommé dans notre siècle 
pour sa capacité dans la guerre et dans la politique, 
étoit alors à Paris, poursuivant son remboursement de 
la souveraineté de Sedan ; mais il n'étoit pas content 
des avantages qu'on lui proposoit pour cet échange. Du 
temps du feu Roi. cette ville l'avoit sauvé de la condam- 
nation qu'on étoit prêt de prononcer contre lui, par la 
part qu'il eut à la conjuration de Cinq-Mars, le grand- 
écuyer. La Reine, qui vouloit le bien traiter, lui oifroit 
de grandes terres et de grands biens pour ce qui déjà 
appartenoil au Roi ; mais il ne vouloit pas les rece- 
voir. 



1 Environ un million de livres. Chaque particulier dut payer le dou- 
ble de la t?xe qui fut payée en 1636, lors du siège de Corbie. (Voy. 
Orner Talon, Mémoires, année 1649.) f. r. 



298 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

Le prince de Condé, qui jusques alors avoit protégé 
ses intérêts, n'avoit pas non plus réussi à le satisfaire. 
Car, n'ayant point de modération en ses désirs, non- 
seulement il vouloit de grandes richesses, mais il vou- 
loil encore que le Roi le traitât de prince : ce que son 
père n'avoit point prétendu, qui, à ce que j'ai ouï dire 
à la Reine même, n'eut jamais d'autre rang dans ce 
royaume que celui de maréchal de France. Sa demande 
étoit fondée sur ce que dans l'Italie, qui est pleine de 
petits souverains, il étoit traité par eux d'altesse, qu'il 
avoit eu du Pape les mêmes avantages qu'ils en reçoi- 
vent ; et il désiroit alors d'obtenir en France les mêmes 
prérogatives qui sont accordées aux maisons souverai- 
nes, disant qu'il n'étoit pas juste que, pour être à la 
cour, il perdît la jouissance de ses droits. Il les mainte- 
noit bons , quoiqu'ils ne parussent pas bons à tout le 
monde. Pour parvenir à ses desseins et pouvoir tirer 
par accommodement de grands avantages du Roi, il fit 
connoître qu'il avoit quelque pensée de se déclarer en 
faveur du parlement ; ce qui donna de grandes espé- 
rances à ce parti , et fit changer son désespoir en des 
desseins formés de se bien défendre. 

Les personnes qui étoient attachées au Roi , et qui 
étoient restées à Paris , étoient les seules qui fussent à 
plaindre ; car le peuple les menaçoit continuellement 
de les piller, et nous n'osions nous montrer sans dan- 
ger de nos vies. Ma sœur et moi voulûmes nous sauver de 
Paris, Nous menâmes avec nous une de nos amies qui 
demeuroit avec moi, personne de naissance et de mérite. 
Nous fîmes ce que nous pûmes pour sortir par la porte 
Saint-Honoré, avec l'intention de nous servir de l'assis- 
tance de quelques personnes qui nous attendoient hors 
la porte de la ville. Mais les pauvres qui se trouvèrent 
auprès des Capucins, voyant que nous voulions sortir, se 



CHAPITRE XXIX. — 1649. 299 

mirent par troupes autour de nous, et nous forcèrent 
de nous retirer dans l'église de ces bons pères, où ils 
nous suivirent avec rumeur. Ils nous obligèrent enfin 
d'en sortir pour tâcher de trouver du secours vers le 
corps-de-garde, où nous espérâmes rencontrer quelques 
gens raisonnables. Mais les soldats parisiens , animés 
contre tout ce qui paroissoit vouloir aller à Saint-Ger- 
main, nous ayant fait peur par les menaces , nous re- 
tournâmes sur nos pas pour aller vers l'hôtel de Ven- 
dôme. 

Le suisse de cette maison , bien loin de nous rece- 
voir, nou# ferma la porte, et justement dans un temps 
où des coquins avaient dépavé la rue pour en tirer 
des armes , afin de nous martyriser à la manière de 
saint Etienne. Mademoiselle de Villeneuve, cette amie 
qui demeuroit avec moi, voyant un de ces satellites ve- 
nir à elle avec un grès dans la main pour lui jeter sur 
la tête, lui dit d'unJon ferme et tranquille qu'il avoit 
tort de la vouloir tuer, puisqu'elle ne lui avoit jamais 
fait de mal. Elle lui parla avec tant d'esprit et de' rai- 
son, que ce maraud, malgré sa naturelle brutalité , 
s'arrêta. Il jeta la pierre ailleurs, et s'éloigna d'elle; 
mais ce fut pour venir à ma sœur et à moi, qui depuis 
l'hôtel de Vendôme avions toujours couru pour nous 
sauver dans Saint-Roch. 

Nous y arrivâmes, grâces à Dieu, malgré les injures 
et les menaces de cette canaille animée à la proie et au 
pillage. Aussitôt que j'y fus, je me mis à genoux devant 
le grand autel, où se célébroit une grand' messe. Ces 
dragons qui nous avoient suivies respectèrent si peu le 
service divin, qu'une femme, à mes yeux plus horrible 
qu'une furie, me vint arracher mon masque de dessus 
le visage, en disant que j'étois une mazarine* et qu'il 
me falloit assommer et déchirer par morceaux. Comme 



500 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

naturellement je ne suis pas vaillante, je sentis une très- 
grande peur. Je voulus dans ce trouble m'en aller chez 
le curé , qui étoit mou confesseur, pour lui demander 
du secours. Mais ma sœur, qui eut plus de courage et 
de jugement que moi , me voyant poursuivie par deux 
filous qui, aussitôt que j'approchai de la porte, me 
crièrent : La bourse ! me retira de leurs mains et m'em- 
pêcha de sortir de l'église, car tout étoit à craindre de 
leur barbarie. 

Le peuple s'assembloit de plus en plus dans l'église, 
où il entroit en foule, et qui retentissoit de hurlemeus 
où je n'entendois autre chose , sinon qu'il neus falloit 
tuer. Le curé viut à ce bruit , qui leur parla et eut de 
la peine à leur imposer silence. Pour moi, faisant sem- 
blant de me vouloir confesser, je le priai d'envoyer 
quelqu'un me quérir promptement du secours. Il le fit 
aussitôt; et le marquis de Beuvron, mon voisin, avec les 
officiers du quartier qui se trouvèrent alors au corps-de- 
garde, et d'autres gens qui entendirent parler du péril 
où j'étois, vinrent nous en tirer; et. faisant écarter 
toute cette canaille , ne nous voulurent point quitter 
qu'ils ne nous eussent ramenées en notre logis, où nous 
arrivâmes si malades qu'il nous fallut mettre au lit. 

J'avoue, à ma honte, que je n'ai jamais eu de mala- 
die, quoique j'en aie eu de fort grandes, où j'aie eu une 
plus grande peur de la mort. Depuis ce jour-là je ne 
songeai plus à sortir de Paris. Mais, ne pouvant plus 
vivre en repos chez moi, je fus supplier la Reine d'An- 
gleterre de me recevoir sous sa protection au Louvre. 
Ce qu'elle fit quelques jours après avec beaucoup de 
bonté , me faisant donner deux belles chambres meu- 
bées des meubles de la couronne, dont elle et toute sa 
cour se servoit. Je m'y retirai avec ma sœur, mademoi- 
selle de Villeneuve et mes femmes. Et nous ne songea- 



CHAPITRE XXIX. — 1649. 301 

mes plus qu'à faire des provisions pour nous garantir 
de la famine, attendant que nous pussions avoir la fin 
de cette guerre, ou avoir un passe-port pour aller en 
sûreté où je voudrois. 

Mais, pour revenir aux affaires publiques, madame 
de Longueville, qui étoit demeurée à Paris sous le pré- 
texte de sa grossesse, n'y étoit restée en effet que dans 
la pensée de triompher du Roi, de la Reine et de son 
ministre, et, ce qui est plus surprenant, pour se venger 
de M.. le prince son frère, dont elle ne croyoit pas de- 
voir être satisfaite *. Son ame, capable des plus grands 
desseins et des plus fortes passions, s'étant laissée en- 
chanter des illusions du plus haut degré de gloire et de 
considération auquel la fortune la pouvoit mettre, sui- 
vit avec un peu trop de complaisance les conseils d'un 
homme* qui avoil beaucoup desprit, et qui l'avoitfort 
agréable. Mais, comme il avoil encore plus d'ambition, 
il s'étoit peut-être attaché à elle autant par le dessein 
de s'en servir pour se venger de la Reine, pour chasser 
son ministre, et venir ensuite à toutes les choses dont 
l'esprit humain le peut flatter, que par la seule passion 
qu'il eut pour elle. 

La doueeur de ce poison ayant gâté son imagination, 
lui fit dédaigner les vertus ordinaires des femmes, pour 
se remplir de désirs qui alloient à se faire respecter par 
toute la France, non-seulement par sa beauté, mais 
par l'habileté d'un homme dont elle seroit la maîtresse. 
Elle voulut se faire une destinée qui fût digne d'elle, en 
augmentant la grandeur de la maison où elle étoit en- 
trée, afin qu'elle pût l'approcher davantage de la sienne. 
Mais, lorsque sa raison fut assujétie à ses passions et à 

1 Yoy., à ce sujet, les Mémoires de Helz. f. k. 
* Du prince de Marsillac, depuis duc de La Rochefoucauld. Voy. plus 
haut, p. 275, et tome I", p. 333 et suivantes. 

n. 26 



502 MÉMOIRES OË MADAME DE MOTTËVILLE. 

celles cT autrui, elle fut long-temps sans comprendre que 
la foiblesse et la puissance ne peuvent pas compatir 
ensemble. Et ne se souvenant pas de ce qu'elle avoit 
souvent ouï dire, qu'ici-bas tout est vanité et affliction 
d'esprit, elle goûta d'abord à longs traits le plaisir de 
faire parler d'elle dans toute l'Europe, qui étoit une de 
ses grandes prétentions. Et en cela elle eut sujet d'être 
contente ; la renommée lui fit justice : elle fut long- 
temps à publier partout les charmes de sa beauté , la 
délicatesse de son esprit, la grandeur de son courage, et 
le crédit qu'elle s'étoit acquis dans la ville de Paris et 
dans toute la France. Mais, n'étant pas obligée de cacher 
ses défauts et ce qu'on trouvoit à redire dans sa con- 
duite, elle ne put pas s'empêcher de les faire connoître 
de la même manière qu'elle avoit fait savoir ses belles 
qualités. 

Étant donc enivrée de ses grandes idées, et remplie 
de ces flatteuses chimères qui ont accoutumé de trom- 
peries plus grands hommes, elle étoit engagée avec quel- 
ques-uns du parlement, et particulièrement avec ceux 
qui n'étoient pas contens de M. le prince, qui étoienl 
les plus mutins de la compagnie, à cause qu'ils étoienl 
persuadés que si la Reine se résolvoit à les punir, ce 
seroit plutôt par son avis que par celui de Monsieur. 
Quand elle vit que le bruit couroit que la Reine vouloit 
sortir de Paris, elle ne balança pas et prit des mesures 
avec le coadjuteur de Paris , qui ne désiroit rien avec 
plus de passion que de trouver de la matière propre à 
faire réussir ses desseins. 

Il vouloit être cardinal, mais il vouloit encore, avec 
le chapeau, avoir à la cour la place qu'y occupoit ce- 
lui que le parlement en vouloit chasser.. Et ainsi ce» 
deux personnes, ayant toutes deux les mêmes pensées 
dans l'esprit, se trouvèrent fort utiles l'une à l'autre, 



CHAPITRE XXIX. — 1649. 305 

sans songer si leur union pouvoit subsister toujours 
comme elle leur étoit convenable pour lors, et sans 
trop s'inquiéter des grands maux dont elle alloit être 
la cause. 

Madame de Longueville, après avoir fait son plan et 
connu qu'il étoit temps de se déclarer contre la cour, 
manda au prince de Conti son frère qui étoit à Saint- 
Germain, et au duc de Longueville son mari, qu'il 
falloit quitter la cour, et que l'ambition les appeloit 
ailleurs. Ces deux princes, persuadés par différens 
motifs, suivant aveuglément les avis d'une princesse 
qui ne marchoit que dans les ténèbres, se dérobent de 
Saint-Germain la nuit 1 du 10 de janvier, et paroissent 
à la porte de Paris avant le retour du soleil. Ils furent 
reçus par les bourgeois de cette ville désolée avec les 
marques d'une grande joie ; et je n'ai jamais ouï tant 
de bruit que cette arrivée en causa dans toute la ville. 
Cette allégresse n'étoit pas sans fondement : ce fut un 
grand avantage aux Parisiens que d'avoir un prince du 
sang pour protecteur. 

La Reine m'a depuis fait l'honneur de me conter que, 
le soir précédent de leur fuite de Saint-Germain, le 
prince de Conti a voit fait la meilleure mine du monde, 
qu'il ji'avoit de sa vie paru plus gai, et qu'il étoit celui 
de tous qui menaçoit le plus hardiment les Parisiens ; 
que le duc de Longueville n'avoit pas été de même, et 
qu'elle l'avoit trouvé si sombre et si visiblement interdit, 
qu'elle et son ministre s'en étoient aperçus, et sans en 
deviner la cause en avoient eu de l'étonnement. On a 
depuis su que sur le chemin de Paris le duc de Longue- 
ville s'arrêta, et qu'il dit au prince de Conti : « Monsieur, 
« retournons auprès du Roi, et ne mettons point le feu 

* Du 9 au 10 janvier. 



304 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

« aux quatre coins de la France, comme il est indubi- 
« table que cela arrivera par notre séparation. » Ce 
jeune prince, qui étoit plus complaisant pour sa sœur 
que le mari pour sa femme, n'en voulut rien faire, et 
tint bon contre les louables sentimens de celui qui avoit 
l'honneur d'être son beau-frère. Pour le prince de 
Marsillac, qui étoit de la partie, je ne doute pas qu'il 
n'allât gaiement au crime de lèse-majesté, et que ce 
voyage ne lui parut la plus belle et la plus glorieuse 
action de sa vie. 

Ils furent si mal avertis à la cour, qu'ils n'eurent 
nul soupçon de cette intrigue. M. le prince avoit connu 
leurs engagemens avec le parlement ; mais, ne les ayant 
point approuvés, il avoit pris leur dissimulation pour 
un changement. Il n'auroit jamais cru que sa famille 
pût se séparer de lui. Il n'en avoit pas eu seulement la 
moindre crainte. Mais il se trompa lui-même par sa 
confiance; car il est certain qu'un des plus~ puissans 
motifs du prince de Conti, et le prétexte le plus agréable 
dont madame de Longueville se servit pour le con- 
vier à cette entreprise, fut le plaisir de montrer à M. le 
prince son frère qu'il étoit capable de faire de grandes 
choses sans lui. Madame la princesse, qui aimoit chère- 
ment ce prince et madame de Longueville, sachant 
cette retraite à son réveil, en parut étrangement sur- 
prise; et le prince de Condé la regarda comme un ou- 
trage fait à sa personne, et un grand obstacle aux des- 
seins de la Reine, dont il s'étoit déclaré le défenseur. 
Madame la princesse eut recours aux larmes, et en 
cet état elle alla trouver la Reine; elle lui apprit elle- 
même cette nouvelle, en lui demandant pardon pour 
ses enfans du mal qu'elle alloit recevoir de leur infi- 
délité. 

La Reine en fut surprise et affligée, mais son étonne- 



CHAPITRE XXIX. — H 40. 305 

ment ne la troubla point l ; elle consola elle-même cette 
princesse, et l'assura que, ne doutant point de son 
innocence, elle ne la considéreroit pas moins. Elle 
manda aussitôt ce qu'elle venoit d'apprendre au cardi- 
nal Mazarin par le maréchal de Villeroy, qui par hasard 
a voit été le témoin de celte harangue. Cette nouvelle 
ne fut pas agréable au ministre, qui, plus intéressé à 
cette guerre qu'aucun autre, en vit toutes les consé- 
quences, et en ressentit par cette raison un sensible dé- 
plaisir. 

La présence du prince de Conti arrêta le tumulte à 
Paris 9 ; et le respect qui étoit dû à un prince du sang 
fit que l'horreur et la désolation répandue par toute la 
ville cessa aussitôt qu'il y fut entré. Pendant deux jours 
et deux nuits nous avions incessamment entendu crier 
aux annes! d'une manière si terrible, que n'étant pas 
accoutumées à de telles sérénades pour la nuit, ni à 
une pareille musique pour le jour, la peur n'a jamais 
produit en personne de si extraordinaires effets qu'elle 
en fit naître en ma petite famille. Car, comme elle n'é- 
toit pour la plus grande partie composée que de femmes 
et de filles, tout le mal que pouvoit causer cette in- 
commode et honleuse passion fut vivement ressenli de 
nous. Quand le prince de Conti arriva, j'étois encore 
chez moi exposée à la noire malice des Parisiens. J'a- 

1 « La Reine, » dii Monglat, qui confirme tous les détails donnés 
par madame de Motteville, a demeura immobile et sans parler durant 
quelque temps, tant elle fut étourdie de cette nouvelle. » f. r. 

* Selon Monglat (Mémoires, quinzième campagne), « le prince de 
Conti fut au parlement lui offrir son service pour sa liberté, et celle de 
la ville de Paris et du peuple français qu'on vouloit opprimer, et pour 
retirer la personne du Roi des mains du cardinal Mazarin, qui s'en étoit 
emparé, et l'avoit enlevé de nuit par une trahison inouïe. » Ces expres- 
sions, prêtées ici au prince de Conti, sont, à peu de chose près, la for- 
mule employée par la Fronde pour motiver el légitimer la révolte contre 
le Roi. f. b. 

26. 



306 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

voue que, préférant ma vie aux bons succès du siège de 
Paris, je n'eus jamais tant de joie que quand j'appris 
son arrivée. J'espérai que le peuple ne seroit plus le 
maître, et que sous son autorité on mettroit de Tordre 
dans la ville. J'ai avoué depuis toutes mes foiblesses ù 
la Reine ; et ma sincérité ne me brouilla pas avec elle, 
quand, après avoir essuyé tant de périls, je lui fis le récit 
de mes frayeurs et de nos aventures. 

Le duc de Longueville avoit un brevet d'un de nos 
rois, par lequel il prétendoit devoir passer immédiate- 
ment après les princes du sang. 11 croyoit de plus qu'un 
bâtard du sang royal de Valois, tel que le comte de 
Dunois dont il étoit descendu, qui a eu l'honneur de 
rétablir son roi sur le trône de ses aïeux, méritoit de 
devenir, si on le peut dire ainsi, à demi légitime; et il 
avoit intention de se servir de l'appui du prince de Conti, 
son beau-frère, pour prendre ce rang dans le parlement 
ou du moins pour l'emporter alors sur le duc d'Elbœuf. 
Mais ce prince lorrain le prévint; car, sachant que le 
prince de Conti s' étoit mis au lit en arrivant, il alla au 
parlement le matin du tO, et se fit recevoir général 
avant que son compétiteur pût être nommé 1 . Le duc 
de Longueville en fut presque au désespoir*, et depuis 
ce jour il ne se trouva point au parlement; et ce fut un 
juste châtiment de son infidélité. 

1 « Le duc d'Elbœuf, dit Monglat, fut le premier qui se déclara. Il 
(Hoit fort pauvre et ruiné, et croyant faire ses affaires dans les troubles, 
il partit de Saint-Germain avec de Brissac et Roannès... Les deux pre- 
miers offrirent leurs services au parlement, qui les reçut avec joie, et 
déclara le duc d'Elbœuf général de ses armées. » (Mémoires, quinzième 
campagne.) Il mourut en 1657, à l'âge de soixante et un ans. 

* Voyez, dans les Mémoires de Retz, les incroyables intrigues aux- 
quelles donna lieu la nomination du duc d'Elbœuf aux fonctions de gé- 
néral en chef de la Fronde, et comment le titre de généralissime fui 
quelques jours plus tard transféré au prince de Conti. v. r. 



CHAPITRE XXX. — 1649. 307 



CHAPITRE XXX 

(1649). — Blocus de Paris. — Les ducs de Bouillon et de Beaufort et 
d'autres seigneurs entrent dans la Fronde. — Le piince de Conti en 
est le généralissime. — Colère de Gondé contre son frère et sa sœur. 
—Tristesse du duc d'Orléans. — Madame de Longuevillc à l'Hôtel de 
Ville. — La Bastille se rend aux frondeurs. — Le parlement lève une 
armée. — Popularité du duc de Beaufort. — Politique égoïste des 
chefs de la Fronde. — Bouen ferme ses portes à l'envoyé du Boi. — 
Rareté des vivres dans la capitale. — Poltronnerie des Parisiens. — 
Relations du duc d'Orléans avec les frondeurs. — Madame de Lon- 
gueville accouche à l'Hôtel de Ville. — Mort du fils de madame de 
Hohan. — Inondation de Paris. — La Beine favorable à la paix. — 
Condé veut la guerre. — Négociations de Mazarin avec les frondeurs. 
— Combat de Charenton. Clanleu et Chftlillon y sont tués. — Exas- 
pération des chef de la Fronde à l'idée de faire la paix. — Le duc de 
Beaufort introduit un convoi de blé dans Paris. — Pourparlers entre 
la cour et le parlement. 

Pendant que nous souffrions dans Paris, l'armée du 
Roi bloqua la ville, et se saisit de tous les passages 
des vivres. Le maréchal de Gramont commandoit à 
Saint-Cloud, et le maréchal DuPlessis à Saint-Denis. 
Les gens de bien enfermés dans Paris se Irouvèrent 
alors réduits à souffrir avec les coupables les incommo- 
dités de la guerre, dont ils méritoient d'être exempts 
par leur innocence et par leur affection au service du 
Roi. Chacun craignoit le pillage, et tous cachoient dans 
des niches ou dans des maisons religieuses ce qu'ils 
avoient de plus précieux ; car l'ordre n'étoit pas si grand 
que les plus grands désordres ne fussent à craindre. 
Le larcinétoit permis, les crimes étoient légitimes, les 
méchans étoient les maîtres; et, sous le nom de Mazarin, 
on pouvoit offenser qui on vouloit. 



308 MÉMOIRES DE MADAME DE MOITE VILLE. 

On fouilla beaucoup de maisons par ordre du parle- 
ment avec assez de rudesse. Le droit des gens étoit une 
chimère qui étoit traitée de ridicule ; et les taxes com- 
mencèrent à se faire impunément sur tous ceux qui 
avoientde l'argent. Beaucoup de personnes de qualité, 
pour se retirer de ce désordre, se voulurent sauver 
déguisées, et particulièrement des femmes. Mais elles 
eurent quasi toutes de mauvaises aventures à conter à 
Saint-Germain quand elles y arrivèrent, et il eût mieux 
valu pour elles qu'elles fussent demeurées exposées à 
la famine et 5 la guerre que de se trouver le sujet de la 
gaieté des honnêtes bouffons de la cour, qui faisoienl 
de fâcheuses histoires, devant le Roi et la Reine, des 
accidens survenus aux dames qui sortaient de Paris. 

Parmi cette raillerie, la misère des habitans de Saint- 
Germain tenoit sa place. Ils n'avoient point d'argent ni 
de meubles que ceux que les soldats leur vendoient à 
bon marché, quand ils avoient pillé ces beaux villages 
qui environnent Paris. La haine publique déclarée 
contre le ministre étoit le prétexte apparent de la guerre 
et le plus grand malheur de la régence de la Reine. 
Cette aversion devoit être la cause de ses plus tristes et 
de ses plus sérieuses pensées ; cependant elle devint 
alors la plus ordinaire plaisanterie des courtisans. Les 
personnes qui avoient été maltraitées sous le nom de 
mazarins faisoient de leurs aventures l'entretien du 
cercle ; et la chose enfin se tourna si aisément en gaieté 
que la Reine étoit la première à rire des injures atroces 
qui se disoient conlre elle et contre son ministre. 

La Reine ne rioit pas toujours : ses affaires alloient 
mal, et le parti contraire s'augmentoit. Le duc de 
Bouillon s'étoit enfin déclaré du parti de la Fronde 1 . 

4 (/est la première fois que madame de Motleville emploie ce mot. 
Voici» selon Monplat (Mémoires, quatorzième campagne), quelle en fut 



CHAPITRE XXX. —1649. 309 

le marquis de Noirmoutiers * aussi ; et le duc de Beaufort 
«toit, accouru à Paris pour avoir part à la guerre. Le 
maréchal de La Motte, pour se venger de sa prison, 
suivit l'exemple des autres. Tous furent déclarés géné- 
raux sous le généralissime le prince de Conti ; et le duc 
d'Elbœuf étoit le premier après lui. Quoique l'armée 
du Roi ne fut pas grande, les troupes de Paris ne lui 
auroient pas fait peur, sans qu'on jugea à Saint-Germain 
que tant de braves chefs en feroient assez pour les faire 
subsister long-temps; de sorte que cette entreprise 
parut à la cour en mauvais état. 

M. le prince étoit au désespoir de l'outrage qu'il 
croyoit avoir reçu par le prince de Conti son frère, et 
par madame de Longueville sa sœur. Et ce qui n'étoit 
d'abord qu'un désir d'obliger la Reine devint un véri- 
table désir de se venger de sa famille, qui s'étoit séparée 
de lui. 11 étoit le premier à se railler des bravoures du 
prince de Conti : il n'épargnoit nullement sa mauvaise 
taille* et la foiblesse de sa complexion, qu'il disoit n'a- 

l'origine. « Il y avoit dans ce temps-là, dit-il, dans les fossés de la ville 
nue grande troupe de jeunes gens volontaires qui se battoient à coup 
de pierre avec des frondes, dont il en demeuroit quelquefois des bles- 
sés et des morts. Le parlement donna un arrêt pour leur défendre cet 
exercice. Et un jour qu'on .opiuoit dans la gr.ind chambre, un président 
pari ml selon le désir de la cour, son fils, qui étoit conseiller des en- 
quêtes, dit : a Quand ce sera à mon tour, je fronderai bien l'opinion de 
« mon père. » Ce terme fit rire ceux qui étoient auprès de lui ; et de- 
puis on nomma ceux qui étoient contre la cour frondeurs. » 

Ce président se nommait le Coigneux, et son fils B.icbaumont. Le 
mot fit fortune, et à l'instant on eut du pa ; n, des chapeaux, des manchons, 
des éventails, des canons, des mouchoirs, des gants, des dentelles à la 
mode de la Fronde. Voy. aussi les Mémoires de Retz, qui dit qu'un 
marchand affidé fit à lui et à ses amis des cordons de chapeau qui eussent 
quelque forme de fronde, et qui eurent un immense succès. F. n. 

1 Louis de la Trémouille. 

2 a Le prince de Conti étoit bossu et contrefait, tellement que le 
prince de Condé, passant parla chambre du Roi, salua fort humblement 
un singe qui était ni lâché à un chenet de la cheminée de la chambre, et 



310 MÉMOIRES DE MADAME) DE MOTTE VIL LE. 

avoir nul rapport aux fatigues et aux fonctions de 
général. 

Le duc d'Orléans paroissoit triste; et comme il avoit 
eu de l'opposition à cette entreprise, il étoit fâché de 
voir qu'il n'y gagnoit que les injures des Parisiens et 
les plaintes du parlement ; car celte compagnie avoit 
espéré sa protection, sur les paroles qu'il leur avoit 
données de ne les point abandonner à la vengeance du 
ministre. L'abbé de La Rivière, son favori, étoit en 
horreur au public ; et il étoit accusé d'avoir contribué 
à la résolution que le duc d'Orléans avoit prise malgré 
lui de suivre la Reine à Saint-Germain. 

Le prince de Conti et madame de Longueville se 
logèrent à l'Hôtel-de-Ville l , pour servir d'olage au par- 
lement et à la ville ; et le duc de Longueville fit dessein 
d'aller en Normandie, pour conserver par sa présence 
cette province à son parti : ce qui leur devoit être 
d'une grande considération, et fort contraire au ser- 
vice du Roi. 

Le 12 janvier, par ordre du généralissime, on at- 
taqua la Bastille, qui fit mine de se vouloir défen- 

lui dit avec un ton de dérision : Serviteur au généralissime des Pari- 
siens.» (Mémoires de Monglat, quinzième campagne.) 

1 Retz raconte très en détail cette particularité. Le prince de Conli 
accompagna sa sœur à l'Hôtel de Ville, mais n'y demeura pas. Ce fut le 
coadjuteur qui, voyant les alla ires prendre bonne tournure pour son 
parti au parlement, conduisit madame de Longueville, sa belle-fille, et 
madame de Bouillon avec leurs enfants, avec une espèce de triomphe à 
l'Hôtel de Ville. « La petite vérole, dit-il, avoit laissé à madame de 
Longueville l'esclat de la beauté, quoiqu'elle lui eût diminué la beauté; 
et celle de madame de Bouillon, bien qu'un peu elfacée, estoit toujours 
très- brillante. Imaginez-vous, je vous supplie, ces deux personnes sur 
le perron de FHôtel-de -Ville, plus belles en ce qu'elles paraissoient né- 
gligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient chacune un de leurs 
en fans entre leurs bras, qui estoient beaux comme mères. La Grève 
estoit pleine de peuple jusques au-dessus des toits ; tous les hommes 
jetoient des cris de joie, toutes les femmes pleuraient de tendresse. » 
(Mémoires de Retz, année 1649.) p. r. 



CHAPITRE XXX. — 1649. 311 

dre 1 , et qui néanmoins se rendit aussitôt. Le parlement 
ordonna que les taxes qui avoient été faites sur eux, et 
l'argent qui avoit été pillé chez les particuliers, servi- 
roient à lever des troupes ; et les commissions furent 
expédiées pour quatorze mille hommes de pied et quatre 
raille chevaux. Ceux qui s'enrôlèrent n 'et oient pas de 
grands guerriers, et l'argent qui fut donné aux géné- 
raux, aux officiers et aux soldats fut meilleur pour ceux 
qui le reçurent, que les troupes ne furent utiles à ceux 
qui les payèrent. Le commandement de la Bastille fut 
donné au fils de Broussel *, qui ne méritoit pas d'être 
si bien payé de ses criminelles entreprises. 

Le comte de Fiesque, qui étoit aussi de ce parti 
parce qu'il n'a jamais voulu être de celui du Roi, pré- 
tendit commander à l'Arsenal ; mais le duc d'Elbœuf 
s'y opposa, pour y faire mettre un conseiller de ses 
amis. Cette préférence lui fut honteuse; car les gens 
de robe à Paris ne ressemblent pas aux Romains, qui, 
en sortant du sénat et de la tribune aux harangues, 
alloient commander des armées, et quoiqu'il y ait plu- 
sieurs personnes dans cette profession qui ont beaucoup 
de naissance et de mérite, celle du comte de Fiesque, 
dont les aïeux ont pensé être souverains de la répu- 
blique de Gênes, étoit si grande, que c'étoit de faire 
tort à lui-même que de s'amuser à de si petites préten- 
tions. II auroit pu mériter du Roi, par de bonnes voies, 
des établissemens plus dignes de lui. 

Le duc de Beaufort présenta requête au parlement 
pour être justifié sur les accusations qui avoient été 



1 Le duc d'Elbœuf mit eti batterie contre la Bastille six canons seule- 
ment Le gouverneur, du Tremblay, eut la permission d'emporter tous 
ses meubles, f. n. 

• Nommé La Louvièrc. Broussel eut le litre de gouverneur, et son 
fils celui de son lieutenant, f. r. 



312 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

faites contre lui pendant sa prison ; et, de la même 
manière que le cardinal Mazarin avoit été condamné 
sans être ouï, ce prince fut absous, sans autres preuves 
de son innocence que celle d'être ennemi du ministre. 
11 fut reçu avec éloge, et béni de tous, comme un 
homme maltraité de la fortune, et dont la naissance et 
le courage leur pouvoit être utile. Ce premier rayon de 
gloire, qui l'avoit environne au commencement de la 
régence, lui avoit laissé quelque lustre ; et ceux qui, 
pendant sa faveur, en avoient fait leur héros n'osèrent 
changer de sentiment. Outre ces gens qu'on appelle 
esprits forts, parce qu'ils sont toujours contre le Roi, 
qui lui étoient attachés, il avoit le bonheur d'être ar- 
demment aimé des Parisiens et des harengères ; et cet 
amour populaire lui a tant donné de réputation dans 
nos guerres, qu'il en a mérité le nom de roi des halles, 
dans tous les vaudevilles qui se firent alors. 

Le 15 janvier, on ouvrit un avis au parlement, qui 
fut d'envoyer supplier la Reine de chasser d'auprès 
d'elle le cardinal Mazarin. Mais il fut rejeté, comme 
trop doux pour la cour ; et tous disoient qu'il ne fal- 
loit plus s'arrêter simplement à cet article ; qu'ils 
étoient en état de tout entreprendre, et de donner de 
nouvelles lois à l'État. Les princes cependant, et les 
grands seigneurs de ce parti, se soucioient beaucoup 
plus d'obtenir du ministre ce qu'ils désiroient, que de 
le chasser ni de s'amuser à réformer l'État. Tous di- 
soient qu'ils vouloient y travailler, et les dupes seules 
entroient dans cette tromperie; mais alors, ni bien 
long-temps depuis, chacun necherchoit que son intérêt 
particulier, et fort peu celui du public. Si quelqu'un 
avoit été capable de zèle et de fidélité pour ce bien pu- 
blic dont ils faisoient tant de bruit, il auroit renoncé à 
toutes ces injustes entreprises , el auroit connu que le 



CHAPITRE XXX. — 164*. 543 

plus grand service qu'il auroit pu rendre à la France 
eût été de la laisser gouverner à la Reine, et à ce mi- 
nistre qu'ils accabloient d'injures. 

11 n'y avoit donc personne qui pensât à bien faire ni 
à vivre sagement. Tous vouloient maltraiter le cardinal 
pour l'humilier, et lui faire des affaires qui pussent 
l'embarrasser ; et presque tous vouloient qu'il demeu- 
rât, pour en pouvoir tirer leurs avantages. Il donnoil 
volontiers quand il étoit en mauvais état ; et ils ne sa- 
voient que trop qu'il n'épargnoit ni dignités ni argent 
pour se retirer de péril. La facilité qu'il avoit à par- 
donner à ses ennemis leur ôtoit encore cette animosité 
qui se rencontre dans le cœur des personnes qui sen- 
tent avoir offensé, et qui, n'espérant plus de grâce, 
poussent toujours leurs offenses jusqu'à l'extrémité ; et 
ils trouvoient fort commode de pouvoir espérer de se 
raccommoder toujours avec lui, et de rencontrer, en 
souffrant sa domination, les bienfaits et le pardon tout 
ensemble. 

Le 16 ou 17 janvier, pour commencer la guerre, 
le maréchal de La Motte, avec environ cent chevaux, 
alla jusqu'à la vue des troupes du Roi ; et le maréchal 
Du Plessis vint aussitôt à sa rencontre. Les Parisiens 
qui eurent peur se retirèrent, à ce qu'ils dirent, par 
respect, et pour n'avoir pas voulu tirer les premiers 
contre les troupes du Roi. Ce même jour, le premier 
président, soit par quelque animosité particulière, soit 
pour faire quelque service à la cour, empêcha le coad- 
juteur de prendre séance au parlement. Il la préten- 
doit avoir en l'absence de son oncle, archevêque de 
Paris ; et le premier président ne put pas s'y opposer 
longtemps, car le coadjuteur avoit beaucoup d'amis. Il 
la prit malgré lui, disant qu'il y avoit des exemples où 
les coadjuteurs avoient pris la place des archevêques. 

ii. 27 



314 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE. 

La ville de Rouen l , dont le parlement étoit affec- 
tionné au duc de Longueville, et qui vouloit se con- 
server en état de faire ce qui lui sembleroit le plus à 
propos, finissant à la mode et selon le génie du pays, 
lit mine de se vouloir conserver pour le Roi ; et cepen- 
dant ordonna que les portes scroient gardées, et que 
les bourgeois prendroient les armes. Le premier pré- 
sident étoit bon serviteur du Roi ; mais il n'avoit pas 
de crédit dans sa compagnie, et toute sa fidélité fut 
inutile à son service. La Reine, aussitôt qu'elle vit le 
duc de Longueville du parti de Paris, envoya Saint- 
Luc * trouver le marquis d'Hectot \ fils du marquis de 
Beuvron, qui étoit au vieux Palais, pour lui porter la 
survivance de son père de lieutenant de Roi. Saint- 
Luc, qui étoit son oncle, le frère de sa mère, en lui 
donnant cette survivance, l'engagea au parti du Roi, et 
à lui conserver cette place selon qu'il étoit oblige de le 
faire. Le marquis d'Hectot accepta la récompense du 
service qu'on lui demandoit, et promit à son oncle 
tout ce qu'il vouloit de lui ; puis demeura dans le 
vieux Palais, sans beaucoup se soucier de ce qui eu 
arriveroil. 

La Reine envoya aussi le comte d'Harcourt, avec les 



' Selon Monglat, les seuls parlements d'Aix et de Rouen prircn 
parti pour la Fronde avec celui de Paris. Pour ce qui se passa à Aix, 
voyez Monglat, Mémoires, quinzième campagne. 

Retz dit au contraire « qu'aussitôt que Paris se fût déclaré, tout le 
royaume branla. » Outre les parlements d'Aix et de Rouen, il cite celui 
de Toulouse, qui fut sur le penchant et ne fut retenu que par la nouvelle 
de la conférence de Ruel. Il ajoute que Hcims, Tours, Poitiers, le Mans, 
prirent les armes en faveur de la Fronde; et que a Bordeaux n'atten- 
doit, pour se déclarer, que les lettres que le parlement avoient écrite» 
à toutes les compagnies souveraines... Ces lettres furent interceptées du 
cote de Bordeaux. » (Mémoires de Retz, année 1649.) f. n. 

* François d'Épinay. 

* François d'Harcourt. 



CHAPITRE XXX. — 1649. 315 

provisions du gouvernement de Normandie, pour se 
saisir de la ville de Rouen. Ce prince vaillant et hardi 
à la guerre, et trop timide dans une affaire de paix, 
s'arrêta au conseil du premier président, qui le fit de- 
meurer au faubourg, et l'assura qu'il le feroit recevoir, 
en lui envoyant des députés aussitôt qu'il auroit averti 
sa compagnie de sa venue. 11 lui conseilla d'envoyer 
sa commission au parlement, afin de faire délibérer 
là-dessus ; et se promettoit qu'il auroit l'honneur ce 
même jour de lui donner à souper. Le lieutenant-gé- 
néral Varangeville. qui étoit aussi serviteur du Roi, lui 
dit qu'il ne falloit point hasarder la chose ; qu'il feroit 
mieux d'entrer et d'apporter lui-même sa commission, 
afin de surprendre le parlement, et ne lui point laisser 
le temps de délibérer là-dessus, ni les moyens de l'ex- 
clure. 

Le comte d'Harcourt, ne pouvant deviner lequel se- 
roit le plus sûr, crut qu'il étoit de la prudence de suivre 
l'avis de celui qui étoit le chef de sa ^compagnie, et de- 
meura au faubourg, attendant l'effet de leurs délibé- 
rations^ Elles conclurent à éluder, et à gagner du 
temps : ce qui donna le moyen aux amis et serviteurs 
du duc de Longueville de faire des intrigues dans la 
ville, pour empêcher le comte d'Harcourt d'y entrer. 
Le Roi, qui avoit moins de créatures dans ce lieu que 
l'ancien gouverneur, fut celui qui perdit sa cause. Le 
président Rigot et quelques autres, sous prétexte de 
l'importance de l'affaire, proposèrent au premier pré- 
sident de faire assembler les semestres ; et, pour ne le 
pas étonner, lui montrèrent désirer de faire ce que le 
Roi leur commandoit. Le premier président, pour ne 
les pas choquer, leur accorda leur demande ; et cette 
docilité leur donna du temps pour mander prompte- 
ment le duc de Longueville leur gouverneur. 



316 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE. 

Ce prince vint : il surprit le premier président ; mais 
il étoit attendu avec impatience par le président Bigot, 
qui, le sachant arrivé au vieux Palais, où il avoit été 
surprendre le marquis d'Hectot, sans peut-être le beau- 
coup affliger, l'envoya quérir comme ils étoient assem- 
blés. 11 prit sa place dans le parlement, avant que les 
voix fussent recueillies : si bien qu'il fit résoudre la 
compagnie de refuser le comte d'Harcourt, au grand 
regret de ceux qui avoient entrepris de le servir, et d'y 
rétablir entièrement la fidélité que des sujets doivent à 
leur souverain. Le président Bigot étoit le chef de cette 
cabale frondeuse, comme ennemi du prejnier prési- 
dent ; et cette émulation fut cause en partie que le Roi 
ne put conserver cette grande province : ce qui l'in- 
commoda infiniment et lui fut d'un notable préjudice. 

Le président de Gremonville, dont l'autorité étoit 
grande, n'y fit pas entièrement son devoir. Il se crut 
méprisé de la cour, et fut jaloux de la confiance que 
l'on avoit eue au premier président, dont le crédil 
n'étoit pas si grand que le sien. Par ce sentiment, le 
zèle qu'il avoit toujours eu pour le service du Roi de- 
meura muet, et l'empêcha de satisfaire pleinement à 
ees premières obligations. 11 est à plaindre d'y avoir 
manqué, d'autant plus qu'il avoit d'ailleurs beaucoup 
de capacité et de réputation. 

Le comte d'Harcourt fut contraint de se retirer, avec 
le chagrin de n'avoir pas réussi dans son dessein. Il 
disoit pour sa justification qu'il étoit allé en Norman- 
die sans troupes et sans argent, et que, n'ayant poinl 
de quoi se faire autoriser, il n'osa se hasarder à rece- 
voir un affront. Ce qui n'est pas une foible excuse, 
puisqu'en effet rien ne se fait sans finances et sana 
forces, ces deux choses ayant été de tout temps les 
nerfs de la guerre. 11 se retira donc au Pont-de-1'Arche, 



CHAPITRE XXX. — 1649. 317 

et de là il fut quelque temps à Ècouis, avec peu de 
troupes et beaucoup de courage, résolu de s'opposer 
aux entreprises du duc de Longueville, s'il eût voulu 
incommoder le Roi dans sa demeure de Saint-Germain. 
Les Normands et leur gouverneur se contentèrent de 
se tenir en repos, sans troubler ni eux ni le Roi. Le 
duc de Longueville voulut seulement chasser Saint- 
Luc du vieux Palais, parce qu'il ne croyoit pas devoir 
approuver que son neveu servît contre le Roi : ce qu'il 
fit; et Saint-Luc partit avec assez de regret d'avoir 
mal réussi dans sa négociation. Le duc de Longueville 
sachant que le marquis de Reuvron, qu'il a voit amené 
de Paris avec lui comme son ancien ami, ne lui feroit 
point de mal, quoique son fils eût promis le contraire, 
les laissa tous deux au vieux Palais, et s'en alla à Caen 
donner ordre à la conservation de ses autres places. 
11 crut avec raison que le père et le fils ne faisant pas 
grand cas de la fidélité qu'ils dévoient au Roi, ni même 
de ce qu'ils lui dévoient à lui-même, scroient néan- 
moins plus volontiers du côté le plus commode pour 
eux, et qu'ainsi ils demeureroient dans ses intérêts. 

Le 21 janvier, les généraux de Paris firent une 
grande sortie à dessein d'escorter un convoi de blés 
qu'ils ne trouvèrent point, et ne rapportèrent aucune 
marque de victoire de ce grand exploit de guerre que 
celle d'un rhume général, parce qu'il faisoit très-froid. 
Comme le pain commençoit d'enchérir, le peuple de 
Paris redoubla de furie contre toutes les personnes de 
qualité qui paroissoient mazarins : ce qui rendit la ca- 
naille pire que des démons. La crainte de la souffrance, 
qui les devoit adoucir, ne servit qu'à augmenter leur 
rage. Les inutiles, qui s'amusoient à crier, s'opposoient 
à la sortie de ceux qui vouloient aller à Saint-Germain 
ou dans leurs maisons de campagne, et leur faisoient 

27. 



318 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

mille outrages. Les propres meubles du Roi et de la 
Reine, ses habits et son linge qu'elle avoit voulu ravoir, 
avôient été pillés ; et le nom du Roi devint si odieux à 
ses sujets, que ses pages et valets de pied étoient courus 
dans les rues comme des criminels et des ennemis. L'a- 
nimosité des séditieux vint enfin à un tel excès, qu'il 
falloit faire changer de livrée à ceux qui avoient l'hon- 
neur de porter celle du Roi, quand on les envoyoit à 
Paris. 

La princesse de Carignan et la princesse sa fille sor- 
tirent dans un coche, faisant semblant d'aller dans un 
pays lointain ; elles portèrent avec elles leurs pierre- 
ries, qui étoient belles. Le parlement envoya fouiller les 
maisons de ceux qui étoient attachés au cardinal, et 
son banquier fut maltraité. Les sages voyoient ces maux 
avec douleur, et même quelques-uns du parlement 
craignoient la puissance detant de princes et de maî- 
tres ; mais l'heure n'étoit pas venue où ils dévoient être 
tout-à-fait désabusés. 

La première levée de deniers, qui avoit monté, à ce 
qu'on disoit, à trois millions de livres, étant finie, il 
fallut que les principaux delà ville et du parlement fis- 
sent sur eux de nouvelles taxes. Le président de Novion 
donna lui seul cette seconde fois cinquante mille livres : 
et à son exemple beaucoup de personnes firent de ma- 
gnifiques libéralités. Mais cela ne leur plaisoit pas, et 
il est à croire qu'ils auroient alors volontiers préféré la 
condition obscure des particuliers à l'honneur qu'ils 
avoient de commander à des princes et d'en être servis; 
car les gages de telles gens sont grands. Le seul duc 
d'Elbœuf, sous prétexte de faire des levées, leur coûtait 
déjà , lui et ses enfans , plus dé quarante mille écus : 
mais enfin il falloit soutenir les fautes passées, et avoir 
du pain. 



CHAPITRE XXX. — 1649. 319 

Le duc de Beaufort, à la tête de cinq ou six mille 
hommes, fit dessein d'aller attaquer Corbeil. Il étoit ce 
jour-là monté sur un cheval blanc ; il mit quantité de 
plumes blanches à son chapeau ; et dans cet état ayant 
attiré par sa bonne mine l'admiration du peuple, il en 
reçut de grandes bénédictions. Le prince de Conti ' alla 
le conduire jusques à la porte de la ville. Le coadjuteur, 
aussi grand guerrier que bon prédicateur, étoit de la 
partie ; et le duc de Brissac son parent et ami, qui étoit 
aussi du parti de Paris, fut de cette entreprise. 

Le lendemain, cette armée parisienne revint sans 
coup férir. Ces badauds quittèrent leur général à trois 
pas des portes de la ville : et leur poltronnerie fut cause 
que ce prince, malgré sa valeur et le désir qu'il avoit 
de se venger, n'osa jamais attaquer Corbeil * ; car le 
prince de Condé, qui faisoit la guerre dans les formes, 
y avoit mis douze cents hommes pour le garder. Toute 
la bravoure des badauds ne s'occupa qu'à prendre 
quelques bœufs et quelques vaches, qu'ils amenèrent 
dans Paris pour réjouir le peuple. Leurs exploits guer- 
riers se terminoient toujours à cette conquête, dont 
M. le prince se railloit fortement, et en faisoit de bons 
contes à la Reine. Mais, après tout, il n'y avoit pas tant 
de quoi se moquer, car ils faisoient ce qu'ils vouloient 
faire, donnant des vivres aux Parisiens et faisant lan- 
guir l'entreprise du Roi. Elle recevoit encore beaucoup 
de retardement par les hotteurs et paysans, qui toute 
la nuit s'échappoient des quartiers du Roi pour appor- 



1 « Le prince de Conti faisoit souvent des revues à la place Royale, en 
présence des dames, qui trouvoient ces Iroupes fort belles, tant elles 
étaient lestes et pleines de rubans. » (Monglat, Mémoires, quinzième 
campagne.) f. b. 

• Monglat donne quelques détails intéressants sur ce point. (Mém., 
quinzième campagne.) f. r. 



320 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

ter vendre leurs denrées à Paris, où ils les vendoient 
mieux et plus chèrement. 

Les bourgeois, quijusquesalorsn'avoient point encore 
beaucoup souffert, étoient si fiers qu'ils ne craignoient 
rien ; et les imprécations contre la Reine et le ministre 
redoubloient chaque jour avec beaucoup d'insolence. 
Le prince de Conti et le parlement avoicnt envoyé traiter 
en Espagne, afin de pouvoir subsister par les forces 
étrangères quand les autres leur manqueroient. Ils se 
moquoient des menaces du ministre, qui faisoit courir 
le bruit qu'il s'accommodoit avec le duc de Lorraine, 
et que Pigneranda, le ministre du roi d'Espagne, alloit 
venir sur la frontière traiter la paix avec lui. 

Mais comme les forces du Roi surmontent d'ordi- 
naire celles de ses sujets, la Reine espéroit un favorable 
succès de son entreprise, et disoit qu'elle ne craignoit 
rien que la paix et la bonté du cardinal, et qu'il ne lui 
prît envie de s'accommoder désavantageusement. Elle 
affectoit de le dire devant le duc d'Orléans, de crainte 
qu'il ne se laissât persuader parle parlement à vouloir 
faire quelque honteuse négociation, au préjudice de 
l'autorité royale et des intérêts de son ministre. Son 
dessein n'étoit pas de l'éloigner ; et elle vouloit faire en- 
tendre aux princes, en parlant de cette sorte, qu'elle 
ne seroit pas capable de se laisser enlamer là-dessus. 
Le cardinal, pour montrer aux Parisiens que le bruit 
• de la paix avec l'Espagne n'étoit pas mal fondé, désira 
que le duc d'Orléans, M . le prince et lui allassent dîner 
à Sainl-Cloud, où ils firent venir un Espagnol, secré- 
taire de Pigneranda, qui paroissoit être envoyé de la 
part de son maître pour en faire les premières proposi- 
tions ; et là se fit un grand repas accompagné de gaieté, 
afin de montrer à cet Espagnol que le siège de Paris 
n'étoit qu'une bagatelle. 



CHAPITRE XXX. — 1649. 321 

Le duc d'Orléans agissoit comme un bon prince qui 
ne vouloit point faire de mal à la Reine, mais qui étoit 
fâché du siège de Paris, et qui ne vouloit pas perdre les 
créatures qu'il avoit dans le parlement. 11 leur fit écrire 
qu'il étoit affligé de l'état où étoit la France, qu'il avoit 
quitté Paris avec regret/ct seulement pour ne pas lais- 
ser le Roi et la Reine entre les mains de M. le prince, 
et que son plus grand désir étoit de contribuer à la 
paix. L'abbé de La Rivière, qui savoit être haï et me- 
nacé, craignoit que cette haine ne le fît périr, parce 
qu'il n'avoit pas les mêmes forces pour se soutenir 
qu'avoit le ministre. Pour adoucir les esprits, il fit dire 
aux principaux du parlement que son maître les proté- 
geroit dans les occasions, et qu il étoit à Saint-Germain 
avec intention de procurer le bien public et celui de 
chacun en particulier. 

Ces offres et ces douceurs firent naître de grands des- 
seins, et attirèrent au duc d'Orléans beaucoup de pro- 
positions anciennes et nouvelles. Châteauneuf lui en fit 
faire par ses amis ; madame de Rhodes sa confidente, et 
amie du duc de Beaufort, fit entendre à l'abbé de La 
Rivière que s'il croyoit se faire cardinal parla Reine, il 
ne le seroit jamais, et qu'il se repentiroit de ne pas faire 
accepter par son maître la régence qu'on lui offroit, et 
qu'on aurait peut-être pu lui donner. Le négociateur, 
à ce qu'il me conta, de voit à son refus offrir à M. le 
prince la qualité de généralissime ; mais toutes ces né- 
gociations furent inutiles. Ils vouloient séparer le duc 
d'Orléans de la Reine, et le priver de la véritable et lé- 
gitime puissance dont il jouissoit, par l'espoir d'une 
fausse grandeur : mais il fut assez sage pour estimer le 
solide bonheur qu'il possédoit, et le préférer aux cala- 
mités infructueuses qui suivent d'ordinaire une injuste 
prétention. L'équité eut plus de pouvoir sur lui que les 



322 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

intrigues des frondeurs, dont les chefs étoient remplis 
de beaucoup de fausses maximes. 

Le prince de Conti et madame de Longueville. se- 
lon cette fausse prudence humaine qui se trompe inces- 
samment, voulurent aussi séparer le duc d Orléans de 
la cour, souhaitant peut-être d'en faire un régent mal- 
heureux et disgracié. Ils lui firent donc offrir les mêmes 
choses que le parlement et les frondeurs, et crurent 
qu'en privant la Reine de ce secours ils arriveroient à 
une grande puissance. Ils crurent peut-être que cette 
princesse, assistée de M. le prince, servie des armées 
et des grands du royaume attachés au Roi, trouverait 
des forces pour subsister; et qu'alors, se raccommo- 
dant avec le chef de leur famille, et lui et eux ensemble 
tireroient de la foiblesse du ministre tout ce qu'ils 
prendraient la peine de désirer. 

Le coadjuteur, Châteauneuf et les autres, intérieu- 
rement opposés à la cabale de madame de Longueville, 
vouloient davantage. Leur dessein étoit entièrement 
tourné vers la grandeur du duc d'Orléans. Ils le vou- 
loient régent dominant; et s'ils avoient pu, il est à 
croire qu'ils auraient perdu la Reine et M. le prince. 
Mais le duc d'Orléans, dont les intentions étoient bon- 
nes, n'écouta nulle de ces propositions, et en demeura 
constamment au seul et unique projet de la paix qu'il 
vouloit faire. Il l'a fit enfin, mais d'une manière fort 
désavantageuse à l'autorité royale, dont il sembloit 
vouloir être le protecteur. Il est infiniment estimable 
de ne s'être pas laissé corrompre par tant de sujets 
de tentation, et par tant d'esprits gâtés qui l'environ- 
noient. 

Pendant qu'on traite de tous côtés, madame de Lon- 
gueville, l'ame du parti parisien, et chez qui les con- 
seils se tenoient, accoucha dans l'Hôtel -de-Ville d'un fils 



CHAPITRE XXX. — IG49. 523 

qui fut nommé Charles-Paris \ Et, malgré l'état où 
elle étoit, le plaisir de l'intrigue lui donnant des for- 
ces, elle ne laissoit pas, quoique délicate de son natu- 
rel, d'entendre, de parler et d'agir. Ce qui fait voir 
que les passions emportent la nature au delà d'elle- 
même, et que rien ne les sauroit arrêter que Dieu seul, 
par sa grâce et par un grand détrompement. 

Le petit Tancrède*, fils de madame de Rohan, étoit 
à Paris, -où il espéroit trouver de l'ap'pui. Le prince de 
Condé avoit hautement porté les intérêts de Chabot et 
de madame de Rohan sa fille. 11 avoit été le protecteur 
de leur mariage; et Tétant alors du ministre, il falloit 
nécessairement que cet enfant, qui n'avoit point encore 
Je père, trouvât de l'assistance dans le parlement, qui 
regardoit ce prince comme son ennemi. 

Tancrède approcha bien près du bonheur qu'il sou- 
haitoit. Le parti parlementaire le favorisa ; les pareil? 
du feu duc de Rohan le reconnoissoient pour son fils , 
ils trouvoient avantageux pour eux que le fils de la mère 
fit revivre le nom du père,. et passoient légèrement sur 
le doute de sa naissance ; car ils croyoient avec raison 
qu'il ne seroit pas le seul qui porteroit à faux titre le 
nom et les armes d'une illustre maison. Les huguenots, 
qui alors étoient fidèles au Roi, n'étoient pas fâchés 
néanmoins de revoir un duc de Rohan de leur religion, 
et souhaitoient seulement qu'il pût devenir capable de 
leur servir de chef, si nn jour ils vouloient former quel- 
que entreprise dans l'Etat. 

Ces favorables dispositions, qui alloient rendre la 
bizarre naissance de Tancrède un prodige de bonheur, 

1 Ce fils fui leiiu sur les fonts par le prévôt des marchands au nom 
•le la ville. De là le prénom de Paris donné au jeune prince, f. r. 

2 Madame de Rohan voulait le reconnaître pour son fils, afin de 
déshériter sa fille qui avait épousé malgré elle Henri de Chabot. 



5*24 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

furent anéanties par la mort qu'il reçut auprès du bois 
de Vincennes, en une sortie que firent les Parisiens. 
Malgré sa jeunesse, qui n'étoit pas encore fort éloignée 
de l'enfance, il y fit des merveilles de sa personne, et 
donna tant de preuves de sa valeur, qu'il laissa dans 
le monde cette créance de lui : que s'il n'étoit fils du 
duc de Rohan ce grand capitaine, il l'étoit du moins 
d'une personne de qualité qui sans doute ne manquoit 
ni de grandeur ni de courage. 

Il faut que les conquérans fassent plus que le commun 
des autres hommes. H savoit déjà qu'il avoit à com- 
battre non-seulement pour la gloire, mais encore pour 
acquérir un père, un nom, des parens, de grandes 
terres et de la fortune, et surtout pour fuir une hon- 
teuse destinée. Sa mère, la vieille duchesse de Rohan, 
qui avoit fondé toutes ses espérances sur lui, et qui 
croyoit par son rétablissement se pouvoir venger de sa 
fille, fut sensiblement affligée de sa mort. Ceux qui 
paroissoient ses parens et qui le vouloient adopter le 
regrettèrent; et toute sa famille, ôté sa sœur, en fut 
affligée 1 . Peut-être que la force du sang leur fit jeter 
des larmes, et qu'elles étoient une marque de la vertu 
de sa mère et de la vérité de ses paroles. Sur de telles 
choses, le doute est, ce me semble, le parti le plus sûr 
et le plus juste; car ce qui paroit le plus vrai ne Test 
quelquefois pas, et ce qui tout de même nous paroît 
plein de mensonge est souvent plus digne d'estime que 
de mépris. En cette occasion, il y avoit à remarquer 
que la duchesse de Rohan la mère avoit paru grosse à 
Venise, dans le temps qu'elle étoit avec son mari. 

Les misères commençoient alors dans Paris à se faire 

4 « Getle mort Gnit les grands procès qu'il avoit contre lt duc de 
Kohan-Chabot, qui avoit épousé sa sœur, et le soutenoit être bâtard, >• 
dit Monglat (Mém., quinzième campagne), f. r. 



CHAP1TKE XXX. — 1649. 325 

sentir 1 , et les pauvres pâtissoient déjà beaucoup. Toutes 
les denrées enchérissoient ; et quoique ce fût peu souf- 
frir pour une ville assiégée, cette disette ne laissoit pas 
d'incommoder beaucoup, et surtout les pauvres. Les 
eaux étoient fort débordées cette année, et Paris étoit 
devenu semblable à la ville de Venise. La Seine le bai- 
gnoit entièrement : on alloit par bateau dans les rues ; 
mais bien loiu d'en recevoir de l'embellissement, ses 
babitans en souffroient de grandes incommodités; et 
les dames, pour faire voir leur beauté, ne se servoient 
nullement de ces gondoles si renommées que l'on ad- 
mire sur les canaux vénitiens. La nature a mis un bel 
ordre en toutes choses : ce qui sert d'ornement en cer- 
tains lieux seroit une grande laideur en d'autres. Ainsi 
cette belle rivière, la richesse et la beauté de Paris, 
n'étant plus renfermée dans ses bornes ordinaires, 
ruinoit, par cette trop grande abondance de ses eaux, 
la ville qu'elle baignoit plus qu'à son ordinaire, et lui 
ôtoit les avantages qu'elle lui donne quand elle se con- 
tente de couler doucement dans son lit naturel. 

Pendant que les calamités augmentent à Paris, les 
conseils redoublent à Saint -Germain, où l'inquiétude 
étoit proportionnée au mauvais état des affaires du Roi. 
Des deux côtés on souffroit. Le duc d'Orléans, suivant 
son inclination favorable au bien public, fit écrire à ses 
créatures qu'il les couseilloit de penser à la paix. 11 fait 
plus : il en parle à la Reine, qui, malgré ses sentimens, 
est contrainte de l'écouter. Ce radoucissement fit venir 
à la cour l'archevêque de Toulouse, de la part de quel- 

1 L'armée royale comptait cependant à peine quatorze mille hommes. 
« Et le peuple de la campagne étoit si porté d'inclination pour le parti 
du parlement, que toutes les nuits les paysans passoient à petit bruit 
avec des hottes chargées de pain, et en si grand nombre, que cela con- 
tribua beaucoup à la subsistance de la ville. » (Mémoires de Monglat, 
quinzième campagne.^ r n. 

h. 2» 



526 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LU. 

ques-uns du parlement ; et il eut une grande conférence 
avec le ministre, qui lui témoigna désirer de pacifier 
toutes choses. Ceux qui commandoient le parti des 
factieux n'y étoient pas encore tout-à-fait disposés; et 
le voyage de ce prélat n'eut alors aucun effet, que celui 
de commencer de part et d'autre à tracer les prémices 
d'un accommodement futur. A son retour, le prince 
de tonti lui défendit de rendre compte en public des 
favorables paroles qu'on lui avoit dites. Il eut peur que 
les peuples ne s'humiliassent, et que le respect qu'ils 
dévoient au Roi ne reprit sa place dans leurs cœurs. 

Le ministre commençoit alors à dire qu'il vouloit 
bien s'en aller hors de France, pourvu que l'autorité 
royale n'en fût point blessée ; et, quelqu'un lui disant 
par moquerie que tout iroit bien pourvu qu'il s'en 
allât, il répondit sérieusement qu'il étoit prêt de partir 
et qu'il nedemandoit, pour être content, que de voir 
le Roi respecté et obéi par ses peuples. 

M. le prince ne vouloit point de paix; et, sachant 
les négociations du duc d'Orléans, il dit à Seneterre 
qu'il ne traitoit avec aucun du parti ennemi ; mais que 
si M. le duc d'Orléans ou le ministre se laissoient en- 
tendre là-dessus, qu'il traiteroit avec mille, parce qu'il 
ne vouloit pas être pris pour dupe, et demeurer le der- 
nier chargé de toute la haine publique. Il disoit de plus 
qu'il vouloit vaincre les Parisiens comme des poltrons, 
et les généraux comme des gens qui ne pouvoient s'ac- 
commoder ensemble, et dont la valeur étoit inutile, 
par la différence des sentimens et des cabales, et par le 
désordre qui se rencontre toujours dans un grand parti 
composé de plusieurs personnes. 

La Reine fit consulter soigneusement de grands 
docteurs, pour savoir si en conscience elle ne pou voit 
pas continuer la guerre. Elle leur fit voir qu'elle avoit 



-CHAPITRE XXX. — 1649. 327 

été contrainte à la faire, par les cabales du parlement 
qui le portoient à une désobéissance manifeste, et par 
la révolte des peuples ; et mit pour fondement de sa 
consultation qu'elle a voit intention de faire la paix, 
aussitôt qu'elle verroit cesser les causes de la guerre. 
Sur cette proposition, on lui répondit qu'elle la pouvoit 
faire; mais que, pour ne pas confondre l'innocent avec 
le coupable, elle étoit obligée de rechercher l'accom- 
modement par toutes les voies raisonnables et possibles, 
et qui manifestement ne lui seroient point désavanta- 
geuses. 

Quelques personnes persuadées par la voix du peuple, 
et qui en jugeoient sur le bruit public qui se faisoit contre 
leMazarin, lui dirent qu'elle étoit obligée d'ôtcr le car- 
dinal du ministère. Mais elle n'en voulut rien faire, 
parce qu'elle étoit persuadée que ce relâchement seroit 
dangereux à l'autorité royale et contraire au service 
du Roi. Elle ne voyoit point d'homme capable de rem- 
plir sa place, qui ne fût attaché à Monsieur ou à M. le 
prince. C'est pourquoi elle répondit toujours sur cet 
article, à ceux qui lui en parlèrent, qu'elle ne vouloit 
pas faire la même faute qu'avoit faite le roi d'Angle- 
terre, abandonnant son ministre à la rage publique, 
de peur qu'elle ne causât d'aussi mauvais effets contre 
elle que ce prince en ressentoit alors en sa propre per- 
sonne et en son État. 

Le cardinal cependant ne trouvoit point honteux de 
recherpher ceux qu'il avoit menacés peu auparavant. H 
envoyoit souvent de ses amis et de ses domestiques 
dans Paris, pour traiter avec ceux du parlement qui 
a voient le plus de crédit dans la compagnie. Il y en 
avoit de bien intentionnés. Beaucoup de gens sages 
avoient horreur de la guerre ; et, par ces solides rai- 
sons, on peut croire que ces ambassadeurs étoient sou- 



328 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTOEV1LLE. 

vent bien reçus. La négociation, selon le génie du mi- 
nistre, se trouvoit toujours de la partie, soit avec ses 
plus grands ennemis, soit avec ceux qui sans le haïr, 
vouloient s'accommoder avec lui. Il resscmbloit en cela 
à cette grande princesse Catherine de Médicis, qui, 
pour gagner du temps, fit plusieurs fois la paix avec les 
huguenots, quoiqu'elle* vit bien qu'elle ne servoit qu'à 
donner quelque trêve à ses maux, et nullement à les 
faire cesser. La mollesse qui paroissoit alors dans sa 
conduite ne lui a pas à la fin mal réussi; mais elle a 
quelquefois paru si laide, qu'il est impossible de lui en 
donner des louanges: et s'il en a tiré quelque avantage, 
il en faut adorer la Providence divine, et, après elle, 
en attribuer l'honneur à la courageuse résistance de la 
Reine. 

Les généraux frondeurs eurent avis que l'armée du 
Roi devoit venir attaquer Charcnton, un de leurs meil- 
leurs passages pour leur faire venir des vivres dans 
Paris. Us y avoient mis une garnison considérable, et 
un vaillant homme pour le défendre. Quand on le sut à 
Paris, ceux qui y commandoient firent aussitôt dessein 
de l'empêcher et de sortir avec toutes leurs troupes, 
qui étoient en aussi grand nombre qu'ils le vouloient. 
La multitude en étoit infinie, et chaque Parisien étoit 
alors soldat, mais soldat sans courage. 

Les généraux, qui se sentoient le cœur capable de 
tout entreprendre, étoient assez hardis pour dire qu'ils 
donneroient bataille s'ils le jugeoient à propos ; mais je 
pense qu'en le disant ils avoient déjà jugé qu'ils ne le 
dévoient pas faire. La politique et la raison les obli- 
geoient de menacer et de craindre ; et leur défendoient, 
en faisant les braves, de montrer la foiblesse de leur 
parti par les mauvaises troupes qu'ils commandoient. 

M. le prince, la terreur des Parisiens, vint donc 



* CHAPITRE XXX. — 164) 329 

(le 8 février), comme un torrent qui emporte tout ce 
qu'il rencontre, fondre sur ce village retranché, barri- 
cadé, et bien muni de braves gens. Le duc d'Orléans 
étoit en personne dans l'armée du Roi ; et tout ce qui 
portoit une épée, de ceux qui étoient à la cour, y fut 
aussi. L'armée étoit petite 1 , mais elle étoit bonne, et 
le nom du général augmentent ses forces de beaucoup. 
M. le prince, accoutumé à de plus grandes victoires, 
enleva le quartier, tua tout ce qui lui osa résister, et 
tailla en pièces la garnison, qui étoit de deux mille 
hommes*. Clanleu, qui la commandoit, y fut tué, se 
défendant vaillamment, refusant la vie qu'on lui vou- 
lut donner, et disant qu'il étoit partout malheureux, et 
qu'il trouvoit plus honorable de mourir en cette occa- 
sion que sur un échafaud. 

En suite de cette expédition, M. le prince rangea son 
armée en bataille, et eut le loisir de la mettre en bon 
ordre avant que celle de Paris pût arriver à la vue de 
ses troupes. Les deux armées furent assez long-temps à 
se regarder, sans se faire aucun mal. Celle du Roi a voit 
fait ce qu'elle avoit eu dessein de faire ; et celle de Paris 
n'avoit que de très-foibles intentions de l'attaquer, et 
pas assez de courage pour résister aux troupes du Roi. 
Ses moindres goujats étoient des Césars et des Alexan- 
dres, en comparaison de leurs meilleurs soldats. 

Cette nombreuse et mauvaise armée ne sortit point 
de ses retranchemens , qui furent les dernières mai- 
sons de Picpus 3 ; et l' arrière-garde demeura toujours 

1 Six mille hommes à peine, selon Monglat. f. b. 

* Monglat dit qu'il y avait là neufrégimens parlementaires, f. r. 

■* « Plus de cinquante mille hommes sortis de Paris se mirent en ba- 
taille dans la plaine, depuis Picpus jusqu'à la rivière, et furent specta- 
teurs de ce combat, la vallée de Fécamp entre deux, et virent six mille 
hommes défaire leurs gens, sans jamais oser avancer pour les secou- 
rir. » (Mém. de Monglat.) F. r. 



330 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

bien à son aise dans la place Royale, et ne vit que le 
cheval de bronze qui, portant la représentation de 
Louis XIH, leur devoit faire honte d'aller combattre 
son fils et leur Roi. Mais, bien loin d'avoir ce senti- 
ment, toute leur bravoure n'eut aucun effet, que celui 
de leur faire donner mille malédictions à ce jeune mo- 
narque, que peu d'années auparavant ils avoient reçu 
comme un présent du Ciel, octroyé à leurs vœux et à 
leurs prières. Les deux armées se retirèrent chacune 
de leur côté : celle du Roi glorieuse et satisfaite, et 
celle de Paris bien honteuse de n'avoir donné d'autres 
preuves de sa vaillance que celle des menaces et des 
injures. Elles n'avoient pas été faites à leurs ennemis 
d'assez près pour être entendues, et c'est pour cette 
raison qu'elles ne furent pas vengées. 

Le duc de Châtillon fut blessé à mort en cette occa- 
sion ; dont M. le prince fut touché. Il le pleura, et té- 
moigna pour lui, aussi bien qu'il l'avoit déjà fait pour 
d'autres, qu'il étoit quelquefois susceptible de beau- 
coup d'amitié. Ce jeune seigneur fut regretté publique- 
ment de toute la cour, à cause de son mérite et de sa 
qualité ; et tous les honnêtes gens eurent pitié de sa 
destinée. Sa femme, la belle duchesse de Châtillon , 
qu'il a voit épousée par une violente passion, fit toutes 
les façons que les dames qui s'aiment trop pour aimer 
beaucoup les autres ont accoutumé de faire en de telles 
occasions. Et comme il lui étoit déjà infidèle, et qu'elle 
croyoit que son extrême beauté devoit réparer le dégoût 
d'une jouissance légitime, on douta que sa douleur fût 
aussi grande que sa perte. Cet aimable mari, recon- 
noissant sa faute, en demanda pardon en mourant à 
celle qu'il avoit offensée, préférant d'autres chaînes aux 
siennes. 11 le fit en des termes si obligeants, à ce qu'elle 
m'a depuis dit elle-même, qu'il est à croire que la en- 



CHAPITRE XXX. — 1649. 33i 

1ère et la jalousie laissèrent quelque place à la tendresse, 
et n'étouffèrent pas tout-à-fait une amitié qui avoit 
paru si grande. 

Les généraux parisiens, mal satisfaits de leur jour- 
née, se retirèrent doucement. Ils essuyèrent mille inju- 
res de leurs bourgeois, qui étoient en colère de ce qu'on 
ne les avoit pas menés au combat. Ils juroient qu'ils 
auroient fait des merveilles, et qu'ils auroient porté la 
mort et l'effroi dans toute l'armée du Roi. Leur cha- 
grin procédoit de ce qu'ils avoient perdu un passage 
qui leur apportoit des vivres, qu'il ne leur restoit plus 
que Brie-Comte-Robert ; et n'ayant que cette seule res- 
source, ils voyoient que bientôt ils seroient en état de 
craindre la faim. Mais, quoique leurs généraux en fus- 
sent plus tristes qu'ils ne le pouvoientêtre, comme ils 
n'étoient pas persuadés de leur vaillance, ils n'osèrent 
jamais attaquer les enseignes royales; et le duc de 
Bouillon, qui alors étoit malade et que Ton avoit en- 
voyé consulter sur ce sujet, n'en avoit point été d'avis. 

Ce même jour, pendant l'absence des généraux en- 
nemis du Roi, ceux qui étoient à Paris affectionnés à la 
four et amis du ministre, firent proposer au parlement, 
par les gens du Roi 1 , une députation vers la Reine, 
pour lui rendre de très-humbles remercîments de ce 
que l'archevêque de Toulouse avoit dit de sa part. 11 
n'avoit pas si ponctuellement obéi au prince de Conti, 
qu'il n'eût fait savoir aux principaux de cette compa- 
gnie le favorable traitement qu'il avoit reçu à Saint- 
(iermain ; et ceux qui avoient de bonnes intentions en 
firent un bon usage. 

1 Pour lout ic qui se passa dans le parlement pendant le siège ou 
plutôt le blocus de Paris, voyez les Mémoires d'Orner Talon. Ils con- 
tinuent sur tous les points le témoignage de madame de Motteville. 



532 MÉM01KES DE MAuAME DE MOTTEV1LLE. 

Le premier président, qui étoit plus royaliste que 
frondeur, ou qui étoit de tous les partis quand bon lui 
sembloit, appuya celte proposition. Le président de 
Mesmes, alors assez affectionné pour la cour, le doyen 
et quelques autres en firent autant. Mais ce qu'on ap- 
peloit les frondeurs firent un grand bruit, et forcèrent 
ceux qui vouloient la dépulation à se taire. Ceux-là, 
après avoir quelque temps souffert leur mutinerie, re- 
commencèrent par plusieurs fois à la proposer ; et tou- 
jours les cris frondeurs redoublèrent à mesure que le 
zèle des sages continuoit de paroîlre. Comme les fron- 
deurs eurent peur de perdre leur cause, un d'entre 
eux courut vitement avertir le prince de Conli, qui à 
cette nouvelle vint aussitôt au Palais. 11 représenta à la 
compagnie qu'il étoit bien dur à lui, et aux autres de 
leur parti, de voir qu'ils voulussent ordonner d'une 
affaire de cette importance, pendant que leurs généraux 
étoient à la campagne, exposant leur vie pour leur que- 
relle. Avec ces raisons et le bruit des frondeurs, il rom- 
pit ce dessein; et revenante l'Hôtel-de- Ville, il crut, 
comme il étoit vrai, avoir plus vaillamment combattu 
que ceux qui étoient allés à la guerre. 

Le premier président dit tout haut, en cette occa- 
sion, qu'il étoit impossible de plus tenir le parlement 
si on en vouloit user de cette manière. Les esprits en 
effet étoient si égarés de la raison, que pendant ces 
désordres , et particulièrement dans les journées où il 
s'agissoit de quelques affaires importantes, ils portoient 
tous de petits poignards sous leurs robes, pour s'en 
servir selon leurs besoins, et l'intérêt du parli qu'ils 
avoient dans le cœur 1 . 

* Tambonneau, conseiller au parlement, et de mes amis, me Hit 
qu'il en portoit un, et que ses confrères en faisoiont mitant. Xote dt 
l'auteur.) 



CHAPITRE XXX. — 1649. 353 

Les généraux de retour, sachant ce qui s'étoit passé 
au parlement, connurent aisément que leurs affaires 
alloient mal, et que plusieurs inclinoient à la paix. Ils 
jugèrent qu'il étoit impossible que leur parti subsistât 
long-temps ; et la peur qu'ils eurent de périr les obli- 
gea de mettre en délibération, en présence de madame 
de Longueville, d'arrêter le premier président. Quel- 
ques-uns dans ce conseil furent d'avis de le faire tuer 
par le peuple, et d'en faire autant à ceux qui avoient 
témoigné approuver la députation vers la Reine. Les 
propositions les plus extrêmes y furent faites par ceux 
qui avoient plus de passion que de sagesse. Le coadjû- 
teur l n'étoit point modéré. 11 ne pratiquoit pas les ver- 
tus que le christianisme demande pour vivre selon les 
règles de l'Évangile, et selon les obligations d'un 
homme de sa profession. Ilhasardoit tout pour arriver 
au but de ses désirs ; et, voulant de la gloire, il mon- 
troit avoir des sentimens qui le déshonoroient. 

Le 9 au soir, le duc de Beaufort partit pour aller à 
Etampes au-devant d'un convoi de blé et de bétail, dont 
le peuple avoit un grand besoin. A son retour, il fut 
attaqué par les troupes que commandoit le maréchal 
de Gramont, qui n'osa le pousser tout-à-fait, de crainte 
de la multitude parisienne, qui commençoit à sortir 
pour venir au secours de leur prince bien-aimé. On 
nous dit alors que si ce général royaliste, dans un cer- 
tain défilé, eût voulu profiter de l'occasion, il auroit 
taillé en pièces le duc de Beaufort, et lui auroit pris 
tout son butin ; mais ce prince, qui ne fut que faible- 
ment attaqué, se défendant vaillamment, hasarda géné- 
reusement sa vie pour conserver celle des bœufs et des 



1 Le cardinal de Retz assure que ce fut malgré lui et à l'insligat on 
du duc de Ronillon que ces propositions furent agitées. 



334 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

moutons qui dévoient nourrir ses bons amis les Pari- 
siens. Le maréchal de La Motte alla le secourir, et lui 
aida à se tirer d'affaire, car il s'étoit un peu trop en- 
gagé au combat. 11 sortit une si grande quantité de 
peuple au-devant de lui, que toute la nuit ne put pas 
suffire pour leur donner le temps de rentrer dans la 
ville, et débrouiller cet embarras où tant de bêtes de 
toute nature se rencontrèrent mêlées ensemble. 

Le 12 février, arriva un héraut d'armes de la part 
du Roi, qui se présenta à la porte de Saint-Honoré. 
vêtu d'une mandille sans manches, de velours bleu, 
couverte de fleurs de lis d'or, une toque de velours noir 
à sa tête, et un bâton à sa main couvert d'un même ve- 
lours, et pareillement semé de fleurs de lis. Le capitaine 
de la porte l lui dit qu'il ne pouvoit le laisser entrer 
sans le consentement du prince de Conti et du parle- 
ment. M. de Maisons, qui y commandoit en qualité de 
colonel du quartier, fut celui qui en alla donner avis à 
l'un et à l'autre. 

Le parlement s'assembla aussitôt pour aviser à ce 
qu'il devoit faire. 11 fut arrêté de lui refuser l'entrée, et 
que les gens du Roi iroient à Saint-Germain représenter 
à la Reine que le Roi n'ayant point accoutumé d'en- 
voyer de hérauts à ses sujets, ils avoient refusé de le 
recevoir sous le nom d'ennemis, et la supplier de leur 
dire ce qu'elle désiroit de faire savoir au parlement. 
Cette députation ne déplut point à la cour, parce qu'elle 
étoit respectueuse, et donnoit lieu à quelques proposi- 
tions d'accommodement que tous les gens de bien dési- 



4 11 faut lire aussi sur ce point les Mémoires ifo Retz. Il prétend 
que ce héraut d'armes était un piège du cardinal ; qu'il était envoya 
pour semer des écrits diffamatoires contre la Fronde, etc. Ce fut, se- 
lon lui, le prince de Conti qui empêcha d'entendre ce héraut et d'ou- 
vrir ses paquets cachetés, f. r. 



CHAPITRE XXX. — 1649. 555 

roient avec ardeur. 11 fut ordonné, de plus, que M. de 
Maisons garderoit les paquets tout cachetés jusques à 
nouvel ordre. 

11 y en avoit trois, un pour le parlement, un autre 
pour le prince de Conti, et un autre pour la ville * . Dans 
le premier, le Roifaisoit mention de la déclaration qui 
avoit été faite à sa sortie, par laquelle on leur enjoignoit 
d'aller à Montargis; et de celle qui avoit été donnée 
contre eux en conséquence de leur désobéissance, où 
tous ceux de cette compagnie étoient déclarés crimi- 
nels de lèse-majesté ; et la conclusion étoit que, nonob- 
stant cela, la Reine ouvrant les bras de sa miséricorde 
par une bonté tout extraordinaire, elle leur promettoit 
et leur donnoit sa foi de Reine que s'ils vouloient obéir 
à la première déclaration qui les condamnoit d'aller à 
Montargis, alors, rétablissant l'autorité du Roi par cette 
obéissance, elle les remettroit dans leurs droits et pri- 
vilèges, et leur pardonneroit toutes leurs révoltes pas- 
sées, sans vouloir jamais s'en souvenir : et, dans uu 
Mémoire particulier, on leur faisoit espérer de plus 
grandes grâces s'ils vouloient députer vers la Reine. 

Dans le second, le Roi mandoit au prince de Conti 
qu'ayant été déclaré criminel de lèse-majesté, pour 
avoir manqué d'obéir à la première déclaration qui lui 
ordonnoit de se rendre dans six jours auprès de Sa Ma- 
jesté, à faute de quoi il avoit été privé de ses charges 
et gouvernemens, que s'il vouloit dans ce même terme 
obéir aux ordres du Roi, la Reine lui promettoit de le 
remettre dans sa première innocence, et dans la jouis* 



* Monglat dit que le héraut, ennuyé d'attendre à la porte Saint-Ho- 
noré, et voyant qu'on ne l'introduisait pas dans la ville, « s'en retourna 
à Saint-Germain, et laissa son paquet sur la barrière. Le capitaine de 
la garde le prit sans l'ouvrir, et l'envoya aux généraux qui le supprimè- 
rent. » (Mém., quinzième campagne.) f b. 



336 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVJLLE. 

sauce de ses biens, charges el gouvcrnemcns : et le Mé- 
moire particulier faisoit espérer de plus grandes grâces 
cl un plus long délai s'il vouloit le demander. 

La ville ayant de même été conviée, par une pre- 
mière déclaration, de se séparer du parlement et de ses 
intérêts, n faute de quoi tous les habitans étoient trai- 
tés de rebelles, on leur mandoil que s'ils vouloient ren- 
trer en eux-mêmes et obéir au Roi, la Reine leur par- 
donnerait leurs fautes, et redonnerait tout de nouveau 
aux habitans de Paris leurs droits et privilèges accou- 
tumés, les traitant comme bons et fidèles sujets, les- 
quels Sa Majesté avoit toujours tendrement aimés. 

Les députés du parlement envoyèrent demander des 
passe-ports à Saint-Germain pour y aller, selon ce qui 
avoit été résolu à la venue du héraut. Les frondeurs 
furent au désespoir de cette députation, et le duc de 
Beaufort, le maître du peuple, déclara qu'il vouloit faire 
tuer ceux qui proposeraient des conditions de paix sans 
chasser le cardinal du ministère. Mais toutes ces me- 
naces ne purent empêcher que les négociations n'allas- 
sent à leur fin. La Reine refusa les passe-ports aux gens 
du Roi, les voulant traiter de particuliers, à cause 
qu'elle prétendoit que le parlement étoit interdit et dé- 
claré criminel. Cette hauteur, non plus que toutes les 
autres, ne fut pas soutenue ; et il fallut se résoudre de 
les envoyer dans la forme que les gens du Roi le sou- 
haitèrent, et même il fallut que la Reine les traitât fa- 
vorablement. Sa prudence et son ministre lui conseil- 
lèrent de le faire en cette occasion, où elle n'étoit pas 
en pouvoir d'agir selon ses sentimens. Les affaires se 
traitèrent entre le ministre et les députés assez généra- 
lement, parce que des deux côtés on se tint assez serré, 
chaque parti n'osant paraître vouloir ce qu'en effet ils 
désiraient comme le remède de tous leurs maux. 



CHAPITRE XXX. — 1*49. 357 

Les députés, à leur retour, furent au parlement ren- 
dre compte de leur voyage. Les généraux eurent peur 
que cette narration n'apportât quelque changement 
dans les esprits, parce que le désir de la paix et du re- 
pos est naturellement imprime dans le cœur de tous 
les hommes raisonnables. Le prince de Conli, de con- 
cert avec tous les autres, l'interrompit, en présentant 
au parlement un envoyé de la part de l'archiduc 1 , qui 
leur promettoit du secours et les exhortoit à se bien dé- 
fendre. 

Il étoit vrai que le marquis de Noirmou tiers avoit 
commerce avec l'archiduc, par Laigues et son ami, qui 
avoit élé envoyé en Flandre pour traiter avec ce prince 
de la part des principaux de ce parti; et il étoit demeuré 
d'accord avec eux qu'ils se pourroient servir de son 
nom pour persuader aux peuples ce qu'ils jugeroient 
être nécessaire à leur défense. Ils firent donc paroître 
ce courrier espagnol, pour éluder les propositions d'ac- 
commodement qu'ils crurent se devoir faire ensuite du 
récit des gens du Roi. 

Plusieurs du parlement * furent étonnés quand ils 
entendirent nommer le nom de l'archiduc. Quelques 
autres en eurent de la joie; et, par la diversité de leurs 

* Celte admission d'un envoyé de l'archiduc, chargé de traiter direc- 
tement avec le parlement des intérêts extérieurs de la France, devint 
une très- grosse affaire. Voyez, à ce sujet, les Mémoires de Retz, qui 
rapporte le discours de cet envoyé en plein parlement, et les débals que 
souleva la présence de cet étranger et la question de savoir s'il fallait 
ou non traiter avec lui, c'est-à-dire avec l'Espagne qu'il représentait. 

F. R. 

* « Le président de Mcsmes, dit ironiquement Retz, fit une exclama- 
lion au seul nom de l'envoyé de l'archiduc, éloquente et pathétique au- 
dessus de tout ce que j'ai lu en ce genre dans l'antiquité ; et en se tour- 
nant, avec les yeux noyés dans les larmes vers le prince de Conti : c Est-il 
« possible, monsieur, s'écria t- il, qu'un prince du sang de France propose 
« de donner séance sur les fleurs de lis à un dépulé du plus cruel ennemi 
« des fleurs de lis. » (Mém. de Retz, année 16*9.) r. r. 

ii. 29 



338 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

sentimens, ils témoignèrent la différence de leur vertu et 
de leur équité. Cela fil que beaucoup de ceux qui n étoient 
que médiocrement bien disposés se résolurent tout-à- 
fait à bien faire : car il n'est pas facile d'aller si vite dans 
le dernier emportement du mal et du crime ; et l'an- 
cienne impression gravée presque dans le cœur de tou- 
tes les nations, du devoir des sujets envers leurs souve- 
rains, ne s'efface pas si facilement. 

Après la harangue du prince de Conti, la graïuT- 
chambre délibéra si on devoit écouter l'envoyé de l'ar- 
chiduc. Ils doutèrent, avec raison, s'ils pouvoient en- 
trer en commerce avec l'ennemi de l'État: et la plus 
grande partie de ceux qui composoienl cette compagnie 
voulurent éviter le crime de lèse-majesté, et de se met- 
tre au nombre des rebelles déclarés. Il fut arrêté sur 
cette extraordinaire délibération qu'ils l' entendraient, 
et qu'après l'avoir ouï ils en iroient rendre compte à la 
Reine. Beaucoup de ceux qui opinèrent furent d'avis 
d'envoyer les paquets fermés à Saint-Germain, et ils en 
furent loués par les gens de bien. 

L'envoyé commença par une lettre de créance qu'il 
présenta dans la grand'chambre, qui avoit été écrite à 
Paris; puis il dit que l'archiduc ayant refusé tous \e> 
avantages qui lui avoienl été proposés par la Reine, il 
lui avoit commandé de venir demander au parlement 
la paix des deux couronnes, à des conditions dont ils 
seroient eux-mêmes les juges. 11 leur dit que l'archiduc 
ne vouloit point traiter avec le cardinal Mazarin, étant 
condamné par une si célèbre compagnie ; qu'il auroit 
cru ne pouvoir trouver aucune sûreté avec lui, et qu'il 
espéroit la rencontrer tout entière par leur entremise; 
qu'au refus de la paix qu'il leur demandoit , il leur of- 
froit une armée de vingt mille hommes, qui étoit sur 
la frontière toute prête à les bien servir. 



CHAPITRE XXX. — 1649. 339 

Ensuite de cette harangue, le harangueur fut remer- 
cié, et il se retira; puis on ordonna que les gens du Roi 
seroient écoutés. Ils avoient été interrompus par le 
prince de Conti, comme je l'ai remarqué, exprès pour 
empêcher l'effet de. leurs paroles; mais cette mauvaise 
finesse ne put empêcher leur narration. Ils dirent à leur 
compagnie que la Reine les a voit bien reçus, et leur 
avoit fait dire par M. le chancelier, au nom du Roi, 
qu'elle n'avoit point trouvé mauvais le refus qu'ils 
avoient fait du héraut qu'elle leur avoit envoyé; qu'elle 
avoit reçu leurs excuses pour bonnes et légitimes, puis- 
qu'ils avoient horreur du nom de rebelles ; et que Sa- 
dite Majesté les avoit assurés qu'aussitôt qu'ils vou- 
draient s'humilier et rendre au Roi son fils le respect 
qu'ils lui dévoient comme bons et fidèles sujets, elle 
leur donneroit sûreté pour leurs vies, leurs biens et 
leurs charges. Ils dirent aussi que Monsieur et M. le 
prince leur en avoient dit autant; que de plus M. le 
chancelier les avoit conviés au retour, pour aviser tous 
ensemble aux moyens d'une bonne paix ; et qu'ils n'é- 
toient point entrés en matière sur aucun article, ayant 
voulu observer particulièrement les ordres qu'ils avoient 
reçus de la compagnie. 

On délibéra tout de nouveau là -dessus; et il fut ar- 
rêté qu'on députeroità Saint-Germain, pour remercier 
la Reine des obligeantes paroles qu'elle avoit dites en 
leur faveur, et pour lui rendre compte de l'envoyé de 
l'archiduc. . 

Ce fut vers ces mêmes jours que la Reine, qui faisoit 
la guerre par raison, et qui, selon les conseils des doc- 
teurs qu'elle avoit consultés, travailloit par bonté à 
faire la paix, voulut faire une action tout-à-fait charita- 
ble, et suivre exactement les conseils que Dieu même 
nous donne dans Y Evangile. Car, outre l'argent qu'elle 



740 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTfcVILLE. 

envoyoit souvent en secret distribuer aux pauvres, elle 
vendît des pendans d'oreille de diamans d'une grande 
valeur, et faits d'une agréable manière, qu'elle n* 3 voit 
point encore mis, et en donna les prémices et le prix 
à ceux qui, dans les rues de Paris, vomissoient chaque 
jour quelques imprécations contre elle. 



CHAPITRE XXXÏ 



(1049). — Affaires d'Angleterre. Procès de Charles I". — Détresse de 
la Heine Henriette. — Harangue du roi sur l'échafaud. — Exécution 
de ce prince. — Douleur de son épouse. — Madame de Mottcville se 
rend à Saint-Germain. — Désolation des campagnes autour de Paris. 

— Railleries de la cour contre la Fronde. — Franchise de madame de 
Mottcville vis-à vis de la régente. — Celle princesse croit, en sou- 
tenant Mazarin, défendre l'autorité royale. — Son irritation contre 
les exhortations pacifiques du nonce et de l'ambassadeur de Venise. 

— Elle faille même accueil aux paroles du premier président. — Ma- 
zarin met les injures à profit — Anne d'Autriche accorde du blc aux 
Parisiens- — Réponse écrite qu'elle remet à la dépulation du par • 
lement. — La Fronde déclare la paix impossible avec Mazarin. — ta 
populace menace le premier président. — Le duc de Beau fort apaise 
ce désordre. — Sang-froid de Mathieu Mole. - Mécontentement des 
généraux de la Fronde. 



Il faut interrompre le cours de cette négociation pour 
marquer ici le plus horrible attentat qui ait jamais été, 
la plus criminelle action que des hommes aient jamais 
commise, que notre siècle a vue avec horreur, et qui 
arriva en Angleterre, lorsque notre souveraine étoit 
occupée à corriger la révolte de ses sujets. Ce récit 
causera de l'étonnement aux races futures, et devoit 
être d'un mauvais augure pour la Reine et pour les 
peuples, qui voyoient que les châtimens de Dion étoient 



CHAPITRE XXXT — 1649J 341 

près de tomber sur la terre, pour la punir de l'injus- 
tice qui étoit répandue en elle par tant d'impiétés et de 
crimes. 

Il sembloit que la justice divine menaçoit tous les 
rois de l'Europe, puisqu'elle n'épargnoit pas un des 
plus innocens, et qu'elle tomboit alors sur la tête d'un 
grand Roi, qui étoit un bon prince, et dont la vie étoit 
exempte de tout reproche, à l'exception d'une hérésie 
qu'il avoit reçue de ses pères, et dont il semble que 
son malheur étoit la suite, comme le péché de Henri VIII 
on étoit la source. Le zèle qu'il avoit pour la religion 
marquoit sa foi; et ses bonnes intentions vraisembla- 
blement pou voient attirer sur lui la miséricorde de 
Dieu, et les Véritables lumières dont il avoit besoin pour 
se tirer de cet aveuglement. Mais, par un arrêt impé- 
nétrable de Dieu, il périt rempli de vertus; et sa fin 
nous va faire voir quel monstre de cruauté est l'homme 
quand il s'abandonne à ses passions, et qu'il n'a point 
la piété et la véritable religion pour guide. 

Il n'y a jamais rien eu de plus pitoyable que l'état où 
éloit alors cette grande famille royale d'Anglelerre. 
Elle étoit persécutée par ses sujets, trahie de ceux qui 
leur dévoient tout; et ceux dont avec justice elle devoit 
espérer du secours étoient forcés de l'abandonner. Les 
embarras de la guerre civile, que la Reine avoit sur les 
bras, l'empêchoieht de secourir le roi d'Angleterre à qui 
elle éloit obligée, et pour qui elle disoit quelle conser- 
voit beaucoup d'amitié; mais, à son extrême regret, 
une amitié infructueuse, et qui devoit donner de la con- 
fusion et de la douleur à une grande Reine comme la 
nôtre, dont la bonne volonté devoit être accompagnée 
de puissance, et paroîlre par les effets plutôt que par 
les paroles. 

Alors ce grand Roi étoit réduit à chicaner sa vie en 

29. 



342 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEY1LLE. 

se défendant contre ses sujets, comme auroit fait le 
moindre homme du monde. Il avoit été amené par eux 
de l'île de Wight à Londres, où il avoit été long-temps 
prisonnier; et la chambre haute * travailloit à lui faire 
son procès avec une insolente barbarie et une injustice 
manifeste. La Reine, trop embarrassée de ses affaires 
et peu en état de se faire craindre, pour tout secours 
envoya un ordinaire du Roi en Angleterre, pour sollici- 
ter les rebelles en sa faveur; mais ce fut inutilement, 
et ce prince malheureux, quand cet homme arriva, 
n'en avoit plus besoin. 

Pendant que ces hommes dénaturés trait oient leur 
roi de criminel , qu'il Taccusoient d'avoir fait de gran- 
des trahisons à leur nation, et d'avoir fait la guerre 
contre eux, la Reine sa femme étoit dans le Louvre, 
souffrant beaucoup de nécessités*. Elle avoit déjà vendu 
presque toutes ses pierreries pour en envoyer l'argent 
au Roi son mari, qu'elle tâchoit de secourir par toutes 
les voies possibles ; et le reste de ses diamans avoit été 
employé à la nourrir dans Paris, où elle se trouva as- 
siégée avec les rebelles. Elle étoit affectionnée au parti 
royal, et le mauvais état des affaires de la Reine la pri- 



1 Charles I er fut jugé par une haute cour, et non par la chambre 
haute. 

* Voici ce qu'en dit le cardinal de Retz : « Cinq ou six jours devant 
que le Roi sortit de Paris, j'allai chez la reine d'Angleterre, que je 
trouvai dans la chambre de madame sa fille, qui a été depuis madame 
d'Orléans. Elle me dit d'abord : « Vous voyez, je viens tenir compagnie 
« à Henriette. La pauvre enfant n'a pu se lever aujourd'hui faute de 
« feu. » Le vrai éloit qu'il y avoit six mois que le cardinal n'a voit fait 
payer la Reine de sa pension; que les marchands ne voûtaient plus 
fournir, et qu'il n'y avoit pas un morceau de bois dans la maison. Vous 
me faites bien la justice d'être persuadée que madame d'Angleterre ne 
demeura pas le lendemain au lit faute d'un fagot. » Ceci se passait au 
mois de janvier 1 Retz ajoute qu'il exagéra la honte de cet abandonna 
ment, et que le parlement envoya quarante mille livres à la reine d'An- 
gleterre. F. R. 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 345 

voit des assistances qu'elle avoit accoutumé d'en rece- 
voir. Elle fut contrainte , dans cette nécessité , de de- 
mander, comme elle disoit elle-même, une aumône au 
parlement ; et je pense qu'elle en tira environ vingt 
mille francs pour sa subsistance. 

Comme j'avois l'honneur de la voir souvent, étant 
logée dans le Louvre, par la grâce qu'elle m'avoit faite 
de m'y recevoir 1 , elle me fit connoître l'état où elle 
étoit, qui étoit digne de compassion, et dont les par- 
ticularités seroient étonnantes. Tous les grands de la 
terre, qui croient être destinés à une puissance perma- 
nente, et qui s'imaginent que leur grandeur, leurs 
plaisirs et leur apparente gloire ne sauroient finir, de- 
vroient méditer ceci, pour apprendre à se détromper 
de leurs fausses opinions. La mendicité où cette il- 
lustre princesse étoit réduite étoit affligeante ; mais elle 
ne se pouvoit comparer au malheur qu'elle avoit sujet 
de craindre, et qui enfin lui arriva par Tordre de Dieu, 
pour lui faire sentir la différence des plus grands biens 
et des plus grands maux qui puissent arriver dans la 
vie. On peut dire d'elle qu'elle a goûté ces deux étals 
dans toute leur étendue. 

Depuis le siège de Paris, elle avoit toujours été fort 
en peine de ce quelle ne recevoit point de nouvelles du 
Roi son mari, qu'elle savoit avoir été mené à Londres, 
où il étoit gardé si soigneusement, qu'il fut impossible 
à ce prince de lui écrire : et comme on se flatte ordi- 
nairement, la reine d'Angleterre croyoit que la guerre 
et les troubles de la France l'empêchoient en quelque 
façon de recevoir de ses lettres, et que toutes ces choses 
retardoient les courriers. Le roi d'Angleterre, pendant 

1 La Reine eut la bonlé et le soin d'envoyer de Saint-Germain re- 
mercier la reine d'Angleterre de la protection qu'elle m'avoit donnée. 
(Note de fauteur.] 



7M MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

ce silence à l'égard de la Reine, fut occupé à répondre 
dans la chambre haute du parlement d'Angleterre aux 
accusations qu'on lui faisoil d'avoir fait de grandes 
trahisons à l'Etat, et d'avoir été trouvé l'épée à la main 
contre ses sujets. 

Ce Roi, sans répondre à ces crimes fabuleux, main- 
tint toujours que la chambre haute n'avoit point de 
droit déjuger les rois, et que, selon les lois et la rai- 
son, il ne devoit pas être traité. de cette sorte. Mais le 
président de la chambre, aussitôt qu'il parloit de lois, 
de justice et de raison, lui répondit qu'ils ne pouvoient 
souffrir qu'étant un malfaiteur, et présenté devant eux 
en qualité de prisonnier, il voulût entreprendre de dis- 
puter l'autorité de cette chambre, et qu'il ne lui appar- 
tenoit pas de la contester. Ce pauvre prince fut plu- 
sieurs fois amené devant ces injustes juges, renvoyé, et 
accablé de calomnies. II refusa toujours constamment 
toutes les propositions qu'on lui fit, parce qu'il crut 
qu'elles blessoient la religion qu'il professoit. 

Il ne manquoit ni de courage ni d'esprit pour bien 
maintenir ses raisons; mais, comme il avoit laissé pas- 
ser les bonnes occasions de s'accommoder, qu'il n'avoit 
point de forces, d'amis, d'argent ni d'armée pour se 
défendre, il fut enfin condamné à la mort, refusant 
toujours de reconnoître la juridiction de la chambre, 
et cette chambre lui défendant de s'y opposer. Cet ef- 
froyable arrêt fut conçu en des termes aussi abomi- 
nables que le procédé de ses infâmes juges étoit rempli 
d'iniquités et de malice. Le président prononça que 
Charles Stuart étant atteint et convaincu des crimes et 
charges dont il étoit accusé, la chambre ordonnoit que 
ledit Charles Stuart, comme tyran, traître, meurtrier 
et ennemi du public, seroit mis à mort, par la sépa- 
ration de sa tête d'avec son corps. 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 345 

Après cet horrible arrêt, ce malheureux Roi, le 9 de 
février de cetle année 1649, sur les dix heures du ma- 
tin, fut conduit de Saint-James à pied par dedans le 
parc, au milieu d'un régiment d'infanterie, tambour 
battant et enseignes déployées, avec sa garde ordinaire, 
armée de pertuisanes. Quelques gentilshommrs le sui- 
virent en cet état , allant devant et après lui , la tète 
nue. Le sieur Juxson , docteur en théologie, qui étoit 
évêque de Londres, le suivoit; et le colonel Thomlin- 
son , qui avoit la garde de Sa Majesté. Tous deux rac- 
compagnèrent, parlant à lui la tête nue. 

Il vint depuis ledit parc de Saint-James, au travers 
de la galerie de Whitehall , jusques à la chambre où 
pendant sa puissance il couchoit ordinairement. Delà, 
il entra dans un cabinet où il avoit accoutumé de prier 
Dieu , et y demeura quelque temps à faire sa prière. 11 
refusa de dîner, parce que, ayant communié une heure 
auparavant, il avoit bu un peu de vin ; et il crut qu'il 
suffisoit pour le conduire à la mort , et pour aller jus- 
qu'au lieu où il la devoit recevoir. Il fut accompagné de 
Juxson, du colonel Thomlinson, et de quelques autres 
officiers qui avoient charge de le suivre. Sa garde du 
corps et ses mousquetaires étoient rangés depuis sa 
chambre jusques à la salle des banquets. Au dehors 
de cette salle, sur la place publique, l'échafaud étoit 
dressé. 11 étoit couvert de noir : le billot étoit au mi- 
lieu, et la hache à côté, toute prête à trancher la tête 
de ce grand prince, le plus vertueux de tous les hom- 
mes. Plusieurs compagnies de cavalerie et d'infanterie 
étoient rangées aux deux côtés de l'échafaud, avec une 
grande confusion de peuple, qui fort paisiblement vou- 
loit assister à ce spectacle. 

Le Roi , étant arrivé sur l'échafaud , jeta les yeux at- 
tentivement sur la hache et le billot, et demanda au 



346 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

colonel Haker s'il n'y en avoit point de plus haut. Puis 
il leur parla à tous avec une grande tranquillité d'es- 
prit, ayant dans son visage un air si noble et si majes- 
tueux, qu'à moins que d'avoir pour spectateurs et au- 
diteurs des assassins et des bourreaux , ils en auroient 
été touchés. Son discours est beau pour un roi chré- 
tien qui, trompé dans sa religion, croyoit être un mar- 
tyr de son Église. Il se confesse coupable de l'injuste 
mort de Strafford, à laquelle il se repent d'avoir con- 
senti. Un Anglais, bon serviteur de son Roi et bien in- 
struit de ses affaires, me compta toutes les particulari- 
tés que je viens d'écrire, avec celles qui suivent jusques 
à sa mort. Ce fut la même personne qui me donna la 
harangue suivante. 

HARANGUE DU ROI D'ANGLETERRE , FAITE PAR LUI A SES 
SUJETS 1 SUR L'ÉCHAFAUD, ET PARTICULIÈREMENT AU 
COLONEL THOMLINSON. 

« J'ai fort peu de chose à dire : c'est pourquoi je 
m'adresse à vous, et vous* dirai que je me lairois volon- 
tiers, si je ne craignois que mon silence ne donnât 
sujet à quelques-uns de croire que je subis la faute, 
comme je fais le supplice. Mais je crois que, pour 
m'acquitter envers Dieu et mon pays, je dois me justi- 
fier comme bon chrétien et bon roi, et finalement 
comme homme de bien; Je commencerai par mon in- 
nocence ; et en vérité je crois qu'il n'est pas nécessaire 
de vous entretenir long-temps sur ce sujet. Tout le 
monde sait que je n'ai jamais commencé la guerre 
avec les deux chambres du parlement ; et j'appelle Dieu 

' Elle est traduite de l'anglais en assez mauvais français; et sans doute 
elle est plus belle en sa langue : je l'ai écrite de la même manière qu'elle 
m'a été donnée. (Note dé l'auteur.) 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 347 

à témoin , auquel je dois bientôt rendre compte , que 
je n'ai jamais eu intention d'usurper sur leurs privi- 
lèges. Au contraire, ils commencèrent eux-mêmes, en 
se saisissant des arsenaux (ils confessent qu'ils m'ap- 
partiennent) ; mais ils jugèrent qu'il leur ctoit néces- 
saire de me les ôter : et pour le faire court, si quel- 
qu'un veut regarder les dates de leurs commissions et 
des miennes, comme les déclarations, il verra évidem- 
ment qu'ils ont commencé ces malheureux désordres, 
et non pas moi ; de sorte que j'espère que Dieu vengera 
mon innocence. Non . je ne le veux pas, j'ai de la cha- 
rité. A Dieu ne plaise que j'en impute la faute aux 
deux chambres : il n'est pas besoin d'en charger ni 
l'une ni l'autre. J'espère qu'elles sont exemptes de ce 
crime ; car je crois que les mauvais ministres d'entre 
eux et moi ont été les causes principales de tout ce 
sang répandu : tellement que , par manière de parler, 
comme je m'en trouve exempt , j'espère et prie Dieu 
qu'ainsi soit qu'ils le soient aussi. Néanmoins, à Dieu 
ne plaise que je sois si mauvais chrétien , que je ne 
confesse que les jugemens de Dieu sont justes contre 
moi ; car souvente-fois il punit justement par une in- 
juste sentence : cela se voit ordinairement. Je dirai 
seulement qu'un injuste arrêt que j'ai souffert être exé- 
cuté contre Strafford est puni présentement par un au- 
tre injuste, donné contre moi-même. 

« Ce que jai dit jusqu'ici, c'est pour vous faire voir 
mon innocence. Maintenant, pour vous faire voir que 
je suis bon chrétien, voilà un honnête homme (mon- 
trant au doigt le sieur Juxsonï, lequel portera témoi- 
gnage que j'ai pardonné à tout le monde, et en parti- 
culier à ceux qui sont auteurs de ma mort. Quels ils 
sont? Dieu le sait : je ne désire pas le savoir. Je prie 
Dieu de leur pardonner. Mais ce n'est pas tout '. il faut 



348 MÉMOIRES DE MADAME DE MOFTEV1LLE. 

bien que ma charité passe plus avant. Je souhaite qu'ils 
se repentent ; car véritablement ils ont commis un 
grand péché en cette occurrence. Je prie Dieu, avec 
saiut Etienne, qu'ils n'en reçoivent pas la punition; 
non seulement cela, mais encore qu'ils puissent prendre 
la vraie voie d'établir la paix dans le royaume ; car la 
charité me commande non- seulement de pardonner aux 
personnes particulières, mais aussi de tâcher jusqu'à 
mon dernier soupir de mettre la paix dans le royaume. 
« Maintenant , messieurs , il faut vous faire voir 
comme vous êtes en mauvais chemin, et tâcher de vous 
remettre en un meilleur. Premièrement, pour von 
montrer que vous vous détournez de la justice, je vous 
dirai que tout ce que vous avez jamais fait, à ce que 
j'en ai pu concevoir, a été par voie de conquête. Cer- 
tainement c'est une mauvaise voie? car une conquête, 
messieurs, n'est jamais juste, s'il n'y a quelque bonne 
et légitime cause, soit pour quelque tort reçu, ou ayant 
droit légitime; et alors, si vous outre-passez cela, 
la première contestation que vous avez rend votre 
cause injuste à la fin, quoiqu'elle fut juste au commen- 
cement. Mais si ce n'est par conquête, c'est une grande 
violence, comme un pirate reprocha un jour à Alexan- 
dre qu'il étoit le grand voleur, mais que pour lui il se 
contentoit de n'être que le petit. De sorte, messieurs, 
que je trouve la voie que vous tenez fort mauvaise. A 
présent, pour vous mettre en bon chemin, soyez as- 
surés que vous ne ferez jamais bien, et que Dieu ne 
vous assistera jamais, que vous ne donniez à Dieu ce 
qui appartient à Dieu, et au Roi ce qui appartient au 
Roi ? je veux dire à mes successeurs ; et au peuple ce 
qui appartient au peuple. Je suis autant pour le peuple 
qu'aucun de vous. 11 vous faut donner ce qui appar- 
tient à Dieu, en réglant son Église droitement selon 



CUAPITHE XXXI. — lt)4D. 541) 

l'Écriture, laquelle est à présent en désordre. Pour 
vous en dire la voie en détail présentement, je ne le 
puis faire. Je vous dirai seulement qu'il seroit bon 
d'assembler un synode national, où chacun pourvoit 
disputer avec toute liberté, et que les opinions qui pa- 
roîtroient évidemment bonnes fussent suivies. 

« Quant au Roi, en vérité je ne veux pas (puis se 
tournant vers un gentilhomme qui touchoit à la hache : 
Ne gâtez pas la hache) ; quant au Roi, les lois du 
royaume vous en instruiront clairement : et partant, 
comme cela me touche en mon particulier, je ne vous 
en dis qu'un mot en passant. Pour le peuple, certaine- 
ment je désire autant sa liberté et franchise que qui que 
ce soit, mais il faut que je vous dise qu'elle consiste à 
être conservée par les lois, par lesquelles ils soient 
assurés de leurs vies et de leurs biens. Ce n'est pas 
qu'il faille qu'ils aient part au gouvernement, messieurs, 
cela ne leur appartient pas. Un souverain et un sujet 
sont bien différens l'un de l'autre; et pourtant jusqu'à 
ce que vous fassiez cela, je veux dire que vous mettiez 
le peuple en cette sorte de liberté, certainement il n'en 
aura jamais. Messieurs, c'est pour ce sujet que je suis 
ici. Si j'eusse voulu donner lieu à un arbitrage, afin de 
changer les lois selon la puissance du glaive, j'eusse pu 
éviter ceci. Partant, je vous dis et prie Dieu qu'il en 
détourne son châtiment de dessus vous; car je suis 
martyrisé pour le peuple véritablement. Messieurs, je 
ne vous tiendrai pas long temps : je vous dirai seule- 
ment que j'eusse pu demander quelque peu de temps 
pour mettre ceci en meilleur ordre et le digérer mieux ; 
mais j'espère que vous m'excuserez. J'ai déchargé ma 
conscience. Je prie Dieu que vous preniez les voies les 
plus propres pour le bien du royaume et votre propre 

salut. » 

». 30 



350 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

Alors le sieur Juxson dit au Roi : « Ne plaît-il pas à 
« Votre Majesté, quoique l'affection qu'elle a pour la 
« religion soit assez connue, de dire quelque chose 
« pour la satisfaction du peuple? » 

Le Roi alors lui répondit : « Je vous remercie de tout 
« mon cœur, monseigneur, parce que j'allois oublier 
« ce que j'avois eu dessein de dire. » Puis, se tournant 
vers le peuple, lui dit : « Messieurs, je pense que ma 
« conscience et ma religion est fort bien connue de tout 
« le monde, et partant je déclare devant vous tous que 
« je meurs chrétien, professant la religion de l'Église 
« anglicane, en l'état que mon père me l'a laissée; et 
« je crois que cet honnête homme (montrant le sieur 
« Juxson) le témoignera. » Puis, se tournant vers les 
officiers, il dit : « Messieurs, excusez-moi en ceci, ma 
« cause est juste, et mon Dieu est bon ; je n'en dirai 
« pas davantage. » Puis il dit au colonel Haker : «Ayez 
« soin, s'il vous plaît, qu'on ne me fasse pas languir. » 
Et alors, un gentilhomme approchant de la hache, le 
Roi lui dit : « Prenez garde à la hache, je vous prie, 
« prenez garde à la hache. » 

En suite de quoi le Roi , parlant à l'exécuteur, lui dit : 
« Je ferai ma prière fort courte, et alors j'étendrai les 
« bras.... » Puis le Roi demanda son bonnet de nuit 
au sieur Juxson, et, l'ayant mis sur sa tête, il dit à 
l'exécuteur : « Mes cheveux vous empêchent-ils? » Le- 
quel le pria de les mettre sous son bonnet : ce que le 
Roi fit, aidé de Tévêque et de l'exécuteur. Puis le Roi, 
se tournant derechef vers l'évéque, lui dit encore une 
fois : « Ma cause est juste, et mon Dieu est bon. » Alors 
le sieur Juxson lui dit : « Il n'y a plus qu'un pas, Sire, 
« et ce pas est fâcheux, mais il est court; et vous pou- 
a vez considérer qu'il vous transportera promptement 
« de la terre au ciel, et là vous trouverez beaucoup de 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 351 

« joie. » Le Roi lui répondit : « Je vais d'une couronne 
« corruptible à l'incorruptible, où il ne peut pas y avoir 
a de trouble, non, aucun trouble du monde. — Oui, 
« lui dit le sieur Juxson, vous changez votre couronne 
« temporelle à une éternelle : c'est un fort bon échange . » 
Le Roi dit ensuite à l'exécuteur : « Mes cheveux sont-ils 
« bien? » Puis il ôta son manteau, et donna son cordon 
bleu, qui est l'ordre de la Jarretière, audit sieur Juxson, 
disant : « Souvenez- vous ; » et le reste il le dit tout bas. 
Puis le Roi ôta son pourpoint, et demeurant avec sa 
camisole, remit son manteau sur ses épaules. Puis, 
regardant le billot, dit à l'exécuteur : « 11 vous le faut 
« bien attacher. — 11 est bien attaché, » lui répondit-il. 
Et le Roi, continuant, lui dit : « On le pouvoit faire plus 
« haut. — Il ne le sauroit, Sire, pour être bien. » A 
quoi le Roi ajouta : « Quand j'étendrai les bras, 
« alors.... » Après quoi, ayant dit deux ou trois mots 
tout bas et debout, les yeux et les mains levés au ciel, 
il s'agenouilla incontinent, mit son cou sur le billot ; 
et alors, l'exécuteur remettant encore ses cheveux sous 
son bonnet, le Roi lui dit, pensant qu'il Tallât frapper : 
« Attendez le signe. — Je le ferai, Sire, » lui répondit 
cet homme. Puis, faisant une petite pause, le Roi peu 
après étendit les bras, et l'exécuteur sépara sa tête 
d'un seul coup. Quand la tête fut tranchée, l'exécuteur 
la prit et la montra au peuple, et son corps fut mis en 
un coffre couvert pour ce sujet de velours noir. 

Sic transit gloria mundi. 

Peu de jours après cet horrible meurtre, la reine 

d'Angleterre reçut une fausse nouvelle qui lui apprit 

«que le Roi son mari avoit été amené de la prison jusque 

sur l'échafaud ; qu'on lui avoit voulu couper la tête, 



352 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

mais que le peuple s'y étoit oppose. Je crois que milord 
Germain son ministre, qui sa voit le mauvais état des 
affaires du Roi son mari, la voulut préparer par cette 
fabuleuse histoire à ce funeste coup; et cette princesse, 
quoiqu'elle ne vit son mal qu'à demi, en nous contant 
cette pitoyable aventure jeta beaucoup de larmes; mais 
elle se consoloit dans l'espérance que le peuple le sau- 
veroit, puisqu'il commençoit à s'émouvoir en sa faveur. 
Le 19 du mois, elle reçut enfin cette horrible nou- 
velle comme véritable, et on ne put pas lui déguiser 
son malheur plus long-temps. Ce mal si grand, si ter- 
rible et si certain, produisit en elle tous les sentimens 
de douleur qu'elle étoit capable de sentir. Cette mal- 
heureuse Reine s'affligea et souffrit infiniment, mais 
elle ne mourut point; et ce qui pouvoit être le seul 
remède de ses. maux lui manqua en cette occasion. 

Poi que jamas muere un triste 
Quando convienne que muera * . 

Elle m'a souvent dit elle-même qu'elle étoit étonnée 
comment elle avoit pu survivre à ce malheur. Elle con- 
noissoit que la vie ne lui pouvoit plus être agréable. 
Elle perdoit une couronne; mais ce qu'elle regrettoit 
le plus, c'étoit un mari bon, juste, sage, digne de son 
amitié et de l'amour de ses sujets. Elle étoit tombée 
dans une condition déplorable; et, de la plus opulente 
reine de la terre, elle ne voyoit alors dans l'avenir, et 
selon toutes les apparences, qu'une continuelle suite 
de misères et d'afflictions qui dévoient lui faire de 
l'horreur. Elle avoit des lumières et de nobles senti- 
mens, et par conséquent elle devoit voir tout ce qu'elle 
perdoit, et ce qu'elle devoit à la mémoire d'un roi qui 

1 Un malheureux ne meurt jamais quand il lui convient de mourir. 



CHAP1TRK XXXI. — 1649. 353 

l'avoit fort aimée, qui lui avoit donné sa confiance tout 
entière, et qui l'avoit toujours infiniment considérée. 
11 avoit partagé sa grandeur et ses richesses avec elle : 
il étoit juste alors qu'elle goûtât une grande part de ses 
amertumes, et qu'elle mourût tous les jours de sa vie, 
au lieu de ce qu'il étoit mort une fois. Elle en a porté 
en effet un deuil perpétuel et sur sa personne et dans 
son cœur : autant néanmoins que selon son humeur 
elle en a été capable, car naturellement elle avoit plus 
d'enjouement dans l'esprit que de sérieux. 

Le premier jour de sa douleur, je n'eus point l'hon- 
neur de la voir, parce que la violence de son mal la 
rendit invisible; mais le lendemain, ayant obtenu par 
l'aide de mes amis un passage pour aller trouver In 
Reine à Saint-Germain, je fus prendre congé de cette 
Reine affligée. D'abord qu'elle me vit, elle me com- 
manda de me mettre à genoux auprès de son lit ; et, 
me faisant l'honneur de me donner sa main avec mille 
sanglots qui souvent interrompirent son discours, elle 
me commanda d'apprendre à la Reine l'état où elle 
étoit, et de lui dire de sa part que le Roi son seigneur, 
dont la mort alloit la rendre la plus malheureuse femme 
du monde, ne s' étoit perdu que pour n'avoir jamais su 
la vérité; qu'elle lui conseilloit de ne point irriter ses 
peuples, à moins que d'avoir la puissance de les domp- 
ter tout-à-fait ; que le peuple étoit une bête féroce qui 
ne s'apprivoisoit jamais ; que le Roi son seigneur l'avoit 
éprouvé, et qu'elle prioit Dieu qu'elle eût plus de bon- 
heur en France qu'ils n'en avoient eu en Angleterre; 
mais que surtout elle lui conseilloit d'écouter ceux qui 
lui diroient la vérité, de travailler à la découvrir, et de 
croire que le plus grand des maux qui pouvoient arriver 
aux rois, et celui qui seul détruisoit leurs empires, 
étoit de l'ignorer. Que si j'étois fidèle à la Reine, je lu 



354 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

devois dire ces choses et lui parler clairement sur l'état 
de ses affaires, puisque c'était le plus grand service que 
je pourrois lui rendre ; et finit par un compliment qui 
s'adressoit à la Reine, avec quelques ordres qu'elle 
me donna, qui regardoient les intérêts du prince de 
Galles, devenu roi sans royaume par la mort du Roi 
son père. 

Le duc d'Yorck, son second fils, âgé de quinze ans, 
après s'être échappé d'Angleterre comme je l'ai déjà 
dit, étoit venu depuis peu de Hollande pour demeurer 
auprès d'elle. Elle désiroit, pour ces deux princes ses 
en fan s, que le Roi et la Reine reconnussent en France 
le prince de Galles pour roi d'Angleterre, et qu'on 
traitât le second de la même manière que le prince son 
frère aîné l'avoit été. Elle me commanda d'en parler à 
la Reine de sa part; puis, me serrant la main, me dil. 
avec un redoublement de douleur rempli de beaucoup 
de tendresse, qu'elle venoit de perdre un roi, un mari 
et un ami, dont elle ne pouvoit jamais assez pleurer la 
perte; et qu'il falloit nécessairement que le reste de sa 
vie cette séparation lui fût un éternel supplice. 

J'avoue que les larmes et les paroles de celte prin- 
cesse me touchèrent vivement. Outre la part que je 
pris à sa douleur, mon esprit fut étonné des paroles 
qu'elle me commanda de dire à la Reine, et des mal- 
heurs qu'elle me fit appréhender pour elle. L'état où 
je la croyois, et celui où étoit la France, me firent une 
forte impression ; et je n'oublierai jamais les sages 
discours de cette Reine, qui, détrompée et instruite 
par sa propre expérience, sembloit nous présager do 
grands maux. Le Ciel voulut nous en préserver; mais 
comme nous les méritions tous de la justice de Dieu, il 
faut lui rendre grâces de sa miséricorde, et se souvenir 
de cette belle leçon pour les rois et même pour les par- 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 355 

ticuliers : que la vérité est toujours nécessaire à savoir 
pour la conduite de notre vie. 

Ce même jour, ma sœur et moi, accompagnées de 
notre petit domestique, partîmes de Paris, escortées 
dune troupe de cavalerie du régiment du prince de 
Conti que commandoit Barrière, ce gentilhomme dont 
j'ai parlé ailleurs, qui étoil attaché à ce prince, et qui 
par conséquent avoit le malheur d'être compté au 
nombre des ennemis de la Reine, après avoir été un de 
ses plus fidèles serviteurs. Nous fûmes reçues à Saint- 
Denis par le comte Du Plessis, qui commandoit à la 
place du maréchal Du Plessis son père. 11 nous donna 
un bon repas et de bons lits, et le lendemain nous ar- 
rivâmes heureusement à SainUGermain. 

11 nous fallut prendre un grand détour, et nous pas- 
sâmes par plusieurs villages, où nous remarquâmes uno 

désolation effroyable. Ils étoient abandonnés de leurs 

•i 

ha bi tans. Les maisons étoient brûlées et abattues, les 
églises pillées, et l'image des horreurs de la guerre y 
étoit dépeinte au naturel. Je trouvai la Reine dans son 
cabinet, accompagnée du duc d'Orléans, du prince de 
Condé, de la princesse de Carignan et d'une grande 
presse. La cour alors étoit fort grosse, parce que tous 
ceux qui n'étoient point de la Fronde s'étoient rendus 
auprès du Roi. L'appartement de la Reine, outre les 
personnes de la première qualité qui composoient la 
cour, étoit rempli d'une grande quantité de gens de 
guerre, et je ne vis jamais tant de visages inconnus. 

La Reine étoit au milieu de ce grand monde, qui 
paroissoit gaie et tranquille. Elle ne paroissoit point 
appréhender les malheurs dont elle étoit menacée par 
les gens de bon sens, et qui jugeoient de l'avenir par 
les choses passées et présentes. Il ne falloit pas mettre 
de ce nombre les mauvaises prophéties de ceux qui 



55H MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

vouloknt décrier sa conduite, et qui prétendoicnt, en 
l'intimidant, l'obliger de chasser son ministre. Ils ne 
méritoient pas d'être écoutés, et l'apparente gaieté de 
la Reine avoit pour but de les faire taire. On ne peut 
pas en douter ; car, en l'état où elle se voyoit, il étoît 
difficile qu'ayant autant de sagesse et de raison qu'elle 
en avoit, elle pût avoir une gaieté véritable. 

Quand je partis de Paris, j'avois le cœur rempli de 
tout ce que Ton m'avoit dit dans cette ville. Je croyois 
que la Reine étoit menacée de perdre sa couronne, ou 
tout au moins la régence. Mais, étant à Saint-Germain, 
je fus surprise quand j'entendis les railleries qui se fai- 
soient contre les Parisiens et les frondeurs, et contre 
ceux qui lamentoient sur les misères publiques. Je ne 
trouvai point qu'on eût peur de ce grand parti qui pa- 
roissoit si redoutable à toute l'Europe ; et, pour n'être 
pas moquée, il me fallut faire bonne mine avec ceux 
qui traduisoient en ridicule les choses les plus sérieu- 
ses, et qui, se moquant des deux partis, n'avoient au- 
cun dessein que de profiter de ces désordres. 

Le soir, après que la Reine fut retirée, elle me com- 
manda de lui dire tout ce que je savois de l'état de Paris 
et de celui des esprits. Comme j'avois une véritable 
tristesse dans Tarne, je lui contai librement ce qui m'a- 
voit paru de contraire à ses intérêts, et ne manquai 
pas de lui dire tout ce que la reine d'Angleterre mV 
voit ordonné de lui faire savoir de sa part. On s'imagi- 
noit à Paris qu'elle ignoroit l'état de ses affaires ; que 
son ministre lui faisoit croire que Ton y étoit dans une 
extrême souffrance, et que les mutins seroient bientôt 
réduits à lui demander miséricorde. 

11 est néanmoins véritable qu'elle étoit instruite de 
tout ce qu'il étoit nécessaire qu'elle sût ; mais, voulant 
travailler à punir ou du moins à modérer l'excès de 



THAP1TRK XXXI. — 1649. 357 

l'audace du parlement, et ne voulant pas non plus 
éloigner son ministre, ses resolutions étoient prises, et 
toutes les crieries du public ne la faisoient nullement 
changer. Elle me fit l'honneur de me dire ce qu'elle 
avoit déjà dit à d'autres, et que je pense avoir déjà 
aussi écrit, qu'elle croyoit être obligée de le retenir, 
de peur qu'il ne lui en arrivât autant qu'au roi d'An- 
gleterre, et qu'après l'avoir chassé on ne vînt jusqu'à 
elle; que les princes, la voyant sans ministre, lui en 
voudroient donner un ; que, ne se pouvant accorder là- 
dessus, comme il étoit raisonnable de le croire, cela 
feroit naître des brouilleries plus grandes que les pre- 
mières; et qu'enfin elle le vouloit conserver, non-seu- 
lement parce qu'elle étoit satisfaite de ses bonnes in- 
tentions et de sa fidélité, mais parce qu'elle étoit 
persuadée qu'en le soutenant elle rétabliroit l'autorité 
royale, et empêcheroit qu'on ne lui otât la régence. 
Elle ajouta que la conservation jie lui en étoit considé- 
rable que par l'affection qu'elle avoit pour le Roi ; et 
elle me fit l'honneur de me dire en soupirant que je 
savois moi-même qu'elle n'étoit point ambitieuse, et 
que par son inclination le repos lui auroit été plus 
agréable que la puissance. Puis elle conclut par ces 
belles paroles : Qu'elle croyoit bien faire, et qu'elle 
laissoit le reste sous la conduite de Dieu, de qui elle 
espéroit par sa miséricorde qu'il n'ahandonneroit 
point l'innocence du Roi, qui, selon les apparences, 
avoit encore conservé devant ses yeux la grâce de son 
baptême. 

Je la trouvai un peu étonnée de cet envoyé de l'ar- 
chiduc, dont elle ne savoit point encore la fausseté. Et, 
assez touchée de la mort du roi d'Angleterre, elle me 
dit elle-même que c'éloit un coup qui devoit faire 
trembler les rois; mais à son égard, étant persuadée 



368 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

qu'elle faisoit ce qu'elle devoit et ce qu'elle n'avoit pu 
éviter de faire, son esprit demeuroit tranquille au mi- 
lieu de tant d'orages. En effet, son humeur toujours 
égale, fortifiée d'une ame qui ne se laissoit pas trou- 
bler aisément, la faisoit paroître à Saint-Germain, en- 
vironnée de ses armées, avec le même repos que parmi 
les dames qui formoient son cercle à Paris. 

Le 22 ou 25 février, le nonce et l'ambassadeur de 
Venise vinrent trouver la Reine , l'un de la part du 
Pape, et l'autre de sa ce publique. Dans leur audience, 
ils l'exhortèrent fort à la paix, et touchèrent, à son 
avis, un peu trop fortement à ce qui paroissoit être le 
sujet de la guerre. Elle s'en fâcha ; et, les interrompant, 
elle leur dit qu'elle trouvoit bien des gens qui lui di- 
soient qu'il falloit faire la paix et qu'il falloit pardon- 
ner, mais que personne ne lui parloit de rétablir l'au- 
torité du Roi son fils, qui s'en alloit détruite, si elle ne 
travaillent à la relever en châtiant les rebelles, et les 
forçant à se remettre à leur devoir. Elle avoit sujet de 
parler de cette sorte, car les consultations qu'elle avoit 
fait faire sur cet article aux docteurs les plus sévères, et 
dont elle vouloit suivre les sentimens, étoient de véri- 
tables marques du désir qu'elle avoit de la paix. Mais H 
sembloit qu'elle devoit par ses propres obligations tra- 
vailler premièrement à remettre la France en état de 
pouvoir profiter de sa bonté, qui jusques alors, par la 
mauvaise disposition des esprits, n'avoit fait qu'empi- 
rer ses maux. Cette bonté étoit plus grande en elle et 
plus effective qu'apparente. Elle avoit toujours voulu 
cacher la sienne, pour faire mieux paroître celle de son 
ministre. 

Le 25 février, les députés de Paris arrivèrent ; et le 
premier président, qui suivit l'exemple du nonce, fut 
traité de même manière. Il avoit accoutumé de parler 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 359 

avec beaucoup de hardiesse sur les désordres de l'Etat, 
et le ministre avoit toujours une grande part dans ses 
harangues,- qui étoient plutôt des libelles diffamatoires 
contre lui que des remontrances à la Reine. Celle qu'il 
fit en cette occasion fut de la nature des autres. Après 
avoir sur ce chapitre contenté son parti et la plus 
grande partie de son auditoire, il supplia la Reine de 
faire cesser les désordres, de leur donner la paix, et de 
revenir à Paris y ramener le Roi, et par conséquent le 
bonheur et la joie. * 

11 dit ces mêmes mots, parlant de l'intelligence que 
quelques-uns du parti avoient eue avec l'archiduc, et 
voulant justifier le parlement : Que cette grande et il- 
lustre compagnie avoit son intérêt si étroitement uni à 
celui du Roi et de l'État, et avoit donné en toutes ren- 
contres de si glorieuses marques du zèle qu'elle avoit 
pour le soutien de l'autorité royale, qu'il étoit difficile 
de s'imaginer que quelques-uns de ceux qui la compo- 
soient fussent capables d'oublier le premier et le plus 
juste de ses devoirs; que ce zèle avoit paru avec éclat 
non-seulement du temps de nos pères par ce fameux 
arrêt l qui, malgré les artifices des étrangers, rendit à 
la loi salique sa première vigueur, et servit si fort à la 
conservation de la couronne dans l'auguste maison de 
Bourbon, mais encore de leur temps par le soin que 
leur compagnie avoit eu d'affermir, durant les mino- 
rités des rois, les régences des reines-mères. 

Sur quoi la Reine et M. le prince dirent quelques 
paroles de ressentiment, qui témoignoient qu'elle ni 
lui n'approuvoient pas ce qu'il avoit dit des arrêts du 
parlement touchant la loi salique et des régences ; et 

1 Pendant la Ligue, Philippe II, roi d'Espagne, essaya de donner 
à sa fille la couronne de France; mais le parlement maintint la loi 
salique. 



300 MÉM01IŒS DE MADAME DE MOTCEVILLK. 

le chancelier dit, en s'écriant contre cela, que le Koi 
étpit le maître des ordonnances, qu'il les faisoit et dé- 
faisait comme il lui plaisoit, et que les compagnies dé- 
voient seulement apporter une obéissance aveugle à sa 
volonté. 

Mais toutes ces contestations et ces hardiesses ne 
brouilloient point à la cour ce vénérable magistrat. Le 
cardinal Mazarin avoit fait des injures ce que Mithri- 
date avoit fait du poison, qui, au lieu de le tuer, vint 
enfin, par la coutumf , à lui servir de nourriture. Le 
ministre de même sembloit par son adresse faire un 
bon usage des malédictions publiques. H s'en servoit 
pour acquérir auprès de la Reine le mérite de souffrir 
pour elle, et d'être la victime des injustes passions des 
sujets du Roi; et beaucoup davantage pour cacher l'a- 
mitié de ses amis, qui, dans le vrai, ne l'étoieut guère. 
11 le voyoit bien sans doute ; mais, ne pouvant mieux 
faire, il consentoit qu'ils en usassent ainsi pour main- 
tenir leur crédit, et pour être mieux en état de le servir 
dans les bonnes occasions. 

En effet, dès le soir même le premier président et le 
président de Mesmes vinrent trouver la Reine comme 
des particuliers, et conférèrent dans sou cabinet avec le 
ministre, où se trouvèrent les princes ; et, malgré l'ar- 
rêt que leur compagnie avoit donné contre lui, ils le 
traitèrent toujours de premier ministre. Ils firent espé- 
rer à la Reine, avant que de partir, une autre députa- 
tion pour parler tout de bon de la paix, et lui deman- 
dèrent finement des vivres et du blé pour autant de 
jours qu'on y travaillent, supputant pour chaque jour 
ce qui étoit à peu près nécessaire pour fournir Paris. 

La Reine ne leur accorda pas leur demande, mais 
leur fit espérer que s'ils agissoient fidèlement, elle ne 
leur refuseroit rien de tout ce qui seroit raisonnable. 



CHAPITRE XXXI. — 1640. 361 

Les députés tâchoiéîit, sous l'apparence de la paix, 
d'obtenir des vivres ; car ils commençaient à enchérir, 
et le peuple pâtissoit déjà beaucoup, mais pas assez 
pour en être humilié. La Reine aussi, de son côté, 
croyoit bien faire en leur faisant espérer qu'elle leur en 
donneroit. Elle vouloit embarquer le parlement, par la 
nécessité du peuple, à consentir à ses volontés, et à ré- 
duire les généraux de Paris à l'accommodement auquel 
ils s'opposoient de toutes leurs forces. 

A la seconde députation, le^blés furent accordés; 
mais la Reine eut sujet de se repentir d'avoir eu pitié 
de ceux qui souffroient. Elle redonna des forces à ce 
parti, et ne diminua pas leur malice : si bun qu'elle 
perdit les avantages qu'elle auroit pu tirer de leurs souf- 
frances. Cette princesse, après les avoir si favorable- 
ment traités, leur fit donner une réponse par écrit qui, 
pour être instructive, peut tenir sa place dans ces Mé- 
moires. 

RÉPONSE DE SA MAJESTÉ AUX DÉPUTÉS DU 
PARLEMENT. 

« Le Roi, étant au conseil, par l'avis de la Reine ré- 
gente sa mère présente, où étoit aussi monseigneur le 
duc d'Orléans, M. le prince, et autres notables person- 
nages dudit conseil, délibérant sur ce qui lui a été re- 
présenté par les députés de la compagnie se disant tenir 
le parlement de Paris, a commandé la présente réponse 
leur être baillée. 

« Sa Majesté auroit eu très-grande raison de n'ad- 
mettre pas à sa présence lesdits députés, ayant chaque 
jour de nouveaux sujets d'être plus indignée contre la 
conduite de leur compagnie, et en celui notamment 
dont ils viennent de lui rendre compte, et dont elle avoit 

n. 31 



362 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

déjà eu l'avis, d'avoir reçu un eflvoyé de la part des 

ennemis de FEtat. 

« Sa Majesté est d'ailleurs très-bien informée des al- 
lées et venues qui se sont faites de Paris à Bruxelles, 
du sujet de la venue de Saint 1 bal et de Sauvetat, dont 
le premier est avec le duc de Longueville, et l'autre est 
ici prisonnier, après s'être abouchés avec la duchesse 
de Chevreuse et avec des ministres d'Espagne. 

« Elle sait que Laigues, envoyé à Bruxelles par quel- 
ques particuliers qui ont conjuré la ruine de l'Etat en 
tant qu'elle pourroit dépendre de leur malice, a été ce- 
lui qui a recherché et fait résoudre l'archiduc et le 
comte de Pigneranda, qui le conseille, d'envoyer une 
personne expresse à ladite compagnie, avec une simple 
lettre dont la créance seroit faite à Paris même par ceux 
qui l'avoient envoyé, selon l'état où se trouveroicnt 
pour lors les affaires : ledit Laigues ne se contentant 
pas d'assurer lesdits ministres qu'ils en tireroient de 
très-grands avantages pour les intérêts du Roi leur 
maître, mais (ce qui fait horreur à le dire) qu'ils cause- 
roient un bouleversement général dans la France, s'ils 
savoient bien profiter de cette occasion par les moyens 
qu'il leur en suggéreroit. 

« Comme ceux qui, contre l'intention et au désu de 
ladite compagnie, ont formé les Mémoires dont Laigues 
a été chargé, sont les mêmes qui, avant que le Roi par- 
tît de Paris, entretenoient des intelligences avec les en- 
nemis de l'État pour se saisir de la personne de Sa Ma- 
jesté ; 

« Comme ce sont les mêmes qui travailloient alors à 
exciter des séditions dans Paris, les mêmes qui se par- 
tageoient dedans et dehors la ville pour traiter avec des 
princes qui sont depuis entrés dans le parti, les mêmes 
qui, après l'accommodement fait en ce lieu au mois 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 365 

d'octobre dernier, par la déclaration que Sa Majesté y 
fit expédier qui serabloit avoir ôté pour jamais la racine 
de foute division, reconnoissant que les ennemis se ré- 
soudroient peut-être à faire la paix, sur ce qu'ils au- 
roient perdu l'espérance de voir naître des troubles 
dans le royaume, leur firent savoir aussitôt qu'ils ne 
dévoient point se mettre en peine de cet accommode- 
ment, et qu'ils feroient en sorte qu'avant qu'il se pas- 
sât six semaines le parlement remueroit tout de nou- 
veau, et mettroit plus d'affaires que jamais sur les bras 
de la Reine, les assurant même qu'il seroit alors forti- 
fié par l'attachement de divers princes et autres per- 
sonnes de qualité ; 

« Comme ce sont les mêmes qui ont eu le crédit dans 
ladite compagnie, au grand regret des bons, de la por- 
ter à faire tant de choses extraordinaires qui se sont 
passées depuis la sortie du Roi de Paris, on n'a pas 
sujet d'être surpris qu'ils aient encore eu le pouvoir de 
lui faire exercer cet acte de souveraineté, et de recevoir 
des envoyés des princes, et, qui plus est, d'un prince 
ennemi de l'État, en même temps qu'elle venoit de re- 
fuser d'écouter ceux qui lui a voient été envoyés par le 
Roi son maître et son souverain. 

« Le sieur de L'isle, lieutenant des gardes du corps 
de Sa Majesté, qui âlloit de sa part vers ladite compa- 
gnie, n'y fut pas reçu à cause des formes. Cependant 
elle en trouve pour recevoir l'envoyé de l'archiduc, qui 
a les armes à la main contre le Roi ; mais non pas dans 
ses registres, ni même dans ceux du parlement de la 
Ligue. 

« Elle refuse l'entrée à Paris à un héraut envoyé de 
la part du Roi, prenant prétexte sur ce que ceux qui la 
composent n'étant pas souverains, ils auroient manqué 
au respect qu'ils doivent à Sa Majesté en l'admettant ; 



364 MÉMOIRES DE MADAMK DE MOTTEVJLLE. 

mais ils oublient qu'ils sont sujets, et agissent en sou- 
verains quand il est question de recevoir un ambassa- 
deur de la part des ennemis de l'État, qui est un moine, 
aumônier du comte de Gardes, gouverneur de Cam- 
bray, lequel avoit de longue main des intelligences dans 
Paris, et y donnoit des avis toutes les semaines et en 
recevoit, y ayant même demeuré long-temps depuis la 
morl du feu Roi, et fait diverses menées très-préjudi- 
ciables au service de Sa Majesté avec des prisonniers 
de guerre espagnols, qui obligèrent à prendre la ré- 
solution de l'arrêter, dont son évasion empècba l'effet. 
« Il a été aisé à voir que sa créance a été composée à 
Paris par ceux-là mêmes qui l'y ont attiré : autrement 
l'artifice des ministres d'Espagne auroit été trop gros- 
sier; et même de faire dire à ladite compagnie qu'on 
leur a tout offert pour conclure promptement la paix, à 
condition qu'ils assisteroient le Roi des forces d'Espa- 
gne pour opprimer ladite compagnie et ruiner Paris. 
En même temps que le comte de Pigneranda, écrivant 
ici le 19 février, se plaint qu'on ne lui ait rien fait sa- 
voir, par le retour du sieur Friquet, qui soit précis et 
individuel sur les intérêts du Roi son maître et de M. de 
Lorraine, et que par la même lettre ledit comte prie 
qu'on lui dépêche une personne expresse avec quelque 
plus grand éclaircissement des intentions du Roi. Ce qui 
fait bien voir évidemment qu'il n'a pas reçu des offres 
si avantageuses pour la paix, et qu'il ne refuse pas de la 
traiter ici pour ne le juger ni honnête ni sûr, comme 
on a fait dire à ladite compagnie par ce moine. Et en 
effet, en suite de cette lettre, Sa Majesté a choisi le sieur 
de Vautorte, conseiller d'État, pour aller à Bruxelles où 
il négocie présentement, ayant trouvé un sauf-con- 
duit de l'archiduc à Cambray pour y passer en toute sû- 
reté. 



CIIAPITBE XXXI. — 1649. 3» 5 

« Sa Majesté, qui veut bien donner à ladite compa- 
gnie toutes les lumières qui dépendent d'elle pour l'em- 
pêcher d'être surprise par cet artifice, a eu la bonté 
d'ordonner qu'on fasse voir auxdits députés les origi- 
naux desdites lettres du comte de Pigneranda, dans 
lesquelles ils verront aussi comme il se préparoit à 
s'avancer de deçà pour conférer avec les ministres du 
Roi et donner la dernière main au traité de paix ; et il 
seroil déjà en France, si les espérances qu'il a conçues 
de tirer de plus grands avantages de ces divisions, et les 
instances qui lui ont été faites à Bruxelles par ceux qui 
ont sollicité l'archiduc à Bruxelles d'envoyer vers ladite 
compagnie, ne lui avoient fait chercher des prétextes 
de différer son voyage. Ils pourront aussi remarquer 
dans lesdites lettres que ce que renvoyé a dit de la part 
du Roi catholique est une manifeste supposition, puis- 
qu'il lui étoit impossible de donner des ordres sur des 
affaires dont il ne pou voit avoir encore aucune connois- 
sance. 

« Tout cela, et beaucoup d'autres circonstances que 
Ton omet, sembloient obliger Sa Majesté à ne pas re- 
cevoir les députés. Mais, considérant qu'il y a dans la- 
dite compagnie nombre de bons Français bien inten- 
tionnés pour l'État, et à qui le cœur saigne de voir 
pratiquer à tous momens ce que la plus grande malice 
auroit eu peine à concevoir, Sa Majesté a voulu en user 
comme bon père de famille, qui, quelque grandes que 
puissent être les fautes de ses enfans, ne se lasse jamais 
de leur tendre la main pour tâcher à les remettre dans 
le bon chemin ; et a résolu de lui donner encore celte 
marque de sa bonté lorsqu'elle a plus sujet d'être of- 
fensée. Ainsi toute la France verra qu'elle n'a oublié 
aucune voie imaginable pour la ramener à son devoir, 
et pour l'obliger à faire cesser les misères de Paris, et 

31. 



366 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

à prévenir colles dont le royaume est menacé par les 
ennemis domestiques et étrangers. Et, à tout événe- 
ment, si les cœurs étoient encore après cela si endurcis 
que de ne pas vouloir rendre au Roi l'obéissance qui lui 
est due, elle seroit seule responsable devant Dieu, de- 
vant le Roi, la maison royale et tous les ordres du 
royaume, des maux qui en arriveront. 

« Pour ce qui est de la paix, qui est un prétexte qui 
ne manque jamais à ceux mêmes qui l'appréhendent le 
plus, et qui ont le plus de passion de brouiller, il n'y a 
personne, tant soit peu informée des affaires, qui nesache 
que comme les lmpérianx ont été obligés de consentir 
à celle d'Allemagne qui a été conclue avec tant de gloire 
et d'avantage pour cette couronne, et où elle a eu même 
lieu de faire paroître sa modération en rendant grand 
nombre de places importantes et des États entiers, les 
Espagnols auroient été aussi contraints de donner les 
mains à un accommodement, si la conduite de quelques 
factieux ne leur eût fait concevoir de si fortes espéran- 
ces de ces divisions et de remuemens dans le royaume, 
qu'ils ont cru en devoir attendre l'événement pour en 
profiter. 

« Car, pour ce qui est de l'offre que l'on a fait faire 
par le moine, comme de la part de l'archiduc, de ren- 
dre ladite compagnie arbitre de cette grande affaire, 
quand la proposition seroit aussi sincère que toute ap- 
parence et raison ne veut pas qu'elle le soit, ce n'est 
pas un honneur que les Espagnols lui rendent, c'est 
une injure et un affront qu'ils font à tout ledit corps. 

« La France a souvent offert aux Espagnols de se 
soumettre à tous les points indécis et qui sont demeures 
en différend, à l'arbitrage et à la décision ou des Pro- 
vinces-Unies avec le prince d'Orange, ou dudit sieur 
prince d'Orange appelant avec lui quelques-uns des 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 367 

ministres des États, ou de la ^Beine de Suède, ou des 
princes ou États de l'Empire, conjointement ou séparé- 
ment, ainsi qu'ils aimeroient le mieux : ce qu'ils ont 
toujours constamment refusé; et ils s'adressent aujour- 
d'hui à ladite compagnie pour lui déférer ce jugement, 
c'est-à-dire la disposition des plus grands intérêts que 
leur couronne ait à démêler avec celle-ci. 

« Ne lui seroit-ce pas une tache qu'étant toute com- 
posée de Français, le Roi d'Espagne la jugeât plus 
portée en sa faveur, et s'en promît un meilleur traite- 
ment que de la Reine même qui est sa sœur, ou que de 
tant de princes et potentats étrangers avec qui il est en 
paix, et même en liaison? 

« Les Espagnols ont fait voir par leur conduite en 
tout temps qu'ils ne souhaitent rien tant que la dimi- 
nution de la puissance, de la grandeur et de l'autorité 
du Roi; et cependant ils ont recours à ladite compagnie 
par préférence à tous autres, et déclarent qu'ils la choi- 
sissent pour arbitre de tous leurs différends. Peuvent- 
ils offenser plus sensiblement de bons Français et des 
officiers, que de les croire capables d'être, sous un pré- 
texte spécieux, des instrumens propres à l'abaissement 
de leur Roi et à l'affaiblissement de cette monarchie, 
qui est toujours la principale visée qu'ils ont toujours 
en toutes leurs actions? 

« Ceux qui ont formé l'instruction du moine ont bien 
mal raisonné, de ne s'être pas aperçus qu'ils lui ont 
fait détruire d'un côté ce qu'ils lui faisoient établir de 
l'autre. lies Espagnols souhaitent, dit-il, la paix avec 
passion : et pour preuve de cela, ils sont disposés d'en 
passer par le jugement de ladite compagnie. Mais si 
cette passion étoit véritable et sincère, refuseroient-ils 
tant de places et de provinces entières qu'ils disent que 
le Roi leur a offertes, pour s'adresser à d'autres, dont 



368 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

tout ce qu'ils pourroient attendre de plus favorable et 
de plus avantageux ne sauroit être que la promesse de la 
même chose, sans espérance d'aucune exécution, puis- 
qu'elle ne peut jamais dépendre que des ordres du Roi? 
« Y auroit-il quelqu'un assez simple pour se persua- 
der qu'ils veuillent épargner la France? Ils y entreront 
avec toutes leurs forces, et profiteront de ces émotions 
dès qu'ils en auront le moyen, et qu'ils verront jour à 
nous faire du mal. Mais l'intérêt particulier de ladite 
compagnie ne les poussera ni ne les arrêtera un seul 
moment : cette résolution dépendra purement de l'état 
de leur armée; et, s'ils ne le font pas, on n'en devra 
avoir obligation qu'à la saison, à leur foiblesse et à la 
crainte d'exposer leurs troupes mal à propos. 

« Pouvoient-ils faire une offense plus sanglante k la- 
dite compagnie, que de la croire une matière facile et 
toute disposée à leur mettre la France en proie; que de 
s'adresser à elle sous le spécieux prétexte de la paix, et 
de l'assister quand ils n'ont autre dessein que de bien 
allumer la guerre civile dans le royaume, et de l'ense- 
velir dans ses ruines? 

ce Leurs affaires de tous côtés sont en pire état encore 
qu elles ne paroissent l'être ; et il est comme indubita- 
ble que si ces désordres intestins peuvent cesser bien- 
tôt, comme Sa Majesté y contribue de sa part, ils seront 
forcés à donner les mains sans délai à une paix, avec 
des conditions avantageuses pour cette couronne. 

« C'est à quoi Sa Majesté s'applique, et continuera 
de le faire avec tous les soins possibles, sans oublier au- 
cun des moyens qui peuvent le plus tôt produire ce 
grand bien. 

« Que si, contre les apparences, les çnnemis refusent 
un accommodement honnête et équitable, et s'opiniâ- 
trent à prétendre des conditions injustes et exorbitan- 



CHAPITRE XXXI. — 1149. 369 

tes, telles que l'envoyé a supposé qu'on leur a offertes : 
en ce cas, comme la plus forte passion de la Reine et sa 
principale visée est le bien de l'État, la grandeur du 
Roi son fils, et de lui pouvoir un jour rendre compte 
de son administration, sans qu'il ait occasion de lui en 
faire le moindre reproche, Sa Majesté ne sera pas, à la 
vérité, assez hardie de disposer, quoiqu'à l'avantage 
d'un frère, de ce dont un Roi pupille, et son fils, se 
trouve en possession par une juste guerre, et principa- 
lement voyant que l'Espagne tient encore aujourd'hui 
divers royaumes que la France a autrefois possédés à 
juste titre. Elle ne voudra pas répondre si mal aux bé- 
nédictions que Dieu a versées si abondamment sur cet 
Utat, que d'abandonner en un seul jour aux Espagnols 
le fruit des travaux de tant d'années, toutes pleines de 
bons succès, et ce qui a coûté tant de peines au feu Roi, 
et tant de soins à monseigneur le duc d'Orléans et à 
M. le prince, qui ont exposé si librement leurs vies à 
mille périls pour conserveries conquêtes du feu Roi, et 
pour les augmenter, comme ils ont fait, de quantité de 
places importantes et d'une grande étendue de pays; et 
mondit seigneur le duc d'Orléans et M. le prince ont 
déclaré qu'ils ne se porteroient jamais à oser le con- 
seiller à Sa Majesté. C'est pourquoi, en ce cas, elle se 
croiroit obligée de consulter lavis des États-généraux 
du royaume, qui sont déjà intimés, et qui seront bien- 
tôt assemblés, sur la résolution qu'elle auroit à prendre, 
ne pouvant douter qu'elle ne fût la meilleure, puisqu'elle 
auroit été prise par le consentement général de tous les 
ordres du royaume. 

« Pour ce qui est des instances que lesdils députés 
ont faites à Sa Majesté quand, après sa sortie de Paris, 
elle a transféré la séance de ladite compagnie, ce n'a 
point été à dessein de punir ni les excès passés, ni de 



370 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

toucher aux personnes ou aux biens d'aucuns de ceux 
qui la composent. Son but n'a été que de travailler à 
remédier aux désordres qui ont travaillé l'Etat par la 
continuation de leurs assemblées, rétablir parmi eux la 
liberté des suffrages, qui étoit étouffée par des menaces 
continuelles, et par des billets qu'on jetoit pour rendre 
odieux au peuple ceux qui vouloient demeurer dans la 
modération, éteindre la faction qui se formoit dans 
Paris, et qu'on a depuis vue éclore si puissante, raffer- 
mir la tranquillité de la ville, et la mettre en état, que 
le Roi y pût demeurer en sûreté. 

« Sa Majesté, depuis, avoit envoyé un héraut à la- 
dite compagnie pour lui faire savoir qu'elle donnoit as- 
surance des personnes, des charges et des biens à tous 
ceux qui se rendroient près d'elle, sans exception d'au- 
cun. Elle lui confirme encore la même grâce pour fous 
ceux qui s'y rendront dans le sixième du mois prochain. 

« Et à l'égard de l'envoyé de l'archiduc, comme il 
eût été à souhaiter pour l'honneur de la compagnie que 
l'avis des soixante-douze, qui vouloient qu'on ne l'in- 
troduisît pas et qu'on l'envoyât au Roi, eût prévalu : 
aussi la meilleure réponse, et celle que Sa Majesté en- 
tend qu'on lui fasse, c'est de ne lui en donner aucune, 
pour faire connoitre à son maître que si la compagnie 
a été facile à l'écouter, elle est incapable d'entrer en au- 
cune intelligence et négociation avec les ennemis de la 
couronne. 

« Pour ce qui est de l'instance que lesdits députés 
font à Sa Majesté, à ce qu'il lui plaise retirer ses trou- 
pes des environs de Paris, et laisser le passage pour 
l'entrée des vivres, l'exécution en dépend purement de 
ladite compagnie, et de la résolution qu'elle prendra de 
se rendre près de Sa Majesté avec les sûretés qu'elle lui 
donne. 



CHAPITRE XXXI. — 1649. 5?l 

« C'est ce que Sa Majesté attend de sa fidélité que les- 
dits députés lui sont Tenus protester, et que ladite com- 
pagnie, par une prompte obéissance, fera cesser les 
souffrances de la ville de Paris et les misères du pauvre 
peuple, afin que le calme , une fois rétabli dans le 
royaume, puisse produire bientôt la conclusion de la 
paix générale et le repos de la chrétienté. 

«Fait au conseil d'État du Roi, tenu à Saint-Ger- 
raain-en-Laye, le vingt-cinquième jour de février 1649. 

« Signé de Guénégàud. » 

Les députés, étant arrivés à Paris, firent leur rapport 
à la compagnie, selon cette réponse et leurs particuliè- 
res audiences. Le premier président y reçut des repro- 
ches pour avoir conféré avec le cardinal sans le reste 
des députés. Là-dessus s'éleva dans le Palais un grand 
bruit et des cris effroyables, qui de ce lieu allèrent au 
peuple assemblé dans la grand'salle, dans la cour et 
dans les rues. Tous demandent des nouvelles de la dé~ 
putation; et comme le bruit courut que le premier pré- 
sident avoit conféré avec le ministre, ils se mutinèrent 
et dirent tous qu'ils ne vouloient point de paix avec le 
Mazarin, et quelques-uns proposèrent d'aller chez le 
premier président pour le piller et le punir de ce qu'il 
vouloit s'accommoder avec lui. 

La canaille étoit payée pour crier contre les commen- 
cemens de la paix. Les frondeurs, qui ne la vouloient 
point, ou plutôt qui vouloient quelle se fît par eux, 
avoient fait faire cette sédition contre le premier prési- 
dent, exprès pour l'embarrasser et l'intimider. Mais 
cet homme, ayant déjà montré sa fermeté en beaucoup 
d'occasions, fit voir encore en celle-ci autant de cou- 
rage qu'en toutes les autres; et, sans s'étonner, il dit 
au duc de Beaufort qu'il devoit faire apaiser ce tumulte; 



57*2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE ML LE. 

autrement que le désordre se feroit si grand, que 
peut-être lui-même n'en pouvant pas être le maître, 
il on seroit fâché, par les grands maux qu'il pourroit 
causer à toute la ville; et beaucoup des plus considé- 
rables de cette compagnie se réunirent au premier pré- 
sident. 

Ce prince, le chef des crieurs, fut enfin contraint, 
pour éviter un plus grand mal que celui de revoir le 
Mazarin dans Paris, d'aller lui-même apaiser le désor- 
dre. Il assura le peuple qu'on ne le trompoit point, en 
leur disant à tous qu'il chasseroit le Mazarin. Ce bruit 
étant apaisé, on résolut d'envoyer tout de nouveau des 
députés à la cour, sept de chaque chambre, pour aller 
traiter la paix ; ce qui donna quelque espérance aux 
gêna de bien, et fit croire à la Reine que les choses se 
passeraient comme elle le désiroit. Elle ne pouvoit pas 
s'imaginer que les députés osassent lui demander ce 
qu'ils savoient certainement qu'elle ne vouloit pas leur 
accorder. 

Le premier président, après avoir fait ce coup, sor- 
tant de la galerie du Palais pour entrer chez lui, une 
grande multitude de coquins le vinrent attaquer. Un 
de la troupe l'ayant menacé de le tuer, ce grave magis- 
trat lui dit froidement : « Mon atni, quand je serai 
« mort, il ne me faudra que six pieds de terre: » et. 
sans se hâter d'un pas, il s'en alla chez lui fort satisfait 
d'avoir fait résoudre celte seconde députation. 

S'il en étoit content, les généraux ne l'étoient pas de 
même : elle leur déplut infiniment. Ils voyoient que les 
principaux de la compagnie penchoient du coté de la 
cour ; qu'ils n'étoient pas les maîtres du parti, et que 
la paix ne pourroit pas à leur gré être le prix de leur 
ambition et de leurs désirs. Mais ils se consolèrent dans 
la résolution qu'ils firent de ne nommer pour aller à la 



CHAPITRE XXXII. — 1649. 573 

cour que ceux dont ils et oient assurés ; et, par cette 
voie, ils espérèrent que l'accommodement dépcudroit 
toujours de leur volonté. 



CHAPITRE XXXII 



(1649). - Prise de Brie Comte-Robert par les troupes royales. — 
Convoi enlevé par les Parisiens.— Arrestation du maréchal de Rantzau. 

— Conférences de Ruel. — Le parlement en exclut Mazarin. — Le 
duc d'Orléans; Condé et le ministre n'y assistent pas. — Vente à l'en- 
can dans Paris des meubles et de la bibliothèque de Mazarin. — Ré- 
volte et repentir de Turcnne — Paix signée à Ruel. — Elle est 
blâmée des courtisans et des frondeurs — Articles de celte paix. — 
Prétentions excessives des généraux de la Fronde. — Chagrin qu'en 
éprouve la Reine. — Le comte de Maure vient traiter pour eux. — 
La comtesse de Maure. — Chanson contre son mari. — L'archiduc 
appelé en France par le prince de Conli, madame de Longuevillc et 
le coadjuteur. — Continuai ion de la vente du mobilier de Mazariti. 

— État des demandes particulières des généraux et des autres chefs 
de la Fronde. 



Pendant toutes ces négociations, Tannée du Roi prit 
par force Brie-Comte-Robert, qui étoit un bon poste 
pour les révoltés, et dont la privation les devoit infini- 
ment incommoder. D'autre côté, les Parisiens enlevè- 
rent aussi sur les gens du Roi un grand convoi de pain 
de Gonesse, parce que la faim donne du courage aux 
hommes les plus poltrons ; mais ce secours étoit de peu 
de durée, et n'ayant plus à eux de passages libres, ils 
étoient en mauvais état. 

Ces mêmes jours on arrêta à Saint-Germain le ma- 
réchal de Rantzau 1 . 11 fut soupçonné de favoriser le 

« Jl fut enfermé au château de Vincennes, accusé d'intelligence avec 
les Espagnols, f. ». 

n. S2 



374 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

parti parisien ; et comme il étoit gouverneur de Grave- 
lines, le ministre crut qu'il ne pouvoit prendre trop de 
précautions pour se garantir des maux qui pouvoient 
arriver delà mauvaise volonté de ce maréchal. 11 avoit 
jusques alors bien servi le Roi; mais la constance n'a pas 
été donnée aux hommes pour une qualité qui leur soit 
naturelle. Les apparences de son changement firent 
aussi changer sa fortune. 

Le deuxième jour du mois de mars, les gens du Roi 
vinrent à Saint-Germain trouver la Reine pour lui dire 
la députation ordonnée par le parlement. Ils lui de- 
mandèrent des passe-ports, et la supplièrent d'ordonner 
du lieu de leur conférence. Ils firent aussi quelques in- 
stances de la part des ducs de Beaufort et de Bouillon 
pour y être admis ; mais, ayant été bien reçus à leur 
égard, ils furent refusés sur l'article des autres. On 
choisit pour le lieu de la conférence le château de Ruel, 
comme étant à moitié chemin de Paris et de Sai ut-Ger- 
main ; et les généraux, qui en particulier redoublèrent 
leurs instances, n'y furent point admis. 

Le duc d'Orléans, le prince de Condé, le ministre, 
l'abbé de La Rivière et Le Tellier allèrent au rendez- 
vous où se trouvèrent les députés, avec ordre exprès de 
leur compagnie de ne point conférer avec le cardinal 
Mazarin 1 . Déjà on en avoit eu avis à la cour; et Chain- 
plâtreux, fils du premier président, qui F avoit dit par 
ordre du parlement, fut en apparence traité avec beau- 
coup de rigueur. On lui donna même des gardes pour 
quelque peu de temps, pour faire voir aux ennemis du 
ministre que cette proposition étoit odieuse à la Reine, 
et seroit combattue par les princes du sang. Mais cette 



1 Voyez Mon glu t. Son récit confirme et complète tous ces détails. 

F. R. 



CHAPITRE XXXII. — 1649. 375 

rigueur n'empêcha pas que les députés ne refusassent 
absolument de conférer avec lui : ce qui causa un grand 
embarras entre les deux partis, et donna sans doute 
beaucoup de honte à celui qui en étoit le sujet. 

Le soir du même jour que les princes étoient allés à 
Ruel, j'étois auprès de la Reine, qui attendoit avec im- 
patience le succès de cette dispute, sans pourtant en 
faire part aux spectateurs. Chàmarante, premier valet 
de chambre du Roi, arriva fort tard, qui lui vint dire 
que la conférence étoit rompue; puis, s'approchant de 
la Reine, il lui en dit tout bas à l'oreille la véritable 
cause. La Reine, qui ne vouloit pas montrer de sentir 
ni de voir l'affront que le parlement faisoit à son minis- 
tre en cette occasion, se mit à rire et nous dit : « Il n'y 
« a point de conférence, par conséquent il n'y a point 
« de paix ; tant pis pour eux. » 

Pendant que ces difficultés arrêtèrent la conférence, 
les généraux qui n'avoient point de part que par leurs 
cabales à cette assemblée, se vinrent camper avec du 
canon à Yillejuif, menaçant le Mazarin de l'embarras- 
ser, et de lui faire toujours naître des obstacles invinci- 
bles. Ils lui vouloient faire peur de la haine du peuple, 
dont ils disoient qu'ils seroient les maîtres malgré le 
parlement et malgré leurs traités. Ce qui en effet pou- 
voit donner de l'inquiétude au ministre étoit de voir que 
le parlement paroissoit approuver les sentimens de la 
populace et des généraux, puisque les députés refusoient 
si constamment de s'aboucher avec lui en cette occa- 
sion, où il s'agissoit d'un bien qui leur étoit si consi- 
dérable. 

Le lendemain, comme ils furent près de se séparer à 
cause de celte difficulté, le duc d'Orléans, voulant tou- 
jours avoir quelque part à la paix, au lieu de celle que 
le prince de Condé avoit eue à la guerre, trouva un ac- 



576 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE V IL LK. 

commodément, qui fut que lui ni M. le prince n'assis- 
tassent point à cette conférence. 11 fut résolu qu'ils se 
tiendr oient à part et le ministre avec eux, qu'on y lais- 
seroit seulement le chancelier et Le Tellier, et trouvè- 
rent qu'une chambre entre eux et le lieu de la confé- 
rence n'cmpêcheroit pas d'entrer en matière : ce qu'ils 
firent ; et alors il sembla que les sujets vouloient donner 
des lois à celui dont ils les dévoient recevoir. 

Tout ce jour les parlementaires lurent fiers; et ceux 
qui venoient de Ruel à Saint-Germain ne croyoient pas 
que les affaires se pussent accommoder, caria manière 
dont ils parloient faisoit croire qu'ils se rendroient dif- 
ficiles sur l'article du ministre. Mais celle férocité se 
trouva consister en bonne mine, et ces apparences n'al- 
loient qu'à contenter les sots, les emportés et le peuple. 
Le jour d'après ils changèrent de méthode ; et les dépu- 
tés, prenant l'air de la cour, montrèrent en effet que ce 
charme avoit autant de pouvoir sur eux que sur les au- 
tres hommes. Cependant les Parisiens, par l'ordre des 
généraux et du parlement, ne laissoientpas de continuer 
à vendre publiquement les meubles du cardinal Maza- 
rin, qui, depuis l'arrêt donné contre lui, avoient élé 
à l'encan vendus aux passansà tel prix qu'on vouloit 
en donner; et sa bibliothèque, ramassée avec tant de 
soin, fut dispersée à tous ceux qui la voulurent piller 1 . 

Le 6, le cardinal vint faire un petit voyage à Saint- 
Germain pour instruire la Reine de tout ce qui se pas- 
soit. Le soir, après qu'il l'eut quittée, comme ceux qui 
l'environnoient étoient curieux d'apprendre des nou- 
velles, la Reine nous dit, à M. le premier et à moi, qu'il 

1 Celte vente, commencée le 16 février, excepté la bibliothèque, qui 
fut réservée pour un autre jour, cul lieu avec un grand concours de 
monde et avec grand fracas. Les speclatcnrs avaient l'air heureux de 
voir le cardinal ainsi maltraité, f. il 



CHAP1TKE XXXII. — 1640. 377 

n'y avoit encore rien d'avancé, ni aucune solide espé- 
rance d'obtenir ce qu'on désiroit, qui étoit que le par- 
lement s'humiliât ; puis nous dit qu'à la fin pourtant 
elle croyoit que tout iroit bien. Les députés avoient dit 
avoir reçu de nouveaux ordres de leur compagnie de 
demander l'éloignement du ministre; et \\ fallut que le 
duc d'Orléans se trouvât souvent à la conférence pour 
défendre celui qu'ils vouloient attaquer. Mais enfin la 
dispute se termina à une comédie qui fut habilement 
jouée; car ceux qui demandoient l'absence du ministre 
savoient bien qu'ils ne l'obtiendroient pas, et, comme 
je l'ai déjà dit, ils ne la désiroient peut-être pas beau- 
coup. 

Pendant cette conférence il arriva une nouvelle qui 
fit changer les résolutions de plusieurs, qui augmenta 
les forces du Roi, et diminua un peu l'orgueil et la fierté 
des Parisiens. Le vicomte de Turenne, qui commandoit 
l'armée du Roi en Allemagne, et qui s' étoit peu aupa- 
ravant déclaré du parti des parlementaires à cause que 
le duc de Bouillon son frère en étoit, ayant voulu ame- 
ner ses troupes au secours du parti parisien, avoit été 
abandonné de toute l'armée, qui, voulant être fidèle au 
Roi, alla se rejoindre à Erlac, allemand au service de la 
France 1 . 11 ne resta à ce général que deux ou trois ré- 

1 Le duc de Bouillon avait écrit à son frère, le vicomte de Turenne, 
que l'occasion était belle de reprendre Sedan. Monglat, racontant ce 
frit, et parlant de la révolle de Turenne avec quelques détails, ajoute : 
« Gomme ce maréchal ai m oit fort sa maison et avoit une ambition dé- 
mesurée, il ne balança point et suivit le conseil de son frère. Mais la 
Reine, en ayant eu soupçon, dépêcha Ruvigni, auquel il avoit grande 
confiance, pour le détourner de ce dessein. En arrivant pris de lui, il 
le trouva en marche, et lui demanda où il ail oit. Ce maréchal lui ré- 
pondit en termes ambigus et pleins d'obscurité, lui disant qu'il niar- 
choit pour faire la paix et accorder le différend qui éloit entre la Reine 
et le parlement, comme étant le plus grand service qu'il pût rendre ù 
l'État. Ruvigni, qui est homme d'esprit, connut bien ce que cela vouloit 
dire; et ayant conféré avec Irval, qui avoit soin du payement de cette 

52. 



378 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

gimens, en qui il n'osa se confier; et se voyant sans 
puissance, plein de confusion et de repentir, il se retira 
seul à Heilbrun. 

Cette même nuit que le ministre coucha à Saint- 
Germain, M. le prince lui envoya une lettre qu'il avoit 
reçue du vicomte de Turenne, qui, malheureux et hu- 
milié, demandoit pardon de sa faute. Il le supplioit par 
cette lettre de lui continuer sa protection, et d'obtenir 
du ministre sa grâce et l'absolution de son péché. 

Cette nouvelle abattit 1 pour quelques jours les forces 
des parlementaires et des généraux, car ils avoient une 
grande espérance en cette armée. Ce secours leur ayant 
manqué, le cardinal crut qu'il auroit alors de l'avan- 
tage sur ses adversaires, et que le rétablissement de son 
autorité se feroit aisément. Il commença donc à repren- 
dre.de l'audace ; mais ses ennemis, malgré leur mau- 
vaise aventure, ne diminuèrent guère de celle qu'ils 
avoient accoutumé d'avoir. 

Le coadjuteur, voulant cacher aux Parisiens cette 
fâcheuse nouvelle d'Allemagne autant qu'il lui seroit 
possible, parut au parlement ce même jour, et par une 
harangue éloquente leur offrit les troupes de ce général 
qui n'en avoit plus : ce qui servit de pâture à la popu- 
lace, mal informée de la vérité. 



armée, ils résolurent de désabuser les officiers allemands, qui croyoienl 
marcher pour le service du Roi. . Us les persuadèrent si bien qu'en un 
moment toute l'armée se souleva contre lui ; et sur la crainte qu'il eut 
d'être arrêté et envoyé à la Reine, qui lui eût peut-être fait un mauvais 
parti, il se sauva lui sixième... et ayant traversé un coin Ho l'Allema- 
gne, il se retira fort confus en Hollande. » (Mongiat, Iflém., quinzième 
campagne.) f. a. 

* Retz dit que M. de Bouillon fut atterré de cette nouvelle comme d'un 
coup de foudre ; « et. ajoute- t-il, j'en fus presque aussi touché que lui.» 
A dater de ce moment, en effet, le duc de Bouillon perdait singulière- 
ment île sa valeur dans la Fronde» et Relz lui-même, qui était fort lit' 
avec la duchesse de Bouillon, f. r. 



" CHAPITRE XXX11. — 1649. 579 

Le ministre, rempli d'espérance et de joie, retourne 
à Ruel ; il y trouve ses ennemis bien disposés, mais pas 
si soumis qu'il l'avoit cru. Deux ou trois jours se pas- 
sèrent en petite chicanerie. 11 y avoit des heures où les 
apparences de paix se changeoient en des apparences 
de guerre; mais, malgré ces fréquentes variations, il 
et oit facile déjuger que ce qui étoit souhaité des deux 
côtés ne manqueroit pas d'arriver. Maulevrier, gentil- 
homme de grand mérite, et qui avoit beaucoup d'es- 
prit, disoit, sur cette affaire, que la conférence ressem- 
bloit aux grandes maladies, qui empirent d'ordinaire 
sur le soir; les matins donnent les marques d'un grand 
amendement, et dont les jours de crises sont toujours 
bons. 

Les généraux, qui vouloient soutenir leurs intérêts 
par quelque invention, s'avisèrent de faire donner un 
arrêt de surséance à la négociation, attendu que la 
Reine avoit manqué à donner les cent muids de blé 
qu'elle avoit promis chaque jour que dureroit la con- 
férence. La Reine, ayant cru qu'elle ne dureroit que 
trois jours, ne s'étoit engagée qu'à trois cents muids ; 
et le ministre leur avoit fait cette juste chicanerie, de 
peur que ce qui se faisoit à Ruel ne servît seulement à 
leur redonner des forces pour combattre tout de nou- 
veau contre le Roi. Selon cette prudente raison, il 
avoit jugé à propos de faire cesser les libéralités roya- 
les ; et comme les trois jours étoient passés, que la 
conférence continuoit et que le blé ne venoit plus, il se 
fit à Paris une grande crierie. 

Les députés, alarmés de cet arrêt, envoyèrent se 
plaindre à la Reine de ce qu'on avoit manqué à leur 
donner les cent muids de blé qu'ils prétendoient leur 
avoir été promis pendant le temps de leur négociation, 
et dirent aux princes qu'ils n'avoient plus de pouvoir 



382 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

parce qu'il les estimoit moins que l'argent; et ses enne- 
mis, qui lui arrachoient toujours par force ce qu'ils en 
désiroiont, ont eu sujet de se louer de sa foiblesse et de 
sa libéralité. 

Avec toutes ces qualités si accommodantes à l'ambi- 
tion et au dérèglement de l'esprit humain, il étoit haï 
dans le cabinet ; et si les courtisans ne souhaitoient pas 
toujours sa perte, du moins on peut dire que tous les 
Français le méprisoient. Ce mépris étoit à la mode, et 
cette mode, qui tenoit de la folie plus que de la raison, 
les o&'iipoit entièrement. Elle les privoit de cette mo- 
dération nécessaire aux hommes sages, qui doivent 
faire des jugemens équitables. Aucun ne vouloit louer 
les bonnes qualités quiétoient en lui. Sa lumière, sa 
clémence et sa grande capacité n'ont point trouvé de 
langues dans ces temps-là qui aient osé parler en leur 
faveur ; et ses domestiques mêmes, qui le connoissoient 
plus particulièrement, attribuoient souvent à sa timi- 
dité ce qui paroissoit de bon en lui. Mais, malgré ses 
défauts et le murmure qui attaque toujours la faveur 
et la puissance, ceux qui considéreront ce qu'il avoit 
de bon lui donneront infailliblement des louanges. Les 
abaissemens où la fortune l'a réduit, et les grandes 
élévations qui paroissent orner sa destinée, rempliront 
sa vie d'une éclatante gloire; et ces extraordinaires 
événemens, qui nous ont causé de l'étonnemcnt, lui 
feront partager l'immortalité avec les hommes les plus 
illustres. 

11 y eut encore quelques difficultés pour signer la 
paix, parce que les députés, pour conserver leur crédit 
à Paris, firent mine de s'opposer à la part que le car- 
dinal l , comme premier ministre, y devoit avoir. II fal- 

1 On se rappelle qu'un arrêt du parlement l'avait condamne', cl que la 
vfinle de ses meubles a l'encan s'était faite par suite de cet arrêt. Traiter 



CHAPITRE XXXII. — 1649. 883 

lui que le duc d'Orléans montrai qu'il vouloit absolu- 
ment qu'il signât avec eux les articles accordés; et, 
après cette contestation, ils y consentirent, Cette gri- 
mace faite, on vit alors les députés s'adoucir pour lui, 
et entrer en compte sur le respect qu'ils dévoient aux 
volontés du Roi, de la Reine et des princes. 

Us revinrent tous à Saint-Germain annoncer la (in 
de la guerre , dont quelques personnes , outre cetle 
haine générale dont je viens de parler, furent fort affli- 
gées. Madame la princesse fut du nombre, qui, voyant 
ce grand ouvrage achevé sans la participation du prince 
de Contiet de madame de Longueville, ne pouvoit s'em- 
pêcher d'en témoigner du chagrin. Et ceux qui avoient 
des parens ou des amis dans ce parti en étoient au dés- 
espoir, parce qu'il leur étoit dur de voir le mauvais 
état où ils se trouvoient, et le mauvais succès de cette 
guerre, dont on avoit espéré la perte du ministre et 
de grands avantages pour les particuliers. 

Cette consternation devint si universelle, qu'il y en 
eut d'assez emportés pour dire publiquement que cette 
paix n'étoit pas avantageuse, qu'il eut mieux valu faire 
la guerre, et qu'il étoit du devoir du Roi de punir la 
révolte de ses sujets. Sans oser dire la véritable cause 
de leur chagrin, tous alloient cherchant mille fausses 
raisons pour condamner la paix et couvrir leur douleur. 
Ils vouloient paroilre zélés pour l'État, et affectoient 
d'être de grands politiques, lorsqu'en effet ils n' étoient 
remplis que de passions et de haine. H ne faut pas ou- 
blier de remarquer ici la fermeté désintéressée de M. le 
prince, qui, sans considérer ni sa famille ni ses amis, 

maintenant avec le cardinal, c'était donc, de la part du parlement, m; 
déjuger publiquement, et, par suite, consentir à sa propre déconsidéra- 
tion. C'était ce que sentaient parfaitement les gens du Roi et les députés 
de cette compagnie, ci ce qui les arrêtait, f. ». 



384 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTh. VILLE, 

alla toujours droi terrent aux intérêts du Roi ; et si le 
duc d'Orléans eût agi avec cette même force, la paix se 
seroit faite avec plus de gloire. 

Celte paix si peu approuvée devoit être heureuse, 
parce qu'en effet la raison Tavoit faite. La Reine même 
à la fin l'a voit souhaitée. Selon ses sentimens, elle 
avoit voulu dompter le parlement, et l'obliger à rendre 
au Roi la soumission ou le respect qu'il lui devoit; 
mais sa charité, en qualité de chrétienne, lui faisoit 
préférer le remède des maux particuliers que les pau- 
vres souffroient, non-seulement au plaisir de la ven- 
geance, mais aussi à sa satisfaction particulière : et 
comme les principaux de cette compagnie avoient, en 
ces dernières occurrences, paru vouloir faire leur de- 
voir, elle étoit assez contente. N'ayant jamais eu que 
des intentions favorables pour tous, elle souhaitoit au- 
tant que cela auroit été possible que le Roi fût obéi, et 
que tous ses sujets fussent contens et heureux; mais sa 
joie ne dura guère, parce que la bonne foi ne confirma 
pas cet accommodement. Les peuples, après avoir été 
rassasiés de blé et de vivres, ne songèrent plus à leur 
nécessité passée, qui même n'avoit pas été fort grande, 
et l'emportement des Parisiens, qui se réveilla par les 
soins que les généraux prirent de les animer , troubla 
tout de nouveau le repos de la Reine, et causa de nou- 
velles persécutions à celui qui commençoit d'espérer 
quelque tranquillité dans l'État. 

Aussitôt que les députés eurent salué la Reine, ils 
retournèrent à Paris escortés par le maréchal de Gra- 
mont. Ils furent mal reçus et fort maltraités. La paix 
avec le Mazarin n'étoit point un charme pour les Pari- 
siens, parce qu'elle déplaisoit à ceux qui les gouver- 
nement . Plusieurs, gagnés par les généraux, furent crier 
au parlement qu'ils vouloient la guerre plutôt que de 



CHAPITRE XXXll. — 1649. 383 

consentir que l'ennemi des bons Français demeurât eu 
France. Comme Ruel n'avoit renfermé qu'un petit 
nombre de sages, et que l'esprit de sagesse n'étoit 
point encore répandu partout, la paix, le bonheur des 
peuples, n'étoit pas reçue à Paris agréablement. Les 
provinces se révoltoient de toutes parts. Le duc de La 
T rémouille S le marquis d'Estissac, et beaucoup d'au- 
tres, assembloient des troupes contre le service du Roi. 
Madame de La Trémouille, qui étoit habile et ambi- 
tieuse, vouloit que son mari fût prince, comme issu 
par femme de Charlotte d'Aragon, héritière du royaume 
deNaples*. Elle crut que pour parvenir à ses desseins 
il falloit faire quelque mal ou .quelque peur au ministre; 
cl comme ils sont grands seigneurs, et qu'ils avoient 
beaucoup de crédit et de puissance dans leur province, 
il leur fut aisé d'émouvoir des troubles en leur pays. 

Ces nouvelles donnèrent de mauvaises heures au 
ministre, et M. le prince en reçut aussi du chagrin. Il 
avoit répondu de la famille de La Trémouille, qui avoit 
T honneur de lui appartenir; et, pour ne pas passer 
pour dupe en cette affaire, il montra dans le conseil une 
lettre du prince de Tarente , fils aîné du duc, qui le 
supplioit d'assurer le Roi et la Reine de sa fidélité. Il 
voulut par là. rejeter la honte qu'il en avoit reçue sur 
celui qui lui avoit manqué de parole ; et par la réponse 
qu'il lui fit , qui fut sue à Saint-Germain , il montra 
qu'il n'approuvoit pas son procédé. 

Le samedi 13 mars, on s'assembla au parlement 
pour voir les articles de la paix. Les généraux firent 



4 Henri de la Trémouille, duc de Thouars, mort en 1674. 

1 Les La Trémouille comptaient parmi leurs titres au rang de prince 
l'alliance d'Anne de Laval, fille de Guy XV, comte de Laval, et de Char- 
lotie d'Aragon, princesse de Tarente, avec François de La Trémouille, 
vicomte de Thouars, mort le 7 janvier 1541 . F. r. 

ii. 33 



386 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEY1LLE. 

grand bruit, et se plaignirent hautement des députés, 
qui l'avoient signée sans attendre leur consentement. 
Les factions furent si fortes en leur faveur, que le pre- 
mier président ne put jamais rendre compte à la com- 
pagnie de sa députation, et tous lui reprochèrent qu'il 
avoit abandonné ceux de son parti. 11 leur dit qu'ils 
avoicnt traité avec l'ennemi pendant qu'ils étoient à 
Rue], et que cette procédure marquoit de la différence 
dans leurs sentimens, puisque, travaillant à la paix do 
leur consentement, ils a voient travaillé à la guerre 
sans leur aveu , et leur déclara que son dessein étoil 
de préférer le bien public à toutes les haines particu- 
lières. 

Ce reproche étoit véritable ; car ils avoient envoyé 
tout de nouveau à l'archiduc et à madame de Chevreuse 
en Flandre, pour tâcher de trouver les moyens de sou- 
tenir leur parti sans le parlement , dont ils se voyoienl 
abandonnés. Les généraux, et ceux qui étoient de leur 
faction, répondirent qu'ils ne l'avoient pas fait sans le 
consentement de quelques-uns de leur compagnie ; sur 
quoi le premier président, rempli de courage et de zèle 
pour le repos de la France, leur dit hardiment : « Nom- 
« mez-les, et nous leur ferons leur procès comme à des 
« criminels de lèse-majesté. » 

Le peuple cependant faisoit le bruit accoutumé au- 
tour du Palais ; et, sachant que le cardinal avoit signé 
la paix, quelques-uns de cette canaille, payés pour mal 
faire , s'avisèrent d'aller chercher le bourreau pour 
brûler, à ce qu'ils disoient , les articles de cette paix 
qu'ils ne pouvoient souffrir, et menacèrent, à leur or- 
dinaire, le premier président de le tuer. Mais lui, qui 
étoit accoutumé à ces douceurs , sans en faire graud 
cas, envoya dire aux bourgeois de prendre les armes, 
atin de faire tenir le traité fait par eux; et leur manda 



CHAPITBE XXXII. — 1640. 387 

qu'ils avoient intérêt au repos public, et qu'ils dévoient 
alors montrer s'ils étoient gens de bien. Ils lui obéirent, 
et les généraux se trouvèrent fort incommodés de sa résis- 
ta nce. Cela fut cause que les conseils redoublèrent dans 
la ruelle de madame de Longueville. Cette princesse, 
aussi bien que les autres, étoit fort mal satisfaite du 
mauvais état de leurs affaires, et n'oublioit rien pour le 
rendre meilleur. 

Le premier président n 'étoit pas tout-à-fait le maître, 
à cause que les princes avoient beaucoup de pouvoir sur 
le peuple et de grandes cabales dans le parlement. Il 
envoya rendre compte à la cour de tout ce qui se pas- 
soit, et demander avis sur ce qu'il avoit à faire pour 
vaincre toutes les difficultés qui se rencontroient à 
l'exécution du traité. La Reine lui envoya Saintôt 1 lui 
ordonner de faire enregistrer la paix, et lui promettre 
qu'après cela on ne refuseroit point d'accorder aux gé- 
néraux les demandes qu'ils pourroient faire, quand ils 
n'auroient que des prétentions raisonnables. Les géné- 
raux employèrent toute la nuit du 14 au 45 à solliciter 
leurs amis et à fortifier leurs cabales, afin de pouvoir 
réussir au dessein qu'ils avoient de s'accommoder avan- 
tageusement. 

Le lendemain, le parlement s'assembla pour la rati- 
fication de la paix et pour tâcher d'établir le repos de 
la France malgré les troubles qui l'agitoient. Mais les 
factions furent si fortes et les difficultés si grandes, que 
la compagnie demeura assemblée jusques à six heures 

1 Nicolas de Saintôt, conseiller du Roi en ses conseils, maître des 
cérémonies de France, mort en 1655. Il y avait de très-vifs débats, 
comme à l'ordinaire, dans le parlement, au sujet de certains détails des 
conférences de Ruel. L'arrivée de Saintôt, avec de bonnes paroles et 
des passe-ports pour les généraux de la Fronde, calma tout. « Cette 
petite pluie, qui parut douce, dit Retz, abattit le grand vent qui s' étoit 
élevé dans le commencement de l'assemblée. » f. b. 



388 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILI.E. 

du soir dans une contestation continuelle. A dix heures, 
Saintôt arriva à Saint-Germain comme la Reine sou poil, 
qui lui dit que la paix étoit reçue, à condition que les 
mômes députés viendroient vers elle pour traiter des 
intérêts des princes et de tous ceux du parti, et faire 
très-humbles remontrances sur quelques articles du 
traite qu'ils demandoient être révoqués. Voici quels 
étoient les articles de cette paix si contestée. Les curieux 
prendront la peine de les lire s'ils les veulent savoir; 
ils ont été écrits sur l'imprimé qui en fut fait alors *. 

« Le Roi , voulant faire connoître à sa cour de par- 
lement et aux habitons de sa bonne ville de Paris com- 
bien Sa Majesté a agréables les soumissions respec- 
tueuses qui lui ont été rendues de leur part , avec 
assurance de leur fidélité et obéissance , après avoir 
considéré leurs propositions qui ont été faites, a volon- 
tiers, par l'avis de la Reine régente, sa mère, accordé 
les articles qui ensuivent. 

« I. Le traité d'accommodement étant signé, tous 
actes d'hostilité cesseront; tous les passages, tant par 
eau que par terre , seront libres , et le commerce réta- 
bli. Le parlement se rendra, selon l'ordre qui lui en 
sera baillé par Sa Majesté, à Saint-Germain-en-Laye, où 
sera tenu un lit de justice par sa dite Majesté , auquel 
la déclaration contenant les articles accordés par Sa 
Majesté sera publiée seulement ; après quoi le parle- 
ment retournera à Paris faire ses fonctions ordinaires. 

« H. Ne sera point fait d'assemblée de chambres 

1 La minute originale de ce singulier traité existe à la bibliothèque 
nationale, avec les corrections, suppressions et additions qui y lurent 
introduites dans le cours des négociations, et qui peuvent servir à 
montrer avec quelle peine se conclut celte paix et fut rédigé ce traité. 
Toutes les modifications apportées au texte primitif sont de la main de 
Le Tel lier, un des secrétaires d'État, et partant un des signataires 
du traité. F. R. 



CHAPITRE XXXII. — 1649. T89 

pendant l'année 1649, pour quelque cause que ce soit, 
si ce n'est pour la réception d'officiers et pour mercu- 
riales ; et auxdites assemblées ne sera traité que de la- 
dite réception d'officiers et de matière mercuriale. 

« 111. Dans le narré de la déclaration qui sera pu- 
bliée, il sera énoncé que la volonté de Sa Majesté est 
que ses déclarations des mois de mai et d'octobre 1648, 
vérifiées en parlement, seront exécutées, excepté en ce 
qui regarde les prêts, ainsi qu'il sera expliqué ci-après. 

« IV. Que tous les arrêts qui ont été rendus par la- 
dite cour de parlement de Paris, depuis le 6 de février 
dernier jusqu'à présent, demeureront nuls comme non 
avenus, excepté ceux qui ont été rendus, tant avec le 
procureur général qu'avec les particuliers présens, tant 
en matière criminelle que civile , adjudication par dé- 
cret et réception d'officiers. 

« V. Les lettres de cachet de Sa Majesté, qui ont été 
expédiées sur le mouvement arrivé en la ville de Paris, 
comme aussi les déclarations qui ont été publiées en 
son conseil, arrêts dudit conseil sur le même sujet, de- 
puis le 5 de janvier, demeureront nuls comme non 
avenus. 

« VI. Que les gens de guerre qui ont été levés, tant 
en ladite ville de Paris que dehors, en vertu des pou- 
voirs donnés tant par le parlement que par la ville de 
Paris, seront, après l'accommodement fait, licenciés; et 
alors Sa Majesté fera retirer ses troupes des environs de 
la ville de Paris, et les renverra au lieu des garnisons 
qu'il leur ordonnera, ainsi qu'il a été pratiqué les an- 
nées précédentes. 

« VIL Les ha bilans de la ville de Paris poseront les 
armes bas après l'accommodement fait et signé , sans 
qu'ils puissent les reprendre que par Tordre et com- 
mandement exprès de Sa Majesté. 

33. 



390 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE. 

« VIII. Que le député de l'archiduc, qui est à Paris 
sera renvoyé sans réponse le plus tôt qu'il se pourra, 
après la signature du présent article. 

« IX. Que tous les papiers et meubles qui ont été le- 
vés, appartenant à particuliers, qui sont en nature, leur 
seront rendus. 

« X. La Bastille, ensemble l'Arsenal, avec tous les 
canons, boulets, grenades, poudre et autres munitions 
de guerre, seront remis es mains de Sa Majesté après 
raccommodement fait. 

« XI. Que le Roi pourra emprunter les deniers que 
Sa iMajesté jugera nécessaires pour les dépenses de l'É- 
tat, en payant l'intérêt à raison du denier douze, du- 
rant la présente année et la suivante seulement. 

x XII. Que M. le prince de fionti et autres princes, 
ducs, pairs et officiers de la couronne, seigneurs, gen- 
tilshommes, villes, communautés, et autres personnes 
de quelque condition et qualité qu'elles soient, qui au- 
ront pris les armes durant les mouvemens arrivés dans 
la ville de Paris depuis le 5 janvier dernier jusques à 
présent, seront conservés dans leurs biens, droits, offi- 
ces, honneurs, privilèges, prérogatives, charges et gou- 
vernemcns, et en tel et semblable état qu'ils étoient 
avant la prise des armes, sans qu'ils puissent être re- 
cherchés ni inquiétés pour quelque cause et occasion 
que ce soit, en déclarant par les dessusdits nommés, 
savoir, pour M. de Longueville dans dix jours, et pour 
les autres dans quatre jours, à compter de celui que les 
passages, tant pour les vivres que le commerce, seront 
ouverts, s'ils veulent bien être compris au présent ar- 
ticle. 

« XIII . Et à faute par eux de faire leur déclaration 
dans ledit temps, icelui passé, le corps de la ville de 
Paris, ni aucuns habitans d'icelle, de quelque condi- 



CHAPITRE XXXII. — 1649 ^ 5tH 

lion qu'ils soient, ne prendront plus aucune part à leur 
intérêt, et ne les aideront ni assisteront en chose quel- 
conque, sous quelque prétexte que ce soit. 

« XIV. Le Roi , pour témoigner son affection aux 
habitans de sa bonne ville de Paris, a résolu d'y retour- 
ner faire son séjour au plus tôt que les affaires de l'État 
lui permettront. 

« XV. Sera accordée quittance générale pour deniers 
pris et levés ou reçus tant du public que des particu- 
liers, meubles vendus tant à Paris qu'ailleurs, comme 
aussi pour les commissions données pour la levée des 
gens de guerre, même pour enlèvement d'armes, pou- 
dres et autres munitions de guerre et de bouche enle- 
vées de l'Arsenal de Paris. 

« XVI. Les élections de Saintes, Coignac et Saint- 
Jean-d'Angely, distraites delà cour des aides deGuienne, 
seront réunies à ladite cour des aides de Paris, comme 
elles étoient auparavant l'édit et déclaration de... 

« XVII . Au cas que le parlement de Rouen accepte 
le présent traité dans dix jours, Sa Majesté pourvoira à 
la suppression du nouveau semestre , ou renverra de 
tous lesdits officiers dudit semestre ou de partie d'iceux 
au corps dudit parlement. 

« XVIII. Le traité fait avec le parlement de Provence 
sera exécuté selon sa forme et teneur, et lettres de Sa 
Majesté expédiées pour la révocation et suppression du 
semestre d'Aix et chambre des requêtes, suivant les ar- 
ticles entre les députés de Sa Majesté et du parlement 
du pays de Provence le 12 de février dernier, dont co- 
pie a été donnée aux députés de la ville de Paris. 

« XIX. Quant à la décharge des tailles proposées 
pour l'élection de Paris, le Roi se fera informer de l'état 
auquel se trouvera ladite élection lorsque les troupes en 
seront retirées, et pourvoira au soulagement des con- 



3J2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

tribuables de ladite élection comme Sa Majesté le jugera 
nécessaire. 

« XX. Lorsque Sa* Majesté enverra des députés pour 
traiter la paix avec l'Kspagne, elle choisira volontiers 
quelqu'un des officiers dudit parlement pour assister 
audit traité, avec le même pouvoir qui se donnera aux 
autres. 

« XXI. Au moyen du présent traité, les prisonniers 
qui ont été pris de part et d'autre seront mis en liberté, 
du jour de la signature d'icelui. 

« Fait et arrêté à Ruel, le 12 du mois de mai 4649. 

« Gaston, le cardinal Mazamn, Seguier, chan- 
celier; LaMeilleraye, maréchal deFrance; 
Louis de Bourbon, De Mesmes d' A vaux, De 
Lomenje, La Rivière, LeTellier. 

« Messieurs du parlement ; 

« Mole , premier président ; De Mesmes , Le 
Co.gneux , De Nesmond, Bitaut, De Longueil, 
Paluau, Brissonnet, Menardeau, Viole, Le 
Febvre, De La Noue. Le Cocq-Courbevii.le. 

« Messieurs de la chambre des comptes : 

« Nicolaï, Paris, I/Esciyer. 

« Messieurs de la cour des aides : 

« Amelot, Brageloyines, Quatrehomme. 

« Messieurs de l'Hôtel-de-Ville : 

« Tournier, Helîot, Barthelemi. » 

Cette contestation, soutenue avec tant de malignité 
par les chefs du parti parisien, qui regardoient seule- 
ment à leur intérêt particulier, fit croire que ce n'étoit 



CHAPITRE XXXII. — 1649. 395 

pas une fia à la guerre ni une véritable conclusion de la 
paix. Les raisonnemens qui se firent alors par les poli- 
tiques concluoient que le ministre n'étoit pas encore 
tout-à-fait en sûreté : ce qui fut à beaucoup de per- 
sonnes qui désiroient le désordre un renouvellement 
d'espérance qui leur plaisoit infiniment. Mais, comme 
le bon sens faisoit clairement voir aux gens de la cour 
que les généraux ne vouloient faire du bruit que pour 
s'accommoder plus avantageusement, ils vo voient, à 
leur extrême regret, que cet espoir étoit mal fondé. 

Les députés des généraux viennent à Saint-Germain : 
ils font leur remontrance à la Reine, qui fut humble et 
courte ; mais les difficultés qu'ils faisoient sur les prin- 
cipaux articles de la paix déjà signée montroient assez 
qu'elle étoit reculée. Les généraux s'étoient rendus les 
maîtres de Paris, et ils se trouvèrent en élat de pouvoir 
contraindre les plus sages à ne rien faire de tout ce que 
leur devoir leur imposoit. Comme ils n'a voient pas de 
confiance à la députation du parlement, ils firent sup- 
plier la Reine et le ministre qu'il leur fut permis d'en- 
voyer des députés de leur part. Cela leur ayant été ac- 
cordé, ils nommèrent le duc de Brissac, Barrière et 
Creci, pour venir traiter de leurs demandes et pré- 
tentions. Ils arrivèrent à Saint-Germain le 18 mars, et 
par leurs cahiers ils demandoient toute la France. 

La Reine en fut outrée de douleur, et me fît l'hon- 
neur de me dire ce même jour qu'elle ne pouvoit souffrir 
sans horreur que des gens, qui avoient voulu détrôner 
le Roi son fils (voilà ses mêmes mots), demandassent 
des récompenses, quand ils méritoient des" châtimens 
et des punitions de leurs crimes. Notre ministre n'étoit 
pas non plus fort satisfait. Cette hydre, qu'il combat- 
toit incessamment sans la pouvoir terrasser tout-à-fait, 
l'incommodoit beaucoup. Mais comme ces demandes 



394 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

étoient le prix de sa rançon et le rachat de sa puissance, 
il s'en consoloit et ne doutoit pas que, demeurant dans 
son poste, il n'eut un jour le moyen de s'en venger et 
de les punir. 

Ceux qui véritablement étoient à plaindre étoient les 
gens de bien qui composoient la cour, qui étoient privés 
des récompenses qu'ils croyoient mériter par leur fidé- 
lité. Ils voyoient que toutes les grâces tomboient sur la 
tête des criminels de lèse-majesté, sans que ceux qui 
avoient toujours été zélés pour le service du Roi pussent 
rien espérer en suivant les bonnes voies qu'ils n'a voient 
pas envie de quitter. La rage remplissoit leur cœur 
d'autant plus amèrement, qu'il falloit eh apparence 
montrer quelque joie, et qu'il le falloit en effet, cette 
paix se faisant en un temps où elle étoit nécessaire au 
bien de la France, qui, ne pouvant soutenir en même 
temps une guerre civile et une guerre étrangère sans une 
prompte paix, alloit être entièrement ruinée par la ré- 
volte générale des peuples, et le peu de pouvoir qu'au- 
roient les parlemens de les contenir quand les bien 
intentionnés y scroient même les plus forts, l'armée 
des ennemis étant déjà sur la frontière toute prête à 
profiter de nos désordres; 

Les généraux, ayant un peu de honte d'avoir fait tant 
de bruit contre le Mazarin, et de se relâcher tout d'un 
coup, ou plutôt pour en tirer plus de bien en témoignant 
de lui vouloir faire plus de mal, s'avisèrent d'envoyer 
une nouvelle députation contre lui, et pour cela ils 
allèrent au parlement faire une déclaration authentique 
qu'ils n'avoient prétendu des places et des grâces que 
pour leur sûreté, pendant que leur ennemi demeurcroit 
en France; mais que s'il plaisoit au Roi et à la Reine 
de le chasser du royaume pour montrer qu'ils n'aflec- 
tionnoient rien que le bien public qui les faisoit agir. 



CHAPITRE XXXII. — 1649. 395 

ils promettaient de ne rien demander, et de se con- 
tenter de l'honneur qu'ils auroient d'avoir rendu ce 
service signalé à l'État. C'est pourquoi ils demandèrent 
un acte public de leur déclaration, qui demeurât au 
greffe du parlement pour marque éternelle de leur dé- 
sintéressement. 

Le comte de Maure 1 , frère du duc de Mortemart, 
de l'illustre maison de La Rochechouart, fut choisi pour 
cette célèbre commission, et arriva à la cour le 20 de 
mars, ou il dit hautement que son dessein étoit de tra- 
vailler à chasser le ministre. 11 étoit sou grand ennemi 
et prétendoit en avoir été maltraité. 

La comtesse de Maure, nièce du maréchal de Marillac, 
étoit une dame dont la beauté avoit fait autrefois beau- 
coup de bruit. Elle avoit une vertu éclatante et sans 
tache, de la générosité avec une éloquence extraordi- 
naire, une ame élevée, des sentimens nobles, beaucoup 
de lumière et de pénétration. Elle croyoit en son par- 
ticulier avoir quelque sujet de se plaindre de la Reine; 
mais la vivacité de son esprit, qui la rendoit trop sen- 
sible au bien et au mal, l'emporta quelquefois au delà 
de la raison et de la prudence. 

Selon la vérité, la Reine ne l'avoit pas désobligée ; 
et si elle n'étoit pas entrée dans les sentimens de ven- 
geance que la comtesse de Maure avoit souhaités d'elle 
au sujet de la mort du maréchal de Marillac, dont elle 
prétendoit faire revoir le procès comme ayant été con- 
damné injustement, c'étoit à cause des grandes diffi- 
cultés qui s'y rencontroient . Malgré les plaintes et les 
mouvemens impétueux de cette dame, elle ne laissoit 
pas d'avouer qu'il étoit difficile de la satisfaire, et de 

* II mourut à Essay, près d'Alençon, le 9 novembre 1669, âgé de 
soixante-sept ans. 



3$H> MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

reconiioitre que ce que le comte de Maure vouloit faire 
contre le ministre ne réussiroit pas. Aussi elle désap- 
prouva son engagement, jugeant bien, comme il arriva, 
qu'au lieu de se venger du ministre, cette députation 
ne serviroit qu'à raffermir davantage son autorité. 

Mais lui, qui avoit l'ame intrépide sur la haine 
comme sur l'amitié, se résolut, malgré la déférence 
qu'il avoit accoutumé d'avoir pour sa femme, de pous- 
ser le cardinal aux dernières extrémités. 11 eut peu de 
satisfaction, car il fut reçu à la cour comme un homme 
qui venoit jouer la farce de la comédie sérieuse qui 
venoit de finir ; et toute la plaisanterie tomba sur lui. 
L'intention de ceux qui avoient désiré son voyage n'é- 
tant pas de se contenter de cette gloire dont il devoit 
pour eux faire parade, mais de traiter en particulier, 
la constance et la fermeté avec laquelle il parloit tout 
de bon ne fut pas soutenue par ceux qui l'avoient en- 
voyé, qui, voulant cacher le dégoût qui se pou voit ren- 
contrer en cette hardiesse, prirent plaisir à la condam- 
ner et à se moquer gaiement de l'ambassadeur qui ne 
s'étoit pas aperçu qu'il seroit abandonné, et ne laissèrent 
pas de profiter de sa bonne foi. 

Le soir de ce jour, revenant d'une promenade que 
j'étois allée faire à Maisons, la Reine en riant me de- 
manda ce que je disois du voyage de mon bon ami le 
comte de Maure ; car elle sâvoit bien que lui et sa femme 
étoient de mes amis. Je ne voulus entrer en rien contre 
une personne que j'estimois assez pour ne m'en pas 
moquer. 11 avoit de l'honneur et de la probité, mais il 
étoit entêté de ses opinions et avoit le malheur de n'a- 
voir pas autant d'approbation dans le monde qu'il avoit 
etfectivement de vertu. Je répondis donc assez froide- 
ment à la Reine, et lui dis seulement que le comte de 
Maure étoit à plaindre d'être persuadé que son honneur 



CHAPITRE XXXII. - 1649. 397 

l'obligcoit à venir demander une chose qu'il pouvoit bien 
juger qu'il n'obtiendroit pas. En effet, il exécuta avec 
tanl d'exactitude la commission qu'on lui avoit donnée 
et dont il s'étoit bien voulu charger, que, malgré les 
railleries qui se firent contre lui dans le cabinet, il fit 
dans le conseil sa déclaration en forme contre le mi- 
nistre, promettant de la part des généraux un généreux 
dédain des dignités, richesses et gouvernement, à con- 
dition que par eux la France fût délivrée de celui qu'ils 
nommoient l'ennemi de l'État. 

Le chancelier, rejetant bien loin cette proposition, 
lui dit que cela étoit une affaire finie, que de leur côté 
comme de celui du Roi la paix étoit faite, et que toutes 
haines et animosités étoient terminées et abolies. Cette 
célèbre harangue ne fut donc ni approuvée ni utile, et 
ne fit autre chose que d'arrêter la paix pendant quinze 
jours ; et tout l'avantage qu'en tira celui qui la fit fut 
le plaisir de se venger de son ennemi, qui est beaucoup 
pour un homme qui préfère la liberté de dire ses senti- 
mens à sa fortune. 11 crut peut-être faire voir au mi- 
nistre qu'il étoit .un homme à craindre ; et il est vrai 
que cette protestation, qui avoit quelque chose en soi 
qui lui parut beau, fit beaucoup parler de lui. Mais on 
étoit accoutumé à faire des chansons contre lui sur 
tout ce qu'il faisoit. En voici quelques couplets qu'on 
chanta à la cour et à la ville : 



BufÛe à manches de velours noir 
Portoit le grand comte de Maure. 
Sur ce guerrier faisoit beau voir 
Buffle à manches de velours noir. 
Condé, rentre dans ton devoir, 
Si tu ne veux qu'il te dévore. 
Buffle à manches de velours noir 
Portoit le grand comte de Maure, 
u. 54 



398 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE 

C'est un tigre affamé de sang, 
Que ce brave comte de Maure; 
Quand il combat au premier rang, 
C'est un tigre affamé de sang. 
Il ne s'y trouve pas souvent; 
C'est pourquoi Condé vit encore. 
C'est un tigre affamé de sang, 
Que ce brave comte de Maure. 

De Maure consent à la paix, 
Et la va signer tout à l'heure. 
Si Mazarin part pour jamais, 
De Maure consent à la paix. 
Qu'on supprime les triolets, 
Et que le buffle lui demeure : 
De Maure consent à la paix, 
Et la va signer tout à l'heure. 

Malgré cet enthousiasme de générosité et de beaux 
sentimeris, je n'aurois pas voulu jurer qu'il eût refusé 
quelques dignités si on les lui avoit offertes ; et je ne 
sais si la considération et la faveur du duc de Morte- 
mart, chevalier de Tordre, neluidonnoit point de ja- 
lousie ; car, entre les demandes particulières de tous 
ceux du parti , la sienne étoit pour avoir le cordon bleu 
quand on feroit des chevaliers. 

Les conférences qui se faisoient à Saint-Germain sur 
leurs prétentions furent interrompues par l'entrée de 
l'archiduc en France. Les ennemis du cardinal l'a voient 
fait venir pour empêcher l'accommodement que le pre- 
mier président et les gens de bien de sa compagnie 
a voient voulu faire : et cela ne servit qu'à les presser 
d'y travailler et réveiller la fidélité naturellement atta- 
chée à leurs corps, et dont il a donné dans tous les 
temps des marques. De sorte qu'à l'exception de quel- 
ques emportés, qui étoient en petit nombre, le mur- 
mure fut grand contre le prince de Conti, madame de 



CHAPITRE XXXII. — 1649. 390 

Longueville et le coadjuteur, qui sembloient vouloir 
continuer et entretenir la guerre avec le secours des 
Espagnols. Us avoient fait conseiller à l'archiduc de 
faire sommer Guise de se rendre, et il avoit bien voulu 
voir s'ils y avoient quelque intelligence. Mais, ayant 
trouvé que Bridieu, qui y commandoit, ne paroissoit 
pas avoir envie de l'y laisser entrer, il se retira sans 
entreprendra de l'attaquer. Aussi on crut alors que ce 
n'étoit qu'une feinte qu'ils l'avoient obligé de faire pour 
s'en servir dans les différens qu'ils avoient, si ce n'est 
qu'en effet il eût lui-même quelques vues qu'on ne sa- 
voit pas. 

Les généraux, voyant que l'approche de l'armée des 
Espagnols étoit plus capable, en l'état des choses, de 
leur faire perdre le peu de crédit qui leur restoit que • 
de l'augmenter, pour tirer du ministre ce qu'ils pour- 
roient , firent donner un arrêt par lequel on ordonna 
que la vente de ses meubles seroit continuée. Cela lui 
fit beaucoup de peine, car il aimoit ce qui étoit à lui, 
et particulièrement ce qu'il avoit fait venir des pays 
étrangers avec tant de soin. Sa maison étoit magnifi- 
quement meublée : il y avoit de belles tapisseries, des 
statues, des tableaux. Cette perte fut cause que ses en- 
nemis gagnèrent beaucoup avec lui, qu'il leur accorda 
la paix avec la plus grande partie de toutes leurs de- 
mandes, et que les conférences redoublèrent matin et 
soir chez le chancelier à Saint-Germain. 

Le parlement, profitant de la résistance des géné- 
raux , insista fortement à demander la révocation des 
trois principaux points qui pouvoient en quelque façon 
rendre l'accommodement que le Roi avoit fait avec ses 
sujets tant soit peu honorable. On se portoit néanmoins 
à les révoquer : dont la Reine étoit au désespoir, car 
elle vouloit rétablir l'autorité royale; mais il falloit 



400 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE. 

encore qu'elle consentit à sa diminution, et qu'elle 
agréât les demandes des généraux qui ne lui plaisoient 
pas. Voici quelles étoient celles qui parurent au public 
les principales propositions, et celles qui se désiroient 
le plus se faisoient par des voies particulières ; et tous, 
en. faisant semblant de vouloir chasser le ministre, 
traitoient avec lui , et lui promettaient amitié et atta- 
chement, pourvu que leur ambition se # trouvât satis- 
faite 1 . 

DEMANDES PARTICULIÈRES DE MESSIEURS LES GÉNÉRAUX 
ET AUTRES INTÉRESSÉS. 

« M. le prince de Conti demande pour Jui place dans 
le conseil d'en haut , et une place forte dans son gou- 
vernement de Champagne. Plus, demande mondit sieur 
le prince, pour M. le prince de Marsillac, que Ton 
donne le tabouret à sa femme, qu'on lui paie tous les 
appointements du gouvernement de Poitou , qui con- 
siste en quatre cent mille cinq cents livres, et qu'on lui 
conserve l'augmentation de dix-huit mille livres levées 
pour les fusilliers, dont le payement lui sera continué, 
soit qu'ils subsistent ou non. Plus, demande pour 
M. de Saint-Ibal qu'on lui paie les arrérages de sa 
pension de cinq mille livres, et qu'à l'avenir elle lui 
soit assignée sur une abbaye ou sur un fonds assuré. 

4 En parlant de ces propositions, Relz dit : a Celles qui parurent en 
ce temps-là furent d'un ridicule que l'on aurait peine à s'imaginer. C'est 
tout tous dire que le chevalier de Fruges en eut de grandes, que La Boulaye 
en eut de considérables, et que le marquis d'Alluye en eut d'immenses. » 

Ces conditions sont imprimées dans \e procès-verbal de la seconde con- 
férence tenue à Saint-Germain entre les députée du Roy et ceux du parle- 
ment. Paris, imprimerie du Roy, 1649. Le texte de madame de Mot- 
te ville les reproduit quelquefois d'une manière seulement sommaire. 

p. b. 



CHAPITRE XXXII. — 1640. 401 

Plus, demande que les maisons et édifices, tant publics 
que particuliers, appartenances et dépendances de l'ab- 
baye de Saint-Denis, et situés en la ville de Saint-Denis, 
soient rerais et rétablis en l'état qu'ils étoient avant le 
6 janvier dernier. 

« M. le duc d'Elbœuf, qu'on lui paie les sommes qui 
regardent l'entretènement de madame sa femme, le 
gouvernement de Montreuil pour le prince de Harcourt, 
son fils, vacant par la mort du comte de Lannoi, son 
beau-père, qui avoit acheté ledit gouvernement ; plus, 
demande pour le comte de Rieux , son fils, le paiement 
de la somme de cent mille livres à lui accordée en fa- 
veur de mariage par acquit, partant du dernier juil- 
let 1645, vérifié en la chambre des comptes le 20 fé- 
vrier 1646; et outre ce, emploi dans la guerre tant 
pour ledit sieur comte de Rieux que pour le sieur comte 
de Lislcbonne, son autre fils. 

a M. de Beaufort demande qu'on ronde à monsieur 
son père le gouvernejnent de Bretagne, qui lui fut 
donné en mariage, et qu'on lui a ôté sans récompense; 
ou qu'on lui donne la charge de grand maître des mers 
avec le gouvernement de La Rochelle, qui lui ont été 
promis par la Reine en échange du susdit gouverne- 
ment, suivant le traité fait par M. le comte de Brienne, 
fondé de pouvoir spécial du 9 août 1645; le dédom- 
magement des maisons et châteaux rasés en Bretagne, 
que Sa Majesté a promis, et que la province de Breta- 
gne lui doit suivant la déclaration des États ; le réta- 
blissement des pensions de mondit sieur son père, et 
des biens dont la jouissance lui a été ôtée par arrêt du 
conseil ; le paiement de ce qui lui est légitimement et 
par spécial dû par le Roi ; le retour de Beaupui et son 
rétablissement dans ses charges et pensions ; la grâce 
et le pardon de ceux qui ont facilité la sortie de mondit 

34. 



402 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

sieur de Beaufort du bois de Vincennes, et entre autres 
du sieur de Yaugriman. 

« M. de Bouillon demande son rétablissement dans 
Sedan, si mieux n'aime la Reine en faire faire présen- 
tement l'estimation à un prix certain ; le rang promis 
et dû à sa maison ; que les terres qu'on donnera en 
échange de Sedan seront présentement spécifiées, et 
pris terme pour l'en mettre en possession ; ensemble 
pour faire faire les vérifications au parlement et en la 
chambre des comptes. Ce que faute d'exécuter dans le- 
dit terme, rentrera ledit sieur de Bouillon dans Sedan 
et dans tous les droits qui en dépendent.; que pour les 
sommes d'argent dues audit sieur de Bouillon, on les 
lui paiera argent comptant, ou en fonds certain ou en 
terres engagées ; qu'on ne soustraira aucun fief de la 
mouvance des terres qui lui seront données en échange, 
et qu'on retirera des mains de M. de Chaunes le gou- 
vernement d'Auvergne, moyennant récompense, lequel 
sera donné audit sieur de Bouillon, en déduction de ce 
qui lui peut être dû. 

« M. le maréchal de Turenne demande le gouverne- 
ment de la haute et basse Alsace avec celui de Philis- 
bourg, ainsi qu'on lui a promis; qu'il lui soit donné en 
propre le Sauk Forkie de Haguenau et les autres do- 
maines que le Roi possède dans ladite Alsace ; le paie- 
ment des assignations à lui données pour ses appointe- 
rons et pensions qui lui seront dus ; que si on conserve 
les armées en Allemagne, ce sera sous son commande- 
ment, et que le traité de Brissac sera exécuté envers les 
troupes demeurées avec lui. 

« M. le maréchal de La Motte demande la récompense 
du gouvernement de Seurre, ou une autre de pareille 
valeur ; cent mille livres de la rançon du marquis de 
Pouare; quatre années de revenu du duché de Car- 



CHAPITRE XXXII. — 1649. 405 

done, montant à près de cinq cent mille livres ; cent 
mille livres qui lui ont été données par le feu Roi à 
prendre sur les deniers revenant bons de Catalogne 
pendant Tannée 1 643 ; que tous ses états, pensions et 
appoin terriens lui seront payés; que son régiment de 
cavalerie, comme une charge de guerre, lui soit rendu ; 

que les sieurs de Saint-Germain, Montauban, 

soient conservés dans les régimens de cavalerie qu'ils 
ont en ces troupes nouvelles sans nouvelles commis- 
sions, et que Ton conserve les pensions audit sieur de 
Saint-Germain. 

«M. le duc de Retz demande son rétablissement 
dans sa charge de général des galères, ou qu'on lui 
paie ce qui lui est dû de reste du traité qu'il a fait de sa- 
dite charge. 

« M. de La Trémouille demande le comté de Rous- 
sillon ; ou du moins les villes, places et châteaux , ter- 
res et seigneuries de Villefranche, Villeneuve, Pérusse, 
Flayac, LeMuac, Laroquebolac, Marsillac, Cassen tieu, 
Coutrava, Saint-Antoine, Versueil, Compérie, Com- 
boulas, Vasfeu, Sauveterre, Saint-Genést , Deribedon, 
et autres terres et seigneuries du comté de Roussillon 
lui seront rendues, à cause du contrat de mariage de 
Frédéric d'Aragon et Anne de Savoie, ses trisaïeuls, en 
date du 11 février 1481, vérifié le 19 janvier 1482; 
qu'on lui rende Amboise, Montrichard et Bléré, dé- 
pendant de la succession d' Amboise, dont il est seul hé- 
ritier; qu'on lui rende le comté de Guyenne, ancien 
domaine de la maison de La Trémouille; qu'on lui 
fasse expédier lettres pour distraire le comté de Laval 
du présidial de Cbâteau-Gonthier, conformément aux 
lettres d'érection d'iceux vérifiées en la cour, et qu'on lui 
rende la baronnie de l'île Bouchard, qu'il a vendue à feu 
M. le cardinal de Richelieu, en rendant ce qu'il a reçu. 



404 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

« M. le marquis de Vitri demande, tant pour lui que 
pour quelques officiers, l'exécution de l'article concer- 
nant le rétablissement des charges de la guerre, et des 
lettres-patentes de duc et pair, telles qu'on a accordées 
à MM. de Liancourt, d'Amville, de La Meilleraye et au- 
tres, par les mêmes raisons que celles qui les leur ont 
fait accorder, avec le tabouret et prérogatives pour ma- 
dame sa femme. 

« M. le marquis de La Boulaye demande la survi- 
vance de la charge de M. de Bouillon, son beau-père, 
ou qu'il y soit présentement reçu sur sa démission. 

« M. de Luynes demande le paiement de quatre an- 
nées de sa charge de grand fauconnier, échues à la fin 
de l'année 1648, montant à vingt-deux mille écus ; le 
dédommagement de la perte de ses meubles et broie- 
ment de sa basse-cour de Lesigny, montant à près de 
vingt mille écus ; et le retour de madame de Che- 
vreuse. 

« M. le marquis de Noirmoutiers demande des 
lettres de duc ; plus , quarante - deux mille livres 
qu'il a payées de rançon lorsqu'il fut prisonnier en Al- 
lemagne. 

« M. le comte de Matha demande le paiement de sa 
pension de douze cents écus, de laquelle il n'a rien 
reçu depuis six ans ; qu'on révoque la lettre envoyée à 
M. de Fontrailles ; et un brevet de maréchal de camp 
prur M. deCrenan. 

« M. de Cugnac demande, conformément à l'article 
de rétablissement pour les charges de la guerre et pen- 
sions, qu'on le rétablisse en la possession de son régi- 
ment, et jouisse de sa pension. 

« M. de Fruges demande aussi d'êlre rétabli dans le 
commandement du régiment de cavalerie de la Reine, 
dans la jouissance de ses pensions, et conservé dans les 



CHAPITRE XXXII. — 1649. 405 

grâces que Sa Majesté lui accorda lors de la mort de 
madame sa mère. 

« M. le marquis d'Alluye demande qu'on retire, par 
récompense, de M. de Tréville le gouvernement du 
comté de Foix, qu'il a perdu par la mort du comte de 
Cramail, son grand-père, qui l'avoit acheté, et qu'on 
lui donne la survivance de celui du marquis de Sourdis, 
son père. 

«M. le comte de Maure demande le cordon bleu 
lorsqu'il plaira à Sa Majesté de faire des chevaliers; la 
révision du procès du feu maréchal deMarillac,et, s'il 
est déclaré innocent, qu'on lui rende la charge de lieu- 
tenant de Roi, des terres et évêché du gouvernement 
de Verdun, ou qu'on lui rende les cinquante mille écus 
que ledit feu maréchal avoit payés pour ladite charge.» 

Par toutes ces demandes, on peut voir si la guerre 
se faisoit pour le bien public, pour le service du Roi, et 
pour chasser le Mazarin. Il faut reprendre le fil de l'his- 
toire et en laisser le jugement à ceux qui liront quelque 
jour ces Mémoires. 



406 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 



CHAPITRE XXXIII 



(1(549). — Intrigues de La Rivière. — Embarras de Mazarin à satisfaire 
toutes les ambitions. — Exigences de Beaufort. — Mazarin soutenu 
par les princes. — Le coadjuteur stipule pour ses amis. — Fin de la 
guerre civile. — La cour reste à Saint-Germain. — Disgrâce passa- 
gère du marquis de Roquelaure. — Incapacité financière de La vieil- 
le raye. — Portrait de sa femme. — D'Émery rentre aux finances. — 
Les chefs de la Fronde à la cour. — Madame de Chevreuse à Paris. — 
Le coadjuteur se lient à l'écart. — Accueil glacé de la Reine au duc 
de Longue ville. — D'Harcourt, gouverneur de l'Alsace. — Arrivée à 
la cour du duc d' Yorck et de madame de Longuevillc. — Mariage pro- 
jeté du duc de Mercœur avec une Mancini. — Gondé s'éloigne de la 
cour. — Bienveillance du duc d'Orléans pour les frondeurs. — La 
régente va à Gompiègne. — Maladie de Beaufort. — Prise d'Ypres 
par l'ennemi. — Difficultés que cause la rentrée de J'Émery aux 
finances. — Madame de Motteville rejoint la Reine à Gompiègne. — 
Froideur des Gondé. — Rentrée en grâce du maréchal de La Motte. 
— Départ de la Reine pour Amiens, et du duc d'Orléans pour Paris. 

L'abbé de La Rivière, qui avoit toujours un insatia- 
ble désir du chapeau, nepensoit qu'à l'obtenir du pape. 
Il avoit le consentement de la Reine et de M. le prince, 
mais il n avoit pas celui du prince de Conti; et, ne se 
tenant point en sûreté du côté de ce prince, il cherchoit 
à lui plaire, afin de l'obliger à lui céder ce qu'il ne sou- 
haitoit point pour lui. Ce prince répondit aux offres 
qu'il lui fit faire : Que s'il voiiloit porter son maître à 
lui faire accorder les articles qu'il demandoit, que très- 
volontiers il lui laisseroit la nomination du chapeau de 
cardinal. Cela fit que le ducd'Orléans, pressé par l'abbé 
de La Rivière, eut tant de passion pour la paix : ce qui 
contribua beaucoup à la faire conclure désavantageuse- 
ment pour le Roi. On peut juger par là que les senti- 



CHAPITRE XXXIII. - 1649. 407 

mens ni les intérêts du ministre n'étaient pas toujours 
la cause de ses apparentes foi blesses, et que ses fautes 
étoient souvent causées par celles des autres. 

Le 20 au matin, comme je sortois de la messe de la 
Reine, un de mes amis vint me dire à l'oreille que tout 
étoit rompu ; puis le soir, au sortir de la conférence, la 
même personne me dit que toutes les contestations 
étoient accommodées. Les députés du parlement de 
Normandie, qui étoient venus à Saint-Germain au nom- 
bre de quinze conseillers et d'un président, obtinrent 
aussi en ce jour la révocation du semestre que le feu 
Roi, ou plutôt le cardinal de Richelieu, leur avoit créé 
malgré eux. 

Tant de prétentions à satisfaire embarrassoient infi- 
niment le ministre ; et à mesure qu'il accordoit des grâ- 
ces, soit aux compagnies, soit à quelques particuliers, 
il renaissoit de nouveaux prétendans qui faisoient de 
nouvelles demandes ; et cette misère s'augmentoit tou- 
jours au lieu de diminuer. La faute qu'on avoit faite de 
déboucher Paris en étoit la cause. La charité de la Reine 
F avoit forcée à la commettre. Elle étoit estimable et 
belle; mais il n'y avoit plus moyen de menacer la ville 
de la famine. Il falloit nécessairement servir le Roi en 
l'appauvrissant, et mettre la paix dans son royaume 
par des voies fort contraires au bien de son Etat. 

Les généraux entrèrent en de grandes défiances les 
uns des autres ; et à leurs insatiables désirs se joignit la 
jalousie. Ilsavoient chacun dans Saint-Germain des dé- 
putés à basses notes, qui traitoient pour eux, et qui 
tvrannisoient celui qui souhaitoit de les tyranniser à 
son tour. Le duc de Reaufort n'étoit pas content de ce 
qu'on lui faisoit offrir sous main. Il demandoit beau- 
coup, parce qu'il sentoit encore dans son cœur l'enflure 
orgueilleuse que lui laissoient les restes de sa faveur 



406 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

passée. Il vouloit que le ministre lui payât ses fers et sa 
prison. 11 parloit fièrement ; il disoit tout haut qu'il ne 
vouloit point s'accommoder avec le Mazarin ; et, por- 
tant son ressentiment plus loin que les autres, il rendit 
son accommodement plus difficile. Cette fierté fut cause 
qu'enfin la paix se fit, et qu'il demeura sans aucune 
consolation que celle d' avoir traité son ennemi avec beau- 
coup de hauteur : ce qui faisoit voir en lui une certaine 
grandeur d'âme qui en effet a voit quelque beauté. 

Ce prince, voulant se défendre jusques à l'extrémité, 
pour exciter une nouvelle tempête, fit donner un autre 
arrêt contre le ministre, par lequel il fut enjoint aux 
députés d'insister à chasser le cardinal d'auprès de la 
Reine. Mais il ne lui servit de rien : l'intérêt public 
l'emporta sur le particulier ; et quand les principaux du 
parti furent contens, ceux qui restèrent qui ne l'étoient 
pas demeurèrent au nombre des malheureux et des en- 
nemis de la Reine. Us étoient destinés à la faire souf- 
frir ce que le Ciel avoit ordonné d'elle par des arrêts 
plus irrévocables que ceux du parlement. 

Le premier président et le président de Mesmes, pour 
obéir à leur compagnie, en présence des princes dirent 
qu'ils avoient ordre de supplier la Reine de donner à 
ses peuples le contentement de voir éloigner d'elle et 
de ses conseils un ministre qui avoit mérité leur haine. 
Le duc d'Orléans lui répondit que la Reine ne vouloit 
point accorder leurs demandes ; que lui et son cousin le 
prince de Condé, qui avoient le plus d'intérêt à rÉtat 
et à la couronne, ne lui conseilloient pas de chasser 
M. le cardinal Mazarin ; qu'il étoit capable et habile à 
bien servir le Roi et l'État ; qu'ils en étoient contens, el 
qu'ils étoient résolus de le soutenir. Il parla fort haute- 
ment à tous les députés. 

M. le prince ne s'étendit pas tant, mais il dit quasi la 



CHAPITRE XXXill. — 1049. 403 

même chose ; et pour marque que les députés n' et oient 
pas fâchés qu'on les refusât, ni la Reine offensée de 
leur harangue, elle leur fit donner à dîner, et leur té- 
moigna sa bonne volonté, parlant du premier président 
comme d'un homme estimable, lis désiroient tous la 
paix ; mais cette dernière instance fut faite seulement 
pour contenter les peuples, et les rendre plus suscep- 
tibles de se ranger à leur devoir par l'impossibilité 
d'obtenir ce qu'ils demandoient. La Reine agréa donc 
ce que les députés avoient fait, qu'elle jugea procéder 
seulement de l'intrigue des généraux. 

Ce même jour, les députes, bien nourris et biencon- 
tens, retournèrent à Paris achever leur ouvrage. Ils ne 
virent point la Reine, parce qu'il auroit fallu qu'ils lui 
eussent fait la même harangue qu'ils avoient faite aux 
princes. Beaucoup de personnes les en blâmèrent, par- 
ticulièrement les députés des généraux de Paris, qui 
ta choient toujours par toutes voies d'arrêter la conclu- 
sion du traité, afin d'avoir plus de temps de ménager 
leurs intérêts. Madame de Monlbazon, qui étoit aimée 
du duc de Beaufort, fit espérer qu'elle le feroit conten- 
ter à moins, si on lui donnoit à elle ce qu'elle désiroit. 
Elle obtint de l'argent et des abbayes : et le duc de 
Beaufort, qui l'aimoit, trouva bon que cette dame pro- 
fitât de l'inclination qu'il avoit pour elle; mais il n'en 
fut pas plus docile. 

Le coadjuteur, l'âme qui faisoit remuer une partie de 
ce grand corps, ayant fait plus de mal que les autres, en 
devoit tirer de plus grandes récompenses; mais alors il 
voulut être assez généreux pour ne demander que pour 
ses amis. Il avoit de hautes pensées: il désiroit seule- 
ment l'éclat et le bruit ; et son dessein étoit de se faire 
des liaisons considérables qui pussent augmenter sa 
réputation et sa gloire. 

.. n. 35 



410 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

Son principal dessein étoit de pouvoir gouverner 
l'Êfat ou ceux qui voudroient le détruire, et d'avoir 
part aux grands biens ou aux grands maux qui pou- 
voient arriver. Il obtint donc, pour le marquis de 
Noirmoutiers et pour Laigues, ses amis, beaucoup de 
grâces considérables , et des bienfaits solides. Le 
marquis de Vitri eut un brevet de duc, qu'il ne mé- 
ritoit pas d'avoir en cette occasion. Le duc d'Elbœuf, 
le duc de Bouillon et tous les autres , ayant chacun 
arraché quelque beau lambeau des libéralités royales, 
tous se résolurent de souffrir que la paix se fit ; et 
ce fut au Roi, qui par grâce la leur devoit donner, 
à la recevoir de ses sujets, après l'avoir achetée chère- 
ment. 

Les députés du parlement arrivèrent à Paris remplis 
de joie des honorables conditions qu'ils rapportaient de 
Saint -Germain. Car, comme je l'ai remarqué, ils 
avoient obtenu de la Reine, par leur habileté et par les 
différentes causes qui faisoient agir les principaux ac- 
teurs, d'être déchargés des articles qu'on leur avoit 
imposés au premier traité. On se relâcha de l'obliga- 
tion qu'ils avoient de venir à Saint-Germain, où étoit le 
Roi pour tenir son lit de justice. On leur permit en- 
core de s'assembler quand bon leur sembleroit ; et ils 
reçurent aussi quelques autres gratifications touchant 
les finances, toutes en faveur du peuple. Ils firent as- 
sembler le parlement pour rendre compte de leur heu- 
reux voyage. Le prince de Conti ne s'y trouva point: 
il parut malade, exprès pour donner ce reste de temps 
aux négociateurs d'achever leur accommodement à la 
cour. Mais enfin, le mercredi saint, la Reine étant aux 
ténèbres dans la chapelle du château de Saint-Germain, 
il arriva un courrier de Paris, que Le Tellicr amena, 
qui apporta la paix entièrement reçue par le parlement» 



CHAPITRE XXXIII. - 1649. 411 

les généraux et le peuple, tous montrant d'en être fort 
contens. 

Cette paix donna quelque repos à la Reine, de la 
joie au ministre, et de la douleur à ses ennemis. Le 
mois de mars finit avec cette guerre, qui avoit coûté 
beaucoup de maux à la France, et qui n'avoit pas fait 
beaucoup de bien au Roi, ni satisfait entièrement les 
désirs de la Reine, qui aurôit souhaité moins de souf- 
france pour le public, et un peu plus de mortification 
aux particuliers, à ceux qu'elle accusoit d'être la cause 
de toutes ces brouilleries, et de tout ce que l'État avoit 
souffert de ces révoltes. 

Les dévotions de la semaine sainte se passèrent dans 
la chapelle de Saint-Germain, où la véritable piélé de 
la Reine et d'un petit nombre de bonnes âmes fut 
mêlée avec la galanterie et l' indévotion de toutes les 
autres personnes qui composent la cour, et qui font 
gloire pour l'ordinaire dç n'estimer que la vanité, 
l'ambition, l'intérêt et la volupté. 

La fête de Pâques étant passée, les députés du par- 
lement de Paris et de Normandie vinrent remercier la 
Reine de la paix qu'elle leur avoit donnée. Le clergé y 
vint, toutes les autres compagnies de la ville, les corps 
des marchands et des métiers, chacun selon leur ordre, 
tous avec des visages contens, et tous demandant avec 
ardeur le retour du Roi dans sa bonne ville de Paris. 
La Reine n'avoit pas sujet de l'estimer si bonne 
qu'elle eût un grand désir d'y retourner. Elle savoit 
que le peuple parloit encore avec insolence ; qu'il di- 
soit publiquement qu'il ne falloit rien payer au Roi s'il 
ne revenoit bientôt ; et qu'il y avoit de la canaille assez 
hardie pour dire tout haut dans les rues qu'ils ne vou- 
loient point de Mazarin. Ces esprits farouches étoient 
si accoutumés à la rébellion et au désordre, qu'il étoit 



412 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

difficile, sans quelque châtiment exemplaire, qu'ils 
pussent reprendre la coutume de respecter la puissance 
légitime. 

La Reine, pour donner le temps aux Parisiens d'étein- 
dre ce reste de feu qui allumoit encore quelquefois 
leurs esprits, et laisser évaporer la chaleur et la fumée 
qui en restoit, se résolut de n'y pas retourner sitôt. 
Elle forma le dessein, après qu'elle auroit vu tous ses 
ennemis réconciliés, d'aller passer quelque temps à 
Compiègne. 

Le marquis de Roquelaure fit l'intermède de toutes 
ces harangues si ennuyeuses. Il fut disgracié, c'est-à- 
dire éloigné de la cour, parce qu'on avoit dit au mi- 
nistre que, pendant le siège de Paris, il avoit écrit au 
prince de Conti que s'il n'eût point été attaché au ser- 
vice du Roi par sa charge de grand-maître de la garde- 
robe, il auroit été combattre sous ses enseignes ; et le 
cardinal, qui prétendoit l'avoir obligé en certaines oc- 
casions, sentit vivement le mépris qu'il avoit fait de 
lui en cette rencontre. 

Le soir qui précéda le commandement qu'il eut de 
se retirer de la cour, étant avec nous dans le cabinet 
de la Reine, Comminges. lieutenant des Gardes de la 
Reine, sur quelque bagatelle qui se disoit alors, le tira 
à part pour lui dire quelque petit secret tout bas. Cinq 
ou six personnes, du nombre desquelles j'étois, enten- 
dirent qu'il lui répondit : « N'est-ce que cela ? Je vous 
« avoue que j'ai cru que vous me veniez arrêter ; car je 
« sens bien, ajouta-t-il parlant tout haut, que je n'en 
« suis pas bien loin. » Et comme il étoit hardi, grand 
parleur et Gascon, s'approchant de nous, il nous conta 
si plaisamment le sujet de sa disgrâce et des plaintes 
que faisoit contre lui le ministre, que, bien que la 
cause n'en fût pas plaisante pour lui, nous* ne lais- 



CHANTRE XXXIII. — 1649. 413 

sâmes pas d'en rire. Nous conclûmes tous enfin que, 
parmi tant de criminels à qui on faisoit des grâces, il 
n'ctoit pas juste qu'il reçût lui seul le châtiment qu'il 
méritoit du peu de zèle qu'il avoit témoigné pour le 
service du Roi. 

Malgré notre avis, il lut alors le seul en France qui 
fut puni pour avoir manqué au respect qu'on dcvoitau 
Roi et au ministre. Mais cette punition fut de peu de 
durée ; bientôt après il revint à la cour : il fut reçu au 
nombre de ceux qui paroissoient fidèles, et dont le cœur 
avoit été légèrement gâté par la corruption de l'air, qui 
étoit contagieux quasi pour tous. 

Les finances étoient encore entre les mains du ma- 
réchal de La Meillerayc, quoique déjà on eût fait ce ju- 
gement de lui : qu'il étoit plus propre à faire des con- 
quêtes avec des armées qu'à faire venir de l'argent 
avec sa plume. Le cardinal de Richelieu, son parent, 
du temps de sa puissance lui avoit donné de beaux- 
emplois; et, comme il avoit joint le courage et la bonne 
conduite à la faveur, il avoit fait de belles actions; 
mais, comme je l'ai déjà dit ailleurs, il étoit de difficile 
humeur, et colère. 11 n'étoit pas habile en matière de 
finances ; et les gens d'affaire se plaignoient, et disoient 
que les peuples n'étant pas soumis, ils tâchoient à 
l'ombre de la révolte de s'exempter des taxes, des im- 
pôts et des tailles ; qu'il leur falloit une personne qui 
entendît mieux la manière de les faire payer. Si bien 
qu'il parut nécessaire pour le service du Roi de lui ôter 
les finances, en donnant cette charge à un homme plus 
patient, plus vigilant, plus expérimenté et plus sain 
que lui. Il étoit goutteux ; et, sans avoir les annéesqui 
donnent la vieillesse, son corps étoit plus cassé que 
ceux qui en peuvent compter quatre-vingts. 11 étoit 
perclus des mains et des pieds, et souvent il avoit des 

35. 



414 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

emplâtres sur toute sa personne, qui étoit sa parure la 
plus ordinaire. Mais enfin il étoit honnête homme, bon 
ami, et vivoit tout-à-fait en grand seigneur. 

Il avoit une belle et jeune femme, madame la maré- 
chale de La Meilleraye, fille du duc de Brissac. Sa beauté 
consistait dans la délicatesse des traits de son visage, 
dans un grand agrément et une belle taille. Elle étoit 
sage ; mais elle avoit un trop grand désir qu'on le sût. 
Elle répandoit sa vertu prétendue en mille petites fa- 
çons extérieures; et ces façons, qui auroient été un 
grand défaut en une autre, étoient en elle moins blâ- 
mables, parce qu'elles se méloient avec son agrément 
naturel, qui de toutes manières la faisoit paraître ai- 
mable. Elle avoit si peur qu'on ne crût qu'elle n'ai- 
moit point son mari à cause de ses maux, qu'elle allait 
disant à tout le monde qu'elle ne croyoit pas qu'il y eût 
un homme exempt de ces incommodités. Elle assuroit 
qu'elle le trouvoit beau et à son gré; et, quand elle en 
étoit séparée, elle tâchoit de persuader par ses discours 
qu'elle s'ennuyoit de ne le point voir. Ce n'est pas une 
chose impossible à une honnête femme d'aimer un 
mari goutteux et malade, qui avoit du mérite et de 
belles qualités, et dont elle étoit aimée ; mais cette af- 
fectation étoit cause qu'elle ne trouvoit point de créance 
parmi les auditeurs ; et, comme la vertu solide doit être 
sincère et toute naturelle, ses artificieuses façons per- 
suadoient d'ordinaire le contraire de ce qu'elle vouloit 
établir. 

Elle fut un peu fâchée de ce qu'il falloit quitter les 
finances, parce qu'elle craignoit d'être obligée de s'éloi- 
gner de la cour ; car, quoique le maréchal de La Meil- 
leraye les perdît sans disgrâce, sa femme jugea que 
ses incommodités le ramèneroient souvent en Bretagne, 
et qu'elle seroit forcée de le suivre. Mais, comme elle 



CHAPITRE XXXIIJ. — 1649 415 

étoit ambitieuse, elle se consola en ce qu'on proposoit 
de les lui ôter en lui donnant de grands avantages. 

Le duc d'Orléans et le cardinal furent le visiter, et 
demeurèrent d'accord ensemble des grâces qu'il sou- 
haitoit. Il demanda d'avoir place dans le conseil du 
Roi, la survivance de ses gouverncmens pour un fils 
unique qu'il avoit de sa première femme, et la survi- 
vance de la charge de grand-maître d'artillerie. Cette 
affaire étant secrètement en cet état, elle s'exécuta quel- 
que temps après : et nous verrons d'Êmery revenir 
occuper sa première place, avec l'applaudissement de 
ses amis, et malgré la haine de ses ennemis. Les der- 
niers firent ce qu'ils purent pour l'en empêcher; mais 
enfin ses rivaux le virent emporter la victoire sur eux. 
Il fut rétabli avec beaucoup de satisfaction de sa part ; 
car il avoit senti sa disgrâce comme un homme qui 
étoit fort attaché à la terre, et qui avoit peu d'amour 
et de respect pour celui qui en est le créateur et le 
souverain maître. 

Le prince de Conti fut le premier qui sortit de Paris 
pour venir saluer la Reine. 11 fut présenté par M. le 
prince, et reçu en présence de ceux du conseil. Après 
les complimens ordinaires, M . le prince lui fit embras- 
ser le cardinal Mazarin, et réchauffa leur conversation 
autant qu'il lui liit possible. Le prince de Conti nel'alla 
point voir chez lui pour cette première fois, afin de gar- 
der quelque mesure entre la guerre et raccommode- 
ment, et M. le prince le fit trouver bon à la Reine. 

Monsieur, oncle du Roi, présenta le duc d'Elbœuf ; 
et le prince de Conti, après avoir satisfait pour lui, fut 
celui qui présenta les autres à son tour, qui lurent le 
duc de Bouillon, le prince de Marsillac, le comte de 
Mau?e et beaucoup d'autres. La Reine les reçut assez 
froidement. Le ministre, tout au contraire, ne manqua 



416 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

pas de jouer son personnage ordinaire de tempérance 
et de douceur, leur disant lui-même qu'il croyoit avoir 
eu tort envers eux, et qu'ils étoient excusables d'en 
avoir eu du ressentiment. 

Ce même jour arriva à Paris madame de Chevreuse, 
qui fut avertie de la paix par ses amis. Comme elle 
avoit eu part aux fautes publiques, elle en voulut avoir 
au pardon général. Elle leur avoit fait donner la pro- 
tection de l'archiduc, qui avoit servi à soutenir les 
forces des rebelles contre le Roi. 11 étoit juste qu'elle 
fût récompensée de ses peines, puisque celles de tous 
les autres l'étoient aussi. 

Cette princesse, étant donc arrivée de Bruxelles à 
Paris, envoya aussitôt négocier avec le ministre, qui à 
son ordinaire ne la rebuta point : il voulut seulement 
par quelque délai la mortifier un peu. La Reine, par 
son avis, refusa le duc de Chevreuse, qui vint à Saint- 
Germain lui demander pour sa femme la permission 
de demeurer à Paris. Elle lui dit qu'elle ne lapouvoit 
pas souffrir dans une ville encore toute pleine de l'esprit 
de rébellion ; qu'elle avoit fait mille cabales contre son 
service, et qu'elle ne pouvoit pas être contente d'elle ni 
satisfaite de ses soumissions, si elle ne lui faisoît voir 
un véritable repentir de sa dernière conduite. Ce 
prince, qui, sourd et âgé de quatre-vingts ans, avoit 
encore bonne mine, lui voulut répondre de la fidélité 
de cette princesse; mais la Reine s'en moqua, et ne 
crut pas qu'il pût lui en être un bon garant, lui faisant 
entendre assez librement qu'il n'auroit pas un grand 
pouvoir sur elle. 

J'étois présente à cette conversai ion. 11 dit à la Reine 
qu'il avoit trouvé mademoiselle de Chevreuse, sa fille, 
fort embellie, et qu'elle avoit des yeux capables d'em- 
braser toute la terre. La Reine sourit, et lui répondit, 



CHAPITRE XXXIII. — 1649. 417 

en criant de toute sa force, qu'il avoit trop d'amour 
pour la beauté, qu'il falloit qu'il commençât à aimer le. 
ciel et la vertu. Mademoiselle de Chevreuse étoit belle : 
elle avoit en effet de beaux yeux, une belle bouche et 
un beau tour de visage; mais elle étoit maigre, et n'a- 
voit pas assez de blancheur pour une grande beauté. 
Sans doute qu'elle n'étoit point embellie depuis que la 
disgrâce de madame de Chevreuse, sa mère, les avoient 
éloignées toutes deux de la cour ; car il est rare de voir 
que les années embellissent les dames passé dix-huit 
ans. 

Monsieur, oncle du Roi, alla faire un voyage de deux- 
jours à Paris, où il reçut de grands honneurs. Le par- 
lement, ayant consulté ses registres, trouva qu'il avoit 
autrefois député vers un duc d'Orléans comme lui , lieu- 
tenant général de l'État et couronne de France : si bien 
que deux présidens et six conseillers le furent visiter en 
corps, pour lui rendre grâces de ce qu'il avoit contribué 
à la paix. 

Ce prince, pour complaire à la Reine, fit prier ma- 
dame de Chevreuse de sortir de Paris, lui faisant dire 
qu'elle obligeroit la Reine à la bien traiter, si elle lui 
montroit de ne point vouloir profiter du mauvais état 
où l'esprit de la Fronde la mettoit. Mais elle, qui avoit 
connu par ses expériences que la Reine ne la considé- 
roit plus, n'en voulut rien faire. Elle continua sa négo- 
ciation avec le ministre; et comme il faisoit profession 
publique de bonté et de vouloir pardonner à ses enne- 
mis, elle en tira ce qu'elle voulut, et même avec fa- 
cilité. 

M. le prince fut aussi à Paris, qui n'y reçut pas le 
même applaudissement que le duc d'Orléans. On l'a- 
voit trouvé plus indifférent pour la paix et plus âpre au 
combat ; et par conséquent il n'y fut pas si bien traité. 



418 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

Mais, pour ne pas faire une si notable différence entre 
les deux, on lui députa un président et deux conseillers 
qui lui firent les mêmes complimens. Dans les éclair- 
cissemens qu'il eut avec madame de Longueville, elle 
travailla soigneusement à le détacher des intérêts de la 
Reine. Elle lui fit comprendre qu'il a voit tort de se dés- 
unir de sa famille, et qu'elle pouvoit être utile à sa gran- 
deur. 11 vit que le prince de Conti tiroit de grands avan- 
tages de la cour ; que madame de Longueville, qui 
l'a voit conduit à cette considération, éloit digne d'être 
écoutée, et qu'elle lui pourroit être propre à beaucoup 
de grandes choses. 11 prit goût enfin aux flatteuses illu- 
sions de cette princesse; et le sang, joint à la politique, 
le lièrent à elle par de nouveaux liens. 

Ce redoublement d'amitié et de eonfiance fit qu'in- 
sensiblement il se forma dans Famé de M le prince des 
sentimens dissemblables à ceux qu'il avoit eus par le 
passé, et qu'il s'accoutuma peu à peu à parler du Ma- 
zarin avec le même mépris que les frondeurs. Ce fut la 
source du changement qui parut depuis dans sa con- 
duite, et qui causa sa haute et dure manière d'agir 
avec la Reine et son minisire. Elle produisit ensuite 
ces grandes révolutions de la cour, qui causèrent de si 
grands désordres dans le royaume et dans la famille 
royale. 

Le coadjuteur se tint dans sa forteresse, et ne vou- 
lut point venir à Saint-Germain comme les autres. 
Trouvant à propos de paroître de loin, il pria le duc de 
Liancourt de faire ses complimens à la Reine, l'assurer 
qu'en son particulier il étoit son très-fidèle serviteur, et 
qu'il la reconnoîtroit toujours pour sa bienfaitrice et sa 
maîtresse. Mais la Reine les reçut avec mépris, et or- 
donna à son ambassadeur de lui dire qu'elle ne le con- 
sidéreroit jamais pour tel, que premièrement il ne fût 



CHAPITRE XXXIII. — 1649. 419 

ami du cardinal Mazarin ; qu'il étoit son ministre ; 
qu'elle vouloit que ceuxqui lui avoîent de l'obligation 
comme lui suivissent en cela ses mêmes sentimens. Ce- 
pendant le coadjuteur, comme j'ai déjà dit, traitoit avec 
te ministre, dont il avoit reçu beaucoup de grâces pour 
ses amis, et des promesses à son égard qui dans leur 
temps eurent leur effet. 

Le duc de Longueville arriva de Normandie avec une 
grande suite. 11 vint saluer la Reine, qui le reçut gra- 
vement. Je remarquai que ce prince en parut interdit, 
et qu'il ne put jamais lui dire une parole de bon sens. 
C'étoit un homme de grande considération. Il voyoit 
qu'il lui étoit honteux d'avoir fait cette faute contre le 
service du Roi et de la Reine, dont il n' avoit nul sujet 
de se plaindre ; et qu'il étoit tombé dans ce malheur 
plutôt par légèreté que par raison. Quand il arriva, 
chacun se pressa autour de cette princesse pour enten- 
dre ce qu'il lui diroit : car il est difficile de bien défen- 
dre une mauvaise cause. Il n'eut jamais la hardiesse de 
parler : il pâlit, puis il devint rouge, et ce fut toute sa 
harangue. Après cet éloquent repentir, il salua le car- 
dinal Mazarin, et un moment après ils se retirèrent au- 
près d'une fenêtre, se parlèrent long-temps, et ensuite 
se visitèrent réciproquement et demeurèrent amis en 
apparence. 

Le comte d'Harcourt vint à la cour comme les autres. 
11 fut reçu différemment selon les apparences et les ca- 
resses, mais différemment aussi pour les récompenses. 
Car elles ne furent pas si grandes pour lui que pour ceux 
qui avoient été contre le service du Roi. Il avoit man- 
qué de conduite pour se saisir de la ville de Rouen ; 
mais il avoit bien servi, ayant toujours occupé un poste 
en Normandie qui servoit de barrière contre les atta- 
ques des ennemis, et mettoit le Roi en sûreté contre ce 



420 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE 

que le duc de Longueville auroit pu faire avec peu de 
troupes et moins d'argent. 11 avoit enfin donné le 
moyen au Roi de demeurer en sûreté à Saint-Germain : 
ce qui n'étoit pas un petit service. On lui donna ensuite 
le gouvernement d'Alsace et une abbaye pour un de 
ses en fans. 

Ce même jour le duc d'Yorck vînt aussi à la cour. H 
u' avoit point encore vu le Roi ni la Reine, à cause qu'il 
étoit arrivé à Paris pendant le siège de cette ville, où les 
visites n'étoient guère de saison. U étoit demeuré au- 
près de la Reine sa mère pendant cette mauvaise con- 
stellation contre les rois, qui l'avoit privé d'un père, 
et avoit donné beaucoup d'affaires au nôtre. La Reine 
lui fit de grands honneurs, et lui donna une chaise à 
bras, de même que le duc d'Orléans en avoit obtenu 
une de la reine d'Angleterre sa sœur. 

Cette belle foule fut augmentée par la venue de ma- 
dame de Longueville et de mademoiselle de Longueville, 
sa belle-fille, qui aussi bien que les autres avoit été une 
grande frondeuse. Elle avoit de la vertu et beaucoup 
d'esprit, et il lui étoit pardonnable d'avoir suivi les 
sentimens de son père. Quand ces princesses arrivèrent, 
la Reine étoit au lit pour se reposer de toutes ses fati- 
gues. J'avois l'honneur d'être seule auprès d'elle ; et, 
dans cet instant, elle me faisoit l'honneur de me parler 
de l'embarras qu'avoit eu le duc de Longueville en la 
saluant. Comme je sus que madame de Longueville al- 
loit venir, je me levai ; car j'étois à genoux devant son 
lit, et me mis auprès de la Reine, résolue de n'en point 
partir, et d'écouter de près si cette princesse si spiri- 
tuelle seroit plus éloquente que le prince son mari. 
Comme elle étoit naturellement timide et sujette à rou- 
gir, toute sa capacité ne la sauva pas de l'embarras 
qu'elle avoit eu en abordant la Reine. Je me penchai 



CHAPITRE XXXIII. - 16*9. Ali 

assez bas entre ces deux illustres personnes pour savoir 
ce qu'elles diroient ; mais je n'entendis rien que Ma- 
dame, et quelques mots qu'elle prononça si bas, que la 
Reine, quiécoutoit avec application ce qu'elle lui diroit, 
ne put jamais y rien comprendre. 

Mademoiselle de Longueville, après la révérence de 
madame sa belle-mère, se contenta de baiser le drap 
de la Reine sans ouvrir la bouche. Puis, se mettant 
toutes deux sur les sièges qu'on leur apporta, elles fu- 
rent fort heureuses de ce que je commençai la conver- 
sation, en demandant à madame de Longueville à quelle 
heure elle étoit partie de Paris, parce qu'il n'étoit pas 
deux heures après midi ; et, pour les soulager de la 
confusion qu'elles avoient qui les incommodoit beau- 
coup, j'exagérai leur diligence. Cette conversation dout 
les matières frivoles furent le sujet, et cette visite si sèche- 
ment passée, ne servit qu'à augmenter le ressentiment 
que la Reine avoit contre cette princesse, qui, n'ayant 
jamais pris soin de lui plaire, ne lui plaisoit pas aussi. 
Elle confirma de même madame de Longueville dans 
les mauvaises intentions qu'elle conservoit dans son 
cœur contre le repos de la Reine. Car quand les dispo- 
sitions sont mauvaises et que ceux qui ne s'aiment pas 
ne s'éclaircissent point sur les sujets qu'ils ont de se 
plaindre les uns des autres, ce silence augmente l'ini- 
mitié, et empêche qu'elle ne finisse. 

La joie de la paix fut alors traversée par les ennemis, 
qui assiégèrent la ville d'Ypres. Jarzé fut commandé 
pour aller avec quelques troupes faire quitter les armes 
au marquis de La Boula ye. 11 faisoit son possible pour 
émouvoir dans la Champagne quelques nouvelles révo- 
lutions; mais il n'y réussit pas. Le dégât que firent les 
troupes du Roi donna un faux prétexte au parlement de 
vouloir s'assembler exprès pour y donner ordre, vou- 

ii. 36 



422 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

lant encore se mêler de toutes les choses dont il ne lui 

appartenoit pas de connoitre. 

En même temps se fit raccommodement du duc de 
Vendôme, qui n'étoit point venu à la cour depuis qu'il 
en avoit été chassé par rétablissement du cardinal Ma- 
zarin. 11 avoit profité de ces désordres, en montrant 
qu'il n'approuvoit pas le procédé audacieux de son fils 
le duc de Beaufort, et qu'il désiroit infiniment de deve- 
nir ami du ministre. Pour marque de ce désir, il pro- 
posa le mariage de son fils, le duc de Mercœur, avec l'aî- 
née Mancini, nièce du cardinal. Cette proposition ne fut 
point refusée : elle étoit avantageuse au ministre, et 
pouvoit donner de grandes commodités à ce prince, 
qui en désiroit l'exécution afin de rentrer dans la fa- 
veur. 

Cette guerre civile, où le cardinal Mazarin avoit été 
maltraité, lui avoit déplu. 11 trouva que des places et 
des alliances le rendroient plus considérable, et le met- 
traient en état de se pouvoir défendre par lui-même, 
sans mendier continuellement la protection du duc 
d'Orléans et du prince de Condé. En changeant de con- 
duite, il devint plus intéressé qu'il n'avoit été jusques 
alors, et les mauvais tours de ses ennemis lui firent dé- 
sirer de se faire redouter de ceux qui lui avoient fait 
beaucoup de peur. Par ces raisons, il traita le duc de 
Vendôme comme son ami; et ce prince fut de même 
reçu par la Reine avec beaucoup de démonstration de 
bonne volonté. 

M. le prince étoit un peu dégoûté de la conduite du 
ministre, que ses ennemis décrioient tout-à-fait. Il étoit 
comme je le viens de dire, pressé par sa famille d'en- 
trer dans leurs desseins, afin de se faire le maître de la 
cour : au lieu qu'il n'étoit, à ce qu'ils disoient, que le 
valet du cardinal. Madame de Longueville se servit de 



CHAPITRE XXXIII. — 1649. 423 

cette union du ministre avec le duc de Vendôme pour 
faire haïr à M. le prince celle qu'il avoit eue jusques 
alors avec lui. Elle lui dit que c'étoit une marque indu- 
bitable qu'il ne vouloit plus le considérer pour son prin- 
cipal appui, puisqu'il entroit dans d'autres intérêts, 
et prenoit dans la cour une autre protection que la 
sienne ; -et qu'il étoit à croire que le duc de Vendôme, 
devenant parent du ministre, seroit plus considéré que 
personne auprès du Roi et de la Reine. 

Ces raisons, représentées par une sœur qu'il avoit 
fort aimée, furent des armes pour combattre, dans le 
cœur de M. le prince, l'inclination qu'il avoit à la paix, 
et à ne se point brouiller à la cour. Ce prince, qui eût 
été au désespoir si on eût cru que quelqu'un l'eût gou- 
verné, se laissa néanmoins conduire par cette princesse 
à ce que lui-même de son mouvement n'auroit jamais 
fait. 

Cet éloignement de volonté porta M. le prince à s'é- 
loigner de la cour pour quelque temps. Il fit dessein 
d'aller en Bourgogne; et, aussitôt qu'il fit paroître avoir 
cette pensée, la cause en fut facilement aperçue par le 
ministre, qui ne manqua pas d'avoir des avis sur les 
dégoûts qui commençoienl à se former contre lui dans 
l'ame de ce prince. Le cardinal Mazarin, pour adoucir 
son cœur, lui fit parler de la proposition que le duc de 
Vendôme lui avoit faite, et lui fit dire tout ce qui pou- 
voit le rassurer sur les craintes qu'on lui avoit fait con- 
cevoir. Mais il ne reçut pas ce qui venoit de sa part 
avec ce même esprit qu'il auroit eu, si madame de 
Longueville n'eût point commencé à l'empoisonner. 
Le ministre en eut du chagrin, et tout ce qui lui parut 
propre à raccommoder ces mauvais commencemens se 
fit ensuite de sa part sans aucun effet. 

Je finirai les aventures de Saint-Germain par l'arri- 



424 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

vée du marquis de Vit ri, du marquis de Noirmouliers 
et de Laigues. Le premier avoit du mérite et de la qua- 
lité. Sur quelques dégoûts que j'ignore, il étoit entré 
dans ce parti, étant actuellement attaché au service de 
la Reine : en quoi sa faute étoit plus grande et moins 
pardonnable. Pour les deux autres, l'un avoit beau- 
coup de naissance, tous deux étoient honnêtes gens, et 
tous deux avoient été grands frondeurs, et avoient, 
comme je l'ai déjà dit, traité publiquement avec le roi 
d'Espagne. Ils vinrent donc sous la foi publique saluer 
la Reine avec la même hardiesse que s'ils eussent tra- 
vaillé à sauver l'État; et, comme les autres, ils en fu- 
rent quittes pour un peu de froideur et de mauvais, 
visage. 

Ils étoient de ma connaissance; et, dans le moment 
que je fus aperçue par eux, ils vinrent me témoigner 
beaucoup de joie de me rencontrer. Je leur dis tout bas 
que j'étois fort aise de les voir ; mais qu'en cette occa- 
sion je les priois de ne m'aimer pas tant, vu que l'ami- 
tié de telles gens n étoit nullement de bon augure dans 
la chambre de la Reine. Comme je raillois avec eux, 
Monsieur passa, qui leur fit mille caresses. En me reti- 
rant, je lui dis que je croyois avoir mérité la corde par 
la bonté que j'avois eue de les souffrir, et que j'en avois 
du scrupule. Je les laissai, et lui -dis encore que pour 
lui qui étoit le maître et qui n'avoit rien à craindre, il 
pouvoit leur faire grâce et les bien traiter ; mais que, 
pour moi, je croyois en devoir user autrement. Mon- 
sieur me répondit que j'étois bien sage, et que, pour 
m'empêcher d'aller à la Grève, il alloit les emmener. Il 
les prit en effet; et, les poussant dans une fenêtre, il 
demeura quelque temps à les entretenir. 

Cette conversation fut aussitôt remarquée, et telle- 
ment sentie par le ministre, qu'un de ses domestiques 



CHAPITRE XXXIII. — 1649. 425 

m'assura qu'il en avoit eu de l'inquiétude. Et ensuite 
l'abbé de La Rivière me conta que le cardinal lui en 
avoit fait des reproches, se plaignant à lui de son 
maître d'avoir si bien traité ces deux hommes. Je con- 
nus par cette petite aventure que les actions des grands 
sont toujours grandes, quelque petites qu'elles soient; 
et que ce prince, quoiqu'il eût de bonnes intentions, 
n'étoit pas ennemi mortel de ceux qui avoient mortel- 
lement offensé l'État. 

Peu après je quittai la Reine, et vins faire un petit 
voyage à Paris. Je trouvai cette grande ville encore 
pleine de cet esprit de rébellion qui depuis quelque 
temps l'avoit entièrement occupée, et, sans être astro- 
logue, je prévis aisément que cette paix ne seroit pas 
de longue durée. 

En ce même temps 1 [le 15 mars] la Reine partit 
pour aller à Compiègnc donner ordre aux affaires que 
les anciens ennemis de l'État lui donnoient sur la fron- 
tière 8 . Ils continuoient le siège d'Ypres, où Beaujeu se 
défendit si bien, qu'il le fit durer plus long-temps qu'on 
n'avoit cru. Palluau, qui ne s'y éloit pas trouvé au com- 
mencement, fut blâmé de tout le monde. Mais il avoit 
su se mettre si bien auprès du ministre, qu'il ne fut pas 
si abattu de ce malheur qu'un autre l'auroit été. Quoi- 
qu'il n'eût aucune étude, et qu'il bégayât en parlant, 
comme il avoit un grand sens naturel et le génie de la 
cour, il avoit trouvé moyen de se mettre en possession 
de se servir plus ordinairement de l'intrigue du cabinet 



* Elle partit de Saint-Germain le 30 avril, selon Monglat, et arriva 
à Compiègnc le 2 mai. p. r. 

* Monglat dit que le siège d'Ypres fut un prétexte pour la Reine ; 
qu'au fond elle ne se sentait pas maîtresse à Paris, à cause de l'aversion 
qu'on y avait pour Mazarin, et que c'était pour fuir le spectacle de celte 
haine qu'elle alla à Gompicgnè. 

36. 



426 MÉMOIRES DE. MADAME DE MOTTE VIL LE. 

que d'une grande assiduité à l'armée, pour avoir les 
plus beaux emplois que les gens d'épée puissent obte- 
nir. Quoiqu'il eût du cœur comme un autre, il trou- 
voit toujours plus à propos de combattre ses ennemis 
particuliers que ceux de l'Etat. 

Il fut affligé de perdre cette place, parce que ce gou- 
vernement lui valôit beaucoup ; mais avec de l'esprit, 
delà hardiesse, et du bonheur, on va bien loin. Pour 
marque de celte vérité, quelques années après, cet 
habile courtisan, malgré toutes ses fâcheuses aven- 
turcs, parvint à la dignité de maréchal de France, 
à laquelle les officiers , qui croyoient la mériter 
mieux que lui, disoient que ses bons mots et ses 
agréables railleries a voient eu plus de part que ses 
grandes actions. 

Le séjour de la Reine à Compiègue servit un peu à 
délasser son esprit des affaires, qui en avoient troublé 
le repos. La forêt et la rivière, qui font l'ornement de 
cette petite ville, lui firent passer d'agréables heures, 
et donnèrent beaucoup de divertissemens au Roi et à 
Monsieur, qui, étant tous deux trop jeunes pour prendre 
part aux maux de l'État, ne pensoient qu'à chercher 
du plaisir partout où ils se trouvoient. 

Pendant ce petit intervalle de plaisir, le duc et la 
duchesse de Vendôme, qui vouloient l'alliance du mi- 
nistre, firent ce qu'ils purent pour obliger le duc de 
Beaufort à consentir au mariage de M. de Mercoeur 
avec l'aînée Mancini ; mais il ne voulut pas l'agréer. 
Pour le satisfaire on lui offrit le gouvernement d'Au- 
vergne; mais il le refusa. Et dans ce temps-là, étant 
revenue à Paris, et le rencontrant un jour chez madame 
la duchesse de Nemours, sa sœur, il me dit qu'on se 
moquoit de lui ; car, en même temps qu'on lui offroit ce 
gouvernement, on le vouloit donner au duc d'Elbœuf, 



CHAPITRE XXXIII. — 1649. 427 

pour récompense de celui de Picardie, que le cardinal 
vouloit avoir. Mais, comme cet échange ne se fit point, 
je crois que le duc de Beaufort se trompoit lui-même, 
ou qu'il faisoit semblant de le croire, pour ne se point 
raccommoder : voulant, selon toutes les apparences, 
ou plus qu'on ne lui offroit, ou ne voulant rien, pour 
demeurer toujours en état de tout vouloir. 

Quelques jours après, ce prince tomba malade d'une 
colique si violente, qu'il crut être empoisonné, et prit 
publiquement du contre-poison : ce qui fait connoître 
le dessein qu'il avoit de réveiller l'amitié du peuple de 
Paris pour lui. Il en avoit plus besoin contre ses an- 
ciennes liaisons que contre aucun breuvage qu'on lui 
eût fait prendre. Car il faut avouer que le cardinal Ma- 
zarin ne nous a point paru vouloir user de mauvaises 
voies pour se défaire d'aucuns de ses ennemis, et que 
jamais favori élevé à la plus grande puissance qu'un 
homme puisse avoir n'a eu plus de clémence et de dou- 
ceur que lui. Aussi l'avons-nous vu visiblement protégé 
de Dieu, pour marque évidente à tous les hommes que, 
comme il en est le créateur, il hait celui qui répand le 
sang, et conserve le pacifique. 

Le peuple de Paris fut voir ce prince malade, et la 
foule devint si grande chez lui, qu'à la fin il fallut 
ouvrir toutes les portes qui alloient à sa chambre, haus- 
ser les rideaux de son lit, et l'exposer à la vue du pu- 
blic. Ce grand concours, et la flatterie de quelques- 
uns de ses amis, achevèrent de le rendre irréconciliable 
avec le ministre. Il crut faire une action héroïque de 
ne se point accommoder; et les adulations de ceux qui 
* vouloient toujours avoir un chef en sa personne furent 
cause qu'il ne fut point aussi satisfait de la cour qu'il le 
devoit être. 

Ypres se rendit aux ennemis le huitième jour de 



428 MEMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

mai 1 , après que Beaujeu l'eut défendue assez de temps 
pour mériter beaucoup de louanges de sa résistance. 
L'intrigue du cabinet occupoit tellement le ministre, que 
cette perte ne put pas trouver en lui assez de place pour 
lui causer de nouveaux chagrins. Ses plus grands maux 
ne venoient pas des ennemis de l'Etat , mais plutôt de 
ceux qui, voulant paroître ses amis, ne l'étoient point, 
et qui, pour tirer de lui des grâces et des bienfaits, lui 
faisoient naître de continuelles affaires, afin de le forcer 
à leur donner davantage. 

Le dessein que le cardinal conservoit toujours de 
faire revenir d'Émery éloit pour lors un de ses plus 
grands embarras. Le désordre où étoient les affaires du 
Roi lui faisoit désirer déplus en plus de le pouvoir rap- 
peler; mais ce changement n'étoit pas encore en état de 
se faire. Il ne vouloit pas qu'il parût venir de lui, de 
peur de se faire haïr par le parlement et les peuples, qui 
a voient en horreur le nom de cet homme. 11 faisoit sem- 
blant, au contraire, de favoriser ceux qui aspiroient à 
cette charge, et leur faisoit espérer qu'il leur seroit fa- 
vorable. 

Le président de Maisons étoit celui qui avoit paru se 
déclarer davantage sur cette prétention, où, par bon- 
heur pour lui, il avoit trouvé des personnes qui l'avoient 
servi solidement et avec une grande application à ses 
intérêts. On parla dans le conseil de cette affaire. Le 
cardinal parut protéger ce président , el en même temps 
il avoit supplié Monsieur, oncle du Roi, de s'y opposer. 
Cette opposition ayant été faite, le ministre témoigna au 
président de Maisons qu'il étoit fâché de F obstacle que 
le duc d'Orléans avoit apporté à ses désirs, et crut par 



1 Le 10 mai, selon Monglat. La Iran choc avait éle ouverte le 23 avril. 

F. R. 



CHAPITRE XXXIII. — 1649. 429 

cette finesse l'avoir satisfait. 11 crut aussi avoir de même 
caché au public la résolution qu'il avoit faite d'y re- 
mettre d'Émery ; mais il étoit aisé de voir où alloient 
ses intentions. 

Nous conclûmes aussitôt qu'il falloit faire changer le 
duc d'Orléans, afin de montrer au ministre qu'il étoit 
difficile de tromper les gens de la cour. L'abbé de La 
Rivière étoit le seul qui fût capable de cela. Je me 
chargeai de lui en parler; et trouvant, par le moyen 
de la marquise de Sablé, un intérêt particulier qui lui 
pouvoit faire souhaiter pour surintendant celui que 
son maître avoif paru rebuter, je le persuadai d'y tra- 
vailler. Et il le fit si bien, que le duc d'Orléans changea 
tout-à-fait de sentiment ; et, peu de temps après, ce 
prince fit dire au président de Maisons qu'il n'avoit 
été contre lui que par complaisance, et que dans le 
vrai il désiroit l'obliger et lui donner sa voix. 

Ce bon office n'étoit pas suffisant pour faire conclure 
l'affaire à l'avantage du président de Maisons, parce 
que, dans le vrai, le ministre étoit le maître absolu de 
toutes les résolutions de cette nature. Mais cette protec- 
tion du duc d'Orléans lui fut tout-à-fait avantageuse, 
dans le temps où sa destinée le porta à cette charge. 
Elle nécessita le cardinal de lui donner la sienne, ne 
pouvant pas lui refuser ce que déjà il lui avoit fait espé- 
rer, en faisant semblant de lui être favorable. 

En ce même temps (le 27 mai) j'allai à Compiègne 
trouver la Reine. Je fis ce petit voyage, car il étoit diffi- 
cile de vivre avec plaisir dans Paris, à cause des dispu- 
tes continuelles qu'il falloit avoir avec ses ennemis. Us 
la blâmoient incessamment de la protection qu'elle don- 
noit à son ministre, et ne pouvoient bien entendre qu'il 
seroit injuste et d'une dangereuse conséquence que les 
souverains accoutumassent leurs sujets à faire leurs vo- 



430 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE. 

lontés. La voie de la désobéissance et de la rébellion 
est toujours criminelle. Si cette princesse avoit été un 
peu plus jalouse de son autorité et de sa puissance, et 
si elle se fût contentée de soutenir son ministre, se ser- 
vant de son habileté sans affecter la plupart du temps 
de n'avoir part à rien, elle auroit acquis une réputation 
plus éclatante que celle des reines les plus estimées. 
Mais son indifférence la portoit à négliger la gloire de 
gouverner par elle-même un grand royaume, à cacher 
la beauté de sa résistance. Et le temps seul a fait con- 
noître que les meilleures et les plus hardies résolutions 
ont été nourries, la plus grande partie, dans sa pru- 
dence et sa fermeté. 

Madame la princesse étoit allée à Paris revoir ma- 
dame de Longueville, et se rejoindre à sa famille. On 
crut qu'elle prit un peu de leurs seritimens, parce 
qu'elle s'imagina que la Reine avoit méprisé sa douleur 
à Saint -Germain quand le prince de Conti en étoit 
parti, et qu'elle avoit eu quelque défiance d'elle. Je 
crois qu'elle se trompoit. Car, dans ce temps-là, un 
jour parlant à la Reine de madame ld princesse, je lui 
dis, comme il étoit vrai, qu'en arrivant à Paris je l'avois 
trouvée remplie d'une grande tristesse, tant sur ce qui 
regardoit Sa Majesté que sur les intérêts de madame de 
Longueville ; et que j'avois été étonnée de la trouver si 
sensible à deux choses qui étoient si contraires. Sur 
quoi elle me fit l'honneur de me répondre qu'il étoit 
vrai qu'elle lui étoit obligée, et qu'elle avoit bien vu, 
malgré la tendresse qu'elle avoit pour ses enfans. 
qu'elle avoit senti leur séparation de la cour, autant 
parce qu'elle avoit paru contraire au service du Roi 
que par les mauvaises suites .qu'elle pouvoit avoir 
à leur dommage ; et qu'enfin elle ne trouvoit point 
étrange qu'elle eût commerce avec eux, parce qu'elle 



CHAPITRE XXXIII - 1649. 431 

ne la soupçonnèrent pas aisément de lui manquer de 
fidélité. 

Cependant l'histoire du temps veut que cette prin- 
cesse, charmée de la haute réputation où elle voyoit 
alors madame de Longueville, fût de concert avec elle, 
quoiqu'elle ne sût pas tous les secrets, pour travailler 
unanimement à dégoûter M. le prince de la liaison 
qu'il avoil eue jusque-là avec la Reine et son ministre. 
Le mariage que vouloit faire le cardinal lui déplut par 
sa propre inclination, parce que la maison de Vendôme 
avoit toujours été opposée à celle de Condé. Et quel- 
ques personnes confidentes de madame de Longueville 
médirent que M. le prince, en quittant sa famille à 
Paris pour aller en Bourgogne, leur dit qu'il avoit fait 
ce qu'il avoit dû en soutenant le cardinal Mazarin, 
parce qu'il avoit promis de le faire ; mais qu'à l'avenir, 
si les choses prenoient un autre chemin, il verroit ce 
qu'il auroit à faire. 

Il alla à Compiègne prendre congé de la Reine, pour 
aller à ce voyage; et, quand il la quitta, elle, qui savoit 
ce qui se passoit, lui dit tout haut qu'elle croyoit qu'ils 
se séparoient bons amis, et qu'elle tenoit pour assure 
que leur amitié demeureroit entre eux aussi parfaite 
qu'elle avoit été depuis la régence ; ajoutant qu'il falloit 
que cela fût malgré ceux qui désiroient le contraire. 
Comme les paroles des rois et leurs actions sont pres- 
que toujours désapprouvées, beaucoup de personnes 
blâmèrent la Reine de lui avoir parlé de cette sorte , 
parce qu'elle rendoit cette petite mésintelligence trop 
publique, et donnoit lieu de croire qu'il étoit vrai que 
ce prince se vouloit séparer d'elle. 

Avant que de partir, il présenta à la Reine le maré- 
chal de La Motte, qui n'avoit point encore paru , parce 
que, demandant beaucoup, il avoit fallu plus de temps 



432 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE. 

au ministre pour se résoudre de lui accorder ce qu'il 
souhaitoit. La Reine, parlant de lui et de quelques ex- 
cuses qu'il lui avoit fait faire sur son retardement, avoit 
dit tout haut qu'elle ne se soucioit pas de le voir. 11 crut 
par là cire obligé de se hâter davantage ; et ce fut seu- 
lement pour être mal reçu. On se moqua d'un éclair- 
cissement public qu'il fit avec le cardinal Mazarin en 
le saluant ; car d'ordinaire ces sortes de conversations 
ont besoin de secret. Sa harangue, quoique mal tissue, 
n'empêcha pas qu'il ne reçût «de l'argent en quantité. 
En ce seul point se renfermèrent tous ses désirs. Il avoit 
déjà toutes les dignités où pouvoit aspirer la plus 
grande ambition d'un gentilhomme ; et néanmoins on 
m'assura qu'étant de retour à Paris, quelqu'un lui de- 
mandant s'il étoit devenu royaliste, il avoit répondu : 
« La Reine m'a fait justice, m'ayant satisfait; mais elle 
« ne m'a point fait de grâce, et je ne suis pas plus son 
« serviteur que je l'étois il y a peu de temps, m Paroles 
qui me semblent honteuses dans la bouche d'un Fran- 
çais et d'un officier de la couronne, qui étoit devenu 
maréchal de France et duc de Cardone par les bien- 
faits du feu Roi. 

Le ministre, voulant donner quelques soins à la con- 
servation de nos frontières, fit résoudre la Reine de 
changer son séjour de Compiègne en celui d'Amiens. 
11 forma des desseins avantageux à la France, afin de 
donner des bornes aux progrès des ennemis, et plus 
encore pour calmer les tempêtes du dedans du royaume 
par les bons succès que les armes du Roi lui pouvoient 
faire espérer. 11 supplia le duc d'Orléans d'aller passer 
quelque temps à Paris, afin d'assoupir par sa présence 
le bruit qui se faisoit encore contre le Mazarin. Ce qui 
lui donnoit beaucoup d'inquiétude, et lui faisoit crain- 
dre que le reste de cette malice publique ne s'opposât 



CHAPITRE XXXIV. — 1649. 435 

à son bonheur particulier, et ne l'empêchât d'avoir 
part à la paix. 

Ce prince, qui voulut obliger la Reine, la suivit jus- 
que dans Amiens. Il lui aida à prendre les résolutions 
nécessaires au service du Roi , puis revint prendre Ma- 
dame, qui rattcndoit à Compiègne, et qui, par grande 
merveille, l'avoit suivi cette année. De là il s'en re- 
tourna préparer l'entrée de celui qui avoit besoin de 
son assistance et de sa protection, mais qui apparem- 
ment commençoit à se lasser de cette dépendance. 



CHAPITRE XXXIV 



J049 . — Lcrils séditieux. — Raccommodement du marquis li'lloc- 
q u incourt avec le cardinal. — Aventure de Beaufort ave: Jarzé. — 
Candale défie Benuforl. — Les maréchaux cl le ministre essayent de 
terminer cette querelle. — Les Vendôme se refroidissent pour le 
cardinal.— Madame de Longueville obtient des grâces pour Marsillac. 

— Audace du prince de Conti. — Levée du siège de Cambrai. — Tu- 
reune soupçonné de trahison en cette circonstance. — Mécontente- 
ment de Mazarin contre d'Harcourt. — Le coadjuteur visite la régente 
sans voir le ministre. — I c duc d'Orléans calme les Parisiens. — 
Arrivé à Amiens, il travaille à la paix entre Beaufort et de Candale. 

— Quelques seigneurs de la Fronde maltraitent deux valets du Roi. 

— Impuissance de la Peine à venger cette insulte. — La Fronde 
craint le retour du Roi dans la capitale. — Pitoyable élal de la 
France. — Détresse de la maison du roi. — Réception affectueuse que 
lait Anne d'Autriche au roi d'Angleterre. — Il va résider à Saïul-Gcr- 
main — Solitude qui se fait autour de lui. — Mariage de la reine de 
Pologne avec le frère de son premier mari. 

Je partis de Compiègne pour revenir à Paris le même 
jour (le 7 juin) que la cour partit pour Amiens, et ne 
suivis point la Reine. A mon retour, je trouvai les es- 
prits aussi malintentionnés que jamais, et les libelles 
u. 37 



434 MÉMOIRES DK MADAME DR MOTTE VILLE. 

des séditieux plus dangereux à l'État que ceux qui jus- 
qu'alors avoient seulement attaqué la personne du 
cardinal. Un de ceux-là prononçoit hardiment que 
quand les révoltes étoient générales, les peuples avoieni 
un juste droit de faire la guerre contre leur roi ; que 
leurs griefs dévoient être décidés parles armes, et qu'ils 
pouvoient dans ce temps-là porter la couronne dans 
d'autres familles, ou changer de lois. Et, dans cet écrit, 
il y avoit des exemples allégués d'États qui avoient 
changé la monarchie en un gouvernement de plusieurs, 
voulant par là faire naître au parlement le désir de se 
faire pareil au sénat de Venise, ou de suivre l'exemple 
de celui d'Angleterre 1 . Toutes ces hardiesses, qu'on 
peut nommer de grands crimes, et même si énormes 
qu'ils font de la peine à penser, procédoient de ceux 
qui vouloient augmenter les désordres, et les augmen- 
ter autant qu'ils le souhaitoient. Le parlement sans 
doute n'y avoit alors nulle part*, et il parut que cet 
écrit avoit donné de l'horreur à tous, et même aux plus 
malins. 

A l'arrivée de la cour dans Amiens, le cardinal Ma- 
zarin manda au marquis d'Hocquincourt, gouverneur 
de Péronne, de le venir trouver, pour l'entretenir de 
quelques affaires importantes. 11 ti'étoit pas content de 
ce qu'il avoit laissé passer madame de Chevreuse, qui 
étoit revenue de Flandre sans le consentement du Roi. 
Il lui faisoit voir aussi qu'il vouloit le récompenser de 
sa place, pour la rejoindre au gouvernement de Picar- 

1 Mon frère, à son retour d'Allemagne, répondit à cet écrit, et sa 
réponse fut estimée. 11 étoit néanmoins fort jeune (Note de l'auteur.) 

* Le parlement rendit un arrêt contre les auteurs et les imprimeurs 
de ces écrits séditieux. On en prit même un qui fut condamné à être 
pendu. « Mais, quand il fut au lieu du supplice, la populace se jeta avec 
furie sur les archers qui l'accompagnoient, et mirent le criminel en li- 
berté. » (Mém. de Monglat, quinzième campagne.) p. b. 



CHAPITRE XXXIV. — 1649. 435 

die qu'il paroissoit avoir dessein de prendre. Le mar- 
quis d'Hocquincourt 4 étoil un homme vaillant et de 
grand cœur, mais léger et facile à dégoûter. Il avoit 
pris liaison avec les frondeurs sur quelque petit mé- 
contentement, et avoit quitté l'armée pour aller se 
renfermer dans sa place, disant qu'il avoit eu avis qu'on 
le vouloit arrêter. 

Sur Tordre qu'il reçut du ministre, il vint le trouver 
avec une bonne escorte, étant convenus, avant leur en- 
trevue, du lieu et de la quantité des gens qu'ils dé- 
voient avoir l'un et l'autre, et de toutes leurs sûretés. 
Us se virent enfin dans une campagne, au milieu de 
cinquante hommes de cheval de chaque côté. Hocquin- 
court étoit un bon Picard, franc cavalier et bon ami. Il 
dit au cardinal, qui lui témoignoit vouloir être de ses 
amis à des conditions avantageuses, qu'il ne lui pou- 
voit accorder son amitié ni recevoir ses offres s'il ne lui 
permettait de travailler à lies remettre bien ensemble 
lui et le duc de Beaufort, ayant promis de ne rien faire 
sans ce prince. Le ministre, qui ne demandoit que la 
paix, lui donna pouvoir d'aller traiter avec son ami le 
duc de Beaufort, et consentit même à quelques offres 
qu'il lui permit de lui faire de sa part. 

Hocquincourt partit ensuite de Péronne, et vint à 
Paris chercher ce prince, pour tâcher de lui persuader 
cet accommodement. H le trouva embarrassé dans une 
grande brouillerie qu'il avoit eue avec beaucoup de per- 
sonnes de la cour, et malintentionné pour le cardinal. 
Si bien que, ne pouvant réussir dans sa négociation, et 
voyant qu'il étoit obligé au ministre, il se dégagea du 
parti de la Fronde et s'accommoda avec le cardinal, 
sans pourtant se défaire de son gouvernement. 

4 Charles de Mouchi. Après sa révolte il écrivit à madame de Mont- 
bazon : Péronne est à la belle de* belles. 



405 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

Le duc de Beau fort avoit une grande querelle sur les 
bras, qui étoit alors le sujet de toutes les conversations 
des gens du grand monde. Quelques jours avant que 
la Reine partît de Compiègne pour Amiens, le duc de 
Candale, le commandeur de Souvré, Manicamp, Kuvi- 
gni , Jarzé, le commandeur de Jars et quelques au- 
tres, voulurent aller à Paris faire une petite course, 
à dessein d'aller bientôt après rejoindre la cour dans 
Amiens. Comme ils prirent congé de la Reine, Jarzé, 
le moins sage de tous les hommes, lui dit en souriant 
qu'ils alloient bien soutenir leur parti. La Reine lui 
répondit, parlant aussi à tous les autres : « Ah ! mon 
« Dieu , soyez tous bien sages, et vous ferez bien. » 

Étant donc à Paris, ils se rencontrèrent les deux 
partis ensemble un soir dans les Tuileries. La troupe 
des gens de la cour étant dans la grande allée, ils virent 
le duc de Beaufort qui venoit vers eux, accompagné du 
duc de Retz et d'un bon nombre de conseillers fron- 
deurs. Soit que le duc de Reaufort voulût éviter de 
rencontrer de front tant de ces mazarins, soit que cela 
arrivât sans dessein, quoi qu'il en soit, comme il ap- 
procha d'eux, il prit un jeune conseiller; et, au lieu 
d'aller droit par cette allée, il se détourna pour en 
prendre une petite, témoignant de vouloir entretenir 
en particulier celui qu'il avoit obligé de le suivre. 
Jarzé, d'humeur incompatible avec le bon sens, vou- 
lant s'acquérir quelque mérite auprès du ministre, Gt 
des railleries du duc de Beaufort 1 , disant que le champ 
de bataille leur étoit demeuré, que ce brave prince 



* Jarzé était un des familiers du cardinal, avec lequel il jouait à la 
bauchette, jeu de boule à la mode en Italie. 11 avait le propos fort leste. 
« Le jour des barricades, voyant le parlement entrer dans le Palais- 
Royal, il dit tout haut que si la Reine lui commandoit, il feroil paître 
Un rlic à Ions les bonnets carrés. » De même, dans cette aventure avec 



CIW«TRIS XXXIV. — 1010. 437 

avoit évilé leur rencontre, et que les frondeurs n'a- 
voient osé paroîlre devant les mazarins. Au sortir des 
Tuileries, il alla visiter des dames. Il conta dans les 
ruelles cette aventure dans les mêmes termes ; et, le 
lendemain, il en fit îles plaisanteries à ceux qui les 
voulurent entendre. 

Aussitôt que le duc de Beaufort en fut averti, au lieu 
de délibérer sagement à ce qu'il éloit bon et à propos 
de faire, il se résolut brusquement de s'en venger, et 
le fit d'une manière assez bizarre. Nos courlisans, qui 
ne pensoient qu'à jouir de la vie et de ses douceurs, et 
Jarzé qui ne pensoit pas avoir trouvé de si bons échos, 
proposèrent en même temps d'aller souper sur la ter- 
rasse du jardin de Renard, et payèrent chacun deux 
pistoles pour leur repas. Ce même jour on dit à Jarzé 
que le duc de Beaufort avoit su ce qu'il avoit dit de lui, 
et qu'il avoit juré de le maltraiter. Il répondit, avec 
une sagesse à contre-temps, qu'il n'avoit rien dit qui 
le pût offenser, et qu'il ne craignoit rien d'un prince 
si généreux que celui-là. Cette prudence forcée, n'étant 
pas naturelle, n'eut point de bon effet, et ne le sauva 
point de la colère du duc de Beaufort, qui, pour être 
trop excessive et passer bien au delà de l'offense, fut 
avec raison désapprouvée de tout le monde. 

L'heure du souper étant venue, le duc de Candale et 
toute la compagnie, au nombre de douze personnes, 
se rendirent au jardin avec intention de se réjouir et 
de faire bonne chère.' Le commandeur de Souvré fut 
averti par sa nièce, mademoiselle de Toussi, de ne se 
point trouver à cette fête. Elle étoit instruite par un 

Beaufort, il s'était vanté auprès du cardinal d'avoir fait quitter le haut 
du pavé au roi des halles. Voyez, sur celle aventure, les Mémoires do 
Monglat, quinzième campagne. Ils confirment le récit He madame de 
Molteville. f. r. 

37. 



438 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

ami du duc de Beaufort, par le maréchal de La Motte 
qui l'aimoit, et qui l'épousa peu de temps après. Toute 
la compagnie apprit de cette manière qu'elle avoit quel- 
que chose à craindre. Mais, comme ils étoient déjà tous 
prêts de se mettre à la table quand l'avis arriva, ils 
jugèrent à propos de ne rien changer en leur dessein, 
et de faire bonne mine. 

Ils étoienl encore au premier service lorsque le duc 
de Beaufort arriva dans le jardin, suivi du maréchal 
de La Motte, du duc de Brissac, du comte de Fiesque, 
de Duras et de beaucoup d'aulres personnes de marque, 
avec quantité de gentilshommes à lui. Il y avoit aussi 
des pages et des laquais en quantité. Ces derniers 
avoient des épées et des pistolets, et les personnes de 
qualité n'en avoient point. Cette grande troupe parut 
en ce lieu public avec un grandbruit et beaucoup d'éclat . 

J'ai ouï dire à ceux qui les virent arriver, et qui 
avoient intérêt à cette promenade, que du bout de la 
terrasse ils virent quantité d epées toutes portées en 
haut, les unes toutes nues et les autres non. Ceux qui 
soupoient, voyant cet appareil, jugèrent aussitôt qu'ils 
étoient destinés à un autre divertissement qu'à celui 
de faire bonne chère ; mais , ne pouvant s'empêcher de 
danser, il fallut attendre pour voir sur quelle cadence 
on les réjouiroit. Ils firent donc semblant de ne penser 
à rien, et, se laissant approcher du duc de Beaufort, 
lui et toute sa compagnie environnèrent la table. Il les 
salua avec un peu de trouble sur son visage, et son salut 
fut reçu avec civilité de ceux qui étoient assis. 11 y eul 
même quelques-uns d'eux, dont furenl Ruvigni et le 
commandeur de Jars, qui se soulevèrent en le saluant, 
pour lui rendre plus de respect. 

Ce prince, dont la mine étoit haute et fière, leur dit : 
« Messieurs, vous soupez de bonne heure. » Ils répon- 



CHAPITRE XXXIV. — 1649 439 

dirent peu de paroles, toujours en posture civile, afin 
de finir une conversation qu'ils ne jugeotenl pas leur 
devoir être commode. Le duc de Beau fort, la continuant 
malgré eux, demanda s'ils avoient des violons. Eux lui 
dirent que non; et lui en même temps leur repartit qu'il 
en étoit bien fâché, parce qu'il avoit intention de les 
leur ôter. Et continua, disant qu'il y avoit des gens en 
leur compagnie qui se mêloient de parler de lui, et qu'il 
étoit venu pour les en faire repentir; et, prenant la nappe, 
il la tira rudement par le coin et renversa les plats, dont 
quelques-uns de la compagnie, de ceux qui prétendoient 
les vider, furent salis. 

Aussitôt après cette action, tous se levèrent, et tous 
demandèrent leurs épées. Le duc de Caudale étoit cou- 
sin germain du duc de Beaufort. 11 étoit fils d'une fille 
bâtarde du roi Henri IV, ainsi que ce prince l'étoit du 
duc de Vendôme, bâtard de ce même roi. Ce jeune sei- 
gneur, dont la seule considération devoit empêcher le 
duc de Beaufort de se venger de celte manière; le duc de 
Candale, dis-je, se sentant vivement offensé de ce pro- 
cédé, saute à un de ses pages, lui prend son épéé et se 
met aussitôt en devoir de réparer l'affront que toute la 
compagnie venoit de recevoir en sa présence. Non-seu- 
lement il se mit sur la défensive, mais il alla attaquer 
ceux qui étoient les plus forts; et tous les témoins de 
cette action la louèrent infiniment, et dirent qu'en cette 
occasion il montra beaucoup de courage et de valeur. 
On lui porta quelques coups, et peut-être qu'il auroit 
payé pour tous, sans le soin que le duc de Beaufort prit 
aussitôt d'empêcher ce malheur. Lui, qui n'en vouloit 
qu'à Jarzé, voyant son parent en péril, se jeta entre les 
épées, et fit ce qu'il put pour empêcher qu'il ne fût 
blessé, et lui protesta qu'il ne lui en vouloit point, et le 
pria instamment de ne point prendre de part à ce qu'il 



440 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE, 

avoit fait. Le duc de Candale ne recul point ses civilités. 
11 lui dit tout haut qu'il n'en pouvoit que trop prendre, 
puisqu'il F avoit si peu considéré que de les attaquer 
tous ensemble. 

Pendant que ce dialogue se faisoit, l'histoire veut que 
Jarzé fut maltraité par les pages et les laquais, et qu'il 
se coula comme il put hors de la presse. Le comman- 
deur de Jars et Ruvigni, qui furent respectés des assail- 
lons, demeurèrent parmi eux, blâmant cette action, et 
demandant raison de l'insulte aux persounes de qualité 
qui accompagnoient le duc de Beau for t. Us leur dirent 
eux-mêmes qu'ils ne pouvoient l'approuver, et qu'étant 
cent contre un ils n'en prétendoient aucune gloire. Aussi 
tous ne s'employèrent qu'à empêcher le désordre. Et 
comme ils savoient que le duc'dc Beaufort n'eir vouloit 
qu'à Jarzé, ils bouchèrent les yeux à son égard, et eu- 
rent soin de traiter civilement les autres. 

Le Fretoir, premier écuyer de madame la duchesse 
d'Orléans, se trouva par hasard, de même que le duc 
de Candale, avec une épée qu'il avoit prise à un de ses 
laquais; et, désirant s'en servir, le duc de Beaufort qui 
n'en avoit point vint à lui, et lui dit qu'il ne lui en vou- 
loit point, et qu'il se tint en repos. Comme il vit que ce 
gentilhomme n'étoit pas satisfait de cette déclaration, 
il lui dit : « Vous devez être content de ce que je vous 
« dis, ce n'est pas à vous à qui j'en veux; » et, passant 
à côté de lui, il lui arracha son épée. 

Ce prince, qui, en effet, ne vouloit offenser qu'une 
seule personne, et qui, par cette raison, employoit tous 
ses soins à s'opposer au désordre, descendit de la ter- 
rasse dans le parterre, où Saint-Germain d'Achon, qui 
étoit frondeur, et qui venoit d'entendre Le Fretoir se 
plaindre hautement de ce qu'on lui avoit ôté son épée. 
lui conseilla de la lui renvoyer. Le duc de Beaufort h» 



CHAWTBE XXXIV. — 4649. 4 VI 

fit aussitôt, commandant à un des siens de la lui repor- 
ter. Le Fretoir, en la prenant, dit à celui de qui il la 
reçut qu'il n'étoit pas satisfait, et qu'il falloit qu'on la 
lui ôtât une seconde fois de meilleure grâce. Le brave 
qui en avoit été chargé lui répondit aussitôt que la 
chose étoit aisée k faire, et qu'à l'heure même, s'il le 
désiroit, ils pouvoient faire cette épreuve; à qui Le Fre- 
toir repartit froidement qu'il ne prenoit pas le change. 

Cette aventure finie, tous se retirèrent. Le duc de 
Beaufort croyoit avoir fait une action héroïque, et ses 
amis étoient contents de lui avoir rendu ce service. 
Mais ceux qui avoient été offensés furent sensiblement 
irrités contre ce prince, et demeurèrent avec un grand 
désir de se venger. Le duc de Candale, en son particu- 
lier, s'en alla le lendemain au bois de Boulogne, d'où il 
envoya Saint-Mesgrin, qui étoit du nombre des maza- 
rins, appeler le duc de Beaufort. Il répondit qu'il ne se 
vouloit point battre contre son cousin germain; qu'il 
avoit dessein de le contenter par toutes les voies qui lui 
seroient possibles; et que, s'il nepouvoit y réussir, qu'on 
l'attaquât dans les rues, et qu'alors il tâcheroit de se 
défendre. Saint-Mesgrin lui répondit quec'étoit proposer 
l'impossible, puisque de se battre contre lui dans les 
rues, vu l'affection que le peuple lui portoit, c'éloit aller 
au supplice et non pas au combat, et qu'il ne croyoit 
pas que ce parti se pût accepter. 

Ensuite de cet appel du duc de Candale au duc de 
Beaufort, ce prince, pendant plusieurs jours, crut qu'on 
l'attaqucroit hors des rues 1 , c'est-à-dire dans le Cours 
et tes promenades publiques. 11 y fut soigneusement 

1 « Pour mettre sa personne plus en sûreté, dit Monglat, il se logea 
dans la rue Quincampoix, environné de peuple, où il se fit marguillier do 
la paroisse de Saint- .Nicolas-H es Champs. » (Mém., quinzième campagne. 

F. r... 



442 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE. 

avec une grande suite d'amis. Il y fit mener des chevaux 
de main, et porter quantité de pistolets et d'épécs. Cet 
appareil de guerre paroissoit attendre le signal d'un 
grand combat qui ne se donna point. H fut plus sem- 
blable aux exploits de don Quichotte contre les mou- 
lins qu'à une querelle de vaillants hommes, tels que 
l'étoient ce prince et ses amis, et ceux qu'il avoit offen- 
sés. Presque fous l'auroient sans doute emporté par leur 
courage sur les douze paladins, s'ils avoient pu avoir 
quelque chose à démêler ensemble. 

Les maréchaux de France s'employèrent fortement 
pour accommoder cette affaire. Mais le duc de Gandale 
refusa de donner sa parole , et quelques autres se ca- 
chèrent, de peur d'être obligés à la donner. Enfin M. de 
Metz, oncle du duc de Candale, frère de sa mère et fils 
bâtard de Henri-le-Grand, s'employa avec tant de soin 
pour empêcher qu'il n'en arrivât du malheur, qu'il fit 
résoudre le duc de Candale, par l'impossibilité de se 
battre, d'aller à Verneuil avec lui. On força Jarzé d'al- 
ler en quelque autre lieu, et de cette sorte l'affaire fut 
mise en état de se pouvoir terminer par les voies ordi- 
naires. 

La Reine reçut cette nouvelle avec chagrin. Elle écri- 
vit aussitôt au chancelier qu'elle vouloit qu'il informât 
de cette action comme d'un assassinat. Mais, comme ses 
ordres n'étoient pas alors observés, et qu'elle trouvoit 
dans toutes les occasions qui se présentaient peu d'o- 
béissance dans Paris, ni lui ni le premier président 
n'en furent pas d'avis. Le cardinal Mazarin conseilla la 
Reine d'envoyer chercher les ttial traités; et, quand ils 
furent venus auprès du Roi, Monsieur, oncle du Roi, 
prit soin de les accommoder. 

Le duc de Mercœur prit le. parti du duc de Beaufort 
son frère contre ceux de la cour; dont le ministre fui 



CHAPITRE XXXfV. — 1648. 445 

mal content , disant qu'il ne vouloit point donner sa 
nièce au frère d'un extravagant qui le haïssoit, et qui, 
malgré son alliance, se joindroit peut-être avec ses en- 
nemis pour l'offenser. Ce chagrin, et l'embarras que le 
duc de Beaufort apporta à cette affaire en demandant 
son partage avant la conclusion des noces, y mit encore 
de grands obstacles, et la chose demeura quelque temps 
comme assoupie. Les plus politiques disoient que le 
véritable sujet de ce retardement étoit que le duc de 
Vendôme, se voyant de retour à la cour, ne vouloit pas 
se hâter de lier son fils, l'aîné de sa maison, à la for- 
tune d'un ministre dont la grandeur étoit diminuée , 
dont l'autorité étoit affaiblie, et de qui l'état ne parois- 
soit pas devoir être permanent. 

La Reine étant revenue à Compiègne, le prince de 
Conti et le prince de Marsillac y furent pour achever de 
tirer du ministre tous les avantages qu'ils en préten- 
doient. Madame de Longueville n'a voit rien oublié pour 
faire que toutes les grâces de la cour tombassent sur la 
tête du prince de Marsillac. Il en reçut aussi , et fut 
traité comme un homme que la Reine avoit lieu de 
craindre, et qu'il falloit ménager. On crut néanmoins 
que, malgré ces belles apparences, lui et le prince de 
Conti pourroient être arrêtés. Madame de Longueville 
et toute cette cabale eu eut peur; mais la Reine n'étoit 
pas en état de faire de si grands coups. Ainsi elle prit le 
parti de leur cacher sa haine, et de leur montrer de la 
douceur. 

Le prince de Conti n'en fut pas plus traitable : il ne 
visita point le ministre, et eut la hardiesse d'approuver 
l'action du duc de Beaufort, et dire tout haut en pré- 
sence de la Reine qu'il s'étoit offert à lui dans cette 
occasion. Il l' avoit fait, quoique dans le vrai il ne l'ai- 
mât pas ; mais c'étoit alors avoir l'ame belle et gêné* 



444 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE. 

reuse, que de montrer de l'opposition aux scntimens et 
aux intérêts de la Reine. On appeloit vertu el fermeté 
ce qui se faisoit pour se conserver en réputation parmi 
les mécontens et les révoltés, dont le nombre étoit en 
effet si grand, qu'il sembloit que d'être avec eux c étoit 
au contraire se mettre du nombre des plus forts. 

Autant que je hais la flatterie et l'esclavage ordi- 
naire de ceux qui approchent des rois et les perdent par 
ces mauvaises voies, autant suis-je ennemie de la fausse 
raison de ceux qui croient que c'est l'amour de l'équité 
qui les porte à blâmer toujours les actions de nos sou- 
verains, et de haïr continuellement ceux qu'ils aiment. 
Nous devons de l'obéissance à nos rois et à ceux qui 
nous commandent de leur part. Saint Paul ordonne aux 
chrétiens de respecter les puissances, et dit que toute 
puissance vient d'en haut. Pourvu que nous évitions 
de leur obéir en des choses qui seroient contre la loi de 
Dieu et contre les maximes de la probité, que nous ne 
les flattions point dans leurs passions déréglées, et que 
nous ne trempions point dans leurs injustices s'ils en 
ont, alors nous sommes dans le véritable chemin de la 
vertu et dé la générosité ; et nous avons tort si , pour 
acquérir delà gloire, nous travaillons à les déshonorer. 

Leurs ministres, qui sont ceux que nous censurons 
avec le plus de liberté, doivent être regardés comme ce 
prochain nous commande d'aimer. Le respect que nous 
devons à nos légitimes maîtres nous oblige d'en avoir 
aussi pour eux, et nous ne pouvons nous dispenser de 
ce devoir. Mais les hommes, pour l'ordinaire, s'imagi- 
nent qu'il y a de l'honneur à n'être pas dans ces senti- 
mens : et quand ils veulent paroître avoir de meilleures 
et de plus droites intentions, c'est quasi toujours par de 
fausses vertus qu'ils affectent de suivre; et l'intérêt ou 
la passion produisent quelquefois leurs plus belles ac- 



CHAPITRE XXXIV. — 104W. 445 

lions, tant il est vrai que dans celles des plus sages il y 
a toujours du moins un mélange honteux du mal avec 
le bien qui nous doit tous humilier. 

Alors [le 27 juin] notre armée, à demi payée par des 
créations de quelques nouvelles charges et par les soius 
du cardinal Mazariu, étoil belle, puissante, et compo- 
sée de trente-deux mille hommes, avec quatre-vingts 
pièces d'artillerie. Dans cet état, par l'ordre du mi- 
nistre, elle assiégea Cambra y, et en peu de temps 
la circonvallation en fut faite, moyennant vingt mille 
écus que Ton donna aux soldats, un écu par chaque 
toise. 

Ce dessein, dans un temps si mauvais, parut grand 
et digne d'estime. 11 devoit faire voir aux frondeurs que 
le ministre étoit capable des plus hautes entreprises, et 
que celui qui résistoit à tant d'ennemis par la douceur 
et la paix faisoit la guerre aussi hardiment quand il la 
falloit faire, et étoit un homme qui, malgré la foiblessc 
qu'on croyoit être en lui, étoit à craindre et difficile à 
chasser. 

Le comte d'Har court commaudoit l'aimée ; et de si 
bonnes troupes, sous un général qui avoit été jusqu'a- 
lors fort heureux, faisoient espérer à la Reine la prise 
de cette place. Mais, par un malheur effroyable, lors- 
qu'elle étoit pleine de cette croyance, elle reçut un cour- 
rier de la part de ce général, qui lui apprit que les Alle- 
mands, commandés par Erlac, avoient laissé passer les 
ennemis par leur quartier, que la place étoit secourue, 
et qu'il avoit levé le siège. 

Cette mauvaise nouvelle donna autant de douleur à 
la Reine qu'elle causa de joie à ses ennemis; et son mi- 
nistre, contre sa coutume, en parut visiblement affligé. 
Les troupes allemandes avoient bien servi le Roi depuis 
qu'elles avoient quitté M. de Turenne. Elles avoient 

i.. 38 



446 MEMOIRES DE MADAME DE MOTTEVlLLE. 

néanmoins commis de si grands sacrilèges et fait de si 
grands maux , que leur secours ne pouvoit pas être 
estimé par les catholiques. Et en cette occasion Dieu 
nous fit bien voir qu'il nous vouloit punir par eux- 
mêmes de leurs impiétés. On soupçonna le vicomte de 
Turenne d'avoir, par les amis qu'il avoitdans ces trou- 
pes, fait faire cette trahison pour se Faire regretter ou 
rappeler par le ministre. 

Le comte d'Harcourt demanda pour sa satisfaction 
qu'on informât contre ces étrangers. Il avoit intercepté 
une lettre espagnole , écrite au comte don Garcia , qui 
commandoit dans Cambray, où Ton avertissoil ce gou- 
verneur qu'un tel jour l'archiduc feroit ses efforts pour 
secourir la place, et qu'on l'attaqueroit par deux en- 
droits, afin de pouvoir entre!* par le troisième. Ce gé- 
néral publia cette lettre par le camp, exhorta ses gens 
à bien faire, anima toute l'armée à se bien détendre, 
n'oublia pas les Allemands, et prit son poste en un lieu 
où la circonvallation n'étoit pas encore achevée , qui 
étoit le plus périlleux. 

Ce jour venu \ et les ordres donnés pour se bien dé- 
fendre, les ennemis passèrent par une barrière qui étoit 
dans le quartier d'Erlac, réservée dans cet endroit pour 
aller au fourrage, sans qu'il tirât un seul coup de mous- 
quet, sans bruit et sans opposition. Ils entrèrent en di- 
sant Erlac , Erlae , en tel nombre qu'il leur plut , et 
sans que les autres quartiers pussent le savoir. Ceux 
de la place, pendant que les troupes de l'archiduc ac- 
complissoient leur dessein, attaquèrent vigoureusement 
le quartier de Villequier par une sortie qu'ils firent sur 

* Le matin du 3 juillet. Le brouillard était si épais, dit Monglat, qu'on 
ne se reconnaissait pas à dix pas. L'archiduc fit ainsi entrer quinie cents 
hommes dans la place. Après la levée du siège, d'Harcourt alla se porter 
entre le Câteau-Cambresis et Landrecie*. p. r. 



CHAPITRE XXXIV. — 1649. 447 

lui ; et dans le temps qu'il se défendoit, les Allemands, 
contre leur ordre, étoient venus le secourir. 

Ce fut la seule raison qu'ils donnèrent au comte d'Har- 
court . quand il leur fit des plaintes du malheur qui 
étoit arrivé. Us lui dirent qu'ils avoient cru bien faire 
d'y aller : ce qui n'est pas dans la guerre, à ce que j'ai 
ouï dire, une bonne raison, mais au contraire fort con- 
damnable, chacun étant obligé de demeurer dans son 
poste ; aussi ne fut-elle pas bien reçue. Le cardinal Ma - 
zarin blâma le comte d'Harcourt d'avoir levé le siège 
sans ordre du Roi, et disoit que, s'il fût demeuré devant 
cette place, il auroit pu le continuer avec succès. Ce 
ministre vit donc en un moment ce grand projet ruiné 
et ses espérances perdues. 11 fallut alors qu'il se ser- 
vît de ses finesses et de sa méthodique bénignité pour 
se garantir des coups de ses ennemis, qui, par cette 
mauvaise aventure, devinrent plus forts et plus dange- 
reux. 

Dans ce même temps, le coadjuteur donna des mar- 
ques du mépris qu'il faisoit.du ministre par la manière 
dont il en usa dans son voyage à la cour. Car enfin, 
ayant résolu de rendre ses respects à la Heine, il partit 
de Çaris, protestant tout haut qu'il ne visiteroit point le 
cardinal. La Reine, comme je l'ai déjà dit, avoit été 
long-temps sans vouloir recevoir sa visite ; mais son 
ministre lui conseilla de le voir. Il crut qu'étant sa bien- 
faitrice, elle le convertiroit. 

Cette princesse, qui tournoit agréablement toutes les 
choses qu'elle vouloit dire , lui fit des reproches obli- 
geans sur sa conduite, et lui dit qu'elle ne pouvoit pas 
être satisfaite de lui , tant qu'il ne verroit point celui 
qu'elle vouloit soutenir contre toutes leurs factions 
Elle .lui dit de plus qu'elle devoit penser qu'elle ne le 
croiroit jamais dans ses intérêts s'il n'entroit dans ses 



448 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

sentimens, et qu'elle demandoit de lui celte preuve de 
sa reconnaissance. 

Le coadjuteur, sans se relâcher de sa première ré- 
solution, lui répondit qu'elle avoit un pouvoir absolu 
sur ses volontés; mais qu'il la supplioit très-humble- 
ment de trouver bon qu'il ne vît pas sitôt le cardinal 
Mazarin, parce que ce seroit lui faire perdre son crédit 
dans Paris, que de l'obliger de faire des actions si con- 
traires à sa dernière conduite; que cette apparente 
légèreté le déshonorant, lui ôteroit le moyen de la 
pouvoir servir utilement dans les occurrences qui pour- 
roient arriver ; mais que quand il seroit temps il sauroit 
bien faire tout ce qui seroit de son devoir, pour lui 
montrer qu'il étoit son serviteur. 

De cette sorte il vit la Reine ; il eut la joie de mépriser 
le cardinal, et il eut la gloire de cette hauteur, et l'es- 
pérance que le ministre, ne le pouvant détruire et ayant 
sujet de le craindre, feroit tous ses efforts pour l'ac- 
quérir, sans que pour cela il l'en aimât davantage. 11 
ne se trompa pas. Car cette audacieuse finesse, jointe 
à beaucoup d'autres et à une infinité d'intrigues, lui 
firent ensuite obtenir le chapeau de cardinal ; mais il 
fallut qu'il le souhaitât encore quelque temps. 

Le duc d'Orléans, ayant appris la nouvelle de Cam- 
bray, après avoir donné dans Paris le meilleur ordre 
qu'il lui fut possible, en partit pour aller témoigner à 
la Reine la douleur qu'il avoit de ce malheur. Avant 
que de quitter cette ville mutine, dont le peuple par sa 
présence commen.çoit à reprendre de meilleures incli- 
nations, il assura le parlement, les échevins de ville, 
le corps des marchands et les bourgeois, que le Roi 
n f avoit plus nulle mauvaise intention contre eux, qui* 
tout étoit pardonné, et que la Reine vouloit revenir y 
faire sa demeure, comme si elle n'avoit eu nul sujet de 



CHAPITRE XXXIV. - 1649. 44» 

se plaindre d'eux. Mais il leur dit qu'il falloit lui lever 
tous les obstacles qui pourroient empêcher son retour, 
et l'y convier par leur obéissance, leur soumission et. 
leur respect. 

Il les conjura aussi d'aider à châtier ceux qui pu- 
blioicnt des libelles contre l'autorité du Roi et de la 
Reine, qui étoient faits pour exciter de la haine contre 
le cardinal. Car les auteurs jusqu'alors n'avoient pu 
encore en recevoir la juste punition qu'ils en méritoient, 
quoique la Reine l'eût ordonné. Enfin ce prince pressa 
les mutins de se remettre en leur devoir, et fit sincère- 
ment tout son possible pour contribuer à la perfection 
de la paix qu'il avoit désirée de tout son cœur. 

Il arriva à la cour le 8 juillet; et aussitôt qu'il y fut, 
il s'appliqua soigneusement aux moyens d'accommoder 
la querelle du duc de Beau fort, de Candale et des autres 
offensés. Les premières propositions qui se lirent sur 
cette affaire furent de permettre le combat, selon l'an- 
cien usage, entre le duc de Beaufort et quelques autres 
braves de ce parti frondeur, et le duc de Candale, 
Boutteville, Saint-Mesgrin, le commandeur de Souvré, 
Ruvigni, Le Fretoir et Jarzé. Mais la Reine, ayant hor- 
reur ti'une telle chose, comme tout-à-fait contraire au 
christianisme, pria Monsieur de prendre le parti de 
l'accommodement, et d'épargner comme chrétien tant 
de braves gens qui pourroient servir le Roi en de bonnes 
occasions. Elle lui dit même qu'il falloit avoir de la 
bonté pour les ennemis de lKtat, qui, étant nés Français, 
pourroient un jour se repentir de leurs fautes. 

Monsieur, qui les considéroit tous, qui aimoit le duc 
de Beaufort, et qui n'avoit fait cette proposition que 
pour satisfaire en apparence ceux qui Tavoient conjuré 
de leur obtenir cette grâce, se trouva de même senti- 
ment que la Reine ; et, après avoir consulté les maré- 
38. 



450 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

chaux de France, il lui apporta par écrit les paroles 
qu'il fut d'avis que le duc de Beaufort devoit dire au 
duc de Caudale et aux autres, qui furent trouvées rai- 
sonnables par la Reine. Mais raccommodement ne put 
se faire si tôt, à cause que le duc de Candale y résistait, 
et qu'il fut difficile à satisfaire. 

Monsieur à peine était parti de Paris pour Amiens, 
qu'il arriva une autre aventure aussi honteuse à ceux 
qui la firent naître que l'action du duc de Beaufort était 
hardie et imprudente. Le duc de Brissaç, Matha, Fon- 
Irailles et quelques autres frondeurs 1 , après avoir fait 
un grand repas chez Termes, d'où ils sortirent tous en 
mauvais état, se mirent à courir les rues et à faire mille 
extravagances. Comme en effet ils n'avoient plus de 
raison, l'impression des choses qui demeurent dans 
l'esprit, quoique le bon sens n'y soit plus, fit un si grand 
effet en eux, que, rencontrant dans. leur chemin deux 
valets de pied du Roi, le respect qu'ils dévoient à ce 
nom ayant été banni depuis long-temps de leurs âmes, 
ils les appelèrent, leur dirent mille injures, et les bat- 
tirent outrageusement. 

Ces pauvres garçons, qui passoient leur chemin et 
qui ne songeoient à rien, connoissant qu'ils étaient 
maltraités par des personnes de qualité qui dévoient 
avoir respecté les livrées de letir maître commun, leur 
dirent qu'ils s'étonnoient qu'étant au Roi, ils en usassent 
de cette sorte. Ces emportes leur répondirent qu'ils le 



* Voici ce que dit de ces personnages un de leurs amis, Reti, dans 
ses Mémoires : <r La société de MM. de Brissac, de Vifry, du Matha, de 
Font rai lies, qui estoient demeuras en union avec nous, n'estnit pas, dans 
ces temps-là, un bénéfice sans charge. Us estoient cruellement débau- 
chés, et la licence publique leur donnoit encore plus de liberté; ils 
s'emportaient tous les jours dans les excès qui alloient jusqu'au scan- 
dale. » Un jour, voyant venir un enterrement, ils le chargèrent réj>ee 
à la main en criant au crucifix: «Voilà l'ennemi. » p. r. 



CHAPITRE XXXIV. — 1649. 461 

faisoient pour cette même raison , et ajoutèrent : « Portez 
cela à votre maître, à la Reine et au cardinal Mazarin. » 
11 y eut un de ces valets de pied si blessé, qu'il fallut le 
mettre entre les mains des chirurgiens ; et l'autre alla 
trouver la Reine, pour lui faire des plaintes des coups 
qu'ils a voient reçus. Elle voulut le voir, et parler à lui 
pour savoir le détail de cette affaire. Elle en fut touchée 
et envoya ordonner au chancelier et au premier prési- 
dent d'en informer, leur mandant que pour cette fois 
elle vouloit que la justice en fût faite, et très-exactement. 
Mais cette petite-fille de tant d'empereurs et de tant de 
rois, et le petit-fils de saint Louis, eurent le déplaisir 
de n'être pas obéis. 

Les bourgeois qui avoient été les témoins de cette 
action en furent néanmoins scandalisés, et quelques- 
uns dirent qu'elle étoitbien vilaine. On en fit les infor- 
mations ; et le procureur du Roi n'ayant point voulu 
nommer le duc de Rrissac pour lui rendre plus de res- 
pect, ce duc alla lui-même présenter une requête où il 
se nomma exprès, afin de faire prendre à cette affaire 
la voie du parlement, qui est le juge des ducs et pairs, 
lis crurent que cette compagnie connoissant de leur 
crime, ils en seroient favorablement traités ; et de plus 
ils jugèrent que cela serviroit à faire assembler les 
chambres, et que par ce moyen beaucoup de choses se 
pourroient remettre en question. 

Le ministre, averti de cette finesse peut-être par les 
amis de ces débauchés, conseilla la Reine d'oublier cet 
outrage, et de le souffrir avec autant de patience que 
tant d'autres qu'elle avoit reçus. Ce que cette princesse 
fit avec beaucoup de peine. Elle aimoit la justice, et 
auroit volontiers souhaité de la pouvoir faire au Roi son 
fils, n'étant pas raisonnable que, pour être roi, il fût 
le seul offensé aVec impunité. 



452 MEMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE. 

La présence de nos rois est d'un grand charme pour 
les Parisiens; elle leur est utile. Par cette raison, ils la 
désirent; et, dans toutes nos guerres, ceux qui ont 
voulu brouiller l'État et faire des séditions se sont 
toujours servis avec le peuple, pour l'émouvoir et le 
faire révolter, de la crainte de perdre le Roi et de le voir 
sortir de leur ville. Les frondeurs, sachant cette vérité, 
ii'appréheudoient rien tant au monde que son retour. 
C'est ce qui leur faisoit faire des choses si extrêmes 
pour l'empêcher d'y venir et d'y amener le ministre. 
Toute leur domination n'étoit fondée que sur leur dé- 
règlement, et par là ils espéroient pouvoir faire peur 
au cardinal. Mais ils voyoient en même temps que, s'il 
n'en vouloit point avoir, la présence du Roi leur feroit 
quitter leur forteresse et les feroit devenir les esclaves 
de celui qu'ils avoient fait profession de mépriser. 

L'accommodement de madame de Chevreuse étoit 
alors en bon état. Après avoir obtenu son amnistie, 
elle étoit, sur la parole du cardinal, à Dam pierre, afin 
de pouvoir revenir de meilleure grâce à la cour. Le co- 
adjuleur faisoit espérer de s'adoucir, et madame de 
Chevreuse, qui étoit son amie, assuroit de ses bonnes 
intentions. Ce qui faisoit croire au ministre que, mal- 
gré les frondeurs, il pourroit ramener le Roi à Paris. 
Le reste des révoltés, ainsi que je viens de le dire, ne 
subsistait encore que sur le doute de ce retour. Lui- 
même étoit persuadé qu'il étoit nécessaire, tant pour 
rétablir la créance de la paix dans les pays étrangers, 
que les revenus du Roi et ses finances. Les provinces 
ne payoient pas, les tailles n'étoient plus levées exacte* 
ment, les peuples partout vouloient respirer le doux air 
de la liberté, et à leur ordinaire se plaignoient des 
impôts et des subsides. Les pauvres paysans et les la- 
boureurs gémissoient. Mais il étoit impossible de com- 



CHAPITRE XXXIV. — 1649. 455 

prendre la raison de leurs souffrances, vu les grandes 
diminutions qui avoient été faites en leur faveur. 11 
falloit nécessairement l'attribuer au désordre qu'avoit 
causé la fausse réformation des révoltés. 

La maison du Roi éloit plus véritablement encore en 
pitoyable état. Elle étoît mal entretenue, sa table étoit 
souvent renversée. Une partie des pierreries de la cou- 
ronne éloient en gage, les armées étoient sans solde; 
et les soldats, quoique fidèles, n'étant point payés, ne 
pouvoient combattre. Les grands et les petits officiers, 
sans gage, ne vouloient plus servir; et les pages de la 
chambre étoient renvoyés chez leurs parens, parce que 
les premiers gentilshommes de la chambre n'avoient 
pas de quoi les entretenir. Cette monarchie enfin, si 
grande, si riche et si opulente, dont le souverain a une 
cour qui est l'admiration de toute l'Europe, eu peu de 
temps fut réduite à une grande misère. Par conséquent 
on peut dire que tous les biens qui sont si admirables, 
et qui nous paroissent si dignes de notre estime, ne sont 
en effet ni bons, ni essentiellement estimables, puis- 
qu'ils se perdent si aisément. 

Le roi d'Angleterre alors vint en France, après avoir 
été reconnu roi par elle. Il revenoit'de Hollande pour 
voir la Reine sa mère, qu'il n'avoit point vue depuis leur 
malheur. 11 logea à Saint-Germain, que la Reine lui 
avoit envoyé offrir à l'éronnc par le duc de Vendôme, 
pour y demeurer tant qu'il lui plairoit d'être en France 
11 l'accepta volontiers; car, dans l'état où il éloit, chargé 
d'un deuil aussi doublement funeste qu'étoit le sien, il 
devoit désirer de n'être pas à Paris. 

Quand il arriva, le duc de Vendôme lui mena les 
carrosses du Roi ; il s'arrêta à Compiègne, où il vit le 
Roi, qui alla au-devant de lui à une demi-lieue, et fut 
reçu de lui et de la Reine avec toutes les inarques d'af- 



454 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE. 

fection que Leurs Majestés dévoient à un si grand prince. 
Le Roi lui donna un dîner véritablement royal ; mais 
ce fut plutôt par les personnes royales qui s'y trouvèrent, 
que par l'appareil et la magnificence. H n'y eut à table 
que les deux Rois, la Reine, Monsieur, frère du Roi, le 
duc d'Orléans, oncle du Roi, et Mademoiselle, fille du 
duc d'Orléans. 

La princesse de Carignan , comme princesse du sang, 
insista pour être de ce repas. Mais le duc d'Orléans s'y 
opposa, disant que, si elle en étoit, il vouloit que ma- 
dame de Lorraine y fût aussi, qui étoit la belle-sœur et 
la cousine germaine de madame la duchesse d'Orléans 
sa femme. Madame de Carignan , qui avoit prétendu 
cette grâce par le nom de Bourbon qu'elle avoit l'hon- 
neur de porter, fut si vivement piquée de ce refus, que 
ne pouvant le souffrir elle partit de la cour, et marcha 
toute la nuit pour retourner à Paris, disant qu'elle ne 
reverroit jamais la Reine. Mais, comme cette princesse 
n'étoit pas toujours stable en ses plus justes résolu- 
lions, son dépit, selon la raison, se passa bien vite, et 
quelques petites douceurs de la part de la Heine guéri- 
rent son cœur de ce chagrin. 

Cette cour anglaise demeura quelque temps à Saint- 
Germain-, où elle fut peu fréquentée de nos Français. 
Quasi personne n'alloit visiter ni la Reine d'Angleterre 
ni le Roi son fils. Il y avoit de grands seigneurs anglais 
qui avoient suivi la destinée de leur prince, et qui com- 
posoient leur cour. 11 ne faut pas s'étonner de leur soli- 
tude: le malheur étoit de la partie; ils n'avoient pas 
de grâces à faire. Ils avoient des couronnes sans puis- 
sance, qui ne leur donnoient point les moyens d'élever 
les hommes et de leur faire du bien. 

Leur suite avoit été grande, quand la richesse, la 
grandeur et les dignités étoient en leurs possessions ; 



CHAPITRE XXXiV. - 1649. 4^5 

car ils avoient de la foule autour de leurs personnes. 
Cette Reine malheurense avoit eu de la joie, des trésors 
et de l'abondance ; et j'ai ouï dire à madame de Che- 
vreuse, et à beaucoup d'autres qui l' avoient vue dans 
sa splendeur, que la cour de France n'avoit pas alors 
la beauté de la sienne. Mais sa joie n'étoit plus que le 
sujet de son désespoir, et ses richesses passées lui l'ai- 
soient sentir davantage sa pauvreté présente. Dieu veut 
que lès grands, aussi bien que les petits, éprouvent les 
maux de la vie ; et comme dit le sage Sénèque : La 
nature tempère tout cet empire du monde par des chan- 
gemens continuels, et la durée des choses se soutient 
par leurs contraires. Cette diversité fait la beauté de 
l'univers: et si la grandeur des rois n'étoit point sujette 
aux coups de la fortune, ils ne seroient plus hommes. 
11 faut donc admirer le pouvoir de Dieu dans la foiblesse 
de ses plus illustres créatures, et dans l'élévation qu'il 
lui plaît pour l'ordinaire de leur donner. 

Comme les rois ne sont pas tpujours malheureux, ou 
qu'ils ne le sont pas tous, il y eut une Reine qui, après 
avoir souffert la dure liaison d'un fâcheux mari, épousa 
eu secondes noces un Roi dont elle étoit aimée, et qui 
même par cette action donnoit lieu de croire qu'il pou- 
voit être honnête homme. La Reine de Pologne, après 
avoir perdu un mari qu'elle n'aimoit guère, se trouva 
aimée de son frère, qui prétendoit à la couronne, et 
qu'un jeune frère so|n cadet, sous prétexte qu'il avoit 
eu quelque engagement à l'Église, lui disputa quelque 
temps. I 

La Reine veuve, iinsi que je l'ai dit, étoit demeurée 
riche d'argent et d'amis ; elle avoit acquis du crédit 
parmi ses peuples. (Si bien que le prince qui l'estimoit 
la trouva eu état de lui aider à surmonter les difficultés 
qu'il rencontroit d ms son élection, et capable de le 



45T> MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEViLLE. 

rendre heureux par la possession de sa personne, aussi 
bien que par celle de ses trésors. Quoiqu'il fui frère du 
feu Roi, et par conséquent dans un degré de proximité 
défendu, il espéra, comme il arriva en effet, que le 
Pape lie lui refuser oit pas lu dispense nécessaire pour 
l'accomplissement de son mariage. Mais cette princesse 
alors éloit malade, et n' osoit penser qu'à la mort. Elle 
eu approcha assez près pour y penser tout de bon. Elle 
lit son testament, et laissa sa sœur la princesse palatine, 
qui étoit en France, héritière de tous ses biens. Le 
prince de Pologne en étoit au désespoir, et, à ce que 
j'ai ouï dire, lui rendoit par ses soins et ses inquiétudes 
des marques de son amitié. Enfin, la santé lui étant un 
peu revenue, le désir de régner tout de nouveau, et de 
régner avec un prince quelle pouvoit aimer, l'obligea 
de travailler pour elle et pour lui. 

Comme les peuples étoient déjà accoutumés à sa do- 
mination, et qu'elle leur étoit agréable par sa capacité 
et sa douceur, ils se laissèrent assez aisément persuader 
par elle ; et les créatures qu'elle avoit faites dans cette 
cour lui servirent utilement. Son âge un peu avancé ne 
lui déplaisoit pas. Ils voient toujours avec joie la stéri- 
lité de ceux qu'ils ont mis sur le \ trône, à cause que les 
grands du royaume ne sauroient presque leur refuser 
d'élire leurs enfants quand ils en ont qui sont capables 
de succédera leurs pères. Cette co mplaisanceleur coûte 
le plaisir d'en choisir un autre: C( ; qui leur est toujours 
agréable. 

Quoique l'inclination que ce prii ice avoit pour la reine 
de Pologne l'eût porté à la souhaii 1er, je sais d'une per- 
sonne qui étoit alors auprès de h ii en qualité d'agent 
pour le Roi, qu'il avoit senti de 1. i peine de ce qu'elle 
n'étoit plus jeune. Et, quand il se vit roi, il lui dit qu'il 
étoit vrai que la Reine avoit beauc îoup de mérite, qu'il 



CHAHTHË XXXIV. — 1649 457 

ne puuvoil la trop estimer : mais qu'il voyoit ce qu'il 
donnoit à cette estime et à son inclination, et qu'il sa- 
voit bien qu'il auroit pu trouver une princesse plus 
jeune, plus riche, et qui lui auroit pu donner des allian- 
ces plus avantageuses que celles qu'il auroit par elle, 
qui dans son pays ne lui pouvoient servir de rien. 

Ce mariage se célébra au bout de Tannée du deuil de 
cette Reine veuve, avec toutes les magnificences requi- 
ses en ces occasions. Nos relations en furent alors rem- 
plies. Elles nous apprirent qu'elle avoit été portée à 
l'église en triomphe dans un char d'argent doré, doublé 
de toile d'argent: que le festin fut beau, quoique les 
viandes y fussent apprêtées à la mode du pays, fort 
éloignée de notre délicatesse et de nos ragoûts ; et sur- 
tout que le roi et la reine de Pologne y parurent con- 
tens. 

C'est un double bonheur à une reine des Scythes 
d'avoir un mari capable de quelque société; leur cour 
est d'ordinaire fort déserte, et les divertissemens n'y 
sont pas fréquens. C'est une famille particulière : on 
n'y voit nulles personnes de qualité que dans le temps 
des diètes. Et, quoique je sois persuadée que la raison 
habite en tout pays en général, on peut dire qu'un bon 
mariage, qui est un bonheur en tous lieux, doit être 
plus estimable dans un royaume où la proximité des 
Turcs, dont les coutumes sont opposées aux nôtres, 
donne du désavantage aux dames. 



fi.n nu )>eumi:mi: yolTImf.. 



59 



TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME 



CHAPITRE XIX. 

( 648). — Départ de la flotte pour Naples. — Mademoiselle de 
Pons au couvent des filles Sainte-Marie. — Les marchands de 
Paris insultent le fils dn surintendant et le premier président. 

— Mutinerie des maîtres des requêtes. — Conseil chez la Reine 
à cette occasion. — Agitation des bourgeois (11 janvier). — 
Déploiement de troupes dans Paris. — Le Roi va au parlement 
(15 janvier). — Discours du chancelier sur les besoins de l'État. 

— Vigoureuse harangue d'Orner Talon. — Les courtisans en dé- 
truisent l'effet dans l'esprit de la Reine. — Aigreur des esprits. 

— Pénurie â la cour. — Résistance des maîtres des requêtes 
à un édit. — Le parlement reçoit leur opposition (20 janvier). 

— Mécontentement de la Reine. — Mauvaises nouvelles de Na- 
ples. — Le duc d'Orléans et le prince de Condé appuient Anne 
d'Autriche. — La cour pendant les jours gras. — Murmures 
contre Mazarin. — Les Hollandais t'ont la paix avec l'Espagne. 

— Mazarin confie ses nièces à madame de Senecé. — Portrait 
de cette dame. — Résistance du parlement. — La Reine va à Char- 
tres (23 mars). — Le maréchal du Plessis~Praslin, gouverneur de 
Monsieur. — Ordre donné aux conseillers d'État de remplir l'of- 
fice des maîtres des requêtes. — Union des chambres du parle- 
ment contre la cour 1 

CHAPITRE XX. 

(Avril 1648). — Union du prince de Condé et du duc d'Orléans. — 
Destitution du comte d'Avaux. — Les Napolitains excités contre 



460 TABLE DES MATIÈRES. 

le duc de Guise. — Le duc les ramène à lui. — Ses lettres à la 
Reine et au cardinal en faveur de mademoiselle de Pons. — Ma- 
za ri il abandonne l'entreprise du duc de Guise. — Annèse traite 
avec l'Espagne. — Il introduit don Juan dans Naples. — Le duc 
de Guise est fait prisonnier. — Insuccès de l'expédition de Na- 
ples. — Le duc de Guise considéré comme prisonnier de guerre. 

— Indigne conduite de mademoiselle de Pons. — Arrestation 
de Saujeon. — Mademoiselle, interrogée au conseil, est répri- 
mandée. — Madame de Motteville contribue à la réconcilier avec 
le duc d'Orléans. — Froide réception de la Reine à Mademoi- 
selle. — Saujeon mis en liberté. — Baptême de Monsieur. . . 25 

CHAPITRE XXI. 

{ Mai 1648). — Difficultés avec le parlement. Affaire de la Paulette. — 
Arrêt de jonction (13 mai) par lequel les diverses compagnies 
s'unissent avec le parlement. — Indignation d'Anne d'Autriche. 

— Résistance méthodique du parlement. — Habile prudence du 
premier président. — Condescendance excessive du chancelier à 
l'égard de Mazarin. — Le duc d'Yorck s'enfuit d'Angleterre et 
arrive en France. - Mazarin éblouit l'abbé de La Rivière par la 
promesse du cardinalat. — Prise de Courtray par les Espagnols. 

— Prise d'Ypres par Condé. — Défense au parlement de s'as- 
sembler. — Exil de plusieurs membres du grand conseil et de la 
cour des aides. — Le duc de Beaufort s'échappe de Vincennes 
(l* r juin). — La Reine s'en console. — Inquiétudes que cette 
évasion cause à Mazarin 40 

CHAPITRE XXII. 

( 3 juin 1648 ). — Anne d'Autriche visite la reine d'Angleterre et le 
duc d'Orléans. — Le jubilé. — Promenade et conversation de la 
Reine dans le jardin du Palais-Royal. — Assemblée du parlement 
contre les ordres de la Reine. — Le premier président y refuse 
la parole à tout le monde. — Discours du président de Mesmes. 

— La Reine s'en plaint. — Le cardinal essaye de la douceur 
vis-à-vis le grand conseil et la cour des aides. — V arrêt de 
jonction cassé par un arrêt du conseil (10 juin). — Dévotion de 
la Reine le jour de la Fête-Dieu. — Elle fait sortir de prison un 
espion du président de Mesmes.— Ce président s'éloigne momen- 
tanément. — Emprisonnement de cinq trésoriers de France. — 
Le parlement délibère sur la cassation de l'arrêt de jonction. 

— Il est mandé au Palais-Royal (16 juin). — Nouvel arrêt du 
conseil. — Résistance du parlement. — La Reine penche pour 
la sévérité. — Concessions de Mazarin. — Elles diminuent l'au- 
torité royale. — Châteauneuf, consulté par la Reine, évite de 
donner un avis. — Hardiesse factieuse du parlement 63 



TABLE DES MATIÈRES. 4«t 



CHAPITRE XXIII. 



(Juin 1648). — Mort du roi de Pologne. — Présence du Roi à la cé- 
rémonie du l'eu de la Grève. — Mazarin fait inutilement des 
concessions au parlement. — Audace croissante de la magis- 
trature. — Abattement du cardinal. — Propositions des députés 
du parlement et des autres compagnies souveraines. — Le duc 
d'Orléans leur propose une conférence. — Siège de Tortose 
par le maréchal de Schomberg. — Affaires de Naples et d'Italie. 

— Nouvelles avances de Mazarin aux magistrats. — Remplace- 
ment du surintendant d'Émery par le maréchal de La Meillcraye. 

— Situation obérée de la cour. — Conférences du duc d'Orléans 
et des ministres avec le parlement. — A mère tristesse d'Anne 
d'Autriche. — Inquiétudes de son ministre. — Détresse de la 
reine d'Angleterre. — La cour cède aux magistrats. — Réflexions 
politiques à l'occasion du droit de remontrance. — Révolte géné- 
rale des parlements 82 

CHAPITRE XXIV. 

(1648). — Les débats de la cour avec le parlement amènent le 
prince de Condé a Paris. — Dépit qu'en éprouve le duc d'Or- 
léans. — Retour de Coudé à l'armée. — Prise de Tortose par le 
maréchal de Schomberg. — Mort du marquis de La Trousse. — 
Prise de Fumes par les ennemis. — Remontrances du parle- 
ment. — Concessions du iloi. — Froid accueil qu'elles obtien- 
nent. — Les délibérations du parlement deviennent factieuses. 

— Le duc d'Orléans les modère. — Mazarin rend sa faveur au 
président de Mesmes et au comte d' A vaux. — Mépris des par- 
lements de Rouen et d'Aix pour le don de la paulelle. — Dé- 
chaînement des provinces contre le gouvernement. — Anne 
d'Autriche soutient son ministre, qui la laisse manquer d'ar- 
gent. — Le Roi, accompagné du cardinal, va aux Feuillants. — 
Sanglante querelle des gardes du Roi avec les gardes du grand 
prévôt. — Disgrâce des anciens capitaines des gardes, remplacés 
par Jarzé et Noailles .11! 

CHAPITRE XXV. 

Continuation des débats entre la cour et la magistrature. — Ra- 
taille de Lens. — Incidents de cette journée (20 août 1648). — 
Te Deum à Notre-Dame. — Arrestation des magistrats Rroussel, 
de Rlancmesnil et Charton. — Émeute et barricades dans Paris. 

— Respect des insurgés pour le coadjuteur. — La Reine lui re- 
fuse la liberté de Rroussel. — Confiance de cette princesse. — 
Le premier président, eonlraintparle peuple, demande à la Reine 

3?l. 



462 TABLE DES MATIÈRES. 

l'élargissement de Broussel. — Dangers que court le chancelier 
Séguier. — Énergique fermeté delà régente recevant le parle- 
ment. — Le peuple oblige les magistrats de rester en délibé- 
ration au Palais-Royal. — Paroles conciliantes de Mazarin. — 
Mise en liberté de Broussel. — Chagrin de la Reine et du cardi- 
nal. — Discipline des bourgeois armés. — Précautions de Maza- 
rin. — Broussel conduit en triomphe. — Un arrêt du parlement 
détruit les barricades. — Un incident les fait relever. — Inquié- 
tudes d'Anne d'Autriche. — Trouble de son ministre. — Apai- 
sement de l'émotion populaire 144 

CHAPITRE XXVI. 

(1648). — Calme dans Paris. — Mécontentement du coadjuteur. — 
Ambition secrète du duc d'Orléans. -— Vengeances des Espa- 
gnols à Naples. — Maladie du due d'Anjou. - La Reine remercie 
les bourgeois d'avoir gardé la capitale. — Elle cède à de nouvelles 
exigences de la magistrature. — Politique modérée du cardinal. 

— Condé blessé devant Fumes. — La cour se retire à Ruel. — 
Exil de Cbâteauneuf. — Arrestation de Chavigny. — Fidélité du 
commandeur de Jars à son ami Chàteauneuf. — Fontrailles évite 
la prison par la fuite. «— Le parlement demande le retour du 
Roi et le changement du ministre. — Arrivée de Condé à Paris. 

— Les princes appuient la Reine, qui refuse les demandes des 
magistrats. — Lu cour va à Saint- Germain. — Déclaration du Roi 
défendant au parlement de s'assembler. — Le duc d'Orléans et 
Condé proposent une conférence aux magistrats. — Ceux-ci 
exigent préalablement la liberté de Chavigny. — Autres deman- 
des du parlement. — Anne d'Autriche les accorde en partie. — 
Madame de Vendôme invoque la protection de la magistrature 
contre Mazarin , 178 

CHAPITRE XXVII. 

(1648). — Affaires d'Espagne et de Portugal. — Mazarin essaye 
nullement de négocier la paix avec l'Espagne. — (1" octobre.) 
Conférences à Saint-Germain entre le parlement et les princes. 

— Conseil tenu dans le carrosse de la Reine. — Double jeu du 
cardinal proposant des concessions et détournant Anne d'Au- 
triche d'en faire aucune. — Condé et le duc d'Orléans incli- 
nent vers les idées des magistrats. — La Reine veut y résister. 

— Comédie qui se joue dans l'intérieur du conseil Tristesse 

de la régente en cédant au parlement. — Joie des princes. — 
Tumulte populaire au palais. — Naissance d'une fille au duc 
d'Orléans. — Le coadjuteur, Chàteauneuf et Chavigny soup- 
çonnés d'agiter les esprits. — Inquiétudes d'Anne d'Autriche.— 
Arrêt du parlement qui diminue les impots. — La «our et le* 



TABLE DES MATIÈRES. 463 

princes songent à lui résister. — Nouvelles concessions de la 
Heine. — Paix avec la. magistrature. -*• Les princes s'en rap- 
prochent. — Chavigny est mis en liberté. — Profond mécon- 
tentement de la Reine 214 

CHAPITRE XXVIII. 

(1648).— Le prince de Gonti veut être cardinal à la place de l'abbé 
de La Rivière. — Irritation qu'en éprouvent le duc et la du- 
chesse d'Orléans. — Mademoiselle pense à épouser le Roi. — La 
cour revient à Paris. — Joie des Parisiens. — Les mécontents 
se rapprochent du due d'Orléans. — Gondé travaille contre lui 
dans l'esprit de la Reine. — L'abbé de La Rivière pousse son 
maître à faire sa paix. — Le maréchal d'Estrées et Seneterre 
s'entremettent pour le ramener. — Conditions de cette paix. 

— Mercœur rentre à la cour. — Mazarin visite le duc d'Orléans 
au Luxembourg..— La Rivière ministre d'État. — Madame de 
Seneçé obtient le tabouret pour sa fille. — Les maréchaux dp 
Gramont, d'Estrées, La Meilleraye et le comte de Ghâtillon sont 
faits ducs. — Mauvais esprit des cours souveraines. — Par ordre 
de la Reine, les princes et les ducs et pairs assistent aux assem- 
blées du parlement. — Discours violent du président Viole. — 
Réplique menaçante dé Condé. — Le président de Novion dé- 
fend les prétentions de la magistrature, — Libelles et placards 
contre Anne d'Autriche. — Le coadjuteux excite les curés de 
Paris à se déclarer contré l'emprunt. — Villeroy entre au conseil. 

— Fin de Tannée 1648. 243 

CHAPITRE XXIX. 

(1649). — Rentrée à la cour de la duchesse de Vendôme. — État 
anarchique de la France. — Madame de Longueville entreprend 
de gouverner ses frères. — Anne d'Autriche, de concert avec 
Condé et le duc d'Orléans, se décide à secouer le joug du parle- 
ment. — Sa résolution de quitter Paris. — Alarmes dans la ca- 
pitale. — Le gâteau des Rois tiré au Palais-Royal. — La Reine 
s'échappe pendant la nuit (du 5 au 6 janvier) et se retire à Saint- 
Germain. — Madame de Longueville refuse de la suivre. — Co- 
lère des Parisiens. — Madame de Motteville n'ose sortir de Paris. 

— Le parlement ordonne aux bourgeois de s'armer. — Fureur 
du peuple. — Lettres du Roi et de la Reine à messieurs de la 
ville. — La Régente commande d'affamer la capitale. — Le par- 
lement déclare Mazarin ennemi de l'État, et lève des troupes et 
des impositions. — Madame de Motteville, poursuivie par la 
populace, se réfugie au Louvre. — Madame de Longueville se 
range du parti des magistrats. — Elle est rejointe par le prince 
de Conti, le duc de Longueville et le prince de Marsillac. — 
Uducd'EIrxfiufnorrtmé général de l'année du parlement. . . 274 



464 TABLE DES MATIÈRES. 



CHAPITRE XXX. 

(1649). — Blocus de Paris. — Les ducs de Bouillon et de Beau- 
fort et d'autres seigneurs entrent dans la Fronde. — Le prince 
de Conti en est le généralissime. — Colère de Condé contre son 
frère et sa sœur. — Tristesse du duc d'Orléans. — Madame de 
Longueville à l'Hôtel de Ville. — La Bastille se rend aux fron- 
deurs. — Le parlement lève une armée. — Popularité du duc 
de Beaufort. — Politique égoïste des chefs de la Fronde. — 
Rouen ferme ses portes à l'envoyé du Roi. — Rareté des vivres 
dans la capitale. — Poltronnerie des Parisiens. — Relations du 
duc d'Orléans avec les frondeurs. — Madame de Longueville 
accouche à l'Hôtel de Ville. — Mort du fils de madame de 
Rohan. — Inondation de Paris. — La Reine favorable à la paix. 

— Condé veut la guerre. — Négociations de Mazarin avec les 
frondeurs. — Combat de Charenton. Clanleu etChâlillon y sont 
tués. — Exaspération des chefs de la Fronde à l'idée de faire la 
paix. — Le duc de Beaufort introduit un convoi de blé dans 
Paris. — Pourparlers entre la cour et le parlement 307 

CHAPITRE XXXI. 

(1649). — Affaires d'Angleterre. — Procès de Charles I". — Dé- 
tresse de la Reine Henriette. — Harangue du Roi sur l'échafaud. 

— Exécution de ce prince. — Douleur de son épouse. — Ma- 
dame de Mot te ville se rend à Saint-Germain. — Désolation des 
campagnes autour de Paris. — Railleries de la cour contre la 
Fronde. — Franchise de madame de Mottevilie vis-à vis de la 
régente. — Cette princesse croit, en soutenant Mazarin, défen- 
dre l'autorité royale. — Son irritation contre les exhortations 
pacifiques du nonce et de l'ambassadeur de Venise. — Elle fait 
le même accueil aux paroles du premier président. — Mazarin 
met les injures à proût. — Anne d'Autriche accorde du blé aux 
Parisiens. — Réponse écrite qu'elle remet à la députation du 
parlement. — La Fronde déclare la paix impossible avec Mazarin. 

— La populace menace le premier président. — Le duc de Beau- 
fort apaise ce désordre. — Sang-froid de Mathieu Mole. — Mé- 
contentement des généraux de la Fronde 540 

CHAPITRE XXXII. 

;I649). - Prise de Brie-Comtc-Robert par les troupes royales. 

— Convoi enlevé par les Parisiens. — Arrestation du maréchal de 
Ranlzau. — Conférences de Ruel. — Le parlement en exclut Ma- 
zarin. — Le duc d'Orléans, Condé et le ministre n'y assistent 
pas. — Vente à l'encan dans Paris des meubles et de la hiblio- 



TABLE DES MATIÈRES. 465 

ilièque de Mazarin. — Révolte et repentir de Turenne. — Paix 
signée à Ruel. — Elle est blâmée des courtisans et des frondeurs. 

— Articles de cette paix. — Prétentions excessives des généraux 
de la Fronde. — Gbagrin qu'en éprouve la Reine. — Le comte 
de Maure vient traiter pour eux. — La comtesse de Maure. — 
Chanson contre son mari. — L'archiduc appelé en France par le 
prince de Conti, madame de Longueville et le coadjuteur. — 
Continuation de la vente du mobilier de Mazarin. — État des 
demandes particulières des généraux et des autres chefs de la 
Fronde 373 

CHAPITRE XXXIII. 

(1649). — Intrigues de La Rivière. — Embarras de Mazarin à sa- 
tisfaire toutes les ambitions. — Exigences de Beaufort. — Ma- 
zarin soutenu par les princes. — Le coadjuteur stipule pour ses 
amis. — Fin de la guerre civile. — La cour reste à Saint-Ger- 
main. — Disgrâce passagère du marquis de Roquelaure. — In- 
capacité financière de La Meilleraye. — Portrait de sa femme. 

— D'Émery rentre aux finances. — Les chefs de la Fronde à la 
cour. — Madame de Cbcvrcuse à Paris. — Le coadjuteur se tient 
à l'écart. — Accueil glacé de la Reine au duc de Longueville. — 
D'Harcourt, gouverneur de l'Alsace. — Arrivée à la cour du duc 
d'Yorck et de madame de Longueville. — Mariage projeté du duc 
de Mercœur avec une Mancini. — Condé s'éloigne de la cour. — 
Bienveillance du duc d'Orléans pour les frondeurs. — La ré- 
gente va à Compiègne. — Maladie de Beaufort. — Prise d'Y près 
par l'ennemi. — Difficultés que cause la rentrée de d'Émery aux 
finances. — Madame de Motteville rejoint la Reine à Compiè- 
gne. — Froideur des Condé. — Rentrée en grâce du maréchal 
de La Motte. — Départ de la Reine pour Amiens, et du duc 
d'Orléans pour Paris 406 

CHAPITRE XXXIV. 

(1649). — Écrits séditieux. — Raccommodement du marquis d'iloc- 
qùincourt avec le cardinal. — Aventure de Beaufort avec Jarzé. 

— Candale défie Beaufort. — Les maréchaux et le ministre es- 
sayent de terminer cette querelle. — Les Vendôme se refroi- 
dissent pour le cardinal. — Madame dç Longueville obtient des 
grâces pour Marsillac. — Audace du prince de Conti. — Levée 
du siège de Cambrai. — Turenne soupçonné de trahison en cette 
circonstance. — Mécontentement de Mazarin contre d'Harcourt. 

— Le coadjuteur visite la régente sans voir le ministre. — Le 
duc d'Orléans calme les Parisiens. — Arrivé à Amiens, il tra- 
vaille à la paix entre Beaufort et de Candale. — Quelques sei- 
gneurs de la Fronde maltraitent deux valets du Roi. — Impuis- 



166 TABLE DES MATIÈRES. 

sance de la Reine à venger cette insulte. — La Fronde craint 
le retour du Roi dans la capitale. — Pitoyable état de la France. 
— Détresse de la maison du Roi. — Réception affectueuse que fait 
Anne d'Autriche au roi d'Angleterre. — il Ta résider à Saint- 
Germain. — Solitude qui se Sait autour de lui. — Mariage de la 
reine de Pologne avec le frère de son premier mari 433 



FIN DE LA TABLE DU DEUXIEME VOLUME. 






















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